« Ne mentez pas à ma grand-mère » : la jeunesse serbe se révolte [portfolio]


Photoreportage inédit | Ballast

C’est tout sim­ple­ment la plus grande mobi­li­sa­tion de l’his­toire de la Serbie. En novembre 2024, un toit récem­ment réno­vé s’ef­fondre à la gare de Novi Sad et cause la mort de quinze per­sonnes. Aussitôt, des mani­fes­ta­tions réunissent des dizaines puis des cen­taines de mil­liers de per­sonnes dans la deuxième ville serbe ain­si qu’à Belgrade pour dénon­cer la cor­rup­tion de la classe poli­tique, ren­due cou­pable de la catas­trophe. En pre­mière ligne, des étu­diants, qui orga­nisent éga­le­ment des blo­cus dans leurs éta­blis­se­ments et de longues marches à tra­vers le pays pour contrer les fausses infor­ma­tions déli­vrées à la popu­la­tion par l’in­ter­mé­diaire de la télé­vi­sion publique. La pho­to­graphe Valentina Luraghi s’est tenue à leur côté durant plu­sieurs jours, dans la rue comme dans les salles de classes occupées. 


6 mars 2025, Belgrade. Chaque matin, des étudiants organisent quinze minutes de silence en mémoire des victimes de Novi Sad. Quinze, c'est le nombre de personnes qui, le 1er novembre 2024, ont péri dans l'effondrement du toit de la gare de la ville. Quelques étudiants, vêtus de gilets jaunes, forment une corde humaine entourant le reste des manifestants. Le trafic est interrompu et de nombreux passants se joignent au cortège le temps de son arrêt. Deux semaines plus tard, un homme de 19 ans est décédé à l'Académie médicale militaire de Belgrade où il était soigné depuis la catastrophe. Dès le lendemain, le temps de recueillement a compté une minute supplémentaire.

Le 22 décembre 2024, plus de 100 000 personnes se sont rassemblées pour soutenir les étudiants, qui sont le fer de lance de la mobilisation, comme Milika, à droite, étudiante à la Faculté de génie électrique de Belgrade. En réponse, les autorités ont violemment réprimé les manifestations, arrêtant, kidnappant et emprisonnant de nombreuses personnes, y compris des mineurs.

À gauche, Lenka. À droite, Andjela. Toutes deux sont étudiantes à la Faculté de génie électrique de Belgrade. La première est originaire de Novi Sad. Elle raconte les marches lors desquelles de nombreux étudiants ont traversé le pays pour expliquer leurs revendications : « Je pense que l'un des moments les plus importants de ces derniers mois a été celui où les étudiants de Belgrade, de Novi Sad ou d'autres grandes villes sont rentrés dans leur ville natale, dans leur village, et ont fait savoir ce qui se passait bien mieux que n'importe quel autre média. »

Depuis novembre 2024, 80 universités ont été bloquées. Aucun cours ni examen n'a eu lieu à la Faculté de génie électrique à compter de cette date. Le personnel de l'école ne reçoit plus aucun salaire et s'organise avec les étudiants pour les aider, en travaillant gratuitement, notamment au secrétariat et à la gestion.

Les étudiants sont pour la plupart originaires de Belgrade. Ils s'organisent en autogestion. Les trois groupes de travail gèrent leurs activités et organisent des réunions dans une salle de classe réquisitionnée pour l'occasion.

Les manifestants demandent que les responsables des crimes rendent des comptes et que les charges retenues contre les personnes arrêtées et détenues soient abandonnées. Ils revendiquent aussi une augmentation de 20 % du budget destiné aux universités publiques et réclament la fin de la corruption politique.

Sous la pression, le maire de Novi Sad, Milan Đurić, et son prédécesseur devenu Premier ministre, Miloš Vučević, ont tous deux démissionné. Ce dernier est membre du Parti progressiste serbe. Un nom trompeur : c'est un parti conservateur, à la fois nationaliste et pro-européen. C'est sous son mandat que les travaux de rénovation de la gare de Novi Sad avaient été entamés. Sa démission, annoncée le 28 janvier 2025, doit encore être reconnue par l'Assemblée nationale. La veille de la déclaration, une étudiante avait été tabassée par des proches du parti au pouvoir alors qu'elle collait des autocollants appelant à manifester.

Sur plusieurs tableaux, les étudiants inscrivent un calendrier détaillant tous leurs événements et rendez-vous, parfois en liaison avec d'autres universités. La pancarte de droite fait référence aux attaques qui ont eu lieu pendant certaines manifestations, quand des automobilistes ont renversé volontairement des participants : « Les capots de vos voitures sont ensanglantés. » Sur celle de gauche, on peut lire l'un des slogans du mouvement, en référence à la propagande diffusée à la télévision : « Ne mentez pas à ma grand-mère ».

Dans une salle d'atelier réservée à la fabrication de posters et pancartes, les étudiants archivent sur les murs les posters de tous les événements qu'ils ont organisés.

« Krvave su vam ruke » — « Vous avez du sang sur les mains » : cette main rouge est devenue le symbole du mouvement dénonçant la corruption. Il a été adopté par les étudiants manifestants à la suite de l'événement de Novi Sad.

11 mars 2025, Belgrade. Des manifestants bloquent la Radio et la Télévision de Serbie (RTS), accusée de disqualifier la mobilisation. Plus tôt dans la soirée, un journaliste a qualifié de « horde » les étudiants qui bloquent les universités.

Le gouvernement utilise la propagande pour discréditer les citoyens et les désigne comme des traîtres, invoquant une tentative de déstabilisation venant de l'étranger. Interrogé par le mensuel marseillais CQFD, Filip Bulanovic réfute une telle accusation : alors qu'elle appuyait l'opposition au président Milošević dans les années 1990, « aujourd'hui, la communauté internationale continue de soutenir Vucić, car de grands pays européens ont des intérêts économiques en Serbie ». Et le chercheur associé à l'université de Belgrade d'ajouter : « Si Vučić tombe, ce serait cette fois-ci uniquement grâce à la force du peuple serbe, sans aucune aide étrangère. »

Quelques jours plus tard, le 15 mars 2025, entre 275 000 et 375 000 personnes ont défilé dans les rues de Belgrade. La plus grande manifestation de l'histoire de la Serbie a été rythmée par les « Pumpaj ! Pumpaj ! » criés par la foule. Littéralement, le mot signifie « pomper », comme l'action d'un cœur battant qui donne vie au mouvement de protestation, comme le flux des personnes qui s'écoulent dans les rues de la ville. Des étudiants et des lycéens ont marché parfois cent kilomètres pour y participer, tandis que des agriculteurs de la vallée du Jadar, menacée par le plus grand projet de mine de lithium d'Europe, ont fait la route en tracteur pour ne rien rater de l'événement.


Photographie de ban­nière : Valentina Luraghi, Belgrade, 11 mars 2025


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Valentina Luraghi

Photographe et réalisatrice d'origine italienne basée à Paris. Son approche visuelle, du documentaire au reportage, traverse les événements sociaux contemporains, en mettant en valeur les aspects les plus imprévisibles et les plus humains. Son site : www.valentinaluraghi.com

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