Fragments libanais : « Quand viendra la guerre » [1/2]


Photoreportage inédit | Ballast

Les Libanais et les Libanaises pen­saient avoir tout vécu : le vol de leurs éco­no­mies, une classe poli­tique cor­rom­pue et klep­to­cra­tique, l’effondrement de toutes les ins­ti­tu­tions, les pénu­ries, l’explosion du port de Beyrouth. Le pire res­tait pour­tant à venir. L’ouverture d’un front de sou­tien au Hamas pales­ti­nien par le Hezbollah liba­nais au len­de­main de l’opération « Déluge d’al-Aqsa » a plon­gé le pays dans une nou­velle période d’incertitude. Sous les bombes israé­liennes, le Sud-Liban renouait avec un pas­sé empreint de drames et voyait ses habi­tants jetés sur la route de l’exil. L’accord de ces­sez-le-feu du 26 novembre der­nier laisse une situa­tion catas­tro­phique : une popu­la­tion en proie à de sévères trau­ma­tismes, acca­blée par la mort de plus de 4 000 per­sonnes, dévas­tée par la des­truc­tion par­tielle ou totale de plu­sieurs quar­tiers et villes. Depuis plus d’un an, le pho­to­graphe et jour­na­liste Laurent Perpigna Iban docu­mente la ter­rible tra­jec­toire liba­naise. Première par­tie de sa chro­nique photographique.


18 octobre 2023. À Beyrouth, l’ambiance est incandescente. Chaque jour ou presque, des centaines de réfugiés palestiniens déambulent bruyamment un peu partout dans les rues de la capitale, demandant l’arrêt des frappes israéliennes sur Gaza, qui s’intensifient de jour en jour. À Antélias, localité située à une quinzaine de kilomètres au nord de Beyrouth, le quartier qui abrite l’ambassade américaine est pris d’assaut par les manifestants. Les Palestiniens, leurs soutiens, ainsi que des centaines de partisans du Hezbollah crient leur colère pendant de longues heures ; l’armée riposte par des tirs de grenades lacrymogènes.

1er novembre 2023. Plusieurs dizaines de milliers de Libanais, résidents des villages du Sud, ont été contraints de quitter leurs terres ravagées par les bombardements israéliens. À Tyr, grande ville côtière située à une vingtaine de kilomètres de la frontière, des centaines d’entre eux s’entassent dans une université. Ils ne le savent pas encore, mais ces hommes et ces femmes vont y rester des mois.

3 novembre 2023. Pour la première depuis le 7-Octobre, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, doit prendre la parole. Dans la banlieue sud de Beyrouth, connue sous le nom de Dahieh, l’atmosphère est électrique : beaucoup de partisans du Parti de Dieu espèrent que leur leader va déclarer la guerre totale à Israël. Après de longues minutes d’attente, le « Sayyed » apparait sur un écran géant. La foule exulte, hurle « Nasrallah, nous sommes à ton service », sous les yeux de snipers embusqués sur les toits. Des rafales d’armes automatiques résonnent dans le ciel de Beyrouth. Ce discours est un tournant : Nasrallah dicte la position de sa formation, qui restera inchangée pendant dix mois : le Hezbollah maintiendra ses activités militaires symboliques tant que le front de Gaza ne s’éteindra pas. Des éléments de langage qui trahissent la réticence du parti à s’engager dans une guerre d’ampleur, et qui vont être bien analysés à Tel-Aviv.

26 janvier 2024. Peu à peu, le Liban s’enfonce dans la guerre, et aucune perspective ne vient éclaircir le panorama. Les Israéliens réclament l’application de la résolution 1701 des Nations unies, qui avait mis fin à la guerre de 33 jours en 2006 et prévoyait un retrait total du Hezbollah au nord du fleuve Litani [visible sur la photo, ndlr] qui transperce le Liban horizontalement, à une trentaine de kilomètres de la frontière. Un accord jamais respecté, ni par le Parti de Dieu, ni par l’armée israélienne qui continue de survoler la zone depuis 17 ans, et dont la mise en pratique serait perçue comme une capitulation côté libanais.

26 janvier 2024. Dans le village de Deir Qanoun au Sud-Liban, ces jeunes hommes ont appris à vivre avec le vrombissement incessant des drones israéliens. « Qu’ils viennent, ils seront reçus comme il se doit. Ils n’ont pas oublié 2006 », expliquent des habitants du village, persuadés de la toute-puissance des forces « de la Résistance ». Au terme d’une guerre de 33 jours, les forces armées israéliennes s’étaient embourbées sur le sol du Sud-Liban, un épisode qui a marqué les esprits des deux côtés de la ligne de démarcation.

