Misery business : à qui profite l’économie sociale et solidaire ?


Texte inédit pour le site de Ballast

Coopé­ra­tives, mutuelles, asso­cia­tions : depuis le XIXe siècle, tra­vailleurs et tra­vailleuses ont cher­ché à s’or­ga­ni­ser col­lec­ti­ve­ment pour répondre à leurs besoins quo­ti­diens, contes­tant la pré­ca­ri­té par la soli­da­ri­té en œuvrant à l’é­la­bo­ra­tion d’une éco­no­mie socia­li­sée. Aujourd’hui, cette his­toire semble bien étran­gère aux entre­prises qui se recon­naissent dans le domaine a prio­ri attrayant de l’é­co­no­mie sociale et soli­daire (ESS). Derrière ce sigle se cachent des orga­ni­sa­tions dont le fonc­tion­ne­ment et les objec­tifs n’ont plus grand-chose à voir avec le mou­ve­ment ori­gi­nel d’au­to­no­mie ouvrière. Plusieurs exemples récents en attestent, sur les­quels revient le pré­sent article. D’un direc­teur d’as­so­cia­tion dont les pra­tiques illus­trent les dérives ges­tion­naires au sein du sec­teur de l’action sociale et médi­co-sociale, jus­qu’aux mani­fes­ta­tions des employés dudit sec­teur pour dénon­cer la mar­chan­di­sa­tion de leur tra­vail, l’au­teur pro­pose une plon­gée dans une éco­no­mie qui pros­père sur le dos des plus pré­caires. ☰ Par Jérémie Rochas


La loi du 31 juillet 2014 rela­tive à l’économie sociale et soli­daire, por­tée à l’é­poque par Benoît Hamon, a consti­tué un tour­nant dans l’histoire de l’ESS, en per­met­tant aux entre­prises com­mer­ciales dont les actions sont dites d’« uti­li­té sociale » d’en­trer dans cette caté­go­rie. Alors que depuis les années 1970, l’é­co­no­mie sociale dési­gnait les coopé­ra­tives, mutuelles et associations1, la voie est désor­mais ouverte à diverses formes de finan­ce­ments pri­vés. L’ESS, dont les ori­gines sont popu­laires et contes­ta­taires, se retrouve ain­si à flir­ter avec le pou­voir, et à entre­te­nir un rap­port de dépen­dance éco­no­mique avec les acteurs capi­ta­listes, au risque d’une com­pro­mis­sion et d’une perte de sens moral. Ses valeurs fon­da­men­tales, telles que le prin­cipe de non-lucra­ti­vi­té, le prin­cipe « une per­sonne, une voix », la pri­mau­té de la per­sonne humaine sur le capi­tal ou encore l’ancrage ter­ri­to­rial fort, qui étaient aupa­ra­vant ins­crites dans les textes, sont depuis lors mises à mal. Ainsi, on parle à pré­sent de « but pour­sui­vi autre que le seul par­tage des béné­fices », de « gou­ver­nance démo­cra­tique, défi­nie et orga­ni­sée par les sta­tuts, pré­voyant l’information et la par­ti­ci­pa­tion », et de « béné­fices majo­ri­tai­re­ment consa­crés à l’objectif de main­tien ou de déve­lop­pe­ment de l’activité de l’entreprise ». Bien que la loi recycle habi­le­ment le lexique de la soli­da­ri­té, les prin­cipes fon­da­men­taux de l’ESS sont contes­tés. La pri­mau­té est désor­mais accor­dée à la ren­ta­bi­li­té, que ce soit dans les entre­prises d’insertion ou dans les centres d’hébergement. Pour atteindre ces objec­tifs, les diri­geants sont prêts à mobi­li­ser tous les outils de l’entreprise capi­ta­liste : le mana­ge­ment bru­tal, la concur­rence déloyale et la pros­pec­tion com­mer­ciale, sans consi­dé­ra­tion pour les besoins réels des popu­la­tions accompagnées.

