Ukraine : le regard de Noam Chomsky


Depuis plu­sieurs décen­nies, les tra­vaux du lin­guiste éta­su­nien Noam Chomsky ali­mentent les luttes, les ana­lyses et les débats du mou­ve­ment anti­ca­pi­ta­liste inter­na­tio­nal. Celui qui figu­ra sur la « mas­ter list » des oppo­sants à Nixon et milite pour l’a­bo­li­tion des armes nucléaires s’in­té­resse depuis de nom­breuses années à l’Ukraine, en guerre depuis 2014. Un cran irré­ver­sible a été fran­chi la semaine der­nière : l’in­va­sion pou­ti­nienne du ter­ri­toire ukrai­nien. Chomsky vient d’ex­po­ser ses vues au média cali­for­nien Truthout. Pour contri­buer à la réflexion socia­liste en cours, nous tra­dui­sons leur échange. Le pen­seur anar­chiste y dénonce vive­ment l’en­tre­prise mili­taire menée par le régime natio­na­liste russe ; salue la résis­tance ukrai­nienne et le paci­fisme des citoyens russes arrê­tés en masse ; entend, mal­gré les pas­sions inhé­rentes à tout drame col­lec­tif, reve­nir sur l’his­toire longue (des ambi­tions impé­ria­listes atlan­tistes dans la région) et les pos­si­bi­li­tés de sor­tie de crise (for­cé­ment diplo­ma­tiques et tra­gi­que­ment réduites).


C.J. Polychroniou : Noam, l’in­va­sion de l’Ukraine par la Russie a pris par sur­prise la plu­part des gens. Elle a pro­vo­qué des ondes de choc dans le monde entier, même si de nom­breuses indi­ca­tions exis­taient quant au fait que Poutine était deve­nu assez agi­té par l’ex­pan­sion de l’OTAN vers l’est et le refus de Washington de prendre au sérieux ses exi­gences de sécu­ri­té en matière de « ligne rouge », concer­nant l’Ukraine. À votre avis, pour­quoi a‑t-il déci­dé de lan­cer une inva­sion à ce moment-là ?

Avant d’a­bor­der la ques­tion, il convient de régler quelques faits incon­tes­tables. Le plus cru­cial est que l’in­va­sion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur, au même titre que l’in­va­sion amé­ri­caine de l’Irak et l’in­va­sion de la Pologne par Hitler et Staline en sep­tembre 1939 — pour ne prendre que deux exemples mar­quants. Il est tou­jours judi­cieux de cher­cher des expli­ca­tions mais il n’y a aucune jus­ti­fi­ca­tion, aucune cir­cons­tance atté­nuante. Et, pour en venir à la ques­tion : il y a énor­mé­ment d’af­fir­ma­tions très assu­rées quant à l’é­tat d’es­prit de Poutine. Le récit habi­tuel, c’est qu’il est pris dans des fan­tasmes para­noïaques, qu’il agit seul, entou­ré de cour­ti­sans ram­pants — du genre de ceux qu’on connaît ici dans ce qui reste du Parti répu­bli­cain, se ren­dant à Mar-a-Lago [vil­la de Donald Trump, ndlr] pour obte­nir la béné­dic­tion du lea­der. Il se peut que ce flot d’in­vec­tives soit exact, mais on pour­rait envi­sa­ger d’autres pos­si­bi­li­tés : peut-être que Poutine pen­sait ce que lui et ses asso­ciés ont dit haut et fort durant des années.

« L’invasion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur, au même titre que l’in­va­sion amé­ri­caine de l’Irak. »

On pour­rait dire, par exemple, que « puisque la prin­ci­pale exi­gence de Poutine est l’as­su­rance que l’OTAN ne pren­dra pas de nou­veaux membres, et en par­ti­cu­lier pas l’Ukraine ni la Géorgie, il est évident que la crise actuelle n’au­rait pas eu lieu s’il n’y avait pas eu d’ex­pan­sion de l’Alliance après la fin de la guerre froide, ou si l’ex­pan­sion s’é­tait faite en har­mo­nie avec la construc­tion d’une struc­ture de sécu­ri­té en Europe qui incluait la Russie ». L’auteur de ces mots est l’an­cien ambas­sa­deur des États-Unis en Russie, Jack Matlock, l’un des rares spé­cia­listes sérieux de la Russie dans le corps diplo­ma­tique amé­ri­cain. Il a écrit ça peu avant l’in­va­sion. Et il pour­sui­vait, concluant que la crise « peut être faci­le­ment réso­lue par l’ap­pli­ca­tion du bon sens… Selon toute norme de bon sens, il est dans l’in­té­rêt des États-Unis de pro­mou­voir la paix et non le conflit. Essayer de déta­cher l’Ukraine de l’in­fluence russe — le but avoué de ceux qui ont agi­té les révo­lu­tions de cou­leur — était une course folle et dan­ge­reuse. Avons-nous si vite oublié la leçon de la crise des mis­siles de Cuba ? »

