La pièce Rwanda 94, créée à l’initiative du Groupov, est le fruit de plusieurs années d’enquête menée par une équipe belgo-rwandaise. C’est aussi l’une des plus grandes œuvres de théâtre politique du siècle dernier. Par les moyens de la scène, de la musique, des images et de la dramaturgie, celle-ci a pris en charge le récit et la représentation du génocide « perpétré dans l’indifférence et la passivité générales » dont furent victimes les Tutsis au Rwanda. Trois décennies après, nous relayons un extrait de cette pièce, présentée comme « une tentative de réparation symbolique envers les morts, à l’usage des vivants » et publiée aux éditions Théâtrales. La scène qui suit, composée pour un chœur à partir de témoignages de survivants et survivantes, raconte la résistance et les massacres des collines de Bisesero.
L’exode vers Bisesero
coryphée.–
Le 7 avril 1994,
Les nouvelles des premières violences à l’encontre des Tutsis
Parvinrent à Bisesero.
Dans les secteurs voisins des maisons brûlaient.
Gishyita,
Où se trouvent la plupart des collines de Bisesero,
Fut l’une des premières communes touchées.
D’abord furent tués les Tutsis aisés
Et ceux qui avaient fait des études.
Les autres commencèrent à fuir.
Ne sachant pas très bien d’où venait l’attaque
Ni le but de cette violence,
Les habitants de Bisesero,
Hutus, Tutsis et Twas,
Se rassemblèrent pour défendre leurs vies,
Leurs maisons et leurs biens.
Jadis, dans les massacres de 1973 et 1992,
Ils s’étaient défendus vaillamment.
Ils croyaient pouvoir faire de même aujourd’hui.
Nul ne savait qu’il s’agissait d’une tuerie planifiée
Et sans autre limite que le cadavre du dernier Tutsi.
Un génocide.
témoin homme.–
Après la mort du président Habyarimana,
Des personnalités influentes de Gisovu
Ont circulé partout avec leurs voitures
Pour faire comprendre aux Hutus
Que « leur » président avait été tué
Par les Tutsis.
Ils appelaient à la vengeance.
témoin femme.–
D’abord ils ont brûlé nos maisons,
Puis ils ont mangé nos vaches,
Nous avons fui sur les collines.
C’était le 9 avril 1994.
[Bruce Clarke, "Decline and Fallacy" de la série "Dérives", 2000 ]
coryphée.–
Terrifiés par la violence qui se propageait,
Les habitants grimpèrent
À grand peine
Jusqu’aux sommets des nombreuses collines
De Bisesero.
Pour se cacher plus facilement,
Beaucoup choisirent de se regrouper sur une colline
Couverte de forêts et de buissons,
Muyira.
C’est là,
Sur Muyira,
Que les réfugiés livrèrent leurs plus grands combats.
Là,
Sur Muyira
Ils se levèrent emplis d’espoir et de désespoir, donnant,
Selon le mot d’un des survivants :
Jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour défendre leur vie.
témoin enfant.–
Mon père
Est venu me demander de conduire immédiatement les vaches,
Sur la colline
De Muyira.
Là,
J’ai vu
Beaucoup de gens
Qui étaient rassemblés et qui avaient peur.
À partir de ce jour-là, nous sommes restés sur cette colline.
Nous passions des journées entières sans manger.
Nos vaches n’avaient pas assez d’herbe.
Souvent la pluie tombait et les enfants
Grelottaient de froid.
Souvent la pluie tombait et les enfants
Grelottaient de froid.
coryphée.–
Le 9 avril déjà
Des milliers de réfugiés s’entassaient sur la colline.
Durant les semaines suivantes, les Tutsis
Arrivèrent des quatre coins de la région à Bisesero,
Réalisant qu’ils devaient s’unir
Pour survivre.
Parmi eux, il y avait les malades, les blessés et ceux terrassés par le chagrin.
Il ne faisait aucun doute que le combat serait long et pénible
Mais ils n’avaient pas le choix.
Bisesero était le dernier endroit où espérer à Kibuye.
La préfecture du Rwanda qui comptait le plus de Tutsis.
[Bruce Clarke, "Shadows" de la série "Sur les frontières", 2008]
chorus.–
Sur la colline de Muyira
Couverte de forêts et de buissons
Vivaient avant le génocide
De nombreux hommes forts.
muyira muyira muyira muyira muyira
muyira muyira muyira muyira muyira
Pause.
La résistance
coryphée.–
Le 9 avril déjà,
Des miliciens arrivèrent de Gishyita pour tuer
Les réfugiés de la colline de Rurebero
À Bisesero.
Les réfugiés n’avaient que des bâtons, des pierres et des machettes,
Pour lutter contre les armes à feu et les grenades
Des assassins.