Le cas Equalis

« Dans cette asso­cia­tion, comme dans tant d’autres orga­ni­sa­tions, c’est une logique ges­tion­naire, vio­lente et des­truc­trice qui prévaut. »

Prenons un cas, par­mi d’autres. En juin 2021, le par­quet du tri­bu­nal de Meaux ouvre une enquête pré­li­mi­naire pour abus de confiance visant l’association Equalis, après la décou­verte du salaire miro­bo­lant d’Arthur Anane, direc­teur géné­ral de l’organisation basée à Mareuil-lès-Meaux, en Seine-et-Marne. Le Canard enchaî­né vient tout juste de révé­ler les pri­vi­lèges exor­bi­tants du patron : « 11 400 euros net par mois, une Audi Q7 louée 2 097 euros par mois, un loge­ment de fonc­tion ». Prenant connais­sance de ces infor­ma­tions, les sala­riés d’Equalis, « écœu­rés », demandent le départ immé­diat du direc­teur. Le 7 octobre, ils mani­festent pour dénon­cer le mépris d’Arthur Anane face à des condi­tions de tra­vail tou­jours plus pré­caires. Le diri­geant d’Equalis paraît d’autant plus cynique que l’association pré­tend « agir en faveur d’une socié­té plus juste, d’un monde équi­table, pour per­mettre à chaque per­sonne de pré­ser­ver sa digni­té2 ». Pour cela, plus de 95 pro­jets et dis­po­si­tifs sont gérés par l’association, à des­ti­na­tion des popu­la­tions les plus pré­caires : sans-abri, per­sonnes exi­lées, femmes vic­times de vio­lences… Pour mener à bien ces pro­jets, l’organisation béné­fi­cie­rait d’environ 83 mil­lions de sub­ven­tions publiques par an3. Equalis, qui employait 900 per­sonnes en 2020, a aus­si la res­pon­sa­bi­li­té de plu­sieurs pla­te­formes du Samu social en Île-de-France, où, faute de places, les opé­ra­teurs télé­pho­niques se voient contraints de refu­ser chaque jour à des cen­taines de per­sonnes l’accès à un hébergement.

Le cas Equalis est un exemple aus­si triste que banal de l’en­va­his­se­ment de la pen­sée entre­pre­neu­riale dans le sec­teur de l’ac­tion sociale. Dans cette asso­cia­tion comme dans tant d’autres orga­ni­sa­tions, une logique ges­tion­naire, vio­lente et des­truc­trice pré­vaut. Ses effets délé­tères touchent autant les sala­riés que les per­sonnes vul­né­rables accom­pa­gnées par ces nou­velles start-ups de l’économie sociale et soli­daire. Dans une lettre intro­dui­sant un récent rap­port d’activité, Arthur Anane assume des objec­tifs com­mer­ciaux : « Tout en appe­lant au ren­for­ce­ment de l’engagement de l’État pour les per­sonnes les plus fra­giles, nous sou­hai­tons, avec d’autres acteurs de l’ESS, davan­tage mobi­li­ser les entre­prises de l’économie lucra­tive. Pour qu’elles soient par­ties pre­nantes des enjeux de socié­té et pro­jets que nous por­tons, comme nombre d’entre elles le sont déjà pour les ques­tions envi­ron­ne­men­tales et socié­tales4. » Avec le plus grand aplomb, et non sans iro­nie quand on connaît la suite, il ose même conclure : « Equalis veille, avec exi­gence, à maî­tri­ser la ges­tion des finan­ce­ments qui lui sont confiés ».

[Klawe Rzeczy]

C’est qu’entre 2018 et 2019, l’association Equalis a vu son chiffre d’affaires pas­ser de 690 000 euros à 3 mil­lions d’euros grâce au « déve­lop­pe­ment de ses filiales com­mer­ciales5 ». Du fait, entre autres, d’im­por­tants inves­tis­se­ments dans le sec­teur de l’hé­ber­ge­ment, les béné­fices n’ont ces­sé d’aug­men­ter — ce sont visi­ble­ment les sans-abri qui rap­portent le plus. Mais le 6 octobre 2021, dans un com­mu­ni­qué de presse, l’Union fédé­rale de l’action sociale de la CGT s’alarmait des effets dévas­ta­teurs de la poli­tique ges­tion­naire d’Equalis sur les condi­tions de tra­vail des sala­riés : « Combien d’ar­rêts de tra­vail et de sala­riés à bout et en dif­fi­cul­té fau­dra-t-il encore ? La poli­tique du chiffre casse les fonc­tion­ne­ments et fait perdre le sens des réa­li­tés et des prio­ri­tés. »