1er mai 2024. Cela fait plus de six mois maintenant que 80 000 personnes originaires du Sud-Liban ont quitté leur domicile. Dans les couloirs de l’université de Tyr, la détresse est palpable. L’État libanais, en déliquescence, est toujours sans président de la République et fonctionne tant bien que mal avec un gouvernement démissionnaire.

7 juin 2024. Dans les rues de Nabatiyeh, grande ville du Sud-Liban, les portraits de membres du Hezbollah tombés au combat s’affichent un peu partout en ville. En réponse aux assassinats ciblés qui se multiplient sur les routes du Sud, en particulier près de Nabatiyeh, le mouvement chiite répond avec une virulence croissante, variant tant les objectifs que les méthodes d'attaque. Le 11 juin, deux volées de roquettes traversent le ciel israélien avant d'être neutralisées par le Dôme de Fer, dans ce que les spécialistes qualifient d'attaque la plus massive menée depuis le territoire libanais depuis le 7-Octobre. La réponse israélienne ne se fait pas attendre : le ministre des Affaires étrangères déclare qu’il est temps « de changer les règles du jeu contre le Hezbollah et le Liban ». Son armée approuve les plans d’une offensive au Liban.

Juin 2024. Youssef, 70 ans, est physiquement très marqué et a du mal à s'exprimer. L'homme, qui a survécu à de multiples guerres depuis 1978, n'avait jamais quitté sa ferme, située à Khiam à quelques jets de pierre de la frontière, malgré les risques. Même pendant l’occupation israélienne. Début novembre, après un mois de bombardements et une crise cardiaque, il n'a eu d'autre choix que de quitter ses terres. « Cette guerre est la plus dure et la plus longue que je n’aie jamais connue. Avant, nous n'avions pas toutes ces technologies utilisées contre nous. C’était devenu insupportable : le bruit des bombardements israéliens, des avions et des drones nous rendait fous. » Ses mains sont pleines de brûlures. Il remonte pudiquement son pantalon, laissant apparaitre des blessures purulentes. « Le phosphore blanc utilisé par Israël a attaqué ma peau alors que j’essayais d’éteindre un incendie provoqué par une frappe. Mon corps est meurtri, aucun traitement ne peut soulager ma douleur. Et il y a pire encore : j'ai tout perdu. Mon matériel, mes champs, tout est détruit. Cette terre m’appartient, mais elle appartient également à ma famille depuis des générations. Je l'aime comme j’aimerais un fils. Elle est morte, polluée pour de très nombreuses années. »

27 septembre 2024, 18 heures 24. Beyrouth tremble, vacille. Une frappe d’une ampleur difficilement descriptible vient de secouer la banlieue sud et plonge l’ensemble de la capitale dans le chaos. À trois kilomètres à vol d’oiseau de la zone d’impact, la population est terrifiée par la secousse, comparable à un tremblement de terre. Il y a quelques jours, l’explosion simultanée de pagers utilisés par les membres du Hezbollah, et piégés préalablement par les services israéliens, avait fait des milliers de blessés et signé le début d’une nouvelle phase. La panique s’empare de Beyrouth. Cette fois-ci, nous y sommes. La guerre est là, et personne ne sait qui pourra l’arrêter.

27 septembre 2024. Des dizaines de milliers de personnes ont fui la banlieue sud de s’entassent sur la corniche de Beyrouth. Ils passeront la nuit ici. La rumeur enfle : la cible de la frappe israélienne serait l’insaisissable leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, terré dans les sous-sols de la banlieue sud. Les F-15 israéliens auraient largué 85 bombes « anti-bunkers » sur un complexe résidentiel en dessous duquel se trouverait le secrétaire général du Hezbollah. Le doute envahit ses partisans, dont les organes de communication restent muets. Le lendemain, vers 15 heures, le Parti de Dieu rend officielle la mort de son secrétaire général. D’innombrables rafales de tirs sont perceptibles dans tous les quartiers de Beyrouth, une explosion retentit. Dans le ciel, un avion de ligne se pose sur le tarmac de l’aéroport Rafic Hariri, situé en pleine banlieue sud. Depuis un café avec vue sur Dahieh, des Libanais regardent la scène, médusés. « Partout, des hommes en larmes, des femmes qui se frappent le visage », commente une témoin depuis le quartier de Hamra. Les frappes israéliennes se poursuivent sans relâche sur Dahieh.