Matlock n’est guère seul. Les Mémoires du chef de la CIA William Burns, un autre des rares authen­tiques spé­cia­listes de la Russie, abou­tissent à peu près aux mêmes conclu­sions sur les ques­tions de fond1. La posi­tion encore plus ferme [du diplo­mate] George Kennan a été tar­di­ve­ment et lar­ge­ment citée2. Elle est éga­le­ment sou­te­nue par l’an­cien secré­taire à la Défense William Perry3 et, hors les rangs diplo­ma­tiques, par le célèbre spé­cia­liste des rela­tions inter­na­tio­nales John Mearsheimer4 ain­si que par de nom­breuses autres per­son­na­li­tés, dif­fi­ci­le­ment plus « mains­tream ». Rien de tout cela n’est donc obs­cur. Des docu­ments internes amé­ri­cains, publiés par WikiLeaks, révèlent que l’im­pru­dente pro­po­si­tion de Bush II faite à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN a immé­dia­te­ment sus­ci­té de vives mises en garde de la part de la Russie, laquelle a décla­ré que l’ex­pan­sion de la menace mili­taire ne pou­vait être tolé­rée. C’est com­pré­hen­sible. Nous pour­rions rele­ver au pas­sage la curieuse appa­ri­tion du concept « gauche » lorsqu’il s’agit de condam­ner régu­liè­re­ment « la gauche » pour son scep­ti­cisme insuf­fi­sant à l’endroit de « la ligne du Kremlin ». Le fait est que, pour être hon­nête, nous ne savons pas pour­quoi cette déci­sion a été prise. Ni même si elle a été prise par Poutine seul ou par le Conseil de sécu­ri­té russe, au sein duquel il joue le rôle prin­ci­pal. Il y a cepen­dant cer­taines choses que nous savons avec une confiance rai­son­nable — notam­ment le dos­sier exa­mi­né en détail par les per­sonnes que nous venons de citer, qui ont occu­pé des postes de haut niveau à l’in­té­rieur du dis­po­si­tif de pla­ni­fi­ca­tion. En bref, la crise couve depuis 25 ans, les États-Unis ayant reje­té avec mépris les pré­oc­cu­pa­tions des Russes en matière de sécu­ri­té, en par­ti­cu­lier leurs lignes rouges claires : la Géorgie et sur­tout l’Ukraine.

[Forces russes à Perevalnoye, mars 2014 | David Mdzinarishvili | Reuters]

Il y a de bonnes rai­sons de croire que cette tra­gé­die aurait pu être évi­tée, et ce jus­qu’à la der­nière minute. Nous en avons déjà dis­cu­té à plu­sieurs reprises. Quant à savoir pour­quoi Poutine a lan­cé cette agres­sion cri­mi­nelle à ce moment pré­cis, nous pou­vons spé­cu­ler à l’en­vi. Mais le contexte immé­diat n’est pas obs­cur — élu­dé, mais pas contes­té. Il est facile de com­prendre pour­quoi les vic­times du crime peuvent consi­dé­rer comme une indul­gence inac­cep­table le fait de cher­cher à savoir pour­quoi il s’est pro­duit et s’il aurait pu être évi­té. C’est com­pré­hen­sible, mais c’est une erreur. Si nous vou­lons répondre à la tra­gé­die de manière à aider les vic­times et à évi­ter des catas­trophes plus graves encore qui se pro­filent à l’ho­ri­zon, il est sage, et même néces­saire, d’en apprendre le plus pos­sible sur ce qui a mal tour­né et sur la manière dont on aurait pu cor­ri­ger le tir. Les gestes héroïques peuvent être satis­fai­sants ; ils ne sont pas utiles.

