Série « La Commune de Marseille »
On connaît surtout Jean-Claude Izzo pour ses polars, dont Total Khéops, le premier tome d’une fameuse « trilogie marseillaise » parue à la fin des années 1990. Pourtant, le natif de la ville, qui disait se tenir « irrémédiablement du côté des pauvres, des oubliés, des démunis », s’est aussi intéressé, en pionnier, à la Commune de Marseille. En 1971, il publie une série d’articles dans La Marseillaise, quotidien dont il a été, un temps, le rédacteur en chef, afin de fêter le centenaire de l’insurrection. Plus de cinquante ans après, son texte, que nous publions, a tout gardé de sa vivacité. Premier volet de notre série consacrée à l’événement.
Un bastion républicain
Une question se pose immédiatement. D’où vient qu’en 1870–1871 Marseille se trouve pour ainsi dire haussée sur le même plan révolutionnaire que Lyon et Paris, alors que jusqu’à cette période sa tradition révolutionnaire était infiniment moins riche que celle de ces deux villes ? Il y a plusieurs raisons.
Pendant le Second Empire, Marseille est la ville qui enregistre le plus gros afflux de population : 195 000 habitants en 1851 et 313 000 en 1872. Son commerce profite sous Napoléon III des relations commerciales de plus en plus actives de la métropole avec l’Algérie. La grande industrie s’y développe et avec elle une bourgeoisie industrielle ; avec elle aussi une « un nouveau prolétariat de souche paysanne misérable », dont l’éducation politique est à faire, mais qui mènera des grèves vigoureuses contre l’aggravation de ses conditions d’existence (entre autres, d’avril 1867 à janvier 1868, les grèves dans les bassins miniers de Fuveau, Gréasque, Gardanne, Auriol, La Bouilladisse).
« Marseille n’est pas une
ville rouge. Tout au plus, est-elle un bastion républicain. »
Marseille n’est pas pour autant une « ville rouge ». Tout au plus, est-elle un bastion républicain. Il n’y eut pas par exemple à Marseille, en 1848, d’affrontements violents entre le prolétariat et la bourgeoisie, comme ce fut le cas à Paris, entraînant une rupture définitive avec la pratique de la collaboration de classe. Par contre, la petite et moyenne bourgeoisie se détachera progressivement de sa classe. Car si la féodalité financière est satisfaite de l’Empire, qui lui procure d’amples profits, la petite et moyenne bourgeoisie, elle, constituera une force d’opposition au régime donnant ainsi corps au radicalisme marseillais.
Les radicaux, rapidement influents dans la population, allaient infliger au gouvernement une première défaite cuisante. En mai et juin 1869, lors des élections législatives, deux adversaires déclarés de l’Empire, Gambetta et Esquiros sont élus triomphalement. Cependant, parallèlement aux radicaux, une nouvelle forme d’opposition apparaît, le prolétariat, et s’organise dans l’Association internationale des travailleurs (AIT). L’Internationale, depuis 1864, rallie à elle les éléments les plus conscients de la classe ouvrière. Dans chaque grande ville, des sections se créent : à Paris, avec Varlin et Benoît Malon ; à Rouen, avec Aubray ; à Lyon, avec A. Richard ; et à Marseille avec André Bastelica, âgé de 23 ans.

Fondée en 1867, la section marseillaise de l’Internationale [AIT, ndlr], après un départ assez lent, prit une rapide extension et compta bientôt 4 500 adhérents groupés en vingt-sept corporations ouvrières. Elle s’affirmait comme une des mieux organisées de France. Dirigée par des ouvriers de la petite industrie, des artisans, un tapissier, un commis, un vernisseur, un boulanger, un professeur, et Bastelica lui-même, tour à tour employé de commerce, typographe et journaliste de talent, la section, tout en essayant d’organiser la classe ouvrière entretient au sein du prolétariat une agitation politique permanente.
