L’autre Allemagne de Klaus Mann


Texte inédit | Ballast

Si les romans et essais de Klaus Mann, publiés depuis Berlin sous la répu­blique de Weimar puis en exil dès l’ar­ri­vée d’Hitler au pou­voir, sont bien de son temps, ils ont tou­jours été écrits contre son époque. Et pour cause : ce sont ceux d’un citoyen alle­mand dont les convic­tions socia­listes et l’ho­mo­sexua­li­té assu­mée l’ont immé­dia­te­ment ran­gé dans la classe des parias une fois le régime nazi ins­tau­ré. Avec Fuite du Nord, Méphisto ou encore Le Volcan, Klaus Mann s’est impo­sé comme l’un des fers de lance d’un com­bat lit­té­raire anti­fas­ciste, jus­qu’à son sui­cide en 1949. Portrait. ☰ Par Christophe Solioz


Écrivain au talent pré­coce et brillant essayiste, Klaus Heinrich Thomas Mann a mené très tôt un com­bat sans répit contre le fas­cisme, pour l’Europe ; contre le natio­na­lisme, pour le cos­mo­po­li­tisme ; contre le tota­li­ta­risme, pour un « huma­nisme socia­liste ». Un posi­tion­ne­ment qui le rap­proche du phi­lo­sophe Paul L. Landsberg, qui expli­cite en novembre 1937 dans les colonnes d’Esprit la notion d’engagement fon­dé sur la res­pon­sa­bi­li­té du choix : « Cet enga­ge­ment seul rend pos­sible une connais­sance intime, une véri­table com­pré­hen­sion de l’histoire qui s’effectue uni­que­ment dans l’acte de se soli­da­ri­ser et de s’identifier à une cause1. » Pour Klaus Mann, cette cause aura pour nom l’antifascisme. Il se situe sur la même ligne de crête que son oncle, l’écrivain Heinrich Mann : « Personnalisme et Socialisme vont de pair. Ils veulent la même chose : que l’État et la socié­té servent le bon­heur et l’épanouissement créa­teur de l’homme. […] Un libé­ra­lisme com­bat­tant doit, après l’expérience du fas­cisme, se confondre avec la volon­té d’instaurer le socia­lisme. L’Alliance rejette toute aspi­ra­tion tota­li­taire, de quelque côté qu’elle vienne2. »

Conjuguant radi­ca­lisme poli­tique et lit­té­ra­ture enga­gée, les écrits de Klaus Mann sont d’une luci­di­té excep­tion­nelle et leur carac­tère pré­mo­ni­toire ne lasse pas de sur­prendre. Pour exemple cet essai de 1927, publié à tout juste 20 ans : « L’année 1930 sera celle de la dic­ta­ture mili­taire ? Eh bien, pour notre part, nous vivrons à ce moment-là en exil3. » Six années plus tard, une seule issue s’impose à l’écrivain qui, mal­gré la sta­ture de son père Thomas Mann, s’est déjà fait un pré­nom : Fuir pour vivre4. Il n’a besoin que de trois jours, « du 11 au 13 mars », pour com­prendre que, « dans l’immédiat, nous devions quit­ter un pays en passe de détruire tout ce qui a fait sa valeur, son attrait et sa digni­té par­mi les peuples de la terre5. » Klaus Mann quitte donc Munich le 13 mars 1933 pour un exil de com­bat. Il sera déchu de sa citoyen­ne­té alle­mande le 1er novembre 1934. Apatride, il obtien­dra la natio­na­li­té tchèque le 27 mars 1937 et devien­dra citoyen amé­ri­cain le 25 sep­tembre 1943.

Les différentes Allemagnes des années 1930

« Contre le fas­cisme, pour l’Europe ; contre le natio­na­lisme, pour le cos­mo­po­li­tisme ; contre le tota­li­ta­risme, pour un huma­nisme socia­liste. »

Klaus Mann convoque sou­vent la notion de « véri­table Allemagne ». La dis­tinc­tion entre deux Allemagnes revient en par­tie à Romain Rolland qui refuse la médaille Goethe en avril 1933 et jus­ti­fie sa posi­tion dans une lettre ouverte publiée dans la presse alle­mande : « L’Allemagne que j’aime et qui a nour­ri mon esprit est celle de ces grands Weltbürger […] et de ceux qui ont tra­vaillé à la com­mu­nau­té des races et des esprits. Cette Allemagne est fou­lée aux pieds, ensan­glan­tée et outra­gée par ses gou­ver­nants natio­naux d’aujourd’hui, par l’Allemagne de la croix gam­mée6 ». S’en suit une contro­verse oppo­sant une concep­tion socia­liste et bour­geoise de l’idée d’une « autre Allemagne » — contro­verse à laquelle prennent part tant les deux frères Heinrich et Thomas Mann, que le fils de ce der­nier, Klaus. Bataille des mots certes, mais bataille impor­tante, tant les auto­ri­tés nazies font mon­ter les enchères avec la mise en avant d’une « nou­velle Allemagne ». Les ques­tions sont mul­tiples : les exi­lés peuvent-ils pré­tendre par­ler au nom de l’« Allemagne silen­cieuse » ? Comment défi­nir l’« autre Allemagne » ? Qui peut par­ler en son nom ? Enfin, y a‑t-il de « bons Allemands » ? L’écrivain et publi­ciste Kurt Tucholsky se méfiait de l’idée d’une « autre Allemagne » qui sous-entend l’existence d’une « meilleure Allemagne », selon l’ex­pres­sion d’Heinrich Mann. Les pro­pos de ce der­nier tranchent dans le vif : « L’émigration repré­sente l’Allemagne et elle-même. […] Seule l’émigration peut s’exprimer sur des faits et des cir­cons­tances. Elle est la voix de son peuple deve­nu muet, elle doit l’être devant le monde entier. […] L’émigration insis­te­ra sur le fait que les plus grands Allemands étaient et sont avec elle, soit la meilleure Allemagne7. »

