Texte inédit | Ballast
Si les romans et essais de Klaus Mann, publiés depuis Berlin sous la république de Weimar puis en exil dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, sont bien de son temps, ils ont toujours été écrits contre son époque. Et pour cause : ce sont ceux d’un citoyen allemand dont les convictions socialistes et l’homosexualité assumée l’ont immédiatement rangé dans la classe des parias une fois le régime nazi instauré. Avec Fuite du Nord, Méphisto ou encore Le Volcan, Klaus Mann s’est imposé comme l’un des fers de lance d’un combat littéraire antifasciste, jusqu’à son suicide en 1949. Portrait. ☰ Par Christophe Solioz
Conjuguant radicalisme politique et littérature engagée, les écrits de Klaus Mann sont d’une lucidité exceptionnelle et leur caractère prémonitoire ne lasse pas de surprendre. Pour exemple cet essai de 1927, publié à tout juste 20 ans : « L’année 1930 sera celle de la dictature militaire ? Eh bien, pour notre part, nous vivrons à ce moment-là en exil3. » Six années plus tard, une seule issue s’impose à l’écrivain qui, malgré la stature de son père Thomas Mann, s’est déjà fait un prénom : Fuir pour vivre4. Il n’a besoin que de trois jours, « du 11 au 13 mars », pour comprendre que, « dans l’immédiat, nous devions quitter un pays en passe de détruire tout ce qui a fait sa valeur, son attrait et sa dignité parmi les peuples de la terre5. » Klaus Mann quitte donc Munich le 13 mars 1933 pour un exil de combat. Il sera déchu de sa citoyenneté allemande le 1er novembre 1934. Apatride, il obtiendra la nationalité tchèque le 27 mars 1937 et deviendra citoyen américain le 25 septembre 1943.
Les différentes Allemagnes des années 1930
« Contre le fascisme, pour l’Europe ; contre le nationalisme, pour le cosmopolitisme ; contre le totalitarisme, pour un
humanisme socialiste. »
Klaus Mann convoque souvent la notion de « véritable Allemagne ». La distinction entre deux Allemagnes revient en partie à Romain Rolland qui refuse la médaille Goethe en avril 1933 et justifie sa position dans une lettre ouverte publiée dans la presse allemande : « L’Allemagne que j’aime et qui a nourri mon esprit est celle de ces grands Weltbürger […] et de ceux qui ont travaillé à la communauté des races et des esprits. Cette Allemagne est foulée aux pieds, ensanglantée et outragée par ses gouvernants nationaux
d’aujourd’hui, par l’Allemagne de la croix gammée6 ». S’en suit une controverse opposant une conception socialiste et bourgeoise de l’idée d’une « autre Allemagne » — controverse à laquelle prennent part tant les deux frères Heinrich et Thomas Mann, que le fils de ce dernier, Klaus. Bataille des mots certes, mais bataille importante, tant les autorités nazies font monter les enchères avec la mise en avant d’une « nouvelle Allemagne ». Les questions sont multiples : les exilés peuvent-ils prétendre parler au nom de l’« Allemagne silencieuse » ? Comment définir l’« autre Allemagne » ? Qui peut parler en son nom ? Enfin, y a‑t-il de « bons Allemands » ? L’écrivain et publiciste Kurt Tucholsky se méfiait de l’idée d’une « autre Allemagne » qui sous-entend l’existence d’une « meilleure Allemagne », selon l’expression d’Heinrich Mann. Les propos de ce dernier tranchent dans le vif : « L’émigration représente l’Allemagne et elle-même. […] Seule l’émigration peut s’exprimer sur des faits et des circonstances. Elle est la voix de son peuple devenu muet, elle doit l’être devant le monde entier. […] L’émigration insistera sur le fait que les plus grands Allemands étaient et sont avec elle, soit la meilleure Allemagne7. »
Se distinguant de son frère aîné, Thomas Mann devait reprendre l’argumentaire de Tucholsky en mai 1945 à Washington dans un discours resté célèbre, « L’Allemagne et les Allemands » : « Il n’y a pas deux Allemagnes, une bonne et une mauvaise, mais une seule, dont le meilleur s’est transformé en mal par une ruse diabolique. L’Allemagne méchante n’est que la bonne Allemagne égarée, la bonne Allemagne dans le malheur, la culpabilité et la ruine. C’est pourquoi il est tout à fait impossible pour quelqu’un qui est né dans ce pays de renoncer simplement à l’Allemagne méchante et coupable et de déclarer : Je suis le bon, le noble, l’homme de Dieu
: Je suis la bonne, la noble, la juste Allemagne en robe blanche ; je vous laisse le soin d’exterminer la méchante
8. » Ces propos s’inscrivent cependant déjà dans le récit d’après-guerre. Dans une conférence prononcée en 1937 à l’université de Cornell à Ithaca, Klaus Mann propose pour sa part une approche paneuropéenne : « Il existe deux Allemagne : une Allemagne européenne, qui fait partie du monde et lui a beaucoup donné, et une Allemagne nationaliste, fermée, égoïste, agressive, qui hait l’Europe et qui a suscité la haine de beaucoup, voire le mépris de certains9. »
[Gerd Arntz]
Voyons de plus près. Klaus Mann est conscient que la vie intellectuelle se poursuit de manière clandestine en Allemagne. Dans « Culture et liberté », publié en 1938, il rend hommage à l’opposition restée au pays et résume la tâche des exilés : « Elle consiste à préserver et à perfectionner les valeurs et concepts suprêmes de la culture allemande et occidentale, aujourd’hui souillés en Allemagne. Et ce afin de pouvoir les réintroduire dans notre patrie quand elle sera enfin libérée. Cette émigration ne compte pas que des génies, certainement pas. Elle ne compte pas non plus que des héros, et le courage dont quelques-uns d’entre nous ont fait preuve est minime à côté de ce que l’opposition clandestine, en Allemagne même, montre chaque jour d’authentique héroïsme10. » Il est proche en cela du dramaturge, poète et militant socialiste révolutionnaire Ernst Toller, qui n’identifie pas l’« autre Allemagne » aux exilés. Il n’a aucune illusion au sujet de ces derniers, comme en témoigne cette lettre pour le moins brute de décoffrage, datée du 11 janvier 1934 : « J’ai parfois songé à rassembler l’émigration, avec la discipline stricte d’une légion — ce serait une vaine initiative. L’émigration de 1933 est un amas furieux de répudiés accidentels, dont beaucoup de juifs nazis empêchés, des faibles aux idées vagues, des parangons de vertu qu’Hitler empêche d’être des porcs, et seulement quelques hommes de convictions. Des Allemands, trop allemands11. » Pour Toller, l’« autre Allemagne » est celle de ceux qui n’ont pas peur, c’est l’Allemagne « silencieuse, souffrante », qui « vit dans les pénitenciers et les camps de concentration, qui lutte et qui est persécutée, de part et d’autre de la frontière allemande » dit-il dans l’introduction à ses Lettres de prison12. Tout comme Toller,