Il y eut très vite unité d’action entre les radicaux et les internationalistes — et cela fut possible pour les raisons que nous avons vues plus haut. Cette unité ira jusqu’à la création d’un mouvement — la Ligue du Midi — commun aux deux organisations. Qui faisait le jeu de l’autre ? Bastelica, en 1870, écrit à Varlin : « Nos radicaux baissent, baissent. La marée basse de l’opinion va bientôt mettre à nu la quille délabrée de ces vieilles pataches. » Il n’en sera pas exactement ainsi. Bastelica avait sous-estimé la force et la hardiesse du radicalisme marseillais auquel sa tactique devait surtout servir de caution auprès des masses. Cela apparaîtra clairement pendant les deux Communes.
Une révolution latente
« Marseille sera à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire qui éclatera en France. Elle se lèvera la première. »
Le premier grand affrontement entre le régime impérial et l’opposition fut déclenché par l’assassinat à Paris du journaliste Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte, le 8 janvier 1870. Marseille, dès qu’elle apprit la chose, se remplit de cris hostiles à l’Empire. Le 10 janvier, une puissante manifestation de plus de 1 200 personnes, drapeaux rouges en tête, parcourt les rues de la ville. On chante La Marseillaise. On réclame la République.
C’était un signe avant coureur des événements qui allaient suivre. Après le plébiscite du 8 mai 1870, la farouche opposition des Marseillais à l’Empire apparut encore plus clairement. « Seule avec Paris, Marseille avait voté contre l’Empire, par 59 882 non contre 39 531 oui. » Le gouvernement s’inquiéta de ces résultats. Le chef du gouvernement, Émile Ollivier, télégraphiait dans le même temps au procureur général d’Aix : « A‑t-on saisi l’Internationale à Marseille ? Elle y existe certainement. On me dit que les réunions de Marseille sont intolérables par leur violence. N’hésitez pas à faire un exemple, et surtout frappez à la tête. » Mais la tête — Bastelica — s’était déjà réfugiée en Espagne.
Pour l’AIT, désorganisée un court instant, le coup n’était pas si grave. Le mouvement révolutionnaire marseillais se développait bien plus vite que la répression impériale. C’est pourquoi Marseille sera à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire qui éclatera en France. Elle se lèvera la première.

Les 7 et 8 août, au lendemain du désastre de Forbach, une manifestation populaire d’une ampleur inégalée éclate : 40 000 personnes conduites par Naquet, Bouchet, Rouvier et Crémieux — tous quatre radicaux — se rassemblent devant la préfecture et tentent de l’occuper. Mais l’énorme bâtiment « hostile et verrouillé » ne cède pas. Le soir, l’arrestation de Naquet porte la colère des manifestants à son comble. Hâtivement, radicaux et socialistes se rencontrent rue Vacon, et forment un comité central d’action. Et le lendemain ils se lancent alors à l’assaut de la mairie et y pénètrent. Un comité révolutionnaire se constitue, composé des radicaux Crémieux, l’avocat Giraud, Cabasse, Tardif, Granet, le jeune et ardent poète Clovis Hugues, les journalistes Sorbier et Elbert et des internationalistes Alérini, Combes, Matheron, Bosc, Gilbert Borde, Conteville.
Ce comité ne devait durer que quelques heures (il faisait écho en quelque sorte à la tentative de « coup de force » manqué par Blanqui à Paris). Une vigoureuse charge de police remit très vite les choses en place. Et la foule lassée des hésitations du comité, aucune décision n’ayant été prise, se laissa disperser. Les insurgés qui ne s’étaient d’ailleurs présentés qu’en « mandataire de la patriotique cité marseillaise » n’invoquèrent comme explication qu’un profond désir de réorganiser la mairie et la Garde nationale. Au nombre d’une trentaine les chefs insurgés furent écroués dans les cachots du fort Saint-Jean. Le mouvement était amorcé. Le 10 août, avec le remplacement du préfet, l’État de siège de Marseille est proclamé. Mais les temps troubles que les circonstances politiques et les malheurs de la patrie avaient fait naître, allaient donner à l’AIT l’occasion de jouer son rôle d’impulsion des forces révolutionnaires.