Se dis­tin­guant de son frère aîné, Thomas Mann devait reprendre l’argumentaire de Tucholsky en mai 1945 à Washington dans un dis­cours res­té célèbre, « L’Allemagne et les Allemands » : « Il n’y a pas deux Allemagnes, une bonne et une mau­vaise, mais une seule, dont le meilleur s’est trans­for­mé en mal par une ruse dia­bo­lique. L’Allemagne méchante n’est que la bonne Allemagne éga­rée, la bonne Allemagne dans le mal­heur, la culpa­bi­li­té et la ruine. C’est pour­quoi il est tout à fait impos­sible pour quelqu’un qui est né dans ce pays de renon­cer sim­ple­ment à l’Allemagne méchante et cou­pable et de décla­rer : Je suis le bon, le noble, l’homme de Dieu : Je suis la bonne, la noble, la juste Allemagne en robe blanche ; je vous laisse le soin d’exterminer la méchante8. » Ces pro­pos s’inscrivent cepen­dant déjà dans le récit d’après-guerre. Dans une confé­rence pro­non­cée en 1937 à l’université de Cornell à Ithaca, Klaus Mann pro­pose pour sa part une approche paneu­ro­péenne : « Il existe deux Allemagne : une Allemagne euro­péenne, qui fait par­tie du monde et lui a beau­coup don­né, et une Allemagne natio­na­liste, fer­mée, égoïste, agres­sive, qui hait l’Europe et qui a sus­ci­té la haine de beau­coup, voire le mépris de cer­tains9. »

[Gerd Arntz]

Voyons de plus près. Klaus Mann est conscient que la vie intel­lec­tuelle se pour­suit de manière clan­des­tine en Allemagne. Dans « Culture et liber­té », publié en 1938, il rend hom­mage à l’opposition res­tée au pays et résume la tâche des exi­lés : « Elle consiste à pré­ser­ver et à per­fec­tion­ner les valeurs et concepts suprêmes de la culture alle­mande et occi­den­tale, aujourd’hui souillés en Allemagne. Et ce afin de pou­voir les réin­tro­duire dans notre patrie quand elle sera enfin libé­rée. Cette émi­gra­tion ne compte pas que des génies, cer­tai­ne­ment pas. Elle ne compte pas non plus que des héros, et le cou­rage dont quelques-uns d’entre nous ont fait preuve est minime à côté de ce que l’opposition clan­des­tine, en Allemagne même, montre chaque jour d’authentique héroïsme10. » Il est proche en cela du dra­ma­turge, poète et mili­tant socia­liste révo­lu­tion­naire Ernst Toller, qui n’identifie pas l’« autre Allemagne » aux exi­lés. Il n’a aucune illu­sion au sujet de ces der­niers, comme en témoigne cette lettre pour le moins brute de décof­frage, datée du 11 jan­vier 1934 : « J’ai par­fois son­gé à ras­sem­bler l’émigration, avec la dis­ci­pline stricte d’une légion — ce serait une vaine ini­tia­tive. L’émigration de 1933 est un amas furieux de répu­diés acci­den­tels, dont beau­coup de juifs nazis empê­chés, des faibles aux idées vagues, des paran­gons de ver­tu qu’Hitler empêche d’être des porcs, et seule­ment quelques hommes de convic­tions. Des Allemands, trop alle­mands11. » Pour Toller, l’« autre Allemagne » est celle de ceux qui n’ont pas peur, c’est l’Allemagne « silen­cieuse, souf­frante », qui « vit dans les péni­ten­ciers et les camps de concen­tra­tion, qui lutte et qui est per­sé­cu­tée, de part et d’autre de la fron­tière alle­mande » dit-il dans l’introduction à ses Lettres de pri­son12. Tout comme Toller,

Les deux hommes se démarquent cepen­dant sur deux points : Klaus Mann parle spé­ci­fi­que­ment de l’émigration lit­té­raire qu’il tente — tout comme son oncle Heinrich Mann — de fédé­rer toutes ten­dances confon­dues, des conser­va­teurs aux mar­xistes en pas­sant par les libé­raux, sans oublier les révo­lu­tion­naires. Certains pro­ta­go­nistes de l’émigration alle­mande des années 1930 ont, à l’image de Toller, accen­tué les divi­sions internes d’une mou­vance certes com­po­site. Dans son der­nier volet auto­bio­gra­phique, Klaus Mann exprime un autre point de vue qui mérite d’être rap­pe­lé : « L’émigration lit­té­raire n’avait pas à rou­gir d’elle-même ; on trou­vait dans ses rangs la gloire, le talent et l’élan qui porte au com­bat. Tandis que les res­pon­sables des par­tis se dis­pu­taient, les écri­vains res­taient soli­daires les uns des autres, même si leurs opi­nions poli­tiques diver­geaient. Pendant les pre­mières années d’exil, sur­tout de 1933 à 1936, ce sen­ti­ment d’appartenance à une même com­mu­nau­té fut authen­tique et fort. Vraiment, les hommes de lettres pros­crits for­maient bien quelque chose comme une élite homo­gène, une réelle com­mu­nau­té au sein de l’Émigration géné­rale, amorphe et dis­per­sée13. » Encore en 1939, il tente de ras­sem­bler les écri­vains exi­lés et ceux res­tés en Allemagne avec un appel à dépas­ser les cli­vages, à pré­ser­ver le pays de l’humiliation et de la bar­ba­rie, et à « bâtir une Allemagne nou­velle dans une Europe renou­ve­lée14 ». Las, cette mis­sive ne par­vien­dra jamais à des­ti­na­tion. Il n’aura pas plus de suc­cès avec le sou­tien qu’il apporte à la créa­tion d’un « front com­mun » anti­fas­ciste qui sera tor­pillé tant par les divi­sions internes que par le pacte ger­ma­no-sovié­tique de non-agres­sion signé le 23 août 193915.