L’économie sociale, le grand marché des pauvres

« L’une des stra­té­gies pour se dis­tin­guer des autres asso­cia­tions consiste à atti­rer les jeunes élites issues des grandes écoles de commerce. »

Depuis les années 1980, une poi­gnée d’associations et de groupes pri­vés se sont empa­rés des appels à pro­jet, pla­çant les pro­blé­ma­tiques sociales dans une lutte concur­ren­tielle tou­jours plus féroce pour rem­por­ter les mar­chés de l’ESS. Ce com­bat entre titans aux moyens finan­ciers sans limites a cau­sé l’anéantissement des arti­sans du lien social : les petites asso­cia­tions locales, aux inten­tions humbles et aux marges d’action à échelle humaine, ne peuvent riva­li­ser avec les nou­veaux entre­pre­neurs. Dans le rap­port « La France asso­cia­tive en mou­ve­ment » publié par l’association Recherche et Solidarités en sep­tembre 2018, on esti­mait à 25 000 le nombre d’associations « dis­pa­rues » dans l’année — dis­pa­ri­tions que l’on doit notam­ment à la baisse des sub­ven­tions publiques.

Fin 2020, c’est même le 3919, le numé­ro d’écoute des femmes vic­times de vio­lences, qui se retrouve mis sur le mar­ché public, via une pro­cé­dure de mise en concur­rence enga­gée par le gou­ver­ne­ment. C’est la Fédération natio­nale Solidarité Femmes (FNSF) qui, à l’origine du numé­ro d’écoute depuis 1992, en assu­rait depuis lors la ges­tion. Lucie, com­mu­ni­cante pour une asso­cia­tion fémi­niste, consi­dère que « l’ouverture de ce mar­ché public avait pour but de légi­ti­mer une baisse radi­cale des sub­ven­tions publiques remises à l’association ges­tion­naire et aurait eu pour consé­quence une dété­rio­ra­tion radi­cale de la qua­li­té d’accompagnement des femmes écou­tées ». Selon elle, « alors que les écou­tantes de la FNSF répondent aujourd’hui aux appels sans limites de temps, le mar­ché public pro­po­sait un sys­tème d’écoute basé sur une éva­lua­tion quan­ti­ta­tive constante, dans lequel les appels seraient limi­tés à une durée de dix minutes, avec une cadence d’appels à res­pec­ter par jour et par écou­tante ». Finalement, à la suite d’une cam­pagne de mobi­li­sa­tion de la FNSF sur les réseaux sociaux, une péti­tion qui a ras­sem­blé 65 000 signa­taires et après un réfé­ré pré­con­trac­tuel devant le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif de Paris, la déci­sion du gou­ver­ne­ment a été annu­lée. Le 3919 conti­nue­ra d’exister, du moins jusqu’à une pro­chaine ten­ta­tive de mise en concurrence.

[Klawe Rzeczy]

Le groupe SOS, deve­nu pion­nier dans le sec­teur de l’entreprenariat social, repré­sente de manière plus symp­to­ma­tique encore ce mélange des genres. Créé en 1984 et regrou­pant asso­cia­tions et entre­prises, le groupe est géré d’une main de fer par Jean-Marc Borello. Ce der­nier, aujourd’­hui proche conseiller de Macron, a fon­dé en 2009 le Mouvement des entre­pre­neurs sociaux (Mouves), orga­ni­sa­tion qui regroupe des « patrons soli­daires » cher­chant à occu­per une place domi­nante dans l’ESS et à s’ac­ca­pa­rer le maxi­mum de finan­ce­ments publics et pri­vés. L’une des stra­té­gies mises en œuvre pour se dis­tin­guer des autres asso­cia­tions consiste à atti­rer les jeunes « élites » issues des grandes écoles de com­merce et de mana­ge­ment, en met­tant en avant l’in­té­rêt finan­cier de l’ac­tion sociale. Le géant SOS détient ain­si 600 éta­blis­se­ments et ser­vices, et annonce un chiffre d’affaires de 1 107 mil­lions d’euros en 20206. Les acti­vi­tés qu’il mène concernent la soli­da­ri­té, la jeu­nesse, les seniors, la culture, la tran­si­tion éco­lo­gique, l’emploi, la san­té, ou encore l’action inter­na­tio­nale. Parmi elles, c’est l’investissement dans les acti­vi­tés liées aux soli­da­ri­tés qui s’est avé­ré le plus ren­table (23 % du chiffre d’affaires), ex aequo avec l’investissement dans les acti­vi­tés de san­té. Dans ce nou­veau mar­ché, les pauvres et les malades sont trai­tés selon des objec­tifs de ren­ta­bi­li­té. En 2017, le groupe SOS était pré­sent dans 35 pays et annon­çait une tré­so­re­rie à hau­teur de 100 mil­lions d’euros. Jean Marc Borello van­tait ain­si des béné­fices annuels attei­gnant entre 10 et 15 mil­lions d’euros.

