Témoignage : fuir Kiev sans la nationalité ukrainienne


Texte inédit pour le site de Ballast

Le poli­to­logue pales­ti­nien Yousef Munayyer s’é­ton­nait il y a peu, dans les pages de The Nation, des « doubles stan­dards » qui saturent le dis­cours occi­den­tal « mains­tream » depuis l’in­va­sion de l’Ukraine. Ce qui jus­qu’à la veille était impen­sable — ou, pire, tenu pour condam­nable — se voit célé­bré par l’in­té­gra­li­té du per­son­nel média­tique, poli­tique et cultu­rel. C’est que cer­tains humains sont per­çus et pen­sés « comme moins humains que d’autres ». Les vingt-sept États membres de l’Union euro­péenne ont rapi­de­ment acti­vé une pro­cé­dure de régu­la­ri­sa­tion visant à pro­té­ger les per­sonnes fuyant la guerre : créée en 2001, cette pro­tec­tion tem­po­raire n’a­vait jamais été mise en appli­ca­tion. Mais une par­tie de la popu­la­tion rési­dant en Ukraine en est actuel­le­ment exclue : en clair, ceux et celles qui n’ont pas la natio­na­li­té ukrai­nienne. Rien, pour­tant, ne sau­rait jus­ti­fier la dis­tinc­tion de civils échap­pant ensemble au même conflit armé : ni les papiers, ni — lorsque la chose est for­mu­lée sans détour — la cou­leur de peau ou la confes­sion. Nous avons recueilli le témoi­gnage d’Alaya, jeune femme ori­gi­naire d’Afrique sub­sa­ha­rienne qui vient de fuir Kiev. ☰ Par Yanna Oiseau 


Le jour se lève sur Kiev en ce matin du 28 février 2022, lorsque John1 apprend que sa jeune sœur Alaya et trois de ses amis essaient de fuir la ville. À lui qui vit en France, elle affir­mait encore la veille au télé­phone que tout allait bien, que les craintes qu’il avait étaient sans doute dues à ce qu’il avait vu à la télé­vi­sion, qui gros­sit les choses au point d’ef­frayer tout le monde.

24 heures plus tard, il apprend qu’elle a pris la route.

Douze ans aupa­ra­vant — c’é­tait en 2010 —, il avait per­du toute trace d’elle, comme du reste de sa famille, lorsque leur vil­lage avait été atta­qué. Tous deux, alors enfants d’une dizaine d’an­nées, avaient dû se débrouiller pour sur­vivre. Mais voi­ci, en ce mois de février 2022, qu’il retrouve sa trace grâce aux réseaux sociaux. À Kiev. Quelques semaines avant le début de la guerre.

« Ça fait bien­tôt dix ans que Alaya vit en Ukraine. Elle vit à Kiev, la guerre éclate, elle est sans titre de séjour et elle est noire. »

Sa peur à lui — peut-être à elle aus­si : que va-t-il leur arri­ver sur le che­min ? Parviendra-t-elle à quit­ter la ville, le pays, saine et sauve ? Mais qui sait ce qui vous tra­verse l’es­prit quand il faut fuir, avec cette mon­tée d’a­dré­na­line qui rend opé­ra­tion­nelle, qui sait quel sac prendre, quoi mettre dedans, com­ment s’ha­biller ? Ça fait bien­tôt dix ans que Alaya vit en Ukraine. Elle atten­dait le renou­vel­le­ment de son visa étu­diant, qu’elle obte­nait sans faute depuis toutes ces années car il lui était impos­sible de retour­ner dans son pays d’o­ri­gine. Elle vit à Kiev, la guerre éclate, elle est sans titre de séjour et elle est noire ; les choses pour­raient être plus simples.