Rassembler celles et ceux qui disent non

« Rassembler ceux qui aspirent à un ave­nir humain, et non à l’Apocalypse ; ceux qui aspirent à l’esprit, mais pas à la bar­ba­rie. »

Malgré ces échecs, Klaus Mann s’engage plus avant pour une « autre Allemagne ». Premièrement, en tant qu’écrivain. Son roman Le Volcan (1939) pro­pose une chro­nique de l’émigration des années 1930 dont le « but est de par­ler de ceux qui ont per­du et patrie et repos, d’être le chro­ni­queur de leurs aven­tures, de leurs défaites, de leurs catas­trophes et de leur confiance dans l’avenir ». Deuxièmement, en publiant dans les prin­ci­pales revues actives dans l’exil : Die Neue Weltbühne, Das Neue Tage-Buch, Pariser Tageblatt et Der Gegen-Angriff. Ses essais, dis­cours et chro­niques, repré­sentent plus de 9 000 pages et témoignent d’un enga­ge­ment qui force l’admiration. Enfin, en tant qu’éditeur de la revue Die Sammlung — Literarische Monatsschrift [Le Rassemblement — revue lit­té­raire men­suelle], lan­cée sur une idée de Miro, sur­nom de son amie Annemarie Schwarzenbach. Cette revue lit­té­raire anti­fas­ciste se veut un lieu de ras­sem­ble­ment pour les écri­vains pre­nant la défense de « la vraie lit­té­ra­ture alle­mande, la seule valable, celle qui ne peut se taire face à l’humiliation que subit son peuple et face à l’ignominie dont elle est vic­time ». Ça n’est pas tout. Mann ajoute qu’« il n’empêche que cette revue aura une mis­sion poli­tique. Son orien­ta­tion doit être dénuée de tout équi­voque. » Elle est des­ti­née à « ras­sem­bler ceux qui aspirent à un ave­nir humain, et non à l’Apocalypse ; ceux qui aspirent à l’esprit, mais pas à la bar­ba­rie », pour­suit l’éditorial du pre­mier numé­ro publié en sep­tembre 1933. Parrainée par Gide, Huxley et Heinrich Mann, Die Sammlung reçoit les contri­bu­tions de quelque cent cin­quante écri­vains dont Brecht, Cocteau, Trotski, Einstein, Hemingway, Kantorowicz, Pasternak, Mehring, Döblin, Lasker-Schüler, Soupault et Roth. Sans céder à l’illusion de l’unité ras­sem­bleuse, l’objectif est de réunir une com­mu­nau­té d’écrivains et intel­lec­tuels dis­per­sés par l’exil. Klaus Mann mise éga­le­ment sur la « véri­table Allemagne ». Pour ce faire, il ouvre ses colonnes au mou­ve­ment anti­fas­ciste dans toute sa diver­si­té, de la com­po­sante mar­xiste de Bertolt Brecht à celle, répu­bli­caine, de Heinrich Mann, en pas­sant par la pen­sée révo­lu­tion­naire et uto­pique d’Ernst Bloch. L’éditorial pré­cise aus­si sa rai­son d’être : « C’est jus­te­ment pour cette Allemagne reje­tée et muse­lée, pour la véri­table Allemagne, que nous vou­lons être un lieu de ras­sem­ble­ment — autant que nos forces nous le per­met­tront16. »

L’instabilité finan­cière per­sis­tante et les attaques pro­ve­nant de Berlin causent la faillite de la revue, qui cesse de paraître en 1935. Il en ira de même de l’éphémère revue new-yor­kaise Decision, éga­le­ment édi­tée par Klaus Mann et qui, faute de moyens, s’arrête en février 1942, un an après son lan­ce­ment. En guise de bilan : « On pour­ra donc plus tard nous repro­cher d’avoir été impuis­sants, mais pas de nous être désho­no­rés17. » On retrou­ve­ra cette même luci­di­té scep­tique dans le roman d’amour Fuite au Nord (1934), qui se clôt sur un ton pro­phé­tique : « Tu connai­tras la vic­toire, mais sera-t-elle comme on les ima­gine, lorsqu’enfin elle vien­dra ? […] Tout cela pour une croyance, tout cela pour un ave­nir que tu ne connaî­tras peut-être pas et dans lequel tu te recon­nai­tras à peine, si tu viens à le voir18. » Klaus Mann ne peut alors ima­gi­ner qu’une telle expé­rience l’attend dans l’Allemagne d’après-guerre, un pays dans lequel il ne peut se reconnaître.