« On éva­lue le coût d’une per­sonne héber­gée selon ses capa­ci­tés sup­po­sées à sta­bi­li­ser sa situation. »

Une bonne san­té finan­cière qui cache un quo­ti­dien autre­ment moins riant. Julie7 tra­vaille comme édu­ca­trice dans une struc­ture CSAPA (Centre de soins d’accompagnement et de pré­ven­tion en addic­to­lo­gie) appar­te­nant au groupe SOS. Elle accom­pagne des per­sonnes en situa­tion de vie dans la rue et de toxi­co­ma­nie. Elle raconte le sous-effec­tif per­ma­nent et l’absence de dia­logue avec la direc­tion : « Lorsqu’on exprime nos reven­di­ca­tions, on nous répond que c’est notre tra­vail de nous adap­ter ». Il y a quelques semaines, un incen­die s’est décla­ré au sein du centre d’hébergement ; il a fal­lu relo­ger les per­sonnes accom­pa­gnées. « Ils ont déblo­qué un hôtel miteux, plein de cafards et punaises de lit, pour les usa­gers. Le direc­teur a dis­pa­ru depuis l’incendie. »

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Ces der­nières années, les mou­ve­ments de révolte se sont mul­ti­pliés pour dénon­cer les condi­tions de vie tou­jours plus indignes dans les centres d’hébergement et foyers d’urgence. En jan­vier der­nier, des femmes héber­gées au foyer ADOMA d’Ivry-sur-Seine mani­fes­taient par « une marche soli­daire pour la digni­té » et dénon­çaient les « agres­sions, le har­cè­le­ment, le voyeu­risme, les pro­blèmes d’hy­giène » dont elles sont vic­times au quo­ti­dien. Elles deman­daient le res­pect de leur droit à un loge­ment décent. L’entreprise ADOMA, déten­trice de 850 éta­blis­se­ments d’hébergement ou de loge­ment social, au chiffre d’affaires de 448 mil­lions d’euros, ne semble pas consi­dé­rer la digni­té des femmes pré­caires comme un enjeu impor­tant de son acti­vi­té. Pourtant, ce sont bien ces per­sonnes héber­gées qui ont per­mis à l’entreprise de tirer un béné­fice de 42 mil­lions d’euros en 2020. Oui, le « mar­ché du pauvre » est bien en plein essor, tan­dis que les inéga­li­tés sociales se creusent et que les inté­rêts éco­no­miques qui en résultent sont colos­saux. C’est à l’organisation qui pro­po­se­ra le meilleur busi­ness plan, selon le public cible à accueillir et dans la limite, par­fois confuse, de la régle­men­ta­tion en termes d’accueil et de condi­tions de vie défi­nie par le Code de l’action sociale et des familles.