« Il y a de bonnes rai­sons de croire que cette tra­gé­die aurait pu être évi­tée, et ce jus­qu’à la der­nière minute. »

Comme régu­liè­re­ment, je me sou­viens d’une leçon apprise il y a long­temps. À la fin des années 1960, j’ai par­ti­ci­pé à une réunion en Europe avec quelques repré­sen­tants du Front de libé­ra­tion natio­nale du Sud-Viêtnam (« Viet-Cong », dans le jar­gon amé­ri­cain). C’était durant la brève période d’op­po­si­tion intense aux crimes hor­ribles que les États-Unis com­met­taient en Indochine. Certains jeunes étaient tel­le­ment furieux qu’ils pen­saient que seule une réac­tion vio­lente était appro­priée face aux mons­truo­si­tés qui se dérou­laient : bri­ser des vitres dans la grande rue, bom­bar­der un centre de réser­vistes… Toute autre réac­tion équi­va­lait pour eux à se faire les com­plices de ces crimes ter­ribles. Mais les Vietnamiens voyaient les choses fort dif­fé­rem­ment. Ils s’é­taient fer­me­ment oppo­sés à toutes ces mesures. Ils avaient pré­sen­té leur modèle de pro­tes­ta­tion effi­cace : quelques femmes priant silen­cieu­se­ment sur les tombes des sol­dats amé­ri­cains tués au Viêtnam. Ils ne s’in­té­res­saient pas à ce qui fai­sait que les oppo­sants amé­ri­cains à la guerre se sen­taient justes et hono­rables : ils vou­laient sur­vivre. C’est une leçon que j’ai sou­vent enten­due, sous une forme ou une autre, de la part des vic­times de souf­frances atroces dans le Sud — cible pri­vi­lé­giée de la vio­lence impé­riale. Une leçon dont nous devrions nous ins­pi­rer, en l’a­dap­tant aux cir­cons­tances. Aujourd’hui, cela signi­fie qu’il faut s’ef­for­cer de com­prendre pour­quoi cette tra­gé­die s’est pro­duite et ce qui aurait pu être fait pour l’é­vi­ter. Et appli­quer ces leçons à la suite des événements.

La ques­tion est cru­ciale. Nous n’a­vons pas le temps d’exa­mi­ner ici ce sujet d’une impor­tance capi­tale mais, à maintes reprises, la réac­tion à une crise réelle ou ima­gi­naire a été de sai­sir les armes plu­tôt que le rameau d’o­li­vier. C’est presque un réflexe. Les consé­quences ont géné­ra­le­ment été ter­ribles — pour les vic­times habi­tuelles. Il est tou­jours utile d’es­sayer de com­prendre, de réflé­chir un ou deux ans à l’a­vance aux consé­quences pro­bables de l’ac­tion ou de l’i­nac­tion. Ce sont là des truismes, bien sûr, mais qui méritent d’être répé­tés car ils sont si faci­le­ment mis de côté dans ces moments légi­times de passion.

[Soldat ukrainien au front, 2021 | AFP | Getty Images]

Les options qui res­tent après l’in­va­sion sont sombres. La moins mau­vaise est le sou­tien aux options diplo­ma­tiques qui existent encore, dans l’es­poir de par­ve­nir à un résul­tat pas trop éloi­gné de ce qui était très pro­ba­ble­ment réa­li­sable il y a quelques jours : une neu­tra­li­sa­tion de l’Ukraine à l’au­tri­chienne, une cer­taine ver­sion du fédé­ra­lisme de Minsk II à l’in­té­rieur des fron­tières. Mais c’est beau­coup plus dif­fi­cile à atteindre aujourd’­hui. Et — néces­sai­re­ment — il fau­dra une porte de sor­tie pour Poutine. Autrement les résul­tats seront encore plus désas­treux pour l’Ukraine et pour tout le monde. Peut-être même de façon presque inima­gi­nable. Nous voi­ci très loin de la jus­tice. Mais quand la jus­tice a‑t-elle pré­va­lu dans les affaires inter­na­tio­nales ? Est-il néces­saire de réexa­mi­ner une fois de plus ce bilan effroyable ? Qu’on le veuille ou non, les choix sont désor­mais réduits à une issue peu glo­rieuse — qui récom­pense Poutine plu­tôt que de le punir pour son acte d’a­gres­sion — ou à la forte pos­si­bi­li­té d’une guerre géné­ra­li­sée. Il peut paraître satis­fai­sant d’ac­cu­ler l’ours dans un recoin, depuis lequel il s’é­lan­ce­ra, comme il pour­ra, de manière déses­pé­rée. Mais ce n’est pas très sage. En atten­dant, nous devrions faire tout ce qui est en notre pou­voir pour appor­ter un sou­tien signi­fi­ca­tif à ceux qui défendent vaillam­ment leur patrie contre de cruels agres­seurs, à ceux qui fuient l’hor­reur et aux mil­liers de Russes cou­ra­geux qui s’op­posent publi­que­ment aux crimes de leur État, au prix de grands risques per­son­nels : une leçon pour nous tous.