Son frère apprend vite qu’elle n’est pas par­tie seule — sou­la­ge­ment. Mais les échanges écrits sont très suc­cincts : ils ne com­mu­niquent que peu d’élé­ments. Entre la cou­ver­ture réseau qu’elle dit aléa­toire, la bat­te­rie du télé­phone qu’il faut pré­ser­ver le plus long­temps pos­sible, l’é­tat d’es­prit dans lequel il ima­gine qu’elle se trouve, il sait qu’il doit se conten­ter de quelques mots. Il n’ob­tient qu’au compte-goutte, comme un puzzle infer­nal dont les toutes petites pièces filent entre les doigts, quelques infor­ma­tions. Celles qui cir­culent sur les réseaux sociaux sont pour le moins inquié­tantes ; le trai­te­ment réser­vé aux per­sonnes noires qui tentent de fuir l’Ukraine fait le tour de la toile. Presque au même moment, les étu­diants maro­cains pré­sents en Ukraine signalent avoir subi ce type de vio­lence raciste : ils dénoncent un trai­te­ment qui les relègue au second plan, loin der­rière les res­sor­tis­sants ukrai­niens qui cherchent à fuir la guerre.

[Francesco Pistilli | IRC]

La mise en place d’un énorme réseau soli­daire est aus­si­tôt annon­cée un peu par­tout en Europe. En Belgique, le secré­taire d’État à l’Asile et à la Migration, Sammy Mahdi, annonce que les réfu­giés ukrai­niens béné­fi­cie­ront auto­ma­ti­que­ment d’un titre de séjour de six mois, renou­ve­lable une fois et pour une durée allant jus­qu’à deux ans, avec auto­ri­sa­tion de tra­vailler. Ils ne se ver­ront pas bas­cu­lés dans le dis­po­si­tif de ges­tion de l’a­sile géné­ral, « car trop satu­ré ». Le chef du gou­ver­ne­ment régio­nal fla­mand, Jan Jambon, lea­der du par­ti d’ex­trême droite N‑VA (bien connu pour ses posi­tions sur la ques­tion migra­toire), affirme qu’il faut les accueillir et qu’une aide finan­cière sera ver­sée aux loca­li­tés pour chaque Ukrainien secou­ru. Suivant l’exemple de l’en­tre­prise fer­ro­viaire publique alle­mande Deutsche Bahn, les réseaux de trans­port euro­péens se mobi­lisent à leur tour pour faci­li­ter les dépla­ce­ments des réfu­giés ukrai­niens — mais seule­ment « sur pré­sen­ta­tion d’un pas­se­port ou d’une carte d’i­den­ti­té ukrai­nienne ». C’est en effet ce qu’af­fichent sur leur site cer­taines compagnies2. Secourir les réfu­giés d’Ukraine, oui, mais pas n’im­porte les­quels. L’évidence qu’en Ukraine ne vivent pas seule­ment des Ukrainiens semble devoir être rap­pe­lée aux gou­ver­ne­ments — à moins, plus sûre­ment, qu’ils feignent de l’i­gno­rer. Pas le temps de se deman­der ce que ça repré­sente pour toutes les autres per­sonnes contraintes à l’exil, conti­nuel­le­ment tra­quées et reje­tées, ni ce que peuvent res­sen­tir toutes les popu­la­tions aux ter­ri­toires bom­bar­dés, colo­ni­sés, à l’ins­tar des Palestiniens. Alaya doit réus­sir à quit­ter le pays saine et sauve. 

« La mise en place d’un énorme réseau soli­daire est aus­si­tôt annon­cée un peu par­tout en Europe. Secourir les réfu­giés d’Ukraine, oui, mais pas n’im­porte lesquels. »