[Gerd Arntz]

Tout comme Annemarie Schwarzenbach, Klaus Mann est le témoin lucide et clair­voyant d’un monde en décom­po­si­tion. Ne crai­gnant point de répu­dier la géné­ra­tion à laquelle il appar­tient, il dénonce aus­si bien une jeu­nesse qui fait le pari du pire que le simu­lacre d’un radi­ca­lisme qui, en proie à « l’ivresse des som­mets19 », sombre dans la com­pro­mis­sion, le nazisme. À un Stefan Zweig qui fait preuve de beau­coup de com­plai­sance à l’égard de la jeu­nesse nazie, il répond sur un ton mor­dant : « Tout ce que fait la jeu­nesse ne nous montre pas la voie de l’avenir. Moi qui dis cela, je suis jeune moi-même. La plu­part des gens de mon âge — ou des gens encore plus jeunes — ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réser­vé au pro­grès, le choix de la régres­sion. C’est une chose que nous ne pou­vons sous aucun pré­texte approu­ver. Sous aucun pré­texte20. » À cette croi­sée des che­mins, les routes de Walter Benjamin et Klaus Mann se séparent. Le pre­mier fait de la crise le lieu d’une expé­rience authen­tique de l’histoire. Sa fas­ci­na­tion pour le concept d’angoisse mythique fait le lit d’une vision apo­ca­lyp­tique de l’histoire. Rien de tel pour le second. À la fuite en avant dans le néant, à la catas­trophe, Klaus Mann pré­fère accep­ter l’incertitude : « Non, je ne veux rien, abso­lu­ment rien avoir à faire avec cette forme d’extrémisme. Si l’on ne peut faire en sorte que ce rythme d’escargot soit accé­lé­ré, alors je pré­fère encore que les choses res­tent en l’état (mais on devrait pou­voir l’accélérer). Il est pos­sible que Genève ne nous apporte pas la paix ; mais il est cer­tain que les autres nous mène­ront à la catas­trophe. Je pré­fère l’incertitude, c’est plus fort que moi21. »

Écrire dans une ère d’incertitude

Au prin­cipe d’incertitude que le phy­si­cien Werner Heisenberg for­mule en 1927, Klaus Mann ajoute la fra­gi­li­té des êtres et des choses. C’est pré­ci­sé­ment « ce mélange de fra­gi­li­té et d’intransigeance qui fait de Klaus Mann un être émi­nem­ment moderne », sou­ligne Dominique Laure Miermont dans son intro­duc­tion à Aujourd’hui et demain. Le bio­graphe de l’é­cri­vain alle­mand, Gilles Collard, déve­loppe ailleurs : « une grande part de la rai­son anti­fas­ciste de Klaus se nour­rit de cette atten­tion à la fra­gi­li­té de la des­ti­née humaine », incer­ti­tude tra­gique à « la vie la mort », à « la cir­cu­la­tion de la vie et de la mort réunies22 ». En effet, pour Klaus Mann le poli­tique ne recou­vri­ra jamais l’ultime ques­tion méta­phy­sique qui accom­pagne tout homme comme son ombre. Proche en cela d’Ernst Bloch, l’engagement et l’œuvre de Klaus Mann font droit à l’irréductible. Le sou­lè­ve­ment est donc tou­jours double : au nom des prin­cipes affir­més sans conces­sion et au nom des ombres tou­jours omni­pré­sentes. Deux lignes, l’une claire, l’autre sombre, en réponse « aux deux ten­dances du nazisme, l’une moder­niste, l’autre engluée dans une his­toire fan­tas­mée » note sub­ti­le­ment Gilles Collard23. Si le fas­cisme se trouve dans une com­pré­hen­sion exclu­sive soit de la zôé24, maxi­ma­li­sant tout ce qui est bio­lo­gique et orga­nique, soit du bios25, radi­ca­li­sant un héroïsme qui ins­crit l’existence dans un hori­zon uni­ver­sel, l’enjeu pour l’écrivain est d’éviter le bas­cu­le­ment vers l’un de ces pôles.

« Le sou­lè­ve­ment est tou­jours double : au nom des prin­cipes affir­més sans conces­sion et au nom des ombres tou­jours omniprésentes. »

D’où cette expé­rience du mélange, qui pré­sup­pose une coha­bi­ta­tion avec soi dont témoigne l’écriture auto­bio­gra­phique en se déployant en trois mou­ve­ments remar­qua­ble­ment séquen­cés : Je suis de mon temps (1932), The Turning Point (1942), Le Tournant (1952) — com­plé­tés par le Journal (1931–1949) publié en 1990. L’entremêlement des deux ver­sants débouche sur « une poli­tique où zôé et bios pour­raient idéa­le­ment s’articuler et s’équilibrer pour lais­ser libre champ à une forme de vie, qui serait tout autant une forme de bio­gra­phie, où serait accor­dée une place à la plu­ra­li­té des idées, des êtres — en somme, une vie démo­cra­tique. » En conclu­sion à son essai, Gilles Collard revient sur cet enjeu qui per­met de sai­sir l’actualité de Klaus Mann : « Entre le sin­gu­lier et l’universel se joue l’espace d’une vie démo­cra­tique à l’échelle indi­vi­duelle, comme col­lec­tive, vou­loir s’en extraire, c’est à coup sûr en appe­ler aux méca­nismes qui ont ren­du nazisme et fas­cisme pos­sibles. »

Gilles Collard traque dans les plis d’une écri­ture auto­bio­gra­phique le res­sort qui per­met une « neu­tra­li­sa­tion de la puis­sance d’identification col­lec­tive du mythe » et « brise le cane­vas d’une sépa­ra­tion entre le pri­vé et le public. » Le troi­sième temps de l’autobiographie reprend cette indi­vi­sion : « La vie est indi­vi­sible, elle ne se laisse pas par­ta­ger en dif­fé­rents sec­teurs à res­pon­sa­bi­li­té limi­tée. Quoi que l’on fasse, et de quoi que l’on s’occupe — c’est tou­jours à fond que l’on est appe­lé à s’engager26 »… Non sans faire aupa­ra­vant l’expérience d’une des­cente aux enfers : d’abord le sui­cide de l’ami intime Ricki, le peintre et illus­tra­teur Richard Hallgarten, puis l’effondrement de la République de Weimar : « À mesure que l’Allemagne s’enfonce dans sa nuit d’ivresse, Klaus suc­combe à ses démons et s’engouffre dans une irré­mé­diable misère pro­fes­sion­nelle, morale et affec­tive. » Les doses d’Eukodal — un mélange de cocaïne et d’héroïne — aug­mentent d’autant. Et pourtant…