« Les options qui res­tent après l’in­va­sion sont sombres. La moins mau­vaise est le sou­tien aux options diplo­ma­tiques qui existent encore. »

Et nous devrions éga­le­ment essayer de trou­ver les moyens d’ai­der une caté­go­rie de vic­times beau­coup plus large encore : l’en­semble de la vie sur Terre. Cette catas­trophe a lieu au moment où toutes les grandes puis­sances, et même cha­cun d’entre nous, doivent tra­vailler de concert pour contrô­ler ce grand fléau qu’est la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Il a déjà fait payer un lourd tri­but : le bilan sera bien pire si des efforts impor­tants ne sont pas rapi­de­ment entre­pris. Pour que cha­cun en com­prenne l’é­vi­dence, le GIEC vient de publier [quatre jours après l’in­va­sion russe, ndlr] la der­nière et de loin la plus inquié­tante de ses éva­lua­tions régu­lières sur la façon dont nous nous diri­geons vers la catas­trophe. Mais, pen­dant ce temps, les actions néces­saires sont blo­quées, voire inver­sées. Des res­sources dont nous avons cruel­le­ment besoin sont consa­crées à la des­truc­tion et le monde s’ap­prête à déve­lop­per l’u­ti­li­sa­tion des com­bus­tibles fos­siles, y com­pris le plus dan­ge­reux et le plus abon­dant d’entre eux, le char­bon. Une conjonc­ture plus gro­tesque ne pour­rait guère être ima­gi­née par un démon malé­fique. On ne peut l’i­gno­rer. Chaque ins­tant compte.

L’invasion russe consti­tue une vio­la­tion mani­feste de l’ar­ticle 2(4) de la Charte des Nations Unies, qui inter­dit la menace ou l’u­sage de la force contre l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale d’un autre État. Pourtant, Poutine a cher­ché à offrir des jus­ti­fi­ca­tions juri­diques à l’in­va­sion lors de son dis­cours du 24 février. La Russie cite le Kosovo, l’Irak, la Libye et la Syrie comme preuves que les États-Unis et leurs alliés violent le droit inter­na­tio­nal de manière répé­tée. Pouvez-vous com­men­ter ses jus­ti­fi­ca­tions et le sta­tut du droit inter­na­tio­nal dans l’ère de l’a­près-guerre froide ?

Il n’y a rien à dire sur la ten­ta­tive de Poutine d’of­frir une jus­ti­fi­ca­tion légale à son agres­sion, sinon qu’elle ne vaut rien. Il est vrai, bien sûr, que les États-Unis et leurs alliés violent le droit inter­na­tio­nal sans sour­ciller, mais cela n’ap­porte pas la moindre jus­ti­fi­ca­tion aux crimes de Poutine. Le Kosovo, l’Irak et la Libye ont tou­te­fois eu des réper­cus­sions directes sur le conflit en Ukraine. L’invasion de l’Irak était un exemple typique des crimes pour les­quels les nazis ont été pen­dus à Nuremberg, à savoir une agres­sion pure et simple, sans pro­vo­ca­tion. Et un coup de poing dans la figure de la Russie. Dans le cas du Kosovo, l’a­gres­sion de l’OTAN (c’est-à-dire l’a­gres­sion des États-Unis) a été décla­rée « illé­gale mais jus­ti­fiée » (par exemple, par la Commission inter­na­tio­nale sur le Kosovo pré­si­dée par Richard Goldstone) au motif que le bom­bar­de­ment avait été entre­pris pour mettre fin à des atro­ci­tés en cours. Ce juge­ment a néces­si­té une inver­sion de la chro­no­lo­gie. Les preuves sont acca­blantes quant au fait que le déluge d’a­tro­ci­tés a été la consé­quence de l’in­va­sion : pré­vi­sible, pré­dite, anti­ci­pée. En outre, des options diplo­ma­tiques étaient dis­po­nibles. Mais, comme d’ha­bi­tude, elles ont été igno­rées au pro­fit de la vio­lence. De hauts res­pon­sables amé­ri­cains confirment que c’est prin­ci­pa­le­ment le bom­bar­de­ment de la Serbie, alliée de la Russie — et sans même l’en infor­mer à l’a­vance —, qui a ren­ver­sé les efforts de la Russie pour col­la­bo­rer avec les États-Unis à la construc­tion, d’une manière ou d’une autre, d’un ordre sécu­ri­taire euro­péen post-guerre froide. Un ren­ver­se­ment accé­lé­ré par l’in­va­sion de l’Irak et le bom­bar­de­ment de la Libye, après que la Russie a accep­té de ne pas oppo­ser son veto à une réso­lu­tion du Conseil de sécu­ri­té des Nations unies que l’OTAN a immé­dia­te­ment vio­lée. Les évé­ne­ments ont des consé­quences ; les faits peuvent tou­te­fois être dis­si­mu­lés au sein d’un sys­tème doctrinal.