[Klawe Rzeczy]

Violence gestionnaire et capitalisme managérial

La finan­cia­ri­sa­tion de l’ESS, bien éloi­gnée des pré­oc­cu­pa­tions pre­mières de cette der­nière, a eu des consé­quences directes sur le sec­teur du tra­vail social, frap­pé de plein fouet par la logique mar­chande et entre­pre­neu­riale. La loi orga­nique rela­tive aux lois de finances (LOLF) du 1er août 2001 avait ins­tau­ré une nou­velle concep­tion des finan­ce­ments publics en intro­dui­sant pour la pre­mière fois la notion de per­for­mance dans le tra­vail social. Depuis sa mise en appli­ca­tion en 2006, le bud­get public n’est plus voté par cha­pitre bud­gé­taire mais par pro­gramme, pro­gramme dont les objec­tifs sont défi­nis par des pro­jets annuels de per­for­mance selon une grille d’indicateurs prin­ci­pa­le­ment liés au coût du pro­jet. Pour exemple, dans le pro­gramme poli­tique en faveur de l’inclusion sociale, une action pré­voit d’« amé­lio­rer l’efficience de la prise en charge des per­sonnes vul­né­rables ». En clair, l’indicateur cor­res­pon­dant est le coût moyen de la prise en charge d’une per­sonne héber­gée dans un Centre d’hébergement de réin­ser­tion sociale (CHRS) par type de pres­ta­tion : héber­ge­ment d’ur­gence ou héber­ge­ment d’insertion8. On éva­lue le coût d’une per­sonne héber­gée selon ses capa­ci­tés sup­po­sées à sta­bi­li­ser sa situa­tion. Au tra­vailleur social de prou­ver, quant à lui, que l’individu mérite un tel « investissement ».

« Les démarches n’a­bou­tissent pas, la rela­tion de confiance est mal­me­née, tan­dis que les asso­cia­tions et entre­prises de l’ESS garan­tissent à l’État la pré­ser­va­tion d’une paix sociale à faible coût. »

Ainsi, la ges­tion du sec­teur médi­co-social engage un contrôle per­ma­nent de ses inter­ve­nants, et notam­ment des tra­vailleurs sociaux qui doivent en per­ma­nence jus­ti­fier l’intérêt de leur action de manière chif­frée et déshu­ma­ni­sée. La réa­li­té com­plexe des rap­ports humains et le tra­vail de construc­tion de liens de confiance sont igno­rés au pro­fit d’une ges­tion de la pau­vre­té obsé­dée par la ratio­na­li­sa­tion. Une étude diri­gée par les socio­logues Marie Benedetto-Maye, Salvatore Maugeri et Jean-Luc Metzger9 montre que les tra­vailleurs sociaux et sala­riés des asso­cia­tions en sont sérieu­se­ment affec­tés, pâtis­sant de la perte de sens pro­vo­quée par ces logiques ges­tion­naires. Nombreux sont celles et ceux qui subissent une pres­sion sur les objec­tifs quan­ti­ta­tifs qu’on leur impose. On encou­rage par exemple à ne sélec­tion­ner que les jeunes ayant les plus grandes chances de réin­ser­tion pour amé­lio­rer les sta­tis­tiques du ser­vice. Selon le cher­cheur Selma Venco10 il y a bien une vio­lence inhé­rente au contrôle mana­gé­rial, celui-ci tout entier orien­té vers la mise en concur­rence des sala­riés, l’in­ten­si­fi­ca­tion du tra­vail, et l’in­di­vi­dua­li­sa­tion des cri­tères de ges­tion. La dure­té des condi­tions de tra­vail condui­rait ain­si à un fort turn over, à un taux éle­vé d’absentéisme et au fait qu’un nombre impor­tant de postes demeurent non pourvus.

Dans la région des Pays de la Loire, les pro­fes­sion­nels du sec­teur médi­co-social aler­taient début novembre sur « l’hémorragie du sec­teur » avec plus de 1 300 postes vacants, résul­tant tout à la fois d’un manque de recon­nais­sance, d’un absen­téisme à la hausse, de condi­tions de tra­vail dif­fi­ciles et de salaires trop bas. À la sor­tie des accords du Ségur de la san­té en juillet 202011, les acteurs du sec­teur médi­co-social espé­raient une réelle prise en consi­dé­ra­tion de leurs condi­tions de tra­vail. Mais après deux mois de débats, la décep­tion est grande. Certains syn­di­cats dénoncent une logique gou­ver­ne­men­tale « hos­pi­ta­lo-cen­trée » avec pour consé­quence un oubli catas­tro­phique du sec­teur social et médi­co-social. À la suite de l’acte 2 du Ségur en jan­vier 2021, c’est encore le sen­ti­ment d’être mépri­sé qui domine. Les acteurs du soin se voient accor­der une aug­men­ta­tion de salaire, mais pas les édu­ca­teurs, les moni­teurs édu­ca­teurs et les autres pro­fes­sion­nels de l’accompagnement. Les per­sonnes accom­pa­gnées ne peuvent que pâtir de ces mau­vaises condi­tions de tra­vail. Les liens avec les tra­vailleurs sociaux sont cou­pés, les démarches n’a­bou­tissent pas, la rela­tion de confiance est mal­me­née, tan­dis que les asso­cia­tions et entre­prises de l’ESS garan­tissent à l’État la pré­ser­va­tion d’une paix sociale à faible coût.