Le 4 septembre, Marseille apprend dans la même journée le désastre de Sedan, la capture de l’empereur, et dans la soirée, vers 22 heures, la proclamation de la République et la constitution d’un gouvernement de défense nationale.
C’en était beaucoup trop pour une population.
« Le pouvoir révolutionnaire est dans la rue. C’est celui que représente la Garde civique composée d’ouvriers, pour la plupart membres de l’Internationale. »
20 000 personnes, après avoir libéré les prisonniers d’août, envahissent la préfecture, obligeant cette fois le préfet et sa famille à fuir. Devant cette explosion populaire, les internationalistes, afin d’éviter le saccage, se constituent — spontanément — en Garde civique, sous la direction de Combes, Matheron, Gavard et de l’un des chefs de la section parisienne de l’Internationale, Edmond Megy. De son côté, soucieux de maintenir l’ordre, le maire républicain Bory demande à Labadié, conseiller municipal, d’assumer les fonctions de préfet intérimaire. Une commission départementale née de la fusion de la municipalité et d’un comité de salut public, créé la veille au journal Le Peuple, s’installe à la préfecture. Deux internationalistes y participent : Delpech et Baume.
Mais le pouvoir révolutionnaire est dans la rue. C’est celui que représente la Garde civique — à la fois police et armée — composée d’ouvriers, pour la plupart membres de l’Internationale. Et bientôt il y aura rupture, à cause du drapeau rouge hissé sur la préfecture, entre l’Internationale dans la rue, les radicaux majoritaires dans la commission et les modérés, Bory, Labadié et Tourel, qui se replieront dans la mairie.
C’est alors qu’arrive Alphonse Esquiros. Nommé administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône, il entre dans Marseille le 7 septembre. Il est acclamé à la fois par les gardes civiques, la commission et la municipalité. Bien que délégué par Gambetta, Esquiros prendra vite ses distances avec le gouvernement. Il avait en horreur les républicains modérés.

Le 8 septembre, en collaboration avec la commission départementale, Esquiros forme un comité local de défense nationale. Il n’innovait pas. Partout en France ces comités existaient. La différence pourtant c’est que, au contraire de Paris et des autres villes de province, Marseille et le Midi n’étaient pas sous l’occupation prussienne. Le comité en « zone libre » pouvait prendre un tout autre tour que dans le reste du pays. De plus, le pouvoir politique et juridique national était déjà aux mains de la haute bourgeoisie pressée de « vendre » la France à Bismarck, dans le seul but de sauver ses privilèges.
Bastelica, revenu d’Espagne après la chute de l’Empire, fut le plus conscient de cette situation objective et de la potentialité révolutionnaire qui existait dans le Midi. Un accord tactique sera passé entre Esquiros, Crémieux et lui. Et, côte à côte, après avoir adressé un ultimatum au gouvernement provisoire, ils vont inaugurer à Marseille une politique démocratique de défense nationale en collaboration avec toutes les couches de la population.
Bastelica était l’ami de Bakounine. Il était aussi son émule, c’est-à-dire un partisan de la révolution « anti-autoritaire » qui abolirait immédiatement toute forme d’État et donc toute organisation politique de la société. Au congrès de l’AIT, à Berne, en 1868, il apparut comme le leader de cette tendance opposée à celle de Marx. Les événements marseillais l’amèneront à modifier sa position. Il s’en expliquera à A. Richard : « Nous ne devons point nous montrer indifférents à la solution politique du problème social : nous devons tendre au contraire à en saisir la direction. »
La Ligue du Midi
« La Ligue du Midi était l’aboutissement de la poussée patriotique et révolutionnaire de la région. »
Cette direction politique, Bastelica la partagera avec Crémieux et Esquiros à la Ligue du Midi. La constitution de la ligue était un fait important. Elle était l’aboutissement de la poussée patriotique et révolutionnaire de la région. Groupant quarante-huit délégués de treize départements, la Ligue se constituera en véritable directoire régional, « creuset appelé à forger un gouvernement et une armée populaire », car, selon les conclusions de la première séance de la Ligue, seul le Midi libre « pourra sauver le Nord » par l’union de « toutes les forces du département ».