Les deux hommes se démarquent cependant sur deux points : Klaus Mann parle spécifiquement de l’émigration littéraire qu’il tente — tout comme son oncle Heinrich Mann — de fédérer toutes tendances confondues, des conservateurs aux marxistes en passant par les libéraux, sans oublier les révolutionnaires. Certains protagonistes de l’émigration allemande des années 1930 ont, à l’image de Toller, accentué les divisions internes d’une mouvance certes composite. Dans son dernier volet autobiographique, Klaus Mann exprime un autre point de vue qui mérite d’être rappelé : « L’émigration littéraire n’avait pas à rougir d’elle-même ; on trouvait dans ses rangs la gloire, le talent et l’élan qui porte au combat. Tandis que les responsables des partis se disputaient, les écrivains restaient solidaires les uns des autres, même si leurs opinions politiques divergeaient. Pendant les premières années d’exil, surtout de 1933 à 1936, ce sentiment d’appartenance à une même communauté fut authentique et fort. Vraiment, les hommes de lettres proscrits formaient bien quelque chose comme une élite homogène, une réelle communauté au sein de l’Émigration générale, amorphe et dispersée13. » Encore en 1939, il tente de rassembler les écrivains exilés et ceux restés en Allemagne avec un appel à dépasser les clivages, à préserver le pays de l’humiliation et de la barbarie, et à « bâtir une Allemagne nouvelle dans une Europe renouvelée14 ». Las, cette missive ne parviendra jamais à destination. Il n’aura pas plus de succès avec le soutien qu’il apporte à la création d’un « front commun » antifasciste qui sera torpillé tant par les divisions internes que par le pacte germano-soviétique de non-agression signé le 23 août 193915.
Rassembler celles et ceux qui disent non
« Rassembler ceux qui aspirent à un avenir humain, et non à l’Apocalypse ; ceux qui aspirent à l’esprit, mais pas à la barbarie. »
Malgré ces échecs, Klaus Mann s’engage plus avant pour une « autre Allemagne ». Premièrement, en tant qu’écrivain. Son roman Le Volcan (1939) propose une chronique de l’émigration des années 1930 dont le « but est de parler de ceux qui ont perdu et patrie et repos, d’être le chroniqueur de leurs aventures, de leurs défaites, de leurs catastrophes et de leur confiance dans l’avenir ». Deuxièmement, en publiant dans les principales revues actives dans l’exil : Die Neue Weltbühne, Das Neue Tage-Buch, Pariser Tageblatt et Der Gegen-Angriff. Ses essais, discours et chroniques, représentent plus de 9 000 pages et témoignent d’un engagement qui force l’admiration. Enfin, en tant qu’éditeur de la revue Die Sammlung — Literarische Monatsschrift [Le Rassemblement — revue littéraire mensuelle], lancée sur une idée de Miro, surnom de son amie Annemarie Schwarzenbach. Cette revue littéraire antifasciste se veut un lieu de rassemblement pour les écrivains prenant la défense de « la vraie littérature allemande, la seule valable, celle qui ne peut se taire face à l’humiliation que subit son peuple et face à l’ignominie dont elle est victime ». Ça n’est pas tout. Mann ajoute qu’« il n’empêche que cette revue aura une mission politique. Son orientation doit être dénuée de tout équivoque. » Elle est destinée à « rassembler ceux qui aspirent à un avenir humain, et non à l’Apocalypse ; ceux qui aspirent à l’esprit, mais pas à la barbarie », poursuit l’éditorial du premier numéro publié en septembre 1933. Parrainée par Gide, Huxley et Heinrich Mann, Die Sammlung reçoit les contributions de quelque cent cinquante écrivains dont Brecht, Cocteau, Trotski, Einstein, Hemingway, Kantorowicz, Pasternak, Mehring, Döblin, Lasker-Schüler, Soupault et Roth. Sans céder à l’illusion de l’unité rassembleuse, l’objectif est de réunir une communauté d’écrivains et intellectuels dispersés par l’exil. Klaus Mann mise également sur la « véritable Allemagne ». Pour ce faire, il ouvre ses colonnes au mouvement antifasciste dans toute sa diversité, de la composante marxiste de Bertolt Brecht à celle, républicaine, de Heinrich Mann, en passant par la pensée révolutionnaire et utopique d’Ernst Bloch. L’éditorial précise aussi sa raison d’être : « C’est justement pour cette Allemagne rejetée et muselée, pour la véritable Allemagne, que nous voulons être un lieu de rassemblement — autant que nos forces nous le permettront16. »
L’instabilité financière persistante et les attaques provenant de Berlin causent la faillite de la revue, qui cesse de paraître en 1935. Il en ira de même de l’éphémère revue new-yorkaise Decision, également éditée par Klaus Mann et qui, faute de moyens, s’arrête en février 1942, un an après son lancement. En guise de bilan : « On pourra donc plus tard nous reprocher d’avoir été impuissants, mais pas de nous être déshonorés17. » On retrouvera cette même lucidité sceptique dans le roman d’amour Fuite au Nord (1934), qui se clôt sur un ton prophétique : « Tu connaitras la victoire, mais sera-t-elle comme on les imagine, lorsqu’enfin elle viendra ? […] Tout cela pour une croyance, tout cela pour un avenir que tu ne connaîtras peut-être pas et dans lequel tu te reconnaitras à peine, si tu viens à le voir18. » Klaus Mann ne peut alors imaginer qu’une telle expérience l’attend dans l’Allemagne d’après-guerre, un pays dans lequel il ne peut se reconnaître.