[Klawe Rzeczy]

Cette concep­tion pure­ment finan­cière du social néglige les besoins réels des per­sonnes accom­pa­gnées. Elles deviennent une mar­chan­dise, et le lien social, lui, un pro­duit à trans­for­mer. Ainsi, les sans-abri sont clas­sés et leurs cas hié­rar­chi­sés selon des cri­tères sub­jec­tifs de vul­né­ra­bi­li­té. Les per­sonnes exi­lées sont exclues des lieux d’accueil avant même qu’une pers­pec­tive de régu­la­ri­sa­tion soit envi­sa­gée, puis sont réorien­tées selon leur sta­tut admi­nis­tra­tif. La loi asile et immi­gra­tion de sep­tembre 2018 — dont le nom com­plet illustre à lui seul ces inflexions — pré­voit par exemple la mise en place d’une trans­mis­sion d’informations concer­nant le sta­tut des étran­gers de la part des sys­tèmes inté­grés d’accueil et d’orientation (SIAO) ain­si que des ser­vices du 115 gérés par les asso­cia­tions, vers l’Office fran­çais de l’immigration et de l’intégration (OFII). Ce sys­tème insi­dieux de déla­tion implique de fac­to les tra­vailleurs sociaux sala­riés des asso­cia­tions d’aide aux migrants dans une col­la­bo­ra­tion contrainte avec les pra­tiques vio­lentes des ser­vices d’immigration. Chargés d’apporter un sou­tien aux per­sonnes vul­né­rables, sou­tien qui com­mence par la créa­tion d’un lien de confiance, ils se retrouvent com­plices mal­gré eux des poli­tiques d’enfermement et de dépla­ce­ment for­cé des per­sonnes en situa­tion irrégulière. 

Ni flic ni balance

« Longtemps, le tra­vail effec­tué par les édu­ca­teurs de rue était pré­sen­té comme l’alternative à la fonc­tion répres­sive de la police. Il se trouve aujourd’hui sou­mis aux dérives répres­sives du pouvoir. »

Hébergement, accueil des exi­lés, vio­lences faites aux femmes… Aucun domaine ne semble pou­voir échap­per à la ratio­na­li­sa­tion éco­no­mique qui touche le tra­vail social. Un der­nière acti­vi­té mérite atten­tion : celle de la pré­ven­tion spé­cia­li­sée (édu­ca­teurs de rue, ani­ma­teurs, média­teurs sociaux, tra­vailleurs sociaux réfé­rents de la pro­tec­tion de l’enfance…). Elle a été par­ti­cu­liè­re­ment ins­tru­men­ta­li­sée par les auto­ri­tés, sans comp­ter les exi­gences de ren­ta­bi­li­té qui ont frap­pé de plein fouet ce sec­teur dont les mis­sions sont dif­fi­ci­le­ment éva­luables, car fon­dées sur la créa­tion de liens. Ainsi, depuis une dizaine d’années, les dépar­te­ments baissent consi­dé­ra­ble­ment les finan­ce­ments accor­dés. En 2013, par exemple, le conseil dépar­te­men­tal de Seine-Maritime a réduit son finan­ce­ment de 50 %, et la moi­tié du per­son­nel édu­ca­tif a été licen­cié. En 2014, c’est au tour du conseil dépar­te­men­tal du Loiret de ces­ser tout finan­ce­ment de la pré­ven­tion spécialisée12. Ces réduc­tions ne sau­raient se faire sans réac­tion : à Lille, les édu­ca­teurs de rue sont entrés en lutte en 2020 pour dénon­cer une dimi­nu­tion des sub­ven­tions d’un mil­lion d’euros entre 2018 et 2020. Toutefois, pour sur­na­ger, les asso­cia­tions ont pro­gres­si­ve­ment dû diri­ger leur action vers de nou­velles mis­sions, d’a­bord, dans la lutte contre la délin­quance. Puis, plus récem­ment, dans la lutte anti-ter­ro­riste, nou­velle source de finan­ce­ment pour un sec­teur — celui de la pré­ven­tion — aban­don­né par les pou­voirs publics. Longtemps, le tra­vail effec­tué par les édu­ca­teurs de rue était pré­sen­té comme l’alternative à la fonc­tion répres­sive de la police. Il se trouve aujourd’hui sou­mis aux dérives répres­sives du pouvoir.