[Gerd Arntz]

L’écriture de Klaus Mann devient une planche de salut : les textes, articles et lettres se mul­ti­plient. Les essais, chro­niques et dis­cours des années 1925–1949 ras­sem­blés dans Contre la bar­ba­rie et Aujourd’hui et demain sont courts, vifs et mor­dants. Autant de textes de com­bat auda­cieux, sévères, mais tou­jours justes. Si ses articles dénon­çant les com­pro­mis­sions de l’écrivain Gottfried Benn sont célèbres27, les autres écrits ne sont pas en reste et tous sont frap­pés du sceau d’un radi­ca­lisme qui ne tolère aucune conces­sion et n’envisage aucune conci­lia­tion avec les traîtres28. Ces textes vont à l’essentiel et sont autant de « jalons moraux et intel­lec­tuels de son com­bat contre Hitler. Ils des­sinent une éthique de l’écrivain et déve­loppent une pen­sée de la confron­ta­tion », comme le résume Gilles Collard29.

Soulignons que ces années 1930 seront déci­sives non seule­ment pour le publi­ciste qui s’affirme sur la scène inter­na­tio­nale, mais éga­le­ment pour l’écrivain qui trouve un ton et un style propres avec ses romans-phares, Fuite au Nord (1934), Symphonie Pathétique (1935), Mephisto (1936) et Le Volcan (1939) qui, cha­cun à sa façon, donnent accès à la com­plexi­té des situa­tions en pré­sen­tant divers points de vue30. Entre 1933 et 1938, il a ain­si publié plus de 170 articles, quatre romans, tenu son jour­nal et entre­te­nu une vaste cor­res­pon­dance. À cela s’ajoute un nombre incal­cu­lable de pages manus­crites ou dac­ty­lo­gra­phiées non publiées à ce jour. Dans ses sou­ve­nirs, son frère Golo Mann résume : « Jamais Klaus n’a vécu de manière plus intense, plus ten­due, plus active que pen­dant les pre­mières années de l’émigration31. »

« L’écriture de Klaus Mann devient une planche de salut : les textes, articles et lettres se mul­ti­plient. Autant de textes de com­bat auda­cieux, sévères, mais tou­jours justes. »

L’œuvre de Klaus Mann com­porte sept romans, 36 nou­velles, six pièces de théâtre, trois auto­bio­gra­phies, des dizaines de poèmes et des cen­taines d’articles, d’essais et de confé­rences. L’écriture de Klaus Mann se déploie simul­ta­né­ment dans quatre dimen­sions — auto­bio­gra­phie, bio­gra­phie, roman et essai — toutes carac­té­ri­sées par une forte imbri­ca­tion de l’œuvre et de la vie de l’auteur. Cette intri­ca­tion s’exprime bien évi­dem­ment dans le registre de l’autobiographie, mais on la retrouve éga­le­ment dans l’essai bio­gra­phique André Gide et la crise de la pen­sée moderne (1943) tout comme dans le roman Symphonie Pathétique (1935) consa­cré à Tchaïkovski, ain­si que dans la repré­sen­ta­tion (à peine) voi­lée de soi dans ses romans, et ce depuis ses textes de jeu­nesse — ain­si dans Avant la vie (1925), la toute pre­mière publi­ca­tion de l’écrivain, jusqu’à son œuvre majeure, le roman-docu­ment Le Volcan. Enfin, elle est aus­si omni­pré­sente dans les essais, confé­rences et libres opi­nions. Gilles Collard sou­ligne la fonc­tion essen­tielle de cette intri­ca­tion : « Klaus Mann révèle des enjeux fon­da­men­taux au croi­se­ment de la poli­tique, de l’art et des manières d’être. Il met à jour des formes de vie qui s’assument comme telles, à l’intérieur des­quelles il est impos­sible de dis­so­cier ce qui relè­ve­rait de la vie et de l’œuvre, l’une et l’autre étant tou­jours déjà qua­li­fiées poli­ti­que­ment32. »

Pour un humanisme actif ancré à gauche

Mobilisé pour un enga­ge­ment anti­fas­ciste, cet espace lit­té­raire poly­pho­nique est en même temps han­té par la ques­tion du sens à don­ner à la vie dans « une époque d’incertitude angois­sante » lorsque l’on se sent « mûre pour la ruine33 ». Cette ques­tion exis­ten­tielle, décu­plée par l’exil, obsède Klaus Mann depuis long­temps, comme en attestent ses textes de jeu­nesse ras­sem­blés dans Avant la vie (1925) et ses essais des années 1920 publiés dans un volume au titre emblé­ma­tique, Auf der Suche nach einem Weg [En quête d’un che­min] (1931). Si l’essai « Aujourd’hui et demain » (1927) marque les débuts de son enga­ge­ment poli­tique et en pré­sente les lignes de force, la post­face à En quête d’un che­min sou­ligne une ten­sion exis­ten­tielle qui carac­té­rise tout le par­cours de Klaus Mann :

