Les camps de réfugiés palestiniens entre résistance et désespoir


Traduction d’un article paru dans +972

Il y a cinq jours, jeu­di 13 octobre, qua­torze orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes — par­mi les­quelles le Fatah, laïc, et le Hamas, isla­miste — se ren­con­traient en Algérie pour signer un nou­vel accord en vue d’une récon­ci­lia­tion. Cette « Déclaration d’Alger » s’est faite dans un contexte bien par­ti­cu­lier : depuis la série d’at­taques pales­ti­niennes du prin­temps der­nier, les opé­ra­tions mili­taires israé­liennes, meur­trières, se mul­ti­plient en Cisjordanie. Les camps de réfu­giés de Jénine et de Naplouse en sont la cible pre­mière. C’est que, face à une occu­pa­tion israé­lienne sans fin et aux poli­tiques de col­la­bo­ra­tion conduites par l’Autorité natio­nale pales­ti­nienne, la jeune géné­ra­tion, sou­vent désaf­fi­liée poli­ti­que­ment, est ten­tée par un retour à la lutte armée. Pour le média +972, Yuval Abraham, jour­na­liste et mili­tant basé à Jérusalem, s’est ren­du dans ces deux camps : repor­tage.


Partout, les rues du camp de réfu­giés de Jénine com­mé­morent les morts. Les pho­tos des visages de jeunes Palestiniens armés, tués par l’ar­mée israé­lienne au cours de l’an­née der­nière, sont col­lées les unes sur les autres, de nou­velles couches recou­vrant les plus anciennes, qui s’ef­facent petit à petit. « Il y en a par­tout où vous mar­chez dans le camp », déclare Yasmine, 23 ans, au maga­zine +972. « Je suis tom­bée en dépres­sion à cause de tous ces morts. » Quatre autres noms ont été ajou­tés à la liste des morts le 28 sep­tembre [2022], lorsque les forces de Tsahal ont lan­cé un raid sur le camp aux pre­mières heures du matin. Au cours de cette incur­sion, les sol­dats ont encer­clé la mai­son d’Abed Hazem — le frère de Raad Hazem, qui a per­pé­tré une fusillade dans la rue Dizengoff à Tel Aviv en avril der­nier —, le tuant lui et trois autres per­sonnes. Depuis un an et demi, dans les villes de Jénine et de Naplouse, au nord de la Cisjordanie, des groupes de jeunes Palestiniens — la plu­part âgés d’une ving­taine d’an­nées — affrontent l’ar­mée israé­lienne avec des fusils d’as­saut et des engins explo­sifs arti­sa­naux. Depuis les évé­ne­ments de mai 2021, qui ont mar­qué un tour­nant majeur, 52 Palestiniens ont été abat­tus dans le dis­trict de Jénine lors de raids israé­liens. Israël affirme que deux tiers des per­sonnes tuées par­ti­ci­paient à la résis­tance armée.

« Je me sens déses­pé­ré », confesse Amir, 26 ans, debout près de l’en­trée du camp. « D’un côté, il est bon que les jeunes mènent la lutte. Ils ont créé une atmo­sphère de résis­tance dont nous avons tous besoin et que nous sommes heu­reux d’a­voir. Ce sont des héros. Mais après leur mort, rien ne change sur le ter­rain, sauf le fait qu’il y a un autre mar­tyr. » Il pour­suit en s’as­seyant sur une chaise en plas­tique : « C’est une situa­tion incom­pré­hen­sibleJe vois des amis autour de moi qui passent à l’ac­tion parce qu’ils veulent mou­rir. Ils ne pensent pas aux avan­tages dont ils pour­raient béné­fi­cier poli­ti­que­ment, pour eux-mêmes, dans le futur : ils se disent soit nous mou­rons, soit la Palestine se libé­re­ra comme par magie. » Les rési­dents du camp affirment que de nom­breux jeunes armés ne sont pas affi­liés poli­ti­que­ment et ont créé leur propre front de résis­tance local et indé­pen­dant. La plu­part d’entre eux sont des enfants de la seconde Intifada [2000–2005, ndlr]. « Ce sont eux les lea­ders, main­te­nant », dit Amir.