[Gerd Arntz]
Tout comme Annemarie Schwarzenbach, Klaus Mann est le témoin lucide et clairvoyant d’un monde en décomposition. Ne craignant point de répudier la génération à laquelle il appartient, il dénonce aussi bien une jeunesse qui fait le pari du pire que le simulacre d’un radicalisme qui, en proie à « l’ivresse des sommets19 », sombre dans la compromission, le nazisme. À un Stefan Zweig qui fait preuve de beaucoup de complaisance à l’égard de la jeunesse nazie, il répond sur un ton mordant : « Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas la voie de l’avenir. Moi qui dis cela, je suis jeune moi-même. La plupart des gens de mon âge — ou des gens encore plus jeunes — ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réservé au progrès, le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte20. » À cette croisée des chemins, les routes de Walter Benjamin et Klaus Mann se séparent. Le premier fait de la crise le lieu d’une expérience authentique de l’histoire. Sa fascination pour le concept d’angoisse mythique fait le lit d’une vision apocalyptique de l’histoire. Rien de tel pour le second. À la fuite en avant dans le néant, à la catastrophe, Klaus Mann préfère accepter l’incertitude : « Non, je ne veux rien, absolument rien avoir à faire avec cette forme d’extrémisme. Si l’on ne peut faire en sorte que ce rythme d’escargot soit accéléré, alors je préfère encore que les choses restent en l’état (mais on devrait pouvoir l’accélérer). Il est possible que Genève ne nous apporte pas la paix ; mais il est certain que les autres nous mèneront à la catastrophe. Je préfère l’incertitude, c’est plus fort que moi21. »
Écrire dans une ère d’incertitude
Au principe d’incertitude que le physicien Werner Heisenberg formule en 1927, Klaus Mann ajoute la fragilité des êtres et des choses. C’est précisément « ce mélange de fragilité et d’intransigeance qui fait de Klaus Mann un être éminemment moderne », souligne Dominique Laure Miermont dans son introduction à Aujourd’hui et demain. Le biographe de l’écrivain allemand, Gilles Collard, développe ailleurs : « une grande part de la raison antifasciste de Klaus se nourrit de cette attention à la fragilité de la destinée humaine », incertitude tragique à « la vie la mort », à « la circulation de la vie et de la mort réunies22 ». En effet, pour Klaus Mann le politique ne recouvrira jamais l’ultime question métaphysique qui accompagne tout homme comme son ombre. Proche en cela d’Ernst Bloch, l’engagement et l’œuvre de Klaus Mann font droit à l’irréductible. Le soulèvement est donc toujours double : au nom des principes affirmés sans concession et au nom des ombres toujours omniprésentes. Deux lignes, l’une claire, l’autre sombre, en réponse « aux deux tendances du nazisme, l’une moderniste, l’autre engluée dans une histoire fantasmée » note subtilement Gilles Collard23. Si le fascisme se trouve dans une compréhension exclusive soit de la zôé24, maximalisant tout ce qui est biologique et organique, soit du bios25, radicalisant un héroïsme qui inscrit l’existence dans un horizon universel, l’enjeu pour l’écrivain est d’éviter le basculement vers l’un de ces pôles.
« Le soulèvement est toujours double : au nom des principes affirmés sans concession et au nom des ombres toujours omniprésentes. »
D’où cette expérience du mélange, qui présuppose une cohabitation avec soi dont témoigne l’écriture autobiographique en se déployant en trois mouvements remarquablement séquencés : Je suis de mon temps (1932), The Turning Point (1942), Le Tournant (1952) — complétés par le Journal (1931–1949) publié en 1990. L’entremêlement des deux versants débouche sur « une politique où zôé et bios pourraient idéalement s’articuler et s’équilibrer pour laisser libre champ à une forme de vie, qui serait tout autant une forme de biographie, où serait accordée une place à la pluralité des idées, des êtres — en somme, une vie démocratique. » En conclusion à son essai, Gilles Collard revient sur cet enjeu qui permet de saisir l’actualité de Klaus Mann : « Entre le singulier et l’universel se joue l’espace d’une vie démocratique à l’échelle individuelle, comme collective, vouloir s’en extraire, c’est à coup sûr en appeler aux mécanismes qui ont rendu nazisme et fascisme possibles. »
Gilles Collard traque dans les plis d’une écriture autobiographique le ressort qui permet une « neutralisation de la puissance d’identification collective du mythe » et « brise le canevas d’une séparation entre le privé et le public. » Le troisième temps de l’autobiographie reprend cette indivision : « La vie est indivisible, elle ne se laisse pas partager en différents secteurs
à responsabilité limitée. Quoi que l’on fasse, et de quoi que l’on s’occupe — c’est toujours à fond que l’on est appelé à s’engager26 »… Non sans faire auparavant l’expérience d’une descente aux enfers : d’abord le suicide de l’ami intime Ricki, le peintre et illustrateur Richard Hallgarten, puis l’effondrement de la République de Weimar : « À mesure que l’Allemagne s’enfonce dans sa nuit d’ivresse, Klaus succombe à ses démons et s’engouffre dans une irrémédiable misère professionnelle, morale et affective. » Les doses d’Eukodal — un mélange de cocaïne et d’héroïne — augmentent d’autant. Et pourtant…
[Gerd Arntz]
L’écriture de Klaus Mann devient une planche de salut : les textes, articles et lettres se multiplient. Les essais, chroniques et discours des années 1925–1949 rassemblés dans Contre la barbarie et Aujourd’hui et demain sont courts, vifs et mordants. Autant de textes de combat audacieux, sévères, mais toujours justes. Si ses articles dénonçant les compromissions de l’écrivain Gottfried Benn sont célèbres27, les autres écrits ne sont pas en reste et tous sont frappés du sceau d’un radicalisme qui ne tolère aucune concession et n’envisage aucune conciliation avec les traîtres28. Ces textes vont à l’essentiel et sont autant de « jalons moraux et intellectuels de son combat contre Hitler. Ils dessinent une éthique de l’écrivain et développent une pensée de la confrontation », comme le résume Gilles Collard29.