[Forces russes dans la région de Moscou, novembre 2021 | Gavriil Grigorov | Getty Images]

Le sta­tut du droit inter­na­tio­nal n’a pas chan­gé dans la période de l’a­près-guerre froide, même en paroles, et encore moins en actes. Le pré­sident Clinton a clai­re­ment indi­qué que les États-Unis n’a­vaient pas l’in­ten­tion de s’y confor­mer. La doc­trine Clinton décla­rait que les États-Unis se réser­vaient le droit d’a­gir « uni­la­té­ra­le­ment si néces­saire », y com­pris par « l’u­ti­li­sa­tion uni­la­té­rale de la puis­sance mili­taire » afin de défendre des inté­rêts vitaux, tels que « garan­tir un accès sans entrave aux mar­chés clés, aux appro­vi­sion­ne­ments éner­gé­tiques et aux res­sources stra­té­giques ». Ses suc­ces­seurs aus­si, et tous ceux qui peuvent vio­ler la loi en toute impu­ni­té. Cela ne veut pas dire que le droit inter­na­tio­nal est sans valeur. Il a un champ d’ap­pli­ca­tion et consti­tue une norme utile à cer­tains égards.

L’objectif de l’in­va­sion russe semble être de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment Zelensky et d’ins­tal­ler à sa place un gou­ver­ne­ment pro-russe. Cependant, quoi qu’il advienne, l’Ukraine sera confron­tée à un ave­nir redou­table du fait de sa déci­sion de deve­nir un pion dans les jeux géos­tra­té­giques de Washington. Dans ce contexte, quelle est la pro­ba­bi­li­té que les sanc­tions éco­no­miques amènent la Russie à modi­fier sa posi­tion à l’é­gard de l’Ukraine — ou bien les sanc­tions éco­no­miques visent-elles quelque chose de plus impor­tant, comme l’af­fai­blis­se­ment du contrôle de Poutine à l’in­té­rieur de la Russie et des liens avec des pays comme Cuba, le Venezuela et peut-être même la Chine ?

« La confron­ta­tion signi­fie un arrêt de mort pour l’es­pèce humaine. Sans vain­queur. Nous sommes à un point cru­cial de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. On ne peut pas le nier. On ne peut l’ignorer. »

L’Ukraine n’a peut-être pas fait les choix les plus judi­cieux, mais elle n’a­vait pour elle rien de com­pa­rable aux options dont dis­po­saient les États impé­riaux. Je sup­pose que les sanc­tions vont conduire la Russie à une dépen­dance encore plus grande vis-à-vis de la Chine. À moins d’un chan­ge­ment de cap impor­tant, la Russie est un État pétro­lier klep­to­cra­tique qui dépend d’une res­source qui se doit de décli­ner for­te­ment, sinon nous sommes tous finis. Il n’est pas cer­tain que son sys­tème finan­cier puisse résis­ter à une attaque bru­tale, par le biais de sanc­tions ou d’autres moyens. Raison de plus pour offrir une porte de sor­tie à contre-cœur.

Les gou­ver­ne­ments occi­den­taux, les prin­ci­paux par­tis d’op­po­si­tion — y com­pris le Parti tra­vailliste au Royaume-Uni — et les grands médias se sont lan­cés dans une cam­pagne anti­russe chau­vine. Parmi les cibles figurent non seule­ment les oli­garques russes, mais aus­si des musi­ciens, des chefs d’or­chestre et des chan­teurs. Et même des pro­prié­taires de clubs de foot­ball, tels que Roman Abramovich du Chelsea FC. La Russie a même été ban­nie de l’Eurovision 2022. C’est bien la même réac­tion que celle des grands médias et de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale en géné­ral envers les États-Unis après l’in­va­sion et la des­truc­tion de l’Irak, n’est-ce pas ?