Il ne lui manquait qu’un programme politique et social. Elle se le donnera le 22 septembre. Dans une région présidée par Bastelica, il est décidé « la levée d’un impôt de 30 millions sur les riches, la réquisition des armes et des chevaux, la confiscation des biens des traîtres et du clergé, la séparation de l’Église et de l’État, l’enrôlement des prêtres dans l’armée, l’épuration des fonctionnaires de l’Empire, la liberté de la presse par suppression des cautionnements, l’élection des juges par le peuple, la suppression des écoles religieuses et l’affectation de tous leurs locaux aux écoles laïques ».
C’était une formidable tentative d’organisation dans une perspective de luttes prochaines. Les jeunes de moins de 20 ans furent groupés sur le même modèle que la Garde civique sous la direction du fils d’Esquiros et de Clovis Hugues, dans la jeune Légion urbaine. Entraînée au maniement des armes et au combat de rue, elle constituera, avec les gardes civiques, une véritable force révolutionnaire armée pour la ville.

Le programme adopté par la Ligue, s’il est novateur, n’en est pas moins jacobin. Il faudra une pression prolétarienne de l’intérieur, pour que le radicalisme marseillais prenne des mesures favorables à la classe ouvrière : loyers non exigibles d’avance, réduction à 8 heures de la journée de travail dans les mines. Bastelica, un peu trop sûr de son influence sur Esquiros et Crémieux, fait alors la navette entre Marseille et Lyon où, selon A. Richard et les « analyses » de Bakounine, la révolution était maintenant possible et proche.
Cette dispersion se ressentira à la direction de la Ligue. Le jacobinisme reprendra vite le dessus, préférant aux réalisations sociales et concrètes la phrase révolutionnaire, empreinte des « souvenirs » de 1793. Qu’on en juge : « Nous sommes résolus à tous les sacrifices, écrivent Esquiros et Crémieux, et si nous restons seuls, nous ferons appel à la révolution, à la révolution inexorable et implacable, avec toutes ses haines, ses colères, sa ferveur patriotique. Nous partirons de Marseille. Nous prêcherons sur nos pas la guerre sainte… »
« Il faudra une pression prolétarienne pour que le radicalisme marseillais prenne des mesures favorables à la classe ouvrière. »
De son côté, Gambetta, devenu ministre de l’intérieur du gouvernement de défense nationale, entend en finir avec l’« anarchie » marseillaise. Il s’y reprendra cependant à deux fois. Le 17 octobre, Dufraisse est chargé de remplacer Esquiros. 100 000 personnes, après un meeting à l’Alhambra, votent une motion de soutien à Esquiros et se massent ensuite devant la préfecture pour empêcher l’entrée de Dufraisse. Celui-ci prend peur et s’en retourne dire à Gambetta de renoncer à son projet. Ce qui n’était pas son avis. Et le 30 octobre, les Marseillais apprennent la nomination de A. Gent à la place d’Esquiros. Ils apprennent aussi la capitulation de Bazaine à Metz.
Cette double nouvelle tombe sur une poudrière. Elle « ne fut même pas un prétexte d’insurrection contre le gouvernement, elle fut simplement la confirmation éclatante de cette incapacité du pouvoir central que les extrémistes marseillais n’avaient cessé de proclamer, elle ne provoqua pas la Commune, mais la justifia ».
C’est l’émeute.