Déjà en 2003, les tra­vailleurs sociaux se mobi­li­saient pour refu­ser ces com­pro­mis­sions. À la suite d’une conven­tion dis­crè­te­ment signée entre le conseil dépar­te­men­tal de Savoie, res­pon­sable de la pré­ven­tion spé­cia­li­sée, et les ser­vices de police, pré­voyant « une syner­gie » entre les deux ser­vices, des édu­ca­teurs de rue se met­taient en grève. La conven­tion pré­voyait notam­ment que les édu­ca­teurs repé­rant une infrac­tion ou même une ten­ta­tive d’in­frac­tion aient l’o­bli­ga­tion de pré­ve­nir leur hié­rar­chie, qui serait char­gée à son tour d’a­ver­tir le par­quet. Le pro­jet allait jus­qu’à envi­sa­ger une trans­mis­sion des infor­ma­tions direc­te­ment à la police ou la gen­dar­me­rie. « Nous ne sommes pas des loups avec les loups » résu­mait alors une édu­ca­trice en lutte. La pré­ven­tion spé­cia­li­sée, dont les mis­sions s’articulent autour des prin­cipes phares de « rela­tion de confiance » et de « libre adhé­sion » des jeunes accom­pa­gnés est alors expli­ci­te­ment com­pro­mise. Depuis la loi contre la pré­ven­tion de la délin­quance de 2007, c’est même le prin­cipe déon­to­lo­gique de dis­cré­tion pro­fes­sion­nelle qui est remis en cause, les édu­ca­teurs se retrou­vant dans le rôle de « balances ».

[Klawe Rzeczy]

En témoignent les pra­tiques de l’association ARTEMIS, qui a pour mis­sion la pré­ven­tion de la radi­ca­li­sa­tion et a rejoint le groupe SOS en 2016. Ses édu­ca­teurs doivent régu­liè­re­ment rendre des comptes et par­ta­ger des infor­ma­tions lors de réunions ins­ti­tu­tion­nelles avec la pré­fec­ture et les ser­vices de ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial. Jeanne7, jeune édu­ca­trice, nous relate un entre­tien d’embauche avec l’association. « On m’a expli­qué que je devrais évo­quer mes échanges avec les jeunes lors de réunions avec le pré­fet en per­sonne et les ren­sei­gne­ments ter­ri­to­riaux ». Elle explique pour­quoi elle a refu­sé ce poste : « Je me suis ima­gi­née comme un sbire de l’État, uti­li­sée à des fins de fli­cage. J’aurais été le bon et gen­til flic auprès des jeunes. En fait, je réa­lise que mes com­pé­tences, ce à quoi j’avais été for­mée n’au­raient ser­vi à rien. Je n’avais aucune fonc­tion édu­ca­tive dans ce poste. » Les tra­vailleurs sociaux se retrouvent ain­si mani­pu­lés pour sur­veiller des jeunes soup­çon­nés a prio­ri de radicalisation.

