Entretien inédit | Ballast
Le 8 janvier dernier, nous apprenions par voie de presse que le journaliste indépendant Sylvain Mercadier, l’un de nos contributeurs réguliers, avait été arrêté avec son fixeur, Mohammed al Fayyad, par l’armée israélienne. Ils se trouvaient dans un village situé à la frontière entre la partie syrienne du Golan et celle occupée par Israël, pour réaliser un reportage sur les opérations militaires israéliennes menées depuis la chute de Bachar Al-Assad. Quelques heures plus tard et après avoir été tous deux interrogés, ils étaient heureusement relâchés. Dans cet entretien réalisé quatre jours après l’arrestation, Sylvain Mercadier revient en détail sur cet épisode, rapporte les conditions dans lesquelles s’exerce actuellement le travail de journaliste en Syrie et décrit la situation de siège dans laquelle sont plongés les habitant·es du gouvernorat de Quneitra malgré le changement de régime.
Ça va. Il y a eu une accumulation de stress et de fatigue dont je n’arrivais pas à me débarrasser, mais là ça y est, l’arrestation a eu lieu il y a maintenant quatre jours [l’entretien a été réalisé le 12 janvier 2025]. Depuis hier soir je suis à Jaramana, une banlieue de Damas. C’est ce que je privilégie dans les pays où je travaille : le temps long et l’immersion, qui est facilitée par le fait que je suis arabophone. Ça me permet de travailler directement au contact des gens, sans nécessairement passer par l’intermédiaire d’un fixeur, même si ça m’arrive, notamment pour mettre un pied dans certains endroits.
Fixeur ?
« Quneitra est le gouvernorat qui inclut le Golan occupé par Israël depuis 1967 et sa partie syrienne. Il y a beaucoup de tensions du fait de l’occupation. »
Littéralement, un coordinateur. Le fixeur mâche en profondeur le travail du journaliste qui, dans les cas extrêmes, n’a plus qu’à mettre son nom. Normalement, le travail du journaliste est d’arriver à synthétiser et structurer toutes les informations que le fixeur emmagasine. Je considère que toute l’information ne doit pas transiter que par son intermédiaire, sinon on a un point de vue très étroit sur un sujet. La langue est très importante pour aller soi-même parler aux gens et entendre leur propre point de vue.
Quand êtes-vous arrivé en Syrie ?
Le 27 décembre, en passant par Beyrouth. Je suis arrivé dans la région de Quneitra quelques jours plus tard. C’est le gouvernorat qui inclut le Golan occupé par Israël depuis 1967 et sa partie syrienne. Il y a beaucoup de tensions du fait de l’occupation. Pour cette raison, c’est toujours bien d’arriver avec un contact pour pouvoir mettre tout le monde à l’aise. S’ils voient quelqu’un qu’ils ne connaissent pas et qu’ils trouvent louche, le gars peut vite se retrouver en prison avant que son identité ne soit vérifiée. Par le biais de mon fixeur, j’ai rencontré tous les responsables de la sécurité locale, des gens de l’Armée syrienne libre et de Hayat-Tahrir al-Cham. J’ai assisté à l’arrestation qu’ils ont faite d’un Syrien qui débarquait à Medinat al Salam, ville assiégée par l’armée israélienne, ainsi qu’à plusieurs de ses interrogatoires, tous très musclés. Il avait été escorté aux abords de la ville par l’armée israélienne. Il était incapable d’expliquer pourquoi il se trouvait là. Le gars a passé un sale quart d’heure parce qu’il était très flou quant aux raisons de sa présence et aux circonstances de son entrée en ville. Il a été pris pour un milicien de Bachar Al-Assad qui avait les mains sales.
[Mohammed al Fayyad | Sylvain Mercadier]
De ce que je sais, je suis le seul journaliste qui ait passé plus de 48 heures là-bas ces derniers temps. La plupart font trois photos avec un fixeur, deux interviews et rentrent écrire leur article à Damas. S’ils peuvent être identifiés, ça ne laisse pas le temps à l’armée de frapper un coup. Je suis resté une dizaine de jours, ce qui fait que les Israéliens ont eu le temps de me voir, de m’identifier. Aussi, ils connaissent très bien mon fixeur, Mohammed al Fayyad, qui est un avocat et militant des droits humains du coin qu’ils ont dans le collimateur depuis un moment. Ils l’ont plusieurs fois menacé de lui confisquer son téléphone. Le jour de notre arrestation, ils nous ont surpris en train de filmer dans un endroit où ils n’ont pas l’habitude de nous voir le faire, un village voisin de celui où on travaillait d’habitude.