« Que faut-il faire ? Qu’est-ce qui en vaut la peine ? Un effort per­ma­nent pour accueillir, choi­sir, hié­rar­chi­ser, faire fruc­ti­fier. Se mettre en route, faire la connais­sance de ce monde, dont nous exi­geons, non sans une dérai­son­nable pré­ten­tion, que lui aus­si nous connaisse. Rester en mou­ve­ment, même si nous ne savons pas encore exac­te­ment où cela doit nous mener. Subir la forme de l’amour qui est la nôtre, la vivre jusqu’au bout, l’accomplir jusqu’à ses plus extrêmes, ses plus dou­lou­reuses consé­quences. Ne se déro­ber à aucun amour, accueillir cha­cun d’entre eux le cœur grand ouvert, ne rien s’épargner. Tout en étant tou­jours plus recon­nais­sant pour l’énigme et la grâce que repré­sente le fait d’exister. […] Que notre but soit de prendre part — en tant qu’individualiste ne repré­sen­tant rien d’autre que notre propre des­tin vou­lu par Dieu —, par un tra­vail constant, un effort constant, à la mys­té­rieuse avan­cée de l’humanité, dont le but final peut tout aus­si bien s’appeler le néant que l’âge d’or34. »

[Gerd Arntz]

On retrouve le même ton dans un texte aux accents de mani­feste qui mar­tèle qu’« Il faut prendre posi­tion ! » (1934) : « La mis­sion qui incombe à tous les hommes de bonne volon­té […], à savoir lut­ter pour un monde meilleur, pour l’avenir, contre ce qui est mau­vais, contre ce qui sent la pour­ri­ture, mal­gré une appa­rente et trom­peuse fraî­cheur35. » Prise de posi­tion plus morale que poli­tique, certes, mais le com­bat est aus­si à mener au niveau des idées. Liberté et véri­té, jus­tice et digni­té s’imposent comme des valeurs car­di­nales d’un « huma­nisme socia­liste » que Klaus Mann oppose point par point au fascisme :

« Ce qu’il détruit, l’humanisme socia­liste le pré­ser­ve­ra ; ce qu’il pré­serve, il le détrui­ra. L’un viole, l’autre édu­que­ra ; l’un ment, l’autre dira la véri­té. L’un sépare, l’autre uni­ra ; l’un mélange, l’autre main­tien­dra la pure­té. L’un est cruel, l’autre sera doux ; l’un fait des com­pro­mis oppor­tu­nistes, l’autre per­sis­te­ra de façon rigou­reuse et même impi­toyable dans son idée. L’un vou­drait faire de l’être humain l’archétype rigide du « sur­homme », l’autre étu­die­ra la nature de l’être humain, la fera pro­gres­ser et l’ennoblira par la connais­sance. L’un ne jure que par la race et le sang, l’autre fera confiance à l’éducation et à la bonne volon­té36. »

Retenons trois lignes de force : huma­nisme, socia­lisme cri­tique et cos­mo­po­li­tisme. Soit un posi­tion­ne­ment contre le natio­na­lisme et pour l’Europe qui le rap­proche du révo­lu­tion­naire et paci­fiste Toller. Mais alors que la République Weimar s’effondre, à quoi se rat­ta­cher sans céder à ses fondamentaux ?

En réfé­rence à son maître André Gide, il refor­mate le com­mu­nisme dans le cadre d’un « huma­nisme socia­liste » : « Nous n’abandonnons pas notre per­son­na­li­té en optant pour le socia­lisme et en com­bat­tant pour lui » dira-t-il à Maxime Gorki, qu’il ren­contre dans sa dat­cha dans les envi­rons de Moscou le 20 août 1934, en com­pa­gnie d’Annemarie Schwarzenbach. Klaus Mann se trouve alors en URSS pour par­ti­ci­per au pre­mier Congrès de l’Union des écri­vains sovié­tiques qui a lieu dans la salle des colonnes au Kremlin du 17 au 31 août 1934 en pré­sence de quelque 600 délé­gués dont les figures de proue locales Andreï Jdanov, secré­taire du Comité cen­tral du Parti com­mu­niste, et Gorki, pre­mier pré­sident de l’Union des écri­vains sovié­tiques. Parmi les délé­gués : Ernst Toller, Vítězslav Nezval, Anna Seghers, Rafael Alberti, Martin Andersen-Nexø, Isaac Babel, Boris Pilniak, Boris Pasternak, Ilya Ehrenbourg, et les Français André Malraux, Louis Aragon, Jean-Richard Bloch et Paul Nizan. Dans la salle, outre les écri­vains, intel­lec­tuels et poli­tiques, des ouvriers, pay­sans, sol­dats et marins.

« Klaus Mann s’en prend à l’URSS dont il cri­tique la légis­la­tion sexuelle rigide et condamne l’association du fas­cisme et de l’homosexualité, reprise par la gauche dans son ensemble. »

L’enjeu pour les orga­ni­sa­teurs est d’imposer la pra­tique du « réa­lisme socia­liste », soit la repro­duc­tion véri­dique de la réa­li­té dans le cadre du déve­lop­pe­ment révo­lu­tion­naire de l’Union sovié­tique, explique Jdanov dans un dis­cours fleuve37. En bref, « la lit­té­ra­ture doit aider l’État ». Rien qui n’inspire Klaus Mann, dont le regard lucide qu’il porte sur l’URSS égale celui d’Ernst Toller. Lors de ce séjour, il voit « autant ou aus­si peu de choses de la vie en Russie sovié­tique que nos guides nous en lais­sèrent voir », note-t-il, ni naïf ni dupe, avant de pré­ci­ser, proche des pro­pos tenus par Pasternak lors du congrès :

« Une concep­tion du monde à laquelle manque la plus infime idée de ce qu’est la méta­phy­sique, un sys­tème intel­lec­tuel qui ne fait aucune place à la caté­go­rie du trans­cen­dan­tal, res­tent à mes yeux pri­vés de l’essentiel. Je ne pour­rai jamais accep­ter cela comme Credo abso­lu. C’est pour­tant exac­te­ment ce qu’exige de l’intellectuel l’état com­mu­niste auto­ri­taire et tota­li­taire38. »