Le soir du 28 février, il est envi­ron 20 heures lors­qu’ils sont arrê­tés à l’un des mul­tiples check­points ins­tal­lés dans la capi­tale et ses alen­tours. On leur inter­dit de pour­suivre leur che­min, puis on les somme de faire demi-tour. « On ne com­pre­nait pas pour­quoi, on ne savait pas où aller. Rentrer à la mai­son n’é­tait pas envi­sa­geable. D’ailleurs, aucun lieu n’é­tait sûr. On a cher­ché un hôtel, mais tout était plein par­tout, avec de longues files d’at­tente. » Ils décident de dor­mir dans leur voi­ture, sta­tion­née dans une rue rési­den­tielle. Une Ukrainienne d’un cer­tain âge, habi­tant la mai­son devant laquelle ils sont garés, vient toquer à leur fenêtre. Elle les invite chez elle, leur offre à man­ger, des lits où pas­ser la nuit. Ils lui en sont pro­fon­dé­ment recon­nais­sants. Ils reprennent la route le len­de­main à l’aube. Peu de temps après, ils ont un acci­dent et la voi­ture est à l’ar­rêt. Deux poli­ciers inter­viennent, leur viennent en aide. « On a eu de la chance, ils nous ont emme­nés dans un abri et nous ont aidés à prendre un bus. » Pourtant, rien n’é­tait moins sûr : Alaya est bien pla­cée pour le savoir. Quand son frère les aler­tait sur les risques d’a­gres­sions racistes sur le che­min, aucun d’eux ne se mon­trait sur­pris. « C’est tous les jours qu’on vit avec ça. » Les regards insis­tants sur sa peau dans la rue, les remarques déso­bli­geantes, c’est son lot quo­ti­dien. Elle raconte que pen­dant ses études en phar­ma­cie, les étu­diants ukrai­niens et étran­gers étaient tou­jours pla­cés dans des salles sépa­rées. « On sui­vait le même ensei­gne­ment, dans la même uni­ver­si­té, mais on nous met­tait tou­jours dans des salles à part, jamais avec les autres étu­diants ukrai­niens. »

Les quatre amis montent dans un bus à des­ti­na­tion de Lviv pour se rap­pro­cher des fron­tières polo­naises, slo­vaques et hon­groises, à l’ouest du pays. Des queues inter­mi­nables sont signa­lées à la fron­tière de tous les pays limi­trophes : impos­sible alors pour John de savoir quelle route ils vont pou­voir emprun­ter. Il contacte dif­fé­rentes per­sonnes en lien avec des groupes de citoyens qui s’or­ga­nisent dans cer­tains de ces pays pour venir en aide aux réfu­giés ukrai­niens. Il apprend ain­si que dans une ville fron­ta­lière de Pologne, les citoyens se sont mobi­li­sés pour aider les gens à mon­ter dans des bus vers des des­ti­na­tions sûres, qu’il y a beau­coup de monde pour don­ner un coup de main. Mais ce contact pré­vient : « Ils disent qu’ils véri­fient bien les iden­ti­tés de cha­cun, parce que, ils ajoutent, Il ne fau­drait pas lais­ser pas­ser des Russes. » On ne sau­ra pas si cette remarque est repré­sen­ta­tive de ce qu’il se passe réel­le­ment, mais sa simple évo­ca­tion est gla­çante. Passer les garde-fron­tières, ukrai­niens d’a­bord, puis polo­nais, espé­rer ne pas être rete­nu et être trai­té digne­ment, tout ça ne suf­fi­ra donc pas : il fau­dra aus­si subir les fil­trages opé­rés par les popu­la­tions. Quel dan­ger repré­sente un res­sor­tis­sant russe cher­chant lui aus­si à fuir ?

[Francesco Pistilli | IRC]

De Lviv, ils prennent un train.

« On était assez cho­qués car mal­gré tout ce qui se pas­sait, la guerre, il fal­lait ache­ter les billets sinon on ne pou­vait pas mon­ter à bord. » Ils par­viennent à gagner la fron­tière avec la Hongrie. « Il y avait une queue inter­mi­nable. Ça n’a­van­çait pas du tout. Au bout de plu­sieurs heures on est par­ve­nus à se fau­fi­ler vers l’a­vant, au moins pour com­prendre ce qu’il se pas­sait. » Ils voient alors une jeune femme d’o­ri­gine indienne, en larmes. Elle crie qu’elle attend depuis deux jours, que les garde-fron­tières ukrai­niens ne la laissent pas pas­ser. Elle n’est pas seule : tout un groupe de per­sonnes non-blanches est der­rière elle. Alaya raconte : « Ils fai­saient pas­ser les per­sonnes blanches et blo­quaient toutes les per­sonnes de cou­leur. Ils ont clai­re­ment dit qu’il y avait des gens plus impor­tants que nous. Mais on s’est défen­dus, on a tous crié. Ils ont fini par nous lais­ser pas­ser. » Le tam­pon de sor­tie d’Ukraine figure doré­na­vant sur leurs pas­se­ports : il date du 2 mars 2022.