Que s’est-il passé ?
« Ils m’ont menotté avec un Serflex et m’ont bâillonné le visage avec mon keffieh. On a passé les six heures qui ont suivi ainsi, assis en tailleur au sol dans leur base. »
Au départ, interdiction de filmer : on a obtempéré. Puis il a fallu effacer toutes les vidéos faites à l’instant : on a obtempéré, même si j’ai pu changer les cartes mémoire à leur insu. On a gardé quelques vidéos. Enfin, ils ont fait une fouille de notre véhicule. Ils ont tout dégagé et ont voulu confisquer l’ordinateur de Youssef Ghreibi, le cameraman qui nous accompagnait. C’est à ce moment-là que Mohammed a dit stop, car c’était complètement abusif. Ils ont alors tout de suite décidé de l’arrêter. Il a un peu résisté. Les soldats commençaient à s’attrouper autour de lui. Je suis intervenu, j’ai essayé de faire écran, puis ils nous ont sauté dessus. Ils ont essayé de me mettre à terre, j’ai temporisé et m’y suis mis tout seul, les mains dans le dos. Ils m’ont menotté avec un Serflex et m’ont bâillonné le visage avec mon keffieh. On a passé les six heures qui ont suivi ainsi, assis en tailleur au sol dans leur base, qui se situe dans l’équivalent de la préfecture ou du conseil régional de Quneitra, endroit qu’ils occupent depuis trois semaines.
Le premier interrogatoire a été pour Mohammed. Il a été violenté verbalement, a pris un coup de crosse sur la nuque pour qu’on ouvre nos téléphones. Après, ça a été mon tour. Je n’ai pas voulu donner mon nom parce qu’ils l’avaient déjà dans mon passeport, je n’ai pas dit ce que je faisais parce que c’était indiqué sur mon gilet, que je leur ai montré… J’ai joué au con pour les faire chier. Il y avait un gentil et un méchant, le méchant s’est énervé, il m’a menacé, m’a secoué comme un sac à patates. Je l’ai regardé sans réagir, il m’a remis le bâillon sur les yeux, il m’a levé, m’a jeté par terre, m’a mis des coups de bottes dans le dos. Ils travaillaient mon mental en brisant du verre à côté de moi pour me perturber. Mais je n’ai pas bronché, puis ils m’ont sorti un quart d’heure avant de me ramener dans la pièce où il n’y avait plus que Mohammed. À ce moment-là, il m’a dit qu’on allait se faire éclater si je continuais à leur tenir tête… Je connaissais un peu ce genre de situation pour avoir fait une formation pour journalistes avec l’armée française, qui m’a beaucoup aidé. Je sentais qu’ils n’allaient pas aller plus loin que ça avec un Français et n’allaient pas aller plus loin avec un Syrien en présence d’un Français.
[Barricade à Madinat al Baath | Sylvain Mercadier]
Pour calmer un peu le jeu, j’ai accepté de leur ouvrir mon téléphone, à condition que je fasse moi-même le code d’accès. Ils ont accepté. J’ai fait le code, ils se sont un peu détendus. Ils ont passé un quart d’heure à regarder le contenu devant moi, puis ils sont repartis pendant trois quart d’heure. Ensuite, toujours bâillonnés et menottés, on a été remontés dans la jeep et on a été balancés dans un champ avec toutes nos affaires, sauf ce qu’on nous avait volé — les cartes mémoires de l’appareil photo et du téléphone, la carte Sim de nos téléphones, deux cent dollars volés à Mohammed, une lampe torche et des bricoles. À ce moment-là, on est dans un champ, le soleil se couche. On marche vingt bonne minutes jusqu’à une maison, Mohammed appelle un proche dont il connaît le numéro et on vient nous chercher peu de temps après. Fin de l’aventure.
Pourquoi souhaitiez-vous travailler dans cette région-là ?
« Quneitra était un angle mort, à mon avis, dans la presse internationale, alors que des événements historiques s’y déroulent depuis la chute du pouvoir syrien. »
J’ai eu mes premiers contacts à Quneitra par le biais de Youssef Ghreibi, un cameraman indépendant que j’ai connu par Shirwan Qassim, collègue kurde syrien réalisateur et producteur. Je voulais y aller parce que c’était un angle mort, à mon avis, dans la presse internationale, alors que des événements historiques s’y déroulent depuis la chute du pouvoir syrien. De manière générale, en Syrie, tout le monde s’est d’abord focalisé sur les prisons, les disparus, le Captagon, alors qu’il y a des milliers de choses, des centaines d’endroits où il se passe des événements pertinents, graves, révélateurs ou inspirants qui méritent qu’on aille les chercher. Pour moi c’était donc normal de commencer avec Quneitra.