29 septembre 2024. Selon les dernières estimations, un million de personnes ont dû quitter leur domicile. La catastrophe humanitaire est indicible. Alors que de très nombreuses écoles ouvrent leurs portes afin d’aider les déplacés, on les retrouve par ailleurs partout dans la capitale. Certains — les plus vulnérables — dorment sur les trottoirs. Si la société civile libanaise tente de s’organiser comme elle le peut afin de leur venir en aide, la tâche est insurmontable : un cinquième de la population a dû quitter son domicile. Sur la place des Martyrs à Beyrouth, une femme enceinte de huit mois et demi supplie que quelqu’un l’amène à l’hôpital. Elle sera prise en charge le lendemain par des bénévoles.

1er octobre 2024. La banlieue sud de Beyrouth, fermée à double tour par le Hezbollah et soumise à des bombardements continus, est ouverte brièvement à la presse pour un tour organisé par le Hezbollah. La centaine de journalistes présents est emmenée sur les lieux de frappes récentes. Certaines grandes artères de Dahieh sont défigurées. Partout, des immeubles dévastés vomissent leur vie passée.

1er octobre 2024. Un habitant de la banlieue sud explose de colère. Il est venu constater les dégâts et voir l’état de son habitation. La fumée d’une frappe toute fraiche rend l’atmosphère irrespirable. « Nasrallah est immortel, hurle-t-il. Même s’ils l’ont tué, il vivra toujours dans nos cœurs. » Quelques minutes plus tard, la visite est interrompue par un nouvel ordre d’évacuation.

4 octobre 2024, point frontière libano-syrien de Masnaa. L'exil, la peur, et les bombes, encore. Ces derniers jours, 300 000 personnes ont fui le Liban et ont traversé la frontière avec la Syrie. Des Libanais qui ont tout perdu, mais aussi beaucoup de réfugiés syriens qui avaient fui la guerre dans leur pays et prennent le risque de rentrer. Plus de dix ans après, ils viennent d'être rattrapés par la guerre. Un minibus surchargé vient d'arriver au poste frontière. Une ambulance le suit. Les vitres teintées laissent apparaître des visages défaits et d'autres en larmes. Un vieil homme est mort dans le véhicule, depuis 30 minutes. Il est sur la banquette arrière. Il ne reverra jamais son pays. Quelques dizaines de minutes plus tard, son corps est enroulé dans un tapis de fortune, faute de mieux, puis évacué. Pour beaucoup de Syriens, il faut éviter le poste frontière. Alors ils partent à pied à travers des collines arides, sacs et enfants à bout de bras, sous un soleil assommant.

7 octobre. Sur les hauteurs de Beyrouth, les habitants médusés voient les bombes israéliennes continuer de s’abattre sur Dahieh. Sur leur téléphone, ils scrutent les ordres d’évacuation lancés par l’armée israélienne et publiés sur X. Il y a quelques jours, ses troupes ont débuté une offensive terrestre au Sud-Liban qui, pour l’heure, se heurte à une résistance acharnée des combattants du Hezbollah. Tout n’est qu’incertitude.

8 octobre 2024. Dans la plaine de la Bekaa, l’hôpital de Rayak fonctionne à flux tendu depuis des semaines. Face aux bombardement quotidiens sur la région enclavée entre les monts Liban et Anti-Liban, le personnel n’a pas été autorisé à regagner son domicile depuis 20 jours. Les récits du personnel médical sont insoutenables, la visite des chambres des patients encore plus. Un jeune garçon de 13 ans, les yeux écarquillés et le regard terrifié, gémit sur son lit, le corps maculé de blessures et une sonde dans le pénis. Blessé alors qu’il travaillait dans un champ, les chirurgiens n’ont eu d’autre option que de lui amputer une jambe et de lui retirer un rein. « Nous venons tout juste d’opérer une jeune femme de 23 ans, elle avait des éclats partout, y compris dans ses parties intimes. Elle a eu moins de chance, nous lui avons amputé les deux jambes », souffle un médecin.