« Un groupe vers la France, l’autre vers l’Italie. Ensemble, ils par­viennent à tra­ver­ser la fron­tière vers l’Autriche sans encombre. »

Ayant trou­vé refuge dans une petite ville de l’autre côté de la fron­tière, le groupe d’a­mis s’ac­corde un jour entier pour réflé­chir. Que faire ? Accroché à son télé­phone, plu­sieurs cen­taines de kilo­mètres plus loin, John s’in­quiète et trouve qu’ils s’at­tardent trop. Il com­pren­dra plus tard leur dilemme. Si deux per­sonnes du groupe pos­sé­daient encore un titre de séjour en cours de vali­di­té en Ukraine, les deux autres n’en avaient pas. C’est ensemble qu’ils se sentent plus forts, et sur­tout mieux pro­té­gés — la situa­tion admi­nis­tra­tive des uns pou­vant aider les autres. Ils ne savent pas où se mettre à l’a­bri, si ce n’est l’offre que John leur a fait d’al­ler se réfu­gier chez lui. Mais le plus jeune de la bande, tout juste âgé de 16 ans, a de la famille en Italie. Il vou­drait retrou­ver ses proches. Impensable pour le groupe de le lais­ser voya­ger seul en ces cir­cons­tances. Si bien qu’ils en viennent à ima­gi­ner l’ac­com­pa­gner tous ensemble, avant de se mettre ensuite à l’a­bri chez John, en France, le temps de com­prendre ce qui leur arrive et de réflé­chir aux choix pos­sibles pour cha­cun d’entre eux. Attendre que le conflit se calme et ren­trer en Ukraine ? Cette option ne semble même pas avoir été envi­sa­gée. Quant à la pro­tec­tion tem­po­raire acti­vée le 4 mars 2022 par le Conseil de l’Union euro­péenne — qui offre une pro­tec­tion immé­diate et col­lec­tive, avec une série d’a­van­tages dont beau­coup de per­sonnes exi­lées rêveraient3 — il est fort à parier qu’elle ser­vi­ra essen­tiel­le­ment aux res­sor­tis­sants ukrainiens4. Demander l’a­sile dans un pays de l’Union euro­péenne ? Quelles chances réelles d’ob­te­nir le sta­tut de réfu­gié ? Ça dépen­dra de l’his­toire de cha­cun, pour qui ten­te­ra cette procédure.

Après des heures qui lui paraissent inter­mi­nables, John a enfin des nou­velles : ils ont déci­dé de conti­nuer encore un peu le che­min tous ensemble, au moins jus­qu’au pays sui­vant. Ils déci­de­ront à la pro­chaine étape s’il est néces­saire de se sépa­rer en deux groupes, avec cha­cun un por­teur de titre de séjour valable, pour pro­té­ger celui qui n’en a pas. Un groupe vers la France, l’autre vers l’Italie. Ensemble, ils par­viennent à tra­ver­ser la fron­tière vers l’Autriche sans encombre. Là, comme pré­cé­dem­ment, ce sont les mêmes files d’at­tente inter­mi­nables, le stress aigu, l’é­pui­se­ment, l’im­pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir les fameux tickets de train « Helpukraine5 ». Mais il faut bien avan­cer ; et, tant bien que mal, ils y par­viennent. Arrivés à Vienne, une per­sonne leur vient en aide. Ils soufflent quelques heures, mangent, essaient de dor­mir un peu. La pre­mière bonne nou­velle tombe enfin : la tante du plus jeune s’est ren­due jus­qu’en Autriche pour venir le cher­cher. Il va pou­voir retrou­ver sa famille en Italie. Son com­bat admi­nis­tra­tif est loin d’être ter­mi­né, mais pour l’ins­tant, le voi­là à l’a­bri. Et, pour les autres, c’est une fron­tière de moins à fran­chir. Voilà qu’ils obtiennent enfin le fameux ticket de train « Helpukraine », qu’ils ima­ginent leur per­mettre de voya­ger et tra­ver­ser les fron­tières plus faci­le­ment. Ils espèrent en tous les cas avan­cer plus serei­ne­ment dorénavant.