La première Commune
« La foule des civiques, les organisations patriotiques, Clovis Hugues en tête de sa Légion, portant le drapeau rouge, marchent sur l’Hôtel de Ville qu’ils occupent sans coup férir. Les gardes nationaux, hésitants, sans chef, ne manifestèrent en effet aucune opposition. » Le soir, le peuple est maître de la cité. À l’Hôtel de Ville, un Comité de salut public de quarante-neuf membres est constitué. À sa tête, Esquiros. Il n’y a plus que trois internationalistes dans le comité. Bastelica n’est plus maintenant qu’à la remorque des radicaux, comme le prouve le manifeste du Comité qui se borne à fixer pour but à son activité « le salut de la République une et indivisible ». « Formule typiquement radicale qui ne fait aucune place aux revendications ouvrières et omet toute condamnation de la bourgeoisie en tant que classe. »
C’est pourtant sur cette base que le lendemain 1er novembre, la Commune révolutionnaire de Marseille est proclamée. L’internationale n’y a toujours que neuf représentants sur trente cinq et donc reste en minorité. L’intrigant Cluseret se trouve là — à point — pour se faire nommer général de la Ligue du Midi. Gent n’est pas Dufraisse. Ancien commissaire de la Ligue, il n’est pas impopulaire, et la population hésite à lui barrer la route. Lui n’hésite pas, entre dans Marseille, et payant de courage, il pénètre seul dans la préfecture. Victime d’un attentat (manqué) il profite du désarroi qu’entraîne cet incident pour s’installer. Il profitera aussi de l’affolement d’Esquiros, dont le fils est gravement malade, de la débandade des chefs de l’émeute et de la démobilisation subite des masses fort mal encadrées…
« Le 1er novembre [1870], la Commune révolutionnaire de Marseille est proclamée. »
Le 2 novembre, Gent a retourné la situation en sa faveur. Cluseret s’enfuit sans demander son reste : Bastelica se retire, Esquiros, endeuillé, reste abîmé dans sa douleur de père… L’acte final de cette première Commune avortée est révélateur de la confusion générale : le 4 novembre, les éléments bourgeois de la Garde nationale entourent l’Hôtel de Ville encore tenu par les « civiques » et voici comment l’international Allerini décrit la scène à Bakounine : « On ouvrit les portes, il y eut une scène de fraternisation ; ouvriers et bourgeois s’embrassèrent et tous sortirent ensemble, se mêlèrent ; et, à l’ombre du drapeau de l’Internationale, ils firent le tour de la ville. La farce était jouée. »
Gent, fin politique, ne se mettra pas la population à dos. Il n’exercera aucune poursuite, ni arrestation, malgré les protestations d’une bourgeoisie qui veut du sang ! Il laissera même à la Garde civique ses armes… Pour un temps ! Habilement fondue dans la Garde nationale, puis neutralisée, elle sera dissoute de même que la Ligue du Midi. « Rien ne subsiste — sinon la désillusion des masses — de la première Commune marseillaise. » La conclusion à ces événements, nous les emprunterons à Alérini, dont le jugement nous paraît valablement fondé : « Ce qui manque, c’est un état-major. De là, désorganisation complète. La Commune révolutionnaire avait bien commencé. Mais dès les premiers coups de feu, ça a été fini. C’était à qui aurait disparu le premier. Bastelica s’est retiré ; Combes s’est retiré. Personne ne veut accepter de responsabilité. »

Prenez vos fusils
Des élections municipales vont suivre, puis des législatives, le 8 février 1871. Brèves, sans tapages — mais faussées par Gent qui fait voter les non inscrits —, elles donnent une majorité conservatrice et « pacifiste » à l’Assemblée. Ces élections qui ne reflétaient en rien les événements passés et encore moins les forces en présence, démobilisèrent les masses. La section marseillaise de l’Internationale usa alors de la dernière arme en sa possession : la grève, qui seule pouvait maintenir la cohésion et la combativité de la classe ouvrière. Dès le 10 mars, le port était en grève, « le 17, les rues cessaient d’être balayées. Le 18, grève de chauffeurs…, les boulangers s’arrêtaient le 21… Le 22, les gréeurs arrimeurs… »
C’était un « calme lourd » d’inquiétude et de tension, comme celui qui régnait à Paris, au lendemain du siège, était empreint de fièvre et de rancœur. Mais le 22, Marseille reprend son grondement de guerre. « L’avènement des réactionnaires, la nomination de Thiers, la paix bâclée et honteuse, la monarchie entrevue, des défis et des défaites, la cité vaillante avait tout senti aussi vivement que Paris. »
La nouvelle du 18 mars mit le feu aux poudres.