Soulignons que ces années 1930 seront décisives non seulement pour le publiciste qui s’affirme sur la scène internationale, mais également pour l’écrivain qui trouve un ton et un style propres avec ses romans-phares, Fuite au Nord (1934), Symphonie Pathétique (1935), Mephisto (1936) et Le Volcan (1939) qui, chacun à sa façon, donnent accès à la complexité des situations en présentant divers points de vue30. Entre 1933 et 1938, il a ainsi publié plus de 170 articles, quatre romans, tenu son journal et entretenu une vaste correspondance. À cela s’ajoute un nombre incalculable de pages manuscrites ou dactylographiées non publiées à ce jour. Dans ses souvenirs, son frère Golo Mann résume : « Jamais Klaus n’a vécu de manière plus intense, plus tendue, plus active que pendant les premières années de l’émigration31. »
« L’écriture de Klaus Mann devient une planche de salut : les textes, articles et lettres se multiplient. Autant de textes de combat audacieux, sévères, mais toujours justes. »
L’œuvre de Klaus Mann comporte sept romans, 36 nouvelles, six pièces de théâtre, trois autobiographies, des dizaines de poèmes et des centaines d’articles, d’essais et de conférences. L’écriture de Klaus Mann se déploie simultanément dans quatre dimensions — autobiographie, biographie, roman et essai — toutes caractérisées par une forte imbrication de l’œuvre et de la vie de l’auteur. Cette intrication s’exprime bien évidemment dans le registre de l’autobiographie, mais on la retrouve également dans l’essai biographique André Gide et la crise de la pensée moderne (1943) tout comme dans le roman Symphonie Pathétique (1935) consacré à Tchaïkovski, ainsi que dans la représentation (à peine) voilée de soi dans ses romans, et ce depuis ses textes de jeunesse — ainsi dans Avant la vie (1925), la toute première publication de l’écrivain, jusqu’à son œuvre majeure, le roman-document Le Volcan. Enfin, elle est aussi omniprésente dans les essais, conférences et libres opinions. Gilles Collard souligne la fonction essentielle de cette intrication : « Klaus Mann révèle des enjeux fondamentaux au croisement de la politique, de l’art et des manières d’être. Il met à jour des formes de vie qui s’assument comme telles, à l’intérieur desquelles il est impossible de dissocier ce qui relèverait de la vie et de l’œuvre, l’une et l’autre étant toujours déjà qualifiées politiquement32. »
Pour un humanisme actif ancré à gauche
Mobilisé pour un engagement antifasciste, cet espace littéraire polyphonique est en même temps hanté par la question du sens à donner à la vie dans « une époque d’incertitude angoissante » lorsque l’on se sent « mûre pour la ruine33 ». Cette question existentielle, décuplée par l’exil, obsède Klaus Mann depuis longtemps, comme en attestent ses textes de jeunesse rassemblés dans Avant la vie (1925) et ses essais des années 1920 publiés dans un volume au titre emblématique, Auf der Suche nach einem Weg [En quête d’un chemin] (1931). Si l’essai « Aujourd’hui et demain » (1927) marque les débuts de son engagement politique et en présente les lignes de force, la postface à En quête d’un chemin souligne une tension existentielle qui caractérise tout le parcours de Klaus Mann :
« Que faut-il faire ? Qu’est-ce qui en vaut la peine ? Un effort permanent pour accueillir, choisir, hiérarchiser, faire fructifier. Se mettre en route, faire la connaissance de ce monde, dont nous exigeons, non sans une déraisonnable prétention, que lui aussi nous connaisse. Rester en mouvement, même si nous ne savons pas encore exactement où cela doit nous mener. Subir la forme de l’amour qui est la nôtre, la vivre jusqu’au bout, l’accomplir jusqu’à ses plus extrêmes, ses plus douloureuses conséquences. Ne se dérober à aucun amour, accueillir chacun d’entre eux le cœur grand ouvert, ne rien s’épargner. Tout en étant toujours plus reconnaissant pour l’énigme et la grâce que représente le fait d’exister. […] Que notre but soit de prendre part — en tant qu’individualiste ne représentant rien d’autre que notre propre destin voulu par Dieu —, par un travail constant, un effort constant, à la mystérieuse avancée de l’humanité, dont le but final peut tout aussi bien s’appeler le néant que l’âge d’or34. »
[Gerd Arntz]
On retrouve le même ton dans un texte aux accents de manifeste qui martèle qu’« Il faut prendre position ! » (1934) : « La mission qui incombe à tous les hommes de bonne volonté […], à savoir lutter pour un monde meilleur, pour l’avenir, contre ce qui est mauvais, contre ce qui sent la pourriture, malgré une apparente et trompeuse fraîcheur35. » Prise de position plus morale que politique, certes, mais le combat est aussi à mener au niveau des idées. Liberté et vérité, justice et dignité s’imposent comme des valeurs cardinales d’un « humanisme socialiste » que Klaus Mann oppose point par point au fascisme :
« Ce qu’il détruit, l’humanisme socialiste le préservera ; ce qu’il préserve, il le détruira. L’un viole, l’autre éduquera ; l’un ment, l’autre dira la vérité. L’un sépare, l’autre unira ; l’un mélange, l’autre maintiendra la pureté. L’un est cruel, l’autre sera doux ; l’un fait des compromis opportunistes, l’autre persistera de façon rigoureuse et même impitoyable dans son idée. L’un voudrait faire de l’être humain l’archétype rigide du « surhomme », l’autre étudiera la nature de l’être humain, la fera progresser et l’ennoblira par la connaissance. L’un ne jure que par la race et le sang, l’autre fera confiance à l’éducation et à la bonne volonté36. »
Retenons trois lignes de force : humanisme, socialisme critique et cosmopolitisme. Soit un positionnement contre le nationalisme et pour l’Europe qui le rapproche du révolutionnaire et pacifiste Toller. Mais alors que la République Weimar s’effondre, à quoi se rattacher sans céder à ses fondamentaux ?