« Vous vous deman­dez : pour­quoi font-ils des raids ici et tirent-ils sur mes amis ? Pourquoi mon père est en pri­son ? »

Mohammed est né dans le camp en 2002 pen­dant l’o­pé­ra­tion « Bouclier défen­sif », au cours de laquelle l’ar­mée israé­lienne a direc­te­ment réoc­cu­pé les villes pales­ti­niennes de Cisjordanie et détruit de vastes par­ties du camp de Jénine. Il porte une che­mise qui sou­ligne ses muscles ; son visage blanc et lisse semble celui d’un enfant. Je lui demande ce qui ali­mente la vague actuelle de résis­tance. Il répond fer­me­ment : « les meurtres de l’ar­mée ». Rien qu’au cours des deux der­niers mois, Mohammed a vu trois de ses amis se faire tuer. Ce genre d’his­toire est répé­té à maintes reprises au cours des conver­sa­tions avec les rési­dents du camp : le déclen­cheur qui a pous­sé les jeunes à sor­tir dans la rue et à com­battre l’ar­mée israé­lienne — en plus du dégoût géné­ral de la vie sous occu­pa­tion mili­taire — a été la colère per­son­nelle liée au meurtre d’un proche.

« S’ils abattent un ami que je sais être avec le Jihad [isla­mique pales­ti­nien : il se pré­sente comme une « orga­ni­sa­tion natio­na­liste isla­mique et un mou­ve­ment de libé­ra­tion », ndlr], je sor­ti­rai en por­tant un dra­peau du Jihad pour expri­mer ma soli­da­ri­té avec lui », déclare Ahmad, 31 ans. « Vous enten­dez des jeunes dire : Je veux mou­rir pour suivre mon ami. C’est le dis­cours domi­nant ici. » Je lui demande ce qu’il y a der­rière tout ça ; il me répond immé­dia­te­ment : « Vous gran­dis­sez dans le camp et, en per­ma­nence, dans votre sub­cons­cient, quelque chose mûrit. Le désir de faire quelque chose. Vous vous deman­dez : pour­quoi font-ils des raids ici et tirent-ils sur mes amis ? Pourquoi mon père est en pri­son ? Tu es assis dans ta chambre, ou dans la rue, et tu entends la musique qui passe à l’ex­té­rieur avec des paroles fai­sant l’é­loge des mar­tyrs — Ô bataillon de lutte, met­tez la ter­reur dans le cœur de l’en­ne­miet tu débordes d’é­mo­tions. L’armée a tué votre ami, vous vivez sous un régime dis­cri­mi­na­toire et sous occu­pa­tion, vous êtes dépri­mé », explique-t-il. « Puis tu entends une chan­son qui parle de liber­té, de digni­té, d’eux et de nous, de lutte. Quelqu’un te dit : il y a la lutte, la liber­té et le Jihad. L’armée enva­hit, tu entends les coups de feu, ils encerclent une mai­son, tuent quel­qu’un, et sans même le savoir tu es prêt. Dans un tel envi­ron­ne­ment, je te jure que même quel­qu’un comme moi qui est contre ces choses-là pour­rait sor­tir et tirer sur l’ar­mée. »

[Funérailles d'un combattant tué par les forces israéliennes à Jénine le 28 septembre 2022 | Nasser Ishtayeh | Flash90]