En dépit de ses accoin­tances avec l’URSS, Klaus Mann condamne avec véhé­mence la loi sovié­tique de 1933 punis­sant sévè­re­ment l’homosexualité dans une prise de posi­tion aux allures de mani­feste, « Homosexualité et fas­cisme », publiée fin 1934 à Prague. La charge est forte : l’au­teur s’en prend à l’URSS dont il cri­tique la légis­la­tion sexuelle rigide et condamne l’association du fas­cisme et de l’homosexualité, reprise par la gauche dans son ensemble. L’article conclut que l’humanisme socia­liste pré­sup­pose l’intégration de « tout ce qui est humain » sans distinction :

« Le sens de l’humanisme nou­veau, pour la réa­li­sa­tion duquel nous vou­lons voir dans le socia­lisme un préa­lable, ne peut être que dans une chose : non seule­ment tolé­rer tout ce qui est humain et qui ne cause pas de troubles cri­mi­nels dans la com­mu­nau­té, mais l’intégrer, mais l’aimer, le faire accep­ter, pour qu’ainsi la com­mu­nau­té en tire pro­fit39. »

L’humanisme socia­liste de Klaus Mann esquisse un « socia­lisme à visage humain » qui aura son prin­temps à Prague en 1968. Pour ce qui est de l’affirmation des droits et des liber­tés des per­sonnes LGBTQ+, il fau­dra attendre les années 1980.

[Gerd Arntz]

Le sens de l’anticipation

Klaus Mann est certes de son temps, mais son acui­té est sou­vent d’une actua­li­té éton­nante. Premier exemple avec La danse pieuse (1926). Publié d’abord dans l’hebdomadaire Die lite­ra­rische Welt et, sous forme d’extrait, dans la pre­mière revue homo­sexuelle Das Eigene. Ein Blatt für männ­li­cher Kultur, ce pre­mier roman coming-out de la lit­té­ra­ture alle­mande livre les aven­tures d’une jeu­nesse qui court les bars des bas-quar­tiers de Berlin et de Hambourg. À la Radiguet, « un livre sor­ti de notre jeu­nesse, par­lant de notre jeu­nesse et qui vou­drait n’être rien d’autre. » Loin des normes tra­di­tion­nelles de genre, ce roman plaide pour la recon­nais­sance de tout type d’amour, de tout type sexuel et, sur­tout, invite à reje­ter toute logique de domi­na­tion : dési­rer, oui ; mais ne pas cher­cher à contrô­ler ou à pos­sé­der. Ajoutons encore les thèmes de la concep­tion homoé­ro­tique et d’une mater­ni­té de sub­sti­tu­tion, nous recon­nais­sons alors le renon­ce­ment aux lois binaires et les rela­tions queer d’aujourd’hui.

Deuxième exemple avec un texte qu’il publie en tant que cor­res­pon­dant du quo­ti­dien de l’armée amé­ri­caine The Starts and Stripes en mai 1945. Il y envi­sage les défis de l’après-guerre aux­quels son pays sera confronté :

« En ce qui concerne l’aspect maté­riel de cette décom­po­si­tion géné­rale, j’ose pré­dire que les Allemands met­tront un temps éton­nam­ment bref à sur­mon­ter la misère et la désor­ga­ni­sa­tion qu’ils connaissent aujourd’hui. Grâce à leur tra­di­tion­nelle effi­ca­ci­té, ils ne met­tront pas long­temps à recons­truire leurs mai­sons bom­bar­dées, à réor­ga­ni­ser leur éco­no­mie et à s’adapter aux nou­velles condi­tions. Mais il est bien pos­sible que, sans aide exté­rieure, ils soient inca­pables de retrou­ver leur équi­libre psy­chique et moral. Et c’est là que com­mence notre mis­sion. La réédu­ca­tion du peuple alle­mand sera une tâche énorme, dont on ne pour­ra venir à bout en quelques mois ou en quelques années — il fau­dra des décen­nies. Elle doit être pla­ni­fiée et pré­pa­rée, car c’est l’une des plus impor­tantes entre­prises aux­quelles il faut s’atteler pour réta­blir la paix40. »

Troisième exemple avec ces pro­pos tirés de « La crise de l’esprit euro­péen », un texte post­hume de 1949 dans lequel l’auteur revient sur le « malaise dans la civi­li­sa­tion » en radi­ca­li­sant le pro­pos freudien :

« En quoi l’intellectuel euro­péen d’aujourd’hui doit-il croire ? Il a vécu tant d’aventures désor­mais dou­teuses ou caduques ; tant de maximes qui lui sem­blaient valables tendent main­te­nant un son si creux et si peu convain­cant. L’atmosphère de l’Europe est impré­gnée de fausses pro­fes­sions de foi, de rhé­to­rique ivre, d’arguments s’annulant les uns les autres, d’accusations furieuses. Ce ne sont pas les voix qui manquent. Elles sont acerbes et que­rel­leuses, pédantes et onc­tueuses ; mais on n’arrive pas à avoir une dis­cus­sion ordon­née. On entend des mono­logues, des cris iso­lés, des pro­tes­ta­tions déses­pé­rées. Toutes ces voix s’entendent mutuel­le­ment, mais elles ne se com­prennent pas41. »

Illusions perdues

« L’après-guerre réserve décep­tions, décon­ve­nues et dés­illu­sions tant à Klaus Mann qu’aux autres figures de proue de la lit­té­ra­ture d’exil. »