En référence à son maître André Gide, il reformate le communisme dans le cadre d’un « humanisme socialiste » : « Nous n’abandonnons pas notre personnalité en optant pour le socialisme et en combattant pour lui » dira-t-il à Maxime Gorki, qu’il rencontre dans sa datcha dans les environs de Moscou le 20 août 1934, en compagnie d’Annemarie Schwarzenbach. Klaus Mann se trouve alors en URSS pour participer au premier Congrès de l’Union des écrivains soviétiques qui a lieu dans la salle des colonnes au Kremlin du 17 au 31 août 1934 en présence de quelque 600 délégués dont les figures de proue locales Andreï Jdanov, secrétaire du Comité central du Parti communiste, et Gorki, premier président de l’Union des écrivains soviétiques. Parmi les délégués : Ernst Toller, Vítězslav Nezval, Anna Seghers, Rafael Alberti, Martin Andersen-Nexø, Isaac Babel, Boris Pilniak, Boris Pasternak, Ilya Ehrenbourg, et les Français André Malraux, Louis Aragon, Jean-Richard Bloch et Paul Nizan. Dans la salle, outre les écrivains, intellectuels et politiques, des ouvriers, paysans, soldats et marins.
« Klaus Mann s’en prend à l’URSS dont il critique la législation sexuelle rigide et condamne l’association du fascisme et de l’homosexualité, reprise par la gauche dans son ensemble. »
L’enjeu pour les organisateurs est d’imposer la pratique du « réalisme socialiste », soit la reproduction véridique de la réalité dans le cadre du développement révolutionnaire de l’Union soviétique, explique Jdanov dans un discours fleuve37. En bref, « la littérature doit aider l’État ». Rien qui n’inspire Klaus Mann, dont le regard lucide qu’il porte sur l’URSS égale celui d’Ernst Toller. Lors de ce séjour, il voit « autant ou aussi peu de choses de la vie en Russie soviétique que nos guides nous en laissèrent voir », note-t-il, ni naïf ni dupe, avant de préciser, proche des propos tenus par Pasternak lors du congrès :
« Une conception du monde à laquelle manque la plus infime idée de ce qu’est la métaphysique, un système intellectuel qui ne fait aucune place à la catégorie du transcendantal, restent à mes yeux privés de l’essentiel. Je ne pourrai jamais accepter cela comme Credo absolu. C’est pourtant exactement ce qu’exige de l’intellectuel l’état communiste autoritaire et totalitaire38. »
En dépit de ses accointances avec l’URSS, Klaus Mann condamne avec véhémence la loi soviétique de 1933 punissant sévèrement l’homosexualité dans une prise de position aux allures de manifeste, « Homosexualité et fascisme », publiée fin 1934 à Prague. La charge est forte : l’auteur s’en prend à l’URSS dont il critique la législation sexuelle rigide et condamne l’association du fascisme et de l’homosexualité, reprise par la gauche dans son ensemble. L’article conclut que l’humanisme socialiste présuppose l’intégration de « tout ce qui est humain » sans distinction :
« Le sens de l’humanisme nouveau, pour la réalisation duquel nous voulons voir dans le socialisme un préalable, ne peut être que dans une chose : non seulement tolérer tout ce qui est humain et qui ne cause pas de troubles criminels dans la communauté, mais l’intégrer, mais l’aimer, le faire accepter, pour qu’ainsi la communauté en tire profit39. »
L’humanisme socialiste de Klaus Mann esquisse un « socialisme à visage humain » qui aura son printemps à Prague en 1968. Pour ce qui est de l’affirmation des droits et des libertés des personnes LGBTQ+, il faudra attendre les années 1980.
[Gerd Arntz]
Le sens de l’anticipation
Klaus Mann est certes de son temps, mais son acuité est souvent d’une actualité étonnante. Premier exemple avec La danse pieuse (1926). Publié d’abord dans l’hebdomadaire Die literarische Welt et, sous forme d’extrait, dans la première revue homosexuelle Das Eigene. Ein Blatt für männlicher Kultur, ce premier roman coming-out de la littérature allemande livre les aventures d’une jeunesse qui court les bars des bas-quartiers de Berlin et de Hambourg. À la Radiguet, « un livre sorti de notre jeunesse, parlant de notre jeunesse et qui voudrait n’être rien d’autre. » Loin des normes traditionnelles de genre, ce roman plaide pour la reconnaissance de tout type d’amour, de tout type sexuel et, surtout, invite à rejeter toute logique de domination : désirer, oui ; mais ne pas chercher à contrôler ou à posséder. Ajoutons encore les thèmes de la conception homoérotique et d’une maternité de substitution, nous reconnaissons alors le renoncement aux lois binaires et les relations queer d’aujourd’hui.
Deuxième exemple avec un texte qu’il publie en tant que correspondant du quotidien de l’armée américaine The Starts and Stripes en mai 1945. Il y envisage les défis de l’après-guerre auxquels son pays sera confronté :
« En ce qui concerne l’aspect matériel de cette décomposition générale, j’ose prédire que les Allemands mettront un temps étonnamment bref à surmonter la misère et la désorganisation qu’ils connaissent aujourd’hui. Grâce à leur traditionnelle efficacité, ils ne mettront pas longtemps à reconstruire leurs maisons bombardées, à réorganiser leur économie et à s’adapter aux nouvelles conditions. Mais il est bien possible que, sans aide extérieure, ils soient incapables de retrouver leur équilibre psychique et moral. Et c’est là que commence notre mission. La rééducation du peuple allemand sera une tâche énorme, dont on ne pourra venir à bout en quelques mois ou en quelques années — il faudra des décennies. Elle doit être planifiée et préparée, car c’est l’une des plus importantes entreprises auxquelles il faut s’atteler pour rétablir la paix40. »
Troisième exemple avec ces propos tirés de « La crise de l’esprit européen », un texte posthume de 1949 dans lequel l’auteur revient sur le « malaise dans la civilisation » en radicalisant le propos freudien :
« En quoi l’intellectuel européen d’aujourd’hui doit-il croire ? Il a vécu tant d’aventures désormais douteuses ou caduques ; tant de maximes qui lui semblaient valables tendent maintenant un son si creux et si peu convaincant. L’atmosphère de l’Europe est imprégnée de fausses professions de foi, de rhétorique ivre, d’arguments s’annulant les uns les autres, d’accusations furieuses. Ce ne sont pas les voix qui manquent. Elles sont acerbes et querelleuses, pédantes et onctueuses ; mais on n’arrive pas à avoir une discussion ordonnée. On entend des monologues, des cris isolés, des protestations désespérées. Toutes ces voix s’entendent mutuellement, mais elles ne se comprennent pas41. »
Illusions perdues
« L’après-guerre réserve déceptions, déconvenues et désillusions tant à Klaus Mann qu’aux autres figures de proue de la littérature d’exil. »
L’après-guerre réserve déceptions, déconvenues et désillusions tant à Klaus Mann qu’aux autres figures de proue de la littérature d’exil, qui ne sont pas les bienvenus dans leur pays et ne joueront pas le rôle qu’ils avaient imaginé dans la reconstruction de l’Allemagne. Si certains, tels Brecht, Arnold Zweig et Anna Seghers, rejoignent la République démocratique allemande (RDA), nombreux sont celles et ceux qui restent à l’étranger42. Outre des raisons personnelles, plusieurs motifs expliquent pourquoi les écrivains de l’émigration ne recevront pas un bon accueil en République fédérale d’Allemagne (RFA) : ces écrivains restent souvent perçus comme traîtres et lâches ; ils ne bénéficient pas de relais sur place ; enfin, les Faulkner, Hemingway, Sartre et Camus servent de référence à la nouvelle avant-garde littéraire. Bref, l’après-guerre est marqué par le rejet de l’exil.