Dans l’effervescence générale, Gaston Crémieux déclare à l’Eldorado, devant un millier de personnes : « Le gouvernement de Versailles a levé sa béquille contre ce qu’il appelle l’insurrection de Paris ; mais elle s’est brisée dans ses mains et la Commune en est sortie… Jurons que nous sommes unis pour défendre le gouvernement de Paris, le seul que nous reconnaissons. » Marseille proclamait ainsi sa seconde Commune.
« Marseille est sur le pied de guerre. Les bataillons populaires, la Garde nationale, les civiques, les francs-tireurs et les garibaldiens défilent dans les grandes artères de la ville. »
Écrasée dès le 4 avril par le général Espivent de la Villeboinet, « légitimiste, obtus, dévot hébété, général d’antichambre », elle ne dura que treize jours mais fut « la plus puissante et la plus longue des insurrections de province ». Malgré les grèves, le 21, le préfet, le contre-amiral Cosmier télégraphiait à Paris : « Marseille est tranquille. » Le 22, terminant son discours à l’Eldorado, Crémieux s’écrie : « Rentrez chez vous, prenez vos fusils, non pas pour attaquer, mais pour vous défendre. » C’était un véritable appel aux armes. Les paroles de Crémieux ont certainement dépassé sa pensée. Mais déjà la salle unanime crie : « Vive Paris ! » Le mouvement est à nouveau amorcé. Il sera irréversible.
Cosmier, alarmé par les événements, pressent les manifestations. Il convoque la Garde nationale et tente de provoquer une contre-manifestation. Personne ne répond à son appel. Quand il prend conscience de son erreur, il est trop tard. Le 23 au matin, Marseille est sur le pied de guerre. Les bataillons populaires, la Garde nationale, les civiques, les francs-tireurs et les garibaldiens défilent dans les grandes artères de la ville. Le conseil municipal s’épouvante. En son nom, Labadié, jonglant avec les phrases, désavoue Versailles et « blâme de toutes ses forces ce qui se passait à Paris ». Dehors, les troupes piétinent, s’impatientent et, finalement fatiguées d’une attente de six heures, s’ébranlent, marchent sur la préfecture et l’occupent. Dans le tumulte, une commission de douze membres se forme. Côte à côte, une nouvelle fois, on retrouve les radicaux et les internationalistes : Crémieux, Job, Étienne et Alérini, Maviel, Gaillard, auxquels se sont joints des délégués du Club de la Garde nationale et du conseil municipal. Ceux-ci ne manifestèrent, soit dit en passant, aucun enthousiasme.

Cosmier, lui, sous la pression populaire, veut signer sa démission. Mégy s’y oppose, préférant le garder comme otage. Le seul pouvoir encore existant est le conseil municipal. Crémieux s’adresse une seconde fois à lui : « Venez au plus tôt nous aider à constituer une administration provisoire. » Sans engager sa responsabilité, et d’une façon équivoque, le conseil accepta (il fallut d’ailleurs que Job, avec des soldats armés, aillent quelque peu les inciter à accepter l’invitation de Crémieux). La commission fit alors afficher qu’elle concentrait en ses mains tous les pouvoirs.
L’expérience du pouvoir
Le 24, la ville entière est au peuple. « Cette victoire complète tourna la tête aux plus ardents. » Les civiques arborent le drapeau rouge et harcèlent la commission qui leur paraît tiède. Les républicains petits-bourgeois trouvent, eux, le drapeau rouge dangereux. La commission hésite. Pour plus de renseignements, on envoie Cartoux à Paris. En attendant, Crémieux fait hisser sur la préfecture, entre le drapeau rouge et le tricolore, le drapeau noir. Non pas au nom de l’anarchie mais pour trancher le débat et pour « signifier le deuil de la patrie ».