3 novembre 2024. Beaucoup de Libanais n’ont pas d’autre choix que d’activer les alertes sur le compte X du porte-parole arabophone de l’armée israélienne, qui publie les ordres d’évacuation. Au beau milieu de la nuit, les habitants tirent en l’air afin de réveiller ceux qui dorment quand leur quartier est visé. Mais, parfois, de très violentes frappes sont menées sans ordre d’évacuation préalable. Ce fut le cas dans le quartier beyrouthin central de Basta où, afin de tuer une cible du Hezbollah, l’armée israélienne a commis un véritable massacre : 22 personnes sont mortes, et plus d’une centaine d’autres ont été blessées. Des civils, qui se pensaient à l’abri.

6 novembre 2024. Mahmoud, 30 ans, a vu sa vie basculer la veille au soir. La résidence voisine à la sienne, sur les hauteurs d’une bourgade du Chouf majoritairement druze et sunnite, a été la cible d’une frappe israélienne. Le petit village, à l’écart de tout, est sous le choc. « Je ne sais pas pourquoi, je ne comprends pas », explique-t-il, surpris d’avoir survécu. En contrebas, les secouristes s’affairent à extraire des corps des décombres.

7 novembre 2024, plaine de la Bekaa, Baalbeck. Des dizaines d’habitants défilent, en larmes, devant les ruines millénaires de la ville, joyau du Liban. La veille au soir, alors que l’armée israélienne menait plus de 30 bombardements successifs sur la région, un missile a atterri sur le parking du site. « C’est notre mémoire qu’ils veulent tuer », affirme le docteur Raad, venu lui aussi constater les dégâts. Alors que 80 % de la population de Baalbeck avait quitté les lieux, il se pensait à l’abri près du site historique. Ce dernier n'a pas été épargné.

7 novembre 2024. La plaine de la Bekaa est enveloppée dans un voile de mort. Un jeune garçon de 12 ans se tient sur les ruines de sa maison à Baalbeck, dans un quartier modeste. La terreur se lit sur les visages des survivants, celle des bombardements passés, mais aussi et surtout de ceux à venir. Partout, à des dizaines de kilomètres à la ronde, les villages sont déserts, éventrés par des semaines de raids. Les routes sont désertes et les seuls véhicules que l’on croise fendent l’asphalte à vive allure, slalomant entre les débris de frappes.

8 novembre 2024. La ville de Tyr, qui accueille en son cœur plusieurs sites antiques de grande valeur, est, comme celle de Baalbek, presque coupée du monde. Pour la rejoindre, il faut longer sur des dizaines de kilomètres la voie rapide qui la relie à Saïda, et où les seuls véhicules croisés sont des carcasses de voitures visées récemment par des frappes de drones. Devant deux édifices éventrés et sur le point de s'effondrer, les partisans du Hezbollah ont installé une banderole « made in USA ». Quelques jeunes viennent se prendre en selfie, avant de disparaître très rapidement. Dans le ciel, des drones bourdonnent à très basse altitude et des avions de guerre passent le mur du son. Les locaux considèrent cela comme un avertissement : il n’y a plus âme qui vive dans les artères de Tyr. À quelques dizaines de kilomètres au sud, l’armée israélienne qui a dynamité et rasé plus d’une trentaine de villages frontaliers ne parvient plus à avancer.

26 novembre. Alors que le Hezbollah — qui a accepté de dissocier le front de Gaza de celui du Liban et consenti à retirer ses armements au nord du Litani — et l’État hébreu s’accordent sur un cessez-le-feu de 60 jours, l’armée israélienne, à quelques heures de la trêve, plonge le pays tout entier dans le chaos. Les ordres d’évacuation touchent presque toutes les grandes villes, les bombes pleuvent de Beyrouth à Nabatiyeh en passant par Naqoura, Tyr, Baalbeck, Saida, jusqu’à 4 heures du matin, heure annoncée de la fin des hostilités. Le lendemain, le Liban respire enfin. Pour combien de temps ? Les déplacés vont-ils pouvoir rentrer chez eux ? Que cachent certains termes de l’accord de cessez-le-feu ? Les Libanais, rompus à l’exercice, vont devoir encore vivre quelques temps avec la peur du lendemain.


REBONDS

☰ Voir notre port­fo­lio « Les Palestiniens du Liban : Nous allons ren­trer chez nous », Laurent Perpigna Iban, novembre 2023
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Laurent Perpigna Iban

Journaliste indépendant. Il travaille essentiellement sur la question du Proche et du Moyen-Orient, ainsi que sur les « nations sans État ».

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