C’est la première fois que vous vous y rendiez ?
Il y a plusieurs années, en 2017, j’étais déjà allé au Golan occupé, côté israélien, chez les Druzes. Ça n’a rien a voir. Côté israélien tout est sécurisé… Côté syrien, ces jours-ci, on était dans une zone assiégée. Tu traverses la rue et il y a un tank qui te pointe son canon sur la figure. Il y a des opérations quotidiennes dans les villages. Chaque jour il s’est passé quelque chose, une opération, un espion, des familles expulsées… J’ai filmé une vieille dame revenir avec un drapeau blanc mendier aux soldats israéliens de pouvoir prendre des affaires de la maison d’où elle avait été chassée et où logent depuis des soldats israéliens. Ça lui a été refusé, elle est rentrée bredouille de l’autre côté du village, où elle réside chez des voisins.
[Une maison à Al Rafeed, détruite sans sommation par les soldats israéliens après que des roquettes ont été tirées par le Hezbollah à proximité | Sylvain Mercadier]
Le jour de l’arrestation, pourquoi étiez-vous dans ce village en particulier ?
Au départ, on voulait aller vingt kilomètres plus au sud. Les Israéliens avaient fait une grosse avancée sur trois villages et on voulait voir ce qu’il en était. On s’est d’abord retrouvés à Hamidiye et les habitants nous ont dit que des militaires étaient en ville, donc on s’y est arrêtés. C’est un village sensible parce qu’il y a six ou sept maisons qui ont été confisquées par les Israéliens pour y loger. Les habitants, dont la femme âgée que je mentionnais, ont été mis dehors sans pouvoir emporter la moindre affaire. C’est un village assiégé qui subit des opérations de fouille quotidienne : à chaque fois qu’on y est passés, il y avait deux jeeps, un tank, entre vingt et trente soldats. Ils prennent des maisons au hasard, rentrent, abîment tout. Officiellement, ils cherchent des armes…
Quelles sont les images qui ont été conservées, perdues ?
« C’est ça qui est absurde : on n’a rien filmé de sensible, de révélateur. »
C’est ça qui est absurde : on n’a rien filmé de sensible, de révélateur. On a des images de l’armée en train de déambuler dans les rues de Hamidiye et de faire des actions de fouille, ce qui a déjà été filmé par plein de gens partout ailleurs. Ils ont seulement décrété qu’il n’était pas possible de filmer ici ce jour-là.
On a appris votre arrestation par voie de presse le jour même, la nouvelle s’est diffusée assez vite.
Ça fait longtemps que je travaille avec les chaînes de télé arabes en Europe. Mon collègue Shirwan, producteur et réalisateur en Allemagne, a lancé l’alerte par le biais de notre caméraman Youssef. C’est pour Shirwan qu’on travaillait ce jour-là. On faisait un reportage pour la chaîne qatarie Al Araby fondée par Azmi Bishara, un Palestinien d’Israël qui était à la Knesset et a fui Israël parce qu’il avait fourni des informations sensibles au Hezbollah. Youssef, le cameraman, n’a pas été arrêté. Il a tout de suite contacté Shirwan qui a contacté d’autres collègues, notamment Chris Den Hond et Quentin Müller. Ce dernier pilote le pôle international de Marianne. Il a aussi prévenu Reporters sans frontières. Tout ces gens ont réagi très rapidement. En moins d’une heure, c’était déjà diffusé et ça a été repris instantanément par l’essentiel de la presse française, par la radio — mes parents l’ont appris sur France Inter — et au-delà, à l’international. Il y a eu un très bon travail de relais qui, à mon avis, a vraiment joué en notre faveur. Quand les soldats m’ont fait ouvrir mon téléphone, j’ai vu que j’avais des notifications, ça clignotait de partout et eux aussi ont vu tout ça quand ils l’ont pris. Ils ont balisé. Ils ont compris que je n’étais pas un militant mais bien un journaliste. Une heure après on était libérés.
[Traces de chenille sur la route entre Hamidiye et Khan Arnaba | Sylvain Mercadier]
On a du mal à se représenter le fonctionnement du microcosme journalistique. Comment ça se passe au niveau interprofessionnel sur les zones où vous faites des reportages ? Avez-vous rencontré d’autres journalistes le jour de votre arrestation ?