Mais ils se défendirent.
Ils se rassemblèrent sur Muyira
Et définirent une stratégie de résistance.
Aminadabu Birara
(Un Abasesero qui avait pris part aux batailles de 1959)
Fut élu commandant,
Siméon Karamaga :
Son adjoint.
Vers la fin du génocide,
Birara fut tué.
Siméon Karamaga a parlé
De son courage inflexible et de l’esprit de lutte qu’il avait insufflé
À tous.
Il a également décrit les tactiques militaires qui permirent de tenir bon
Tout le mois d’avril.
En cas de bataille,
Les réfugiés dévalaient les flancs de la colline à toute vitesse
Et se mêlaient à l’ennemi.
Il était facile de reconnaître les miliciens
Car ils étaient vêtus de blanc et portaient des feuillages sur la tête.
[Bruce Clarke, "Portrait" de la série "Portraits effacés", 2009]
témoin homme.–
Lorsque nous voyions arriver les miliciens,
Je me mettais devant les autres
Et leur demandais à tous
De se coucher.
Les miliciens arrivaient en tirant.
J’ordonnais alors aux Abaseseros de se lever et de courir
Pour se mêler aux miliciens.
Ainsi, ces derniers n’osaient plus jeter leurs grenades
Ou tirer avec leurs fusils,
De peur
De s’entretuer.
témoin femme.–
Notre commandant
Demandait également aux femmes et aux enfants
D’apporter des pierres et des bâtons.
témoin homme.–
Les hommes qui savaient se battre nous ont classés
Selon les capacités de chacun.
Ils ont groupé les jeunes gens et les hommes forts
Au premier rang,
Au milieu de la colline.
Les filles et les femmes qui ramassaient et entassaient les pierres
Au deuxième rang.
Les vieillards, avec tout le bétail,
Au sommet de la colline.
coryphée.–
Femmes et enfants,
Vieux et jeunes,
Tous souffrirent pareillement.
témoin enfant.–
Les femmes et les enfants fuyaient en courant,
Les miliciens couraient aussi
Pour nous tuer.
Quand ils s’approchaient d’une personne âgée ou d’un enfant
Qui n’avait pas la force de courir,
Les miliciens le tuaient immédiatement.
Pendant ce temps, d’autres, dans les villages, démolissaient
Nos maisons.
Des femmes, volaient les récoltes et ratissaient nos champs.
En sorte que, la nuit, descendant la colline,
Nous ne trouvions plus rien
À glaner.
Je mangeais des tiges d’arbres.
Quelquefois,
Pendant que je courais comme un animal,
Je tombais sur quelqu’un qui avait reçu des coups de machette
Et qui respirait encore.
[Bruce Clarke, "Mots lourds" de la série "Se déplacer parmi les ombres", 2019]
témoin femme.–
Nous n’avions plus beaucoup de forces
Pour combattre.
C’était terrible de ramasser des pierres
Alors que nos mains saignaient sans arrêt.
Quand on les jetait,
Elles n’allaient pas plus loin que dix mètres.
Nous n’avions pas de force.
Nous n’avions pas de force.
coryphée.–
Les attaques duraient
De neuf heures du matin à la tombée de la nuit
Et se succédaient
Jour après jour.
En dépit de leurs lourdes pertes,
Les réfugiés étaient de plus en plus nombreux.
Tous ceux qui avaient échappé aux massacres dans la région
Rejoignaient leurs collines.
Contre la faim et les éléments,
Contre les miliciens,
Les réfugiés restèrent organisés,
Ils restèrent unis.
Ils comprenaient parfaitement que c’était leur seule force
Contre la mort.
témoin homme.–
Souvent nous repoussions l’ennemi
Assez loin.
J’aimais être devant les autres.
Mais, à un moment, je demandai aux Abaseseros de reculer,
Car nous craignions de nous disperser
Et de tomber dans la zone de l’ennemi.
témoin homme.–
Le soir,
Nous nous réunissions sur la colline de Muyira,
Nous faisions le bilan de la journée,
Nous partagions les diverses tâches.
Pour avoir la force de combattre le lendemain,
Nous abattions des vaches très vigoureuses.
Nous buvions le lait et nous mangions la viande.
Cela nous revigorait.
[Bruce Clarke, "Dérives éthiques" de la série "Dérives", 2002]
témoin femme.–
Un groupe était chargé de faire à manger,
Un autre groupe veillait
Pour éviter que l’ennemi nous surprenne,
D’autres ramassaient à nouveau des pierres,
D’autres enfin
Enterraient nos morts.
témoin homme.–
Même si la pluie tombait sur nous,
Même si nous ne dormions pas,
Nous avions le moral.