À cela vient s’ajouter que l’Allemagne d’après n’a rien à voir avec l’« autre Allemagne » dont le rêve s’éloigne à jamais. La politique d’éradication du nazisme et de rééducation, soit la reconstitution de la vie politique allemande sur des bases démocratiques, relève — tout particulièrement en Allemagne de l’Ouest — de la cosmétique. La solidarité entre vaincus, les nécessités de la reconstruction et la logique de la guerre froide dictent l’ordre du jour. Effarés, les émigrés ne comprennent que trop vite que nombre de valeurs et principes nazis sont restaurés dans les années chaotiques de l’après-guerre. On ne compte plus les positions clés retrouvées par les nazis, les sympathisants du régime hitlérien et tous ceux et celles qui composaient avec le national-socialisme. Qui perd, gagne. Quelle culpabilité ? Même le bourgeois modéré Thomas Mann réagit avec vigueur dans une lettre adressée à Brecht le 10 décembre 1943. Pas de doute pour le Prix Nobel de littérature qui ne craint pas de se rendre impopulaire dans son pays, les Allemands doivent payer pour le mal qu’ils ont fait, un gouvernement sans les communistes est inimaginable, et une « révolution allemande » s’impose :
« J’ai, certes, admis dans ma conférence qu’on ne pouvait récuser une certaine responsabilité collective pour ce qui est arrivé… Car, en un sens, un homme, un peuple est responsable de ce qu’il est et fait […]. Mais j’ai déclaré qu’une certaine sagesse est recommandée en raison de la lourde co-responsabilité des démocraties du monde dans la naissance de la dictature fasciste […]. Je me suis même moqué de la stupide panique du monde bourgeois devant le communisme […]. J’ai dit que ce n’est pas l’Allemagne qu’il faut détruire et stériliser, mais la combinaison coupable de Junker, militaires et grands industriels qui est responsable de deux guerres mondiales. Et que tous nos espoirs reposent sur une révolution allemande vraie et purificatrice, que les vainqueurs ne devraient pas empêcher, mais favoriser et faire avancer43. »
[Gerd Arntz]
Une bouteille à la mer. L’espoir cède la place au désenchantement. Les exilés défendaient une cause perdue. L’utopie du retour lié au projet d’une « Allemagne libre » est définitivement enterrée, sauf pour quelques rares figures comme Adorno, qui pensent pouvoir contribuer à une « autre Allemagne ». La réalité est tout autre. Des années durant, les exilés retournés au pays seront proscrits. Peu avant de se suicider, Klaus Mann se rend à l’évidence : « nul n’a besoin de nous ». Pour la majorité, la réémigration n’est pas une option ; c’est clair : non, l’Allemagne n’est pas leur pays. Commence alors un deuxième exil. L’« autre Allemagne » ne verra jamais le jour. Désormais citoyen américain, c’est en tant que soldat depuis 1943 que Klaus Mann accompagne l’avancée de l’armée américaine. Après l’Afrique du Nord, la Sicile, Naples et Rome, il arrive à Salzburg le 8 mai 1945. Le 10, il se trouve à Munich devant la maison familiale endommagée par les bombardements. Quelques jours après ce séjour munichois, il publie dans Star and Stripes — un quotidien publié pour les forces armées des États-Unis en service à l’étranger auquel il collabore — un article au titre prémonitoire : « Es gibt keine Heimkehr », il n’y a pas de retour, chez soi, au pays. Un clin d’œil à You Can’t Go Home Again (1940) de son amis Thomas Wolfe, le pionnier de la fiction autobiographique.
À Berlin, le 3 mai 1946, il assiste en uniforme au retour triomphal de Gustaf Gründgens qu’il ne connaît que trop bien. L’acteur et metteur en scène, brièvement marié à Erika Mann, avait mis en scène et même joué dans Anja et Esther (1925), la première pièce de théâtre de son ami d’alors. Si l’on ajoute Pamela Wedekind, alors fiancée à Klaus, qui joue aussi dans la pièce en question, on peut parler d’un ménage à quatre. L’écrivain fit de Gründgens le personnage principal de Mephisto pour représenter ces intellectuels et artistes allemands qui, au nom de leur carrière, ont trahi leurs opinions et se sont laissé corrompre par le national-socialisme. Dans l’après-guerre, Gründgens est à l’image de ces « révolutionnaires conservateurs » qui reviennent rapidement sur la scène publique en se métamorphosant souvent en prophétiques défenseurs de l’Occident. Comme Theodor Adorno le résume, l’oubli revient trop souvent à une justification de ce qui a été oublié44.