C’est très varié. Il y a des journalistes qui sont des loups solitaires, il y en a qui travaillent en meute… Il arrive que des gens se greffent sur mes projets quand ils travaillent sur les mêmes sujets. Pour ma part, je travaille principalement avec des journalistes locaux, avec des Syriens. Entre eux et les correspondants étrangers, c’est deux salles, deux ambiances. C’est pas du tout le même rapport au terrain. Avec les journalistes syriens tu es parmi les habitants, avec les correspondants tu es dans la petite bulle occidentale. Les journalistes qui arrivent vraiment à toucher les choses sont rares, car déjà, beaucoup ne parlent pas la langue. Ceux, occidentaux, avec lesquels j’aime bien travailler, sont rares également. Il y a Laurent Perpigna Iban avec qui j’ai fait pas mal de choses en Irak et en Syrie, Quentin Müller, dont j’ai déjà parlé, avec qui je suis allé en Irak et au Yémen, d’où on a d’ailleurs été expulsés en 2023… À part quelques-uns, l’ambiance chez les correspondants relève d’un entre soi avec beaucoup d’arrogance et de coups fourrés. Il y a des gens qui viennent te piquer des sujets, d’autres qui abusent de la générosité des gens chez qui ils travaillent… Il y a aussi les petits jeunes sans expérience qui sortent d’école, qui débarquent et ne comprennent rien à rien en se prenant pour les rois du monde.
« À Quneitra, la joie de la chute du régime a été complètement et subitement remplacée par l’occupation israélienne, qui a suivi moins de 48 heures après. »
À Quneitra, on a travaillé avec une équipe de Polonais et d’Américains pendant une journée, ça s’est plutôt bien passé, mais les collègues syriens n’ont pas trop accroché avec eux. Les gars étaient dans leur bulle, ils étaient là pour faire des images, ils ont eu du mal à se connecter avec les gens. Le jour où on a été arrêtés, il y avait une autre équipe de télé, Al-Arabiya, un média saoudien qui filmait un peu plus loin. De bons amis. C’est eux qui sont venus nous chercher quand on a été libérés. On passe à chaque fois de longues soirées à parler. Pour eux aussi, il y a beaucoup de choses nouvelles. Ils étaient tous cantonnés dans la seule zone d’Idlib jusqu’à il y a un mois et demi. Youssef m’a dit que prendre sa voiture et rouler vers Damas était comme rentrer dans un nouveau pays. Ça faisait quinze ans qu’il n’était pas sorti de sa province. Le régime baasiste imposait un permis spécial pour visiter Quneitra — autant dire que peu de Syriens connaissent vraiment cet endroit…
Les sentiments liés à l’état de siège que vous décrivez à Quneitra ont-il pris le pas sur ceux ressentis au moment de la chute de Bachar Al-Assad ?
La joie de la chute du régime a été complètement et subitement remplacée par l’occupation israélienne, qui a suivi moins de 48 heures après. Les gens n’ont pas eu le temps de célébrer. Il faut comprendre que les deux tiers des habitants de la région sont des déplacés de 1967. Quand les Israéliens sont arrivés dans le Golan, ils ont expulsé tous les Syriens non-druzes : des sunnites, des chrétiens et des tcherkesses (une petite minorité turcophone). La plupart des gens avec lesquels j’ai parlé vivent avec la mémoire de cette expulsion d’il y a près de soixante ans. L’offensive israélienne au lendemain de la chute de Bachar Al-Assad ravive une mémoire extrêmement douloureuse et fait peser l’angoisse d’une expulsion nouvelle, les poussant toujours plus loin de leur terre d’origine.
[Le journaliste Salam Kayali en reportage après une altercation avec des soldats israéliens | Sylvain Mercadier]
J’ai rencontré le mukhtar de Medinat al Salam, la bourgade où on était basés. C’est le représentant de la communauté, une figure généralement âgée et respectée qui fait l’intermédiaire entre les différents acteurs politiques, de l’État ou autre, et qui règle les conflits. Lui, Abu-Khatab, a environ 75 ans. Il en avait 15 lors de la guerre de 1967. Il m’a dit, les larmes aux yeux, qu’il rêvait la nuit de Scofia, son village, qu’il se rappelait de toutes les rues, des moindres détails, du nom de chaque maison, de chaque famille dans chaque maison. Il se remémorait avec émotion les noces au village, où les habitants de toutes les confessions, Juifs y compris (car selon lui il y avait une famille juive qui vivait à Scofia) venaient célébrer l’événement. C’est une mémoire qui est transmise aux enfants, de la même façon que les Palestiniens transmettent la mémoire de la Nakba aux générations qui viennent. Il me disait ne pas souhaiter que les habitants du Golan grandissent avec le même désarroi, le même sentiment de dépossession que les Palestiniens.