Une prison pour les réfugiés

Le camp de réfu­giés de Jénine abrite quelque 15 000 Palestiniens. Les rési­dents, dont les familles ont fui ou ont été expul­sées des villes et vil­lages de ce qui est aujourd’­hui le nord d’Israël pen­dant la Nakba de 1948, dépendent des ser­vices de base four­nis par l’Office de secours et de tra­vaux des Nations unies (UNRWA) pour sur­vivre. Le chô­mage sévit, aggra­vé par l’in­ter­dic­tion qua­si géné­rale éma­nant d’Israël, pour les rési­dents du camp, de fran­chir la ligne verte afin de tra­vailler. Tous les jeunes que je ren­contre dans le camp m’ex­pliquent que les per­mis d’en­trée en Israël leur sont refu­sés. On inter­dit éga­le­ment à cer­tains d’entre eux de fran­chir le point de pas­sage en Jordanie parce que le Shin Bet, le ser­vice de sécu­ri­té inté­rieure d’Israël, les empêche de voya­ger à l’é­tran­ger. Plusieurs de mes inter­lo­cu­teurs uti­lisent le mot « pri­son » pour décrire leur situa­tion, et tous ont au moins un membre de leur famille qui a été tué pen­dant l’Intifada ou est empri­son­né en Israël. « Je suis reje­té au prétexte de [ma] famille », explique Ibrahim, 19 ans. « On me refuse auto­ma­ti­que­ment [un per­mis] parce que mon père et mon oncle sont pri­son­niers. J’ai essayé deux fois de faire lever l’in­ter­dic­tion, mais ça n’a pas mar­ché. C’est la même his­toire pour 80 % des jeunes ici. »

Mohammed, 20 ans, déclare : « Je suis du camp donc il y a une inter­dic­tion d’en­trée à mon nom pour des rai­sons de sécu­ri­té, comme tout le monde ici. Je ne peux pas tra­vailler à l’in­té­rieur [d’Israël] et le seul tra­vail dis­po­nible ici à Jénine est de vendre des pro­duits à la sau­vette sur un cha­riot. Chaque semaine, la muni­ci­pa­li­té arrive et casse mon cha­riot, et ça me brise. Au bout d’un moment, on en a assez de cette vie ter­rible ». Il ajoute : « Une per­sonne rejoint une fac­tion non pas parce qu’elle veut mou­rir, mais parce que tu arrives à un moment où tu te demandes : quand ça va finir ? Assez. Tu veux que ça cesse. La mort, la migra­tion, n’im­porte quoi, juste pour en finir. »

« Le chô­mage sévit, aggra­vé par l’in­ter­dic­tion qua­si géné­rale éma­nant d’Israël, pour les rési­dents du camp, de fran­chir la ligne verte afin de travailler. »

Moussa, 22 ans, vit près de la route prin­ci­pale dans le camp de réfu­giés. Comme d’autres, il men­tionne un inci­dent de juin 2021 fai­sant figure de point de départ pour la vague de résis­tance actuelle à Jénine. « Ça a com­men­cé avec la mort de Jamil Al-Amouri », raconte Moussa. « Avant cet inci­dent, les mili­taires ne nous tiraient pas des­sus et nous ne leur tirions pas des­sus. » Les sta­tis­tiques du groupe israé­lien de défense des droits humains B’Tselem le confirment : en plus d’une décen­nie, et jus­qu’au milieu de l’an­née der­nière, il y a eu peu de meurtres dans le dis­trict et le camp de réfu­giés de Jénine. L’armée israé­lienne, elle aus­si, consi­dé­rait la région comme calme par rap­port à d’autres régions de Cisjordanie.

Al-Amouri, 23 ans, était un mili­tant du Jihad isla­mique qui, après avoir été abat­tu dans le camp en juin 2021, est deve­nu un héros local. Ses pho­tos sont col­lées par­tout et les jeunes se pho­to­gra­phient sur un site qui com­mé­more sa mémoire. Il était recher­ché par les forces de sécu­ri­té israé­liennes après avoir tiré plu­sieurs fois sur des postes mili­taires, et il a réus­si à esqui­ver de mul­tiples ten­ta­tives d’ar­res­ta­tion. En juin 2021, les forces spé­ciales lui ont ten­du une embus­cade dans le camp. Lorsqu’il a ten­té de leur échap­per — comme une vidéo le montre —, elles lui ont tiré dans le dos et l’ont tué. Deux agents de sécu­ri­té pales­ti­niens ont été tués dans un échange de tirs qui a écla­té sur les lieux. « Tout le camp connais­sait Jamil », affirme Moussa. « Après sa mort, un grand groupe s’est for­mé autour de lui. Puis ils ont tué Abdullah [Al-Husari, en mars der­nier, un mili­tant et résident du camp] et un autre groupe s’est ras­sem­blé autour de lui. Chaque fois que quel­qu’un meurt ici, son nom est glo­ri­fié. » Moussa lève la main et décompte sur ses doigts les noms des groupes armés actifs dans le camp nés après les meurtres d’Al-Amouri en juin 2021. Chacun d’entre eux, selon lui, porte le nom de quel­qu’un qui a été tué lors d’af­fron­te­ments avec l’ar­mée d’oc­cu­pa­tion. « Après chaque décès, le nombre d’armes dans le camp a aug­men­té pro­gres­si­ve­ment », a‑t-il rap­pe­lé. « Les jeunes col­lectent l’argent de manière indé­pen­dante et pré­parent des engins explo­sifs pour se ven­ger. »