« Déplacé en permanence, Klaus Mann poursuit son existence nomade entre l’Europe et les États-Unis, passant d’une ville à une autre, d’un projet à un autre. Ivresse d’un exil sans fin : voyages incessants, conquêtes multiples, et une addiction qui n’est plus maîtrisée. »
Le retour sur scène de Gründgens est un succès colossal et le place en position pour interdire la publication de Mephisto en Allemagne de l’Ouest45 Démobilisé en septembre 1945, Klaus Mann ne rentre donc pas au pays ni ne parvient à s’établir aux États-Unis. Déplacé en permanence, il poursuit son existence nomade entre l’Europe et les États-Unis, passant d’une ville à une autre, d’un projet à un autre. Ivresse d’un exil sans fin : voyages incessants, conquêtes multiples, et une addiction qui n’est plus maîtrisée. Aux difficultés financières s’ajoutent les échecs. Pris globalement, c’est l’exil en tant que projet politique et littéraire qui ne fait plus sens. Le sentiment de communauté, auquel Klaus Mann était particulièrement sensible, se révèle être une illusion. Après le pacte Hitler-Staline, la guerre froide a durci les fronts. Le « temps des monts enragés et de l’amitié fantastique46 » et du front populaire est passé.
Klaus Mann décède après de vaines tentatives de réanimation à la Clinique Lutétia à Cannes le 21 mai 1949. S’agit-il d’un suicide ? Rien n’est moins sûr. Le biographe Thomas Medicus émet l’hypothèse crédible d’une contre-indication médicale, soit la prise d’un médicament de sevrage lors d’une rechute quatre jours avant sa mort47. Le suicide, tant de fois tenté, n’est pas au rendez-vous, c’est le hasard qui rompt le fragile équilibre entre zôé et bios qui maintenait Klaus Mann en vie.

L’écrivain est certes parti sans laisser de lettre ni d’explication, mais pas sans un manifeste en guise d’adieu, que sa sœur publie de manière posthume en juin 1949 : « Europe’s Search for a New Credo » [La crise de l’esprit européen]. Ce texte daté du 18 mars 1949 se réclame des « vrais leaders de la pensée européenne » — Érasme, Voltaire, Montaigne, Spinoza, Heinrich Heine, Victor Hugo — avant de jeter aux orties Nietzsche, Kierkegaard, Baudelaire, Tolstoï, Dostoïevski, Oscar Wilde, August Strindberg, Gustave Flaubert, Richard Wagner, Verlaine et Rimbaud. Autant de figures qui font que « l’homme occidental, l’Homo occidentalis, qui s’était considéré comme une créature fondamentalement rationnelle, se révéla, à son propre effarement, être toujours en proie aux démons et aux forces sauvages et irrationnelles48 ». Dans ce texte, Klaus Mann règle ses comptes avec le passé avant de rapporter en conclusion les propos pour le moins sceptiques d’un étudiant suédois par l’entremise duquel il se donne la parole et met en scène un ultime dialogue avec lui-même :
« Nous sommes battus ! Nous sommes finis ! Pourquoi ne pas l’admettre à la fin ? […] Les jeux sont faits. Nous sommes condamnés, vaincus. Nous devrions avoir au moins le courage de reconnaître notre fiasco. […] Comme nous n’avons rien à perdre, pourquoi ne pas être honnête ? Pourquoi ne pas crier notre dégoût, notre colère, notre désespoir ? […] Des centaines, voire des milliers d’intellectuels devraient faire ce qu’ont fait Virginia Woolf, Ernst Toller, Stefan Zweig, Jan Masaryk. Une vague de suicides dont seraient victimes les esprits les plus remarquables et les plus en vue sortirait les peuples de leur léthargie et leur permettrait de réaliser l’extrême gravité de la crise que l’homme a déclenchée sur sa propre tête par bêtise et égoïsme49. »
Cet appel donne la mesure du désespoir qui avait envahi un écrivain dont on a trop accentué le côté dandy et radical chic, passant sous silence son exigence éthique, pour ne pas dire religieuse.
L’exil pour seul patrie. Une œuvre, une vie et un engagement farouchement antifascistes placés sous le signe d’Éros et Thanatos, « l’amour et la mort ». Un destin marqué par la malédiction de l’individuation, synonyme d’un isolement insupportable. Tant l’engagement que la fuite dans des paradis artificiels ne feront paradoxalement que différer l’ultime confrontation dont la mort sort vainqueur. Délivrance qui permet enfin de renouer avec l’autre dans cet ailleurs, cet au-delà où toutes les parallèles se croisent. Point de rencontre à l’infini.