Ahmed Al-Charaa, le leader de Hayat Tahrir Al-Cham, vient du Golan lui aussi. C’est ce que signifie son nom de guerre, Abou Mohammed Al-Joulani. Qu’est-ce que ça dit de lui et quelles sont les perspectives pour cette région depuis son arrivée au pouvoir ?
« Al-Charaa est un pragmatique, c’est quelqu’un qui voit loin et qui prend goût, à mon avis, au pouvoir. Il est prêt à mettre de côté l’équation du Golan pour assouvir son souhait de diriger la Syrie de demain. »
Effectivement, Al-Charaa est originaire du village de Fiq, dans le Golan, pas loin du lac Tibériade. Il a cette même mémoire de dépossession. Cependant, pour l’instant, il n’y a eu aucune velléité de la part de son mouvement militaire, Hayat Tahrir Al-Cham, de mettre la moindre pression sur Israël pour ne serait-ce que leur faire comprendre que dans un avenir proche, moyen ou lointain, l’objectif serait de récupérer le Golan. Al-Charaa est un pragmatique, c’est quelqu’un qui voit loin et qui prend goût, à mon avis, au pouvoir. Il est prêt à mettre de côté l’équation du Golan pour assouvir son souhait de diriger la Syrie de demain. C’est un calcul politique, stratégique. En revanche, je ne connais pas un seul Syrien patriote qui serait prêt à faire une croix sur la libération éventuelle du Golan. Tous les gens avec qui j’ai parlé sont convaincus que le Golan reviendra aux Syriens d’une manière ou d’une autre.
Cet écart entre pragmatisme et désir de reconquête est-il compris ?
Les Syriens sont déjà contents que Bachar soit parti. C’était en haut de la liste des priorités : que dégage le régime baasiste. C’est fait. On ne peut donc pas immédiatement jeter la pierre à celui qui a libéré la Syrie de Bachar. Les gens ne mettent pas une pression de dingue sur les nouveaux hommes forts de Damas. Par ailleurs, au-delà du patriotisme syrien, il y a des logiques régionales, des réalités quotidiennes qui expliquent qu’ils vont se concentrer sur le nécessaire plutôt que mettre la pression sur leurs dirigeants pour libérer le Golan. Tout le monde comprend qu’en termes de forces militaires, même les rebelles sont dans l’incapacité totale de faire la moindre opération à succès contre Israël, qui a démontré ces deux dernières années à quel point sa force de frappe est puissante. Et puis qu’ils n’en ont rien à faire des dommages collatéraux. Donc après 15 ans de guerre, les Syriens n’ont pas vraiment envie de repartir au front contre un ennemi dix fois plus puissant et vingt fois plus soutenu en termes logistiques et financiers que Bachar. Chacun, dans son quartier, sa ville, sa région, son gouvernorat, regarde autour de lui et essaye de s’assurer que les choses se passent bien et que l’avenir sera un tant soit peu stable pour continuer à exister.
[Un tank qui fait une incursion dans la ville de Medinat al Salam au cours d'une opération israélienne | Sylvain Mercadier]
C’est aussi dans la continuité des attaques israéliennes ailleurs au Moyen-Orient. Avec l’enchaînement Gaza, guerre au Liban, explosion de violence en Cisjordanie, puis poussée israélienne dans le Golan, ça m’a semblé normal d’aller travailler là-bas. Tout ça n’a rien d’anecdotique. Ça participe d’une volonté d’expansion décomplexée d’Israël, qui a passé le test de Gaza : malgré le tollé international, ils ont bien vu que n’importe quelle administration américaine, démocrate ou républicaine, allait continuer à laver l’ardoise et faire des chèques en blanc, donc ils enchaînent. Et ça va continuer tant que personne ne tapera du poing à la Maison blanche et en Europe.
On passe d’un régime baasiste quasi-totalitaire à un régime avec des hommes qui ont un parcours djihadiste entaché de violences, de crimes et marqué par une idéologie très intégriste… J’ai lu dernièrement un article très intéressant dans Le Monde sur HTC, où un chercheur explique que les groupes djihadistes sont tenus par le leadership de HTC. Combien de temps ça va durer ? Le plus longtemps possible j’espère. Que la volonté de puissance des mouvements les plus radicaux puisse être diluée, que tous les djihadistes étrangers puissent dégager pour ensuite vraiment échafauder une institution inclusive en Syrie.
Photographie de bannière : monticule dans un champ aux abords de Medinat al Salam et Khan Arnaba | Sylvain Mercadier
REBONDS
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