« L’organisation entière repose sur Crémieux. Celui-ci n’a rien d’un révolutionnaire farouche. Son seul souci est de voir la Commune s’installer à Marseille. »
L’AIT tient des positions de premier ordre : la gare, le port dont Lombard est capitaine, Pacini est commissaire central de la police, Mégy, Matheron, Bonafoux sont à la tête des gardes civiques. Bosc commande une compagnie de gardes nationaux. Cependant, et bien que les radicaux Job et Étienne se rangent sur les positions de l’Internationale, la majorité au sein de la commission reste aux radicaux. Bastelica n’est plus là pour rétablir l’équilibre et organiser. L’organisation entière repose d’ailleurs sur Crémieux. Celui-ci n’a rien d’un révolutionnaire farouche. Son seul souci est de voir la Commune s’installer à Marseille, de régulariser le mouvement et ce dans un climat de confiance, de calme. Il dénoncera les extrémistes, s’élèvera contre la détention inutile d’otages, contre le désordre… Il sera vite suspect, de même que Bouchet qui le seconde.
Le soir du 24, Bouchet donne sa démission. Le lendemain, il reprend son poste, mais le mouvement va en se dégradant. Les autres Communes de province commencent déjà à craquer. Le conseil municipal qui n’avait, à aucun moment, prit ouvertement parti pour la Commune, prend alors ses distances. Il se déclare seul pouvoir existant et le 26, la commission est isolée. « Personne ne s’armait contre elle, personne ne s’y ralliait. » Le même soir, le général Espivent qui, calquant son attitude sur celle de Thiers, avait fui avec les fonctionnaires et les troupes loyalistes à Aubagne (un petit Versailles !) déclare le département en état de guerre et se prépare à investir Marseille. La confusion règne de plus en plus dans la ville et au sein de la commission. « Il est curieux à ce propos de constater la position paradoxale de ces pouvoirs divers qui se côtoyaient sans se heurter, sans être même séparés, que par une barrière théorique. Espivent avait déserté Marseille alors qu’il aurait pu rétablir l’ordre avec ses troupes, et Crémieux aurait pu faire occuper Aubagne avec les garibaldiens et les francs-tireurs qu’il avait négligé, dans sa bonne foi, de constituer en bataillons organisés. »

Et cette sorte de trêve, née de la confusion ou de l’attente persistera jusqu’au 4 avril. Le 30, la Commune de Paris délègue trois de ses membres pour prendre la direction du mouvement : Amouroux, May et Landeck. Celui-ci, aux dires de Lissagaray, n’est qu’un cabotin de foire. Ils ne seront, tous trois, d’aucun secours à la Commune de Marseille. Landeck va s’opposer à Crémieux et envenimera les relations entre la commission et le conseil municipal. Une guerre à coups de proclamations s’engagera alors entre les deux pouvoirs. Et la Commune, lentement s’essoufflera dans cette « stérile suite d’intrigues entre la préfecture et la mairie ». Crémieux démissionnera, puis se ravisera. « Encore une fois, les cadres supérieurs font défaut. La combativité populaire fait contraste avec l’inexpérience, l’inconstance ou l’indignité des guides. »
« Gloire à toi, général… »
À Aubagne, Espivent qui n’avait jamais vu un Prussien de sa vie, s’apprête à jouer les grands chefs militaires. Il rêve d’écraser les « rouges ». Le 3, il proclame l’état de siège, et le 4, ses hommes envahissent Marseille. Des barricades se dressent. Les gardes nationaux, les civiques, les francs-tireurs, soutenus par la population, opposent une résistance aux troupes loyalistes. Aux avant-postes de Castellane, Crémieux prend contact avec le 5e Chasseur.
– Quelles sont vos intentions, demande-t-il ?
– Nous venons rétablir l’ordre, répondit l’officier.
– Quoi ! Vous oseriez tirer sur le peuple !
« Deux bataillons fraternisèrent, levant les chassepots en l’air. »
Et il harangue les soldats : les chasseurs reculèrent, sans tirer, devant la pression de la foule qui criait : « Vive Paris ! » et « Vive l’armée ! ». Deux bataillons fraternisèrent, levant les chassepots en l’air, sous les applaudissements de la foule. Espivent, après avoir rencontré — sèchement — Crémieux, bat la retraite. Ce n’est qu’une manœuvre : il lui faut du sang et du bruit ! Dans le port, trois bateaux ont leurs canons braqués sur la ville : La Couronne, La Magnanime et Le Renard. Espivent avait aussi fait occuper le fort de Notre-Dame-de-la-Garde que Crémieux avait négligé.