Illustrations de vignette et de bannière : Gerd Arntz
- Paul L. Landsberg, Réflexions sur l’engagement personnel, Paris, Allia, 2018, p. 26.[↩]
- Heinrich Mann, in Die Neue Weltbühne, n° 51, 16 décembre 1937.[↩]
- Klaus Mann, « Aujourd’hui et demain » [1927], Aujourd’hui et demain. L’esprit européen, 1925–1949, traduit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Corina Gepner, Paris, Phébus, 2011, p. 50.[↩]
- Lire Erika et Klaus Mann, Fuir pour vivre. La culture allemande en exil, traduit de l’allemand par Dominique Miermont, Paris, Autrement, 1997, p. 26–27. Livre publié aux États-Unis en 1939. Une édition allemande verra le jour en 1991 seulement.[↩]
- Klaus Mann, « Munich, mars 1933 » [1933], Contre la barbarie 1925–1948. Essais, traduit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Corina Gepner, Paris, Phébus, 2009, Libretto, 2024, p. 38.[↩]
- Romain Rolland, « Lettre ouverte de Romain Rolland à la Kölnische Zeitung », in Europe, 1933, n° 126, p. 288.[↩]
- Heinrich Mann, « Aufgaben der Emigration », in Die neue Weltbühne, n° 50, 1933, p. 1562.[↩]
- Klaus Mann, « Deutschland und die Deutschen », in Die Neue Rundschau, n° 1, 1945, p. 12–16. Cité d’après « L’Allemagne mauvaise et la bonne Allemagne », in Le Grand continent, 25 février 2025.[↩]
- Klaus Mann, « L’Allemagne et le monde » [1937], Contre la barbarie 1925–1948, p. 196.[↩]
- Mann, « Culture et liberté » [1938], Contre la barbarie 1925–1948, p. 217.[↩]
- Ernst Toller, Ernst Toller, Briefe 1915 – 1939, Wallstein, Göttingen, 2018, p. 1020.[↩]
- Ernst Toller, Gesammelte Werke. Band 5. Briefe aus dem Gefängnis, Munich, Carl Hanser, 1978, p. 10. Première édition publiée aux éditions Querido à Amsterdam en 1935.[↩]
- Klaus Mann, Le Tournant. Histoire d’une vie, traduit de l’allemand par Nicole Roche, Arles, Actes Sud, « Babel », 2014, p. 390.[↩]
- Klaus Mann, « Aux écrivains du troisième Reich » [1939], Contre la barbarie 1925–1948, p. 288–296.[↩]
- Lire Klaus Mann, « L’opposition allemande et la guerre » [1939], Contre la barbarie 1925–1948, p. 278.[↩]
- Mann, « Die Sammlung » [1933], Contre la barbarie 1925–1948, p. 60–62.[↩]
- Discours lors du XIIIe congrès international du PEN-Club qui eut lieu à Barcelone du 20 au 25 mai 1935, reproduit in Mann, « Pen-Club » [1935], Contre la barbarie 1925–1948, p. 128.[↩]
- Klaus Mann, Fuite au nord, traduit de l’allemand par Jean Ruffet, Paris, Grasset, 1997, p. 280–281.[↩]
- En référence à l’essai d’Harald Jähner, L’ivresse des sommets. L’Allemagne et les Allemands (1918–1933), traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Arles, Actes Sud, 2025.[↩]
- Mann, « Jeunesse et radicalisme. Une réponse à Stéphane Zweig » [1931], Contre la barbarie 1925–1948, p. 23.[↩]
- Ibid., p. 25.[↩]
- Gilles Collard, Klaus, une vie antifasciste, p. 240 et p. 231.[↩]
- Gilles Collard, Klaus, une vie antifasciste, p. 244.[↩]
- Terme grec renvoyant à la vie naturelle [ndlr].[↩]
- Terme grec renvoyant à la vie qualifiée [ndlr].[↩]
- Klaus Mann, Le Tournant, p. 281.[↩]
- Textes de 1933 publiés dans Contre la barbarie 1925–1948. Après la mort de Klaus Mann, Gottfried Benn reconnaîtra son erreur et la clairvoyance de son contradicteur. Lire Gottfried Benn, Double vie, traduction de l’allemand par Alexandre Vialatte, Paris, Allia, 2024.[↩]
- Lire Mann, « Gottfried Benn ou l’avilissement de l’esprit » [1933], Contre la barbarie 1925–1948, p. 66.[↩]
- Gilles Collard, Klaus, une vie antifasciste, p. 117.[↩]
- Romans rassemblés dans le volume Klaus Mann, Œuvre romanesque, Paris, Grasset, « collection bibliothèque », 2013.[↩]
- Golo Mann, « Erinnerungen an meinen Bruder Klaus » [1974], in Martin Gregor-Dellin (Éd.), Briefe und Antworten 1922–1949, Hambourg, Rowohlt, 1991, p. 643.[↩]
- Collard, Klaus, une vie antifasciste, p. 156.[↩]
- Citations extraites de Le Tournant.[↩]
- Mann, « D’où venons-nous ? Où devons-nous aller ? » [1930], Aujourd’hui et demain, p. 107.[↩]
- Mann, « Il faut prendre position ! » [1934], Contre la barbarie 1925–1948, p. 109.[↩]
- Lire Mann, « Le combat pour la jeunesse » [1935], Contre la barbarie 1925–1948, p. 142.[↩]
- Lire les actes dans le recueil Soviet Writers’ Congress 1934. The Debate on Socialist Realism and Modernism in the Soviet Union, Londres, Lawrence and Wishart, 1977. Andreï Jdanov, « Discours au Premier Congrès des écrivains soviétiques », Moscou, 17 août 1934.[↩]
- Mann, Le Tournant, p. 439.[↩]
- Klaus Mann, « Homosexualité et fascisme » [1934], in Magazine Littéraire, n° 346, 1996, p. 66.[↩]
- Mann, « Notre mission en Allemagne » [1945], Contre la barbarie 1925–1948, p. 376.[↩]
- Klaus Mann, « La crise de l’esprit européen » [1949], Le Condamné à vivre, traduit de l’allemand et de l’anglais par Dominique Miremont, Paris, Denoël, 1999, p. 155.[↩]
- Horst Möller mentionne, pour la première génération d’exilés, environ 26 % de réémigration et 7 % pour la deuxième génération. Horst Möller, « L’émigration hors de l’Allemagne nazie. Causes, phases et formes », in Gibert Krebs et Gérard Schneilin, Exil et Résistance au national-socialisme 1933–1945, Asnières, PIA, 1989, p. 22.[↩]
- Thomas Mann, Essays, Bd. 5, Francfort, Fischer, 1996, p. 413–414.[↩]
- Lire Theodor W. Adorno, « Que signifie repenser le passé ? » [1959], Modèles critiques, Paris, Payot, 1984 (2003), p. 125.[↩]
- Il faut attendre 1968 pour que la littérature d’exil soit reconnue, 1981 pour que les éditions Fischer lancent la collection « Verboten und Verbrannt / Exil », 1985 pour que Hans-Albrecht Walter initie la collection « Bibliothek der Exilliteratur » et publie le livre monumental Deutsche Exilliteratur 1933–1950, comprenant six volumes publiés entre 1978 et 2017. Ce contexte favorable encourage les éditions Rowohlt à braver l’interdiction prononcée en 1971 par le Tribunal constitutionnel fédéral d’Allemagne (quand bien même Gründgens est décédé en 1963) et à publier en 1981 Mephisto qui devient immédiatement un best-seller. Un succès que Klaus Mann ne verra pas.[↩]
- René Char, Feuillets d’Hypnos, Folio, 2007, p. 46.[↩]
- Thomas Medicus, Klaus Mann. Ein Leben, Berlin, Rowohlt, 2024.[↩]
- Mann, « La crise de l’esprit européen » [1949], Le Condamné à vivre, p. 160.[↩]
- Ibid., p. 177–178.[↩]
REBONDS
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