[Natalie Keyssar]

Ils embarquent dans un train. Prochaine étape, l’Allemagne. À peine la fron­tière est-elle pas­sée que la douane monte à bord. Toutes les per­sonnes en pos­ses­sion de ce ticket doivent des­cendre du train, petit groupe par petit groupe. Vient leur tour. Alaya dit aux poli­ciers qu’ils ne s’ar­rêtent pas en Allemagne, qu’ils vont rejoindre son frère en France. « Enregistrement obli­ga­toire pour toutes les per­sonnes qui viennent d’Ukraine. Prise d’empreintes aus­si », lui rétorque-t-on. Il est minuit pas­sé de quelques minutes. La foule de per­sonnes, incluant des familles avec des enfants en bas âge, est trans­por­tée par bus jus­qu’à une sta­tion de police. « On pen­sait que ça allait être rapide, ils nous disaient que c’é­tait juste une for­ma­li­té. Mais on arrive dans cet endroit, il y a plein de poli­ciers, énor­mé­ment de per­sonnes qui attendent. Les gens semblent épui­sés. On ne nous dit rien. On nous fait juste pas­ser des grilles et on nous amène à l’ar­rière du bâti­ment, dans la cour. L’espace est fer­mé par des bar­rières, on ne peut pas par­tir. » Ils atten­dront des heures que cha­cun soit enten­du par la police, que leurs empreintes soient prises. Fuir une guerre en cours n’y change rien : c’est l’en­re­gis­tre­ment bureau­cra­tique qui prime, qui retient au milieu de la nuit des cen­taines de per­sonnes dans le froid et les empêche de rejoindre les lieux d’a­bri qu’elles avaient pu choi­sir, pour cer­taines chez des proches.

« Ils atten­dront des heures que cha­cun soit enten­du par la police, que leurs empreintes soient prises. Fuir une guerre en cours n’y change rien : c’est l’en­re­gis­tre­ment bureau­cra­tique qui prime. »

Il est 7 heures du matin quand Alaya et ses amis signalent à John qu’ils y sont tou­jours. « On est gla­cés. Ils s’en fichent, on a beau fuir une guerre, même dans ces cir­cons­tances, voi­là com­ment on nous traite. » Une bonne par­tie des per­sonnes ont déjà été libé­rées. Elle raconte que par­mi celles qui sont encore rete­nues, un homme entre en crise. Ça fait dix heures qu’il est là. Il hurle qu’il veut être libé­ré. Le groupe d’a­mis essaie de gar­der son sang-froid, de ne pas faire de bruit, patiente et espère. Le risque est pour­tant réel d’être embar­qué vers un centre de réten­tion. Sur les pho­tos qu’elle fait par­ve­nir à son frère, il ne peut que remar­quer qu’il ne reste que des per­sonnes de cou­leur. Les familles « blanches » que l’on voyait pré­sentes quelques heures plus tôt n’y sont plus. L’angoisse le gagne. Il retient sa res­pi­ra­tion. Alaya lui racon­te­ra ensuite qu’ils avaient d’a­bord fait pas­ser les femmes avec enfants. 