Nous réalisions que l’ennemi reculait
Bien qu’il eût des fusils.
coryphée.–
Le 12 avril,
Les réfugiés repoussèrent une attaque massive
Menée par un homme d’affaires de Kigali :
Obed Ruzindana,
Originaire de Gisovu.
Obed Ruzindana
Était arrivé avec trois bus entiers et trois véhicules Daihatsu
Remplis d’Interahamwe et d’anciens soldats des far1
Les tueurs étaient à présent mieux organisés, bien armés,
Et — avec la perspective des récompenses matérielles
Promises par Ruzindana —
Animés d’une véritable frénésie génocidaire.
Mais, cette fois encore,
La détermination des réfugiés les empêcha de mener à bien
Leur « travail ».
témoin homme.–
Ruzindana a garé son véhicule,
Les militaires en sont descendus
Avec leurs fusils.
Ils ont tiré sur nous.
Nous avons rampé, cela n’a pas empêché certains d’entre nous
De se faire tuer.
Comme ils approchaient
Nous nous sommes mêlés à eux,
Comme auparavant.
Nous nous sommes avancés
Vers Obed Ruzindana.
Obed tirait sur nous,
Mais nous avons continué à avancer.
Il a couru,
Nous avons couru derrière lui.
Il a laissé tomber sa Kalachnikov
Par terre
Et il a pris son pistolet.
Il tirait toujours, en courant, jusqu’à son véhicule.
Il est parti avec les autres, d’où ils étaient venus.
À coup de pierres et de bâtons,
Nous avions tué beaucoup de miliciens
Et des soldats.
Nous avons ramassé leurs armes.
Pause.
[Bruce Clarke, "I write, I don't count" de la série "Se déplacer parmi les ombres", 2019]
coryphée.–
Le 20 avril,
Les miliciens persuadèrent
Les Hutus et les Twas de Bisesero
De changer de camp.
Ils quittèrent les collines de la résistance
La nuit, en cachette,
Et fournirent aux miliciens des informations sur l’organisation
Des réfugiés,
Maintenant seuls
À Bisesero.
Les génocidaires modifièrent leur propre stratégie.
témoin homme.–
Ils ont mis une grande mitrailleuse
Au sommet d’une colline
Et ils ont tiré sur nous,
À distance.
Nous nous sommes repliés sur la colline de Muyira,
Ils nous ont encerclés.
Les uns sur la colline de Ruzabo,
Un autre groupe sur la colline de Mutiti,
D’autres à Kazirandimwe, et le dernier groupe montait
En venant de Mubuga.
Toutes ces collines entouraient la nôtre,
Muyira.
Alors nous nous sommes divisés en quatre groupes
Comme les assassins,
Et un groupe de filles et de femmes
Pour rassembler les pierres.
Mais cela ne suffisait plus.
À partir de cette période,
Beaucoup furent massacrés
Tous les jours.
[Bruce Clarke, "Résilience" de la série "Dérives", 2008]
coryphée.–
À la fin du mois d’avril,
Les réfugiés étaient très affaiblis.
Humide, brumeuse et froide,
Était la saison des pluies.
Ils avaient faim, soif,
Ils étaient épuisés et souvent malades,
La gangrène achevait les blessés.
Les morts s’empilaient aux flancs des collines
Et personne n’avait le temps ni la force de les enterrer
De manière décente.
La nuit,
Au péril de leur vie,
Dans les champs ratissés par les femmes et les enfants des tueurs,
Ils ramassaient quelques épis de sorgho
Ou quelques pommes de terre.
Le jour,
Les combats se suivaient et se ressemblaient.
Seul le nombre des cadavres ne cessait d’augmenter.
chorus.–
Sur la colline de Muyira
Couverte de forêts et de buissons
Vivaient avant le génocide
De nombreux hommes forts.
muyira muyira muyira muyira muyira
muyira muyira muyira muyira muyira
coryphée.–
Au début du mois de mai,
Les attaques cessèrent
Soudainement.
Durant plus d’une semaine la paix régna
À Bisesero.
Les réfugiés ne savaient pas
Qu’il s’agissait seulement d’une phase de préparation.
Les génocidaires rassemblaient des renforts considérables,
Bien au-delà de la région.
Le massacre le plus brutal
N’avait pas encore eu lieu.
Illustration de bannière : Bruce Clarke, « Life After » de la série « Dérives », 2013
Illustration de vignette : Bruce Clarke, « Portrait » de la série « Portraits effacés », 2009
- Forces armées rwandaises. Armée du gouvernement Habyarimara et du gouvernement intérimaire, largement responsable de l’organisation et de l’exécution du génocide.[↩]
REBONDS
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