Votre com­men­taire iro­nique est tout à fait appro­prié. Et nous pour­rions conti­nuer ain­si d’une manière qui nous est que trop familière.

Pensez-vous que l’in­va­sion va ini­tier une nou­velle ère de confron­ta­tion durable entre la Russie (et éven­tuel­le­ment en alliance avec la Chine) et l’Occident ?

Il est dif­fi­cile de dire où les cendres tom­be­ront. Et cela pour­rait s’a­vé­rer ne pas être une méta­phore. Jusqu’à pré­sent, la Chine joue la carte du calme et ten­te­ra pro­ba­ble­ment de pour­suivre son vaste pro­gramme d’in­té­gra­tion éco­no­mique d’une grande par­tie du monde au sein de son sys­tème mon­dial en expan­sion — inté­grant il y a quelques semaines l’Argentine dans l’i­ni­tia­tive « Belt and Road » —, tout en regar­dant ses rivaux se détruire. Comme nous l’a­vons déjà évo­qué, la confron­ta­tion signi­fie un arrêt de mort pour l’es­pèce humaine. Sans vain­queur. Nous sommes à un point cru­cial de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. On ne peut pas le nier. On ne peut l’ignorer.


Traduit de l’an­glais par la rédac­tion de Ballast | « Noam Chomsky : US Military Escalation Against Russia Would Have No Victors », C.J. Polychroniou, Truthout, 1er mars 2022
Photographie de ban­nière : forces russes à Rostov | Yuri Kochetkov | EPA | Shutterstock


  1. Mémo de Burns à la Secrétaire d’État Condoleezza Rice, en 2008 : « L’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN est la plus vive de toutes les lignes rouges pour l’é­lite russe (et pas seule­ment Poutine). En plus de deux ans et demi de dis­cus­sions avec des acteurs russes clés… je n’ai encore trou­vé per­sonne qui consi­dère l’Ukraine dans l’OTAN comme autre chose qu’un défi direct aux inté­rêts russes. » [nous tra­dui­sons] Onze ans plus tard, il ajou­tait dans ses Mémoires, The Back Channel : American Diplomacy in a Disordered World (Oxford University Press, février 2019) : « Là où nous avons com­mis une grave erreur stra­té­gique […], c’est que nous avons ensuite lais­sé l’i­ner­tie nous pous­ser à deman­der l’adhé­sion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie, mal­gré les pro­fonds atta­che­ments his­to­riques de la Russie à ces deux États et les pro­tes­ta­tions, encore plus fortes. Cela a cau­sé des dom­mages indé­lé­biles et a nour­ri l’ap­pé­tit d’une future direc­tion russe de se ven­ger. » [nous tra­dui­sons]
  2. Il écri­vait ain­si dans son article « A fate­ful error » (The New York Times, 5 février 1997) : « L’élargissement de l’OTAN serait la plus fatale erreur de la poli­tique amé­ri­caine depuis la fin de la guerre froide. On peut s’attendre à ce que cette déci­sion attise les ten­dances natio­na­listes, antioc­ci­den­tales et mili­ta­ristes de l’opinion publique russe ; qu’elle relance une atmo­sphère de guerre froide dans les rela­tions Est-Ouest et oriente la poli­tique étran­gère russe dans une direc­tion qui ne cor­res­pon­dra vrai­ment pas à nos sou­haits. »
  3. Il décla­rait notam­ment en 2016, lors d’une confé­rence orga­ni­sée à Londres par The Guardian : « Ces der­nières années, la plu­part des reproches peuvent être diri­gés à l’en­contre des actions que Poutine a prises. Mais, dans les pre­mières années, je dois dire que les États-Unis méritent une grande par­tie du blâme. […] Notre pre­mière action, qui nous a véri­ta­ble­ment fait prendre une mau­vaise direc­tion, a été le com­men­ce­ment de l’ex­ten­sion de l’OTAN par l’in­té­gra­tion des pays d’Europe de l’Est — dont cer­tains sont limi­trophes de la Russie. » [nous tra­dui­sons]
  4. Voir notam­ment son article « Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault », paru en août 2014 dans Foreign Affairs.

REBONDS

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