Il est près de 8 heures lors­qu’ils sont relâ­chés à leur tour, avec en main un papier d’en­re­gis­tre­ment et une obli­ga­tion de se pré­sen­ter au ser­vice d’im­mi­gra­tion le plus proche, sous quatre jours. Pour qui deman­de­ra l’a­sile, Dublin a frappé6 : ce n’est pas au pays de des­ti­na­tion choi­si mais au pre­mier où les empreintes ont été enre­gis­trées qu’in­combe le trai­te­ment de la demande de pro­tec­tion. Mais, pour l’heure, ça importe peu aux membres du groupe : ils pour­suivent leur chemin.

Alaya et John se sont retrouvés.

Après douze ans sans aucunes nou­velles l’un de l’autre, ne sachant même pas s’il res­tait un espoir de retrou­ver d’autres sur­vi­vants de l’at­taque de leur vil­lage, les voi­là réunis. L’intensité de l’é­mo­tion qu’ils res­sentent et qui se dégage d’eux est immense — mais une nou­velle lutte com­mence. Alaya vient de se pré­sen­ter à la pré­fec­ture pour sol­li­ci­ter la pro­tec­tion tem­po­raire acti­vée pour les per­sonnes fuyant l’Ukraine. Fin de non-rece­voir. « Elle n’est pas ukrai­nienne, qu’elle aille deman­der l’a­sile », lui a‑t-on dit.


Photographie de ban­nière : Bernat Armangue | AP 
Photographie de vignette : Mauricio Lima


  1. Tous les pré­noms ont été chan­gés.
  2. L’action a été lan­cée au 1er mars 2022, avec au départ la men­tion unique « sous pré­sen­ta­tion d’un pas­se­port ou d’une carte d’i­den­ti­té ukrai­nienne ». Quelques jours plus tard, un ajout a été fait : on lit désor­mais « sous pré­sen­ta­tion d’un passeport/carte d’identité/ou preuve de rési­dence ».
  3. Contrairement à toutes les autres mesures de régu­la­ri­sa­tion qui exigent un trai­te­ment indi­vi­duel de chaque demande, cette mesure octroie auto­ma­ti­que­ment un séjour sur la base de la natio­na­li­té, ici ukrai­nienne. Aussi, cette pro­tec­tion tem­po­raire donne immé­dia­te­ment accès au mar­ché du tra­vail, ce qui est inédit.
  4. Sont a prio­ri exclues de cette mesure toutes les per­sonnes ayant un titre de séjour tem­po­raire en Ukraine, à l’ins­tar des tra­vailleurs tem­po­raires et des étu­diants. Or, dans les faits, une par­tie consé­quente des étran­gers pré­sents en Ukraine peuvent y avoir vécu de nom­breuses années avec de nom­breux renou­vel­le­ment de ces titres de séjour courts. Dans le cas de per­sonnes comme Alaya, qui sont dans l’im­pos­si­bi­li­té de retour­ner dans leur pays de natio­na­li­té, il est plus simple de vivre en mul­ti­pliant les demandes de renou­vel­le­ment qu’en ten­tant par exemple une demande d’a­sile : pro­cé­dure longue et éprou­vante au résul­tat incer­tain. Reste aus­si le cas de toutes les per­sonnes qui sont contraintes de vivre dans l’illé­ga­li­té, faute d’ob­te­nir un titre de séjour.
  5. Plusieurs com­pa­gnies fer­ro­viaires euro­péennes ont mis en place un ticket de train gra­tuit, nom­mé « Helpukraine », pour faci­li­ter les dépla­ce­ments des per­sonnes fuyant la guerre. Aux pre­miers jours, soit lorsqu’Alaya et ses amis étaient sur la route, ce ticket était annon­cé être déli­vré sous pré­sen­ta­tion d’un pas­se­port ou d’une carte d’i­den­ti­té ukrai­nienne.
  6. Se dit de la pro­cé­dure Dublin, selon laquelle un seul État membre est res­pon­sable de l’exa­men d’une demande d’a­sile dans l’Union euro­péenne.

REBONDS

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Yanna Oiseau

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