[Des affiches de Palestiniens tués par les forces israéliennes couvrent la porte d'un magasin dans le camp de Jénine, le 8 mars 2015 | Activestills | Ahmad Al-Bazz]

Remplir le vide du pouvoir

Ça se passe de la manière sui­vante : des per­sonnes comme Jamil Al-Amouri et d’autres jeunes armés, dont cer­tains n’ont que 18 ans, sont deve­nues des héros publics et popu­laires l’an­née pas­sée. Après que l’ar­mée les a tués, leur pres­tige a encore gran­di. « Nous avons besoin d’un lea­der natio­nal. » Voilà com­ment Shadi, un habi­tant de Naplouse, explique le phé­no­mène : « Quelqu’un d’hon­nête, issu de la rue, qui ne soit pas assis dans un bureau comme les fac­tions prin­ci­pales qui dis­tri­buent des dra­peaux de dif­fé­rentes cou­leurs. Les gens ont besoin de quel­qu’un de ter­rain, qui puisse dire : Allez les gars, aujourd’­hui nous fai­sons une mani­fes­ta­tion devant l’Autorité pales­ti­nienne et nous ne bou­ge­rons pas de la place pen­dant deux semaines. Et les gens ne bou­ge­ront vrai­ment pas pen­dant deux semaines parce qu’ils croient en lui. » Selon Shadi, ces jeunes, qui manquent d’ex­pé­rience, acquièrent leur sta­tut de lea­ders dans le contexte d’une pro­fonde crise poli­tique pales­ti­nienne : il n’y a pas de lea­der­ship ni de stra­té­gie claire pour se libé­rer de l’oc­cu­pa­tion ; les dif­fé­rentes fac­tions sont en conflit les unes avec les autres et se noient jus­qu’au cou dans des luttes de pou­voir ; et, pour cou­ron­ner le tout, l’Autorité pales­ti­nienne est consi­dé­rée comme col­la­bo­rant avec l’oc­cu­pant, man­quant dès lors de légi­ti­mi­té pour diri­ger le peuple.

Dans toute la Cisjordanie, on peut voir des ado­les­cents — filles et gar­çons — por­ter des col­liers aux­quels sont accro­chées les pho­tos de com­bat­tants morts, par­ti­cu­liè­re­ment pré­sents dans les médias pales­ti­niens. « Les gens ont ces­sé de croire aux fac­tions poli­tiques », déclare Shadi. « Je ne me sou­viens pas vrai­ment de quel par­ti était Al-Husari, ou [Ibrahim] Al-Nabulsi, et ça n’a pas vrai­ment d’im­por­tance qu’ils appar­tiennent à une fac­tion ou une autre. » Al-Nabulsi, un habi­tant de Naplouse âgé de 18 ans, est deve­nu célèbre sur TikTok grâce à des vidéos dans les­quelles on le voit tirer sur l’ar­mée israé­lienne. Il a échap­pé plu­sieurs fois aux arres­ta­tions ain­si qu’à des ten­ta­tives d’as­sas­si­nat et a posé sur des pho­tos tenant des armes, à visage décou­vert. Finalement, l’ar­mée l’a tué en août. Pas une per­sonne dans le camp de réfu­giés de Balata à Naplouse n’i­gnore son nom. « Chaque per­sonne comme Al-Nabulsi qui devient un lea­der connu du peuple est immé­dia­te­ment éli­mi­née », dit Shadi. « L’occupation ne veut pas que nous nous unis­sions autour de quel­qu’un. Depuis soixante-dix ans main­te­nant, toute per­sonne qui se fait remar­quer ou devient connue, ou dès que nous avons une figure natio­nale, ils l’é­li­minent. »