En lutte

« 535 per­sonnes sans abri ont per­du la vie en 2020 faute d’un toit. Elles sont les dégâts col­la­té­raux d’une éco­no­mie soli­daire désor­mais ins­ti­tu­tion­na­li­sée, au mépris des prio­ri­tés sociales réelles. »

L’ESS est un sec­teur flo­ris­sant. Pourtant, jamais autant de per­sonnes n’ont vécu dans la rue. La pau­vre­té explose. Selon le col­lec­tif Morts de la rue, 535 per­sonnes sans abri ont per­du la vie en 2020 faute d’un toit. Elles sont les « dégâts col­la­té­raux » d’une éco­no­mie soli­daire désor­mais ins­ti­tu­tion­na­li­sée, au mépris des prio­ri­tés sociales réelles. Si la vio­lence ins­ti­tu­tion­nelle a pour fin la divi­sion et l’individualisme face à la souf­france, c’est l’unité dans la lutte qui per­met­tra une riposte enten­due. Les tra­vailleurs sociaux auront pour défi de rompre le dogme de la dis­tance pro­fes­sion­nelle pour pro­po­ser leur sou­tien aux per­sonnes vul­né­rables, vic­times de la mar­chan­di­sa­tion de l’accompagnement, dans la lutte pour l’accès à leurs droits et à la dignité. 

Le 7 décembre 2021, en France, 55 000 per­sonnes se sont mobi­li­sées pour faire entendre leur colère et dénon­cer leurs condi­tions de tra­vail dégra­dées, un manque de recon­nais­sance et une perte de sens glo­bale. Le 11 décembre, les tra­vailleurs sociaux rejoi­gnaient les sages femmes, les soi­gnants, les pro­fes­sion­nels de la petite enfance et des Ephad pour une jour­née de mobi­li­sa­tion natio­nale visant à mettre au jour l’épuisement du sec­teur médi­co-social. Ce jour-là, un mou­ve­ment de révolte inter­pro­fes­sion­nel est né. En 2009, le cher­cheur Loic Andrien écri­vait déjà : « Le tra­vail social, c’est de l’anarchisme onto­lo­gique, déci­dés que nous sommes à ne jamais réduire les accom­pa­gnés à des clients, à des usa­gers, mal­gré les termes qui fleu­rissent dans les dif­fé­rentes lois et les nou­veaux pro­jets13 ».


Illustrations de ban­nière et de vignette : Klawe Rzeczy 


  1. Rodet Diane, « L’économie sociale et soli­daire : une réa­li­té com­po­site issue d’histoires plu­rielles », Informations sociales, vol. 199, n° 1, 2019, p. 17.
  2. Comme affi­ché en page d’ac­cueil du site d’Equalis.
  3. Selon le rap­port annuel 2020 d’Equalis.
  4. Ibid., p. 4.
  5. Ibid., p. 49.
  6. Selon le rap­port finan­cier 2020 du Groupe SOS.
  7. Le pré­nom a été chan­gé.
  8. Les CHRS ont été créés par la loi 74–955 du 19 novembre 1974. Ils peuvent être spé­cia­li­sés dans la prise en charge de publics spé­ci­fiques comme des vic­times de vio­lence ou d’an­ciens déte­nus, ou bien consti­tuer des éta­blis­se­ments tous publics. Leur agré­ment relève d’une auto­ri­sa­tion pré­fec­to­rale émise à la suite d’une conven­tion signée entre l’État et le ges­tion­naire de l’é­ta­blis­se­ment, qui peut être un orga­nisme public, ou pri­vé à but non lucra­tif. La prise en charge des per­sonnes au sein des CHRS s’ar­ti­cule autour de pro­jets indi­vi­dua­li­sés d’« inser­tion ».
  9. Marie Benedetto-Meyer, Salvatore Maugeri, Jean-Luc Metzger (dir.), L’Emprise de la ges­tion. La socié­té au risque des vio­lences ges­tion­naires, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2011.
  10. Selma Venco, « La vio­lence ges­tion­naire fabri­quée au tra­vail : le cas des centres d’ap­pels au Brésil », dans Marie Benedetto-Meyer, Salvatore Maugeri, Jean-Luc Metzger (dir.), op. cit.
  11. Consultation des acteurs du sys­tème de soin fran­çais qui s’est dérou­lée entre mai et juillet 2020.
  12. Pour d’autres exemples, voir Véronique Le Goaziou, Éduquer dans la rue, EHESP, 2015.
  13. Loïc Andrien, Penser à tue-tête, VST, 2009, p. 60.

REBONDS

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Jérémie Rochas

Jérémie Rochas est auteur, journaliste freelance, militant aux frontières.

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