À 10 heures, les chasseurs se mettent en marche jusqu’à la préfecture. Nouvelle fraternisation. Soudain, des coups de feu éclatent. Ce sont de gros bourgeois qui, retranchés depuis le début de la Commune dans la maison des frères de la Doctrine chrétienne, tirent et sur le peuple et sur l’armée, excitant la colère des uns et des autres. Une lutte acharnée s’engage aux portes de la préfecture. Peu convaincues, peu expérimentées, les troupes d’Espivent peuvent à tout moment être submergées.

Le général ordonne alors de faire bombarder la préfecture. Les batteries du fort Saint-Nicolas et de Notre-Dame-de-la-Garde entrent en action. De midi à 5 heures du soir, toutes les cinq minutes, un obus tombera sur le bâtiment. Si le tir de Notre-Dame-de-la-Garde, dès lors rebaptisée par le peuple Notre-Dame-de-la-Bombarde, était précis, ce n’était pas le cas pour celui du fort Saint-Nicolas. Il tirait, lui, au petit bonheur la chance, sans s’inquiéter de l’endroit où l’obus tombait et des dégâts et des morts que cela causait. La préfecture ne tirait plus depuis longtemps que Notre-Dame-de-la-Garde la bombardait encore. À 7 heures, Espivent lance finalement l’assaut de la préfecture vide. Là, il retrouve sains et saufs, tous les otages. Du côté du peuple, ce fut un massacre. Le nombre de morts en reste inconnu. Il dépassa au moins cent cinquante.
Le 5, Espivent défile avec ses troupes dans la ville aux cris de « Vive Jésus ! » et « Vive le Sacré-Coeur ! » Il ferme les clubs, désarme et dissout la Garde nationale, établit la censure.
Cinq ans d’ordre
moral commençaient !
Gloire à toi général !
Salut, noble vainqueur ! Illustre conquérant !
C’est à toi, grand héros, que la brune Marseille
Doit son repos présent… et ses assassinats.
Dans l’art de massacrer, tu fais vraiment merveille :
Sauveur, cache tes mains… le sang rougit tes bras !
Fais chanter tes soldats, leur voix couvre le râle
Des enfants entendus pêle-mêle à tes pieds !…
Continue à présent ta marche triomphale !…
La répression allait s’abattre sur le peuple et sur ses chefs. Un dernier cri d’espoir, un nouvel appel à la lutte est lancé le 2 mai par Clovis Hugues dans sa « Lettre de Marianne aux républicains » : « La déesse au bonnet rouge n’a pas encore épuisé tous les traits qu’elle dirige contre les conspirateurs monarchiques : la grande Marianne au cœur d’airain ne s’est pas encore agenouillée devant les organisateurs de la trahison ; les espérances royalistes ne feront pas que les droits du peuple soient escamotés, si vous voulez vous grouper encore, fermes et résolus, autour de votre chère République. »
Mais il est trop tard. Paris, lui non plus n’en a plus pour longtemps. […]
[lire le deuxième volet | la Commune de Marseille au présent]
Reproduction de plusieurs articles de Jean-Claude Izzo parus dans La Marseillaise pour le centenaire de la Commune de Marseille en 1971
Illustration de bannière : plan de Marseille, 1596
REBONDS
☰ Lire notre article « Paul Minck : le socialisme aux femmes », Élie Marek, janvier 2022
☰ Lire notre semaine thématique consacrée aux 150 ans de la Commune, mars 2021
☰ Lire notre entretien avec Kristin Ross : « Le passé est imprévisible », novembre 2020
☰ Lire notre article « Zola contre la Commune », Émile Carme, mars 2019
☰ Lire « La Commune ou la caste — par Gustave Lefrançais », juin 2017