« Les habi­tants du camp de réfu­giés de Jénine affirment que la colère col­lec­tive envers l’Autorité pales­ti­nienne ali­mente éga­le­ment le désir et la soif d’une figure de leader. »

Les habi­tants du camp de réfu­giés de Jénine affirment que la colère col­lec­tive envers l’Autorité pales­ti­nienne ali­mente éga­le­ment le désir et la soif d’une figure de lea­der. « Nous, les jeunes, devons lut­ter contre l’Autorité pales­ti­nienne, la faire tom­ber et, seule­ment ensuite, lut­ter contre l’oc­cu­pa­tion direc­te­ment, et sans heurts », sou­tient Moussa. « S’il est 23 heures et qu’il n’y a pas de police pales­ti­nienne dans les rues, il y aura pro­ba­ble­ment une incur­sion de l’ar­mée. Nous le remar­quons tous les jours. Nous voyons toutes les jeeps de l’Autorité pales­ti­nienne par­tir, et nous savons. Ils tra­vaillent ensemble. Le même corps. La même pen­sée. » « Le plus signi­fi­ca­tif pour moi est que la posi­tion de l’Autorité pales­ti­nienne n’est pas claire », ajoute un autre jeune du camp. « Êtes-vous avec nous ou pas ? Lorsque des membres armés des forces de sécu­ri­té ont réa­li­sé des attaques de gué­rilla, l’Autorité pales­ti­nienne ne les a pas reven­di­quées expli­ci­te­ment, mais a éga­le­ment dit : Ce sont nos fils. Ils disent deux choses à la fois. »

L’Autorité pales­ti­nienne ne pénètre presque jamais dans le camp et ses opé­ra­tions pour arrê­ter les mili­tants de Jénine et de Naplouse sont accueillies dans la colère et une forte résis­tance. Le gou­ver­neur de l’Autorité pales­ti­nienne à Jénine, Akram Rajoub, a récem­ment décla­ré dans une entre­tien à +972 qu’il sou­hai­tait inter­ve­nir dans le camp afin d’ap­por­ter la sécu­ri­té au peuple pales­ti­nien, mais que le dis­po­si­tif de sécu­ri­té de l’Autorité en est inca­pable du fait des raids israé­liens. « Le pro­blème est qu’Israël enva­hit le camp la nuit, tue des gens et nous demande ensuite d’y opé­rer pen­dant la jour­née. Nous ne pou­vons pas tra­vailler sur le même ter­rain que les Israéliens », décla­rait Rajoub.

[Camp de Jénine, 8 mars 2015 | Activestills | Ahmad Al-Bazz]

« Qu’ils aillent tous se faire foutre, laissez-nous juste vivre »

L’implication du Jihad isla­mique, du Hamas et des uni­tés armées affi­liées au Fatah à Jénine et à Naplouse est en aug­men­ta­tion, selon les habi­tants. Mais, contrai­re­ment à la seconde Intifada, ils ne sont tou­jours pas le prin­ci­pal moteur. Les res­pon­sables des ser­vices de ren­sei­gne­ment israé­liens ont fait des décla­ra­tions quelque peu contra­dic­toires au cours des deux der­nières années : d’une part, ils affirment que le Jihad isla­mique s’est consi­dé­ra­ble­ment ren­for­cé dans le camp et qu’il est à l’o­ri­gine de la résis­tance armée ; d’autre part, ils disent que la plu­part des mili­tants n’ont aucune affi­lia­tion orga­ni­sa­tion­nelle et agissent de manière indépendante.

« Ce n’est pas comme en 2002 », déclare Ahmad, un résident du camp. « Pendant l’Intifada, un mili­tant du Jihad isla­mique aurait été éle­vé et édu­qué dans l’or­ga­ni­sa­tion pen­dant des années, et un mili­tant du Hamas devait connaître le Coran, étu­dier l’is­lam et avoir un pas­sé mili­taire. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. Les jeunes qui rejoignent les fac­tions n’ont pas de for­ma­tion poli­tique. La plu­part d’entre eux ne savent pas com­ment uti­li­ser une arme à feu. » Amir, un habi­tant de Naplouse, affirme que la résis­tance se nour­rit de nos jours de « deux sources » : les jeunes sur le ter­rain et le com­man­de­ment des dif­fé­rentes fac­tions. Bien qu’il estime que la lutte armée soit légi­time, il éta­blit un lien cri­tique avec la situa­tion actuelle. « Un jeune homme de 19 ans vient voir les fac­tions et demande à être recru­té. Elles lui donnent des armes et l’en­voient à la mort, juste comme ça. La désin­vol­ture de toute cette mort m’ef­fraie vrai­ment. Dans le pas­sé, les résis­tants lut­taient contre l’oc­cu­pa­tion parce qu’ils vou­laient vivre sur leur terre, pas parce qu’ils vou­laient mou­rir. »

« Laissez-nous aller à Haïfa, à Jaffa. Pour nous asseoir au bord de la mer, ma famille et moi, avec mes sœurs et leurs filles, et man­ger quelque chose. »

Ahmad décrit ces moments au cime­tière, ces der­niers mois, où les repré­sen­tants des dif­fé­rentes fac­tions se dis­pu­taient le dra­peau qui cou­vri­rait le cer­cueil du nou­veau mar­tyr : le noir du Jihad isla­mique, le vert du Hamas ou le jaune du Fatah. Selon lui, la glo­ri­fi­ca­tion publique des morts conduit les fac­tions à inves­tir de l’argent afin de recru­ter davan­tage de jeunes à leur ser­vice et à sub­ven­tion­ner leurs armes afin de s’at­ti­rer davan­tage la sym­pa­thie du public et le sou­tien finan­cier de l’é­tran­ger. « Mais quelle sorte de fac­tion êtes-vous, lorsque vous don­nez de l’argent et une arme à un gar­çon de 16 ans pour qu’il meure comme ça ? », ques­tionne Ahmad. « Comment vous bat­tez-vous ? Quelle est votre stra­té­gie ? C’est une blague. » Selon lui, les morts qui s’ac­cu­mulent et la résis­tance sans stra­té­gie servent l’oc­cu­pa­tion israé­lienne. « C’est pra­tique pour eux [Israël] d’a­voir des fusillades et des mar­tyrs », lance-t-il. « Ils sont contents quand il y a des armes. Parce que quand quel­qu’un de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale voit les pho­tos de [com­bat­tants] mas­qués, et qu’il n’a aucune connais­sance du contexte, il est facile de [leur faire ava­ler] une pro­pa­gande poli­tique qui affirme que tout ça c’est du ter­ro­risme. »

Le déses­poir plane sur chaque conver­sa­tion, de façon constante. « Tant d’an­nées d’oc­cu­pa­tion », lâche Ahmad. « Parfois je pense : Israël, la Palestine, l’Amérique, qu’ils aillent tous se faire foutre. Laissez-nous vivre. Laissez-nous aller à Haïfa, à Jaffa. Pour nous asseoir au bord de la mer, ma famille et moi, avec mes sœurs et leurs filles, et man­ger quelque chose. Juste pour sor­tir de ce camp. »


Traduit de l’anglais par la rédac­tion de Ballast | Yuval Abraham, « In Jenin and Nablus, résis­tance and des­pair go hand in hand », +972, 5 octobre 2022
Photographie de ban­nière : affron­te­ments entre des Palestiniens et les forces israé­liennes lors d’une incur­sion à Jénine, 28 sep­tembre 2022 | Nasser Ishtayeh | Flash90


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