L’après-guerre réserve décep­tions, décon­ve­nues et dés­illu­sions tant à Klaus Mann qu’aux autres figures de proue de la lit­té­ra­ture d’exil, qui ne sont pas les bien­ve­nus dans leur pays et ne joue­ront pas le rôle qu’ils avaient ima­gi­né dans la recons­truc­tion de l’Allemagne. Si cer­tains, tels Brecht, Arnold Zweig et Anna Seghers, rejoignent la République démo­cra­tique alle­mande (RDA), nom­breux sont celles et ceux qui res­tent à l’étranger42. Outre des rai­sons per­son­nelles, plu­sieurs motifs expliquent pour­quoi les écri­vains de l’émigration ne rece­vront pas un bon accueil en République fédé­rale d’Allemagne (RFA) : ces écri­vains res­tent sou­vent per­çus comme traîtres et lâches ; ils ne béné­fi­cient pas de relais sur place ; enfin, les Faulkner, Hemingway, Sartre et Camus servent de réfé­rence à la nou­velle avant-garde lit­té­raire. Bref, l’après-guerre est mar­qué par le rejet de l’exil.

À cela vient s’ajouter que l’Allemagne d’après n’a rien à voir avec l’« autre Allemagne » dont le rêve s’éloigne à jamais. La poli­tique d’éradication du nazisme et de réédu­ca­tion, soit la recons­ti­tu­tion de la vie poli­tique alle­mande sur des bases démo­cra­tiques, relève — tout par­ti­cu­liè­re­ment en Allemagne de l’Ouest — de la cos­mé­tique. La soli­da­ri­té entre vain­cus, les néces­si­tés de la recons­truc­tion et la logique de la guerre froide dictent l’ordre du jour. Effarés, les émi­grés ne com­prennent que trop vite que nombre de valeurs et prin­cipes nazis sont res­tau­rés dans les années chao­tiques de l’après-guerre. On ne compte plus les posi­tions clés retrou­vées par les nazis, les sym­pa­thi­sants du régime hit­lé­rien et tous ceux et celles qui com­po­saient avec le natio­nal-socia­lisme. Qui perd, gagne. Quelle culpa­bi­li­té ? Même le bour­geois modé­ré Thomas Mann réagit avec vigueur dans une lettre adres­sée à Brecht le 10 décembre 1943. Pas de doute pour le Prix Nobel de lit­té­ra­ture qui ne craint pas de se rendre impo­pu­laire dans son pays, les Allemands doivent payer pour le mal qu’ils ont fait, un gou­ver­ne­ment sans les com­mu­nistes est inima­gi­nable, et une « révo­lu­tion alle­mande » s’impose :

« J’ai, certes, admis dans ma confé­rence qu’on ne pou­vait récu­ser une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té col­lec­tive pour ce qui est arri­vé… Car, en un sens, un homme, un peuple est res­pon­sable de ce qu’il est et fait […]. Mais j’ai décla­ré qu’une cer­taine sagesse est recom­man­dée en rai­son de la lourde co-res­pon­sa­bi­li­té des démo­cra­ties du monde dans la nais­sance de la dic­ta­ture fas­ciste […]. Je me suis même moqué de la stu­pide panique du monde bour­geois devant le com­mu­nisme […]. J’ai dit que ce n’est pas l’Allemagne qu’il faut détruire et sté­ri­li­ser, mais la com­bi­nai­son cou­pable de Junker, mili­taires et grands indus­triels qui est res­pon­sable de deux guerres mon­diales. Et que tous nos espoirs reposent sur une révo­lu­tion alle­mande vraie et puri­fi­ca­trice, que les vain­queurs ne devraient pas empê­cher, mais favo­ri­ser et faire avan­cer43. »

[Gerd Arntz]

Une bou­teille à la mer. L’espoir cède la place au désen­chan­te­ment. Les exi­lés défen­daient une cause per­due. L’utopie du retour lié au pro­jet d’une « Allemagne libre » est défi­ni­ti­ve­ment enter­rée, sauf pour quelques rares figures comme Adorno, qui pensent pou­voir contri­buer à une « autre Allemagne ». La réa­li­té est tout autre. Des années durant, les exi­lés retour­nés au pays seront pros­crits. Peu avant de se sui­ci­der, Klaus Mann se rend à l’évidence : « nul n’a besoin de nous ». Pour la majo­ri­té, la réémi­gra­tion n’est pas une option ; c’est clair : non, l’Allemagne n’est pas leur pays. Commence alors un deuxième exil. L’« autre Allemagne » ne ver­ra jamais le jour. Désormais citoyen amé­ri­cain, c’est en tant que sol­dat depuis 1943 que Klaus Mann accom­pagne l’avancée de l’armée amé­ri­caine. Après l’Afrique du Nord, la Sicile, Naples et Rome, il arrive à Salzburg le 8 mai 1945. Le 10, il se trouve à Munich devant la mai­son fami­liale endom­ma­gée par les bom­bar­de­ments. Quelques jours après ce séjour muni­chois, il publie dans Star and Stripes — un quo­ti­dien publié pour les forces armées des États-Unis en ser­vice à l’étranger auquel il col­la­bore — un article au titre pré­mo­ni­toire : « Es gibt keine Heimkehr », il n’y a pas de retour, chez soi, au pays. Un clin d’œil à You Can’t Go Home Again (1940) de son amis Thomas Wolfe, le pion­nier de la fic­tion autobiographique.

À Berlin, le 3 mai 1946, il assiste en uni­forme au retour triom­phal de Gustaf Gründgens qu’il ne connaît que trop bien. L’acteur et met­teur en scène, briè­ve­ment marié à Erika Mann, avait mis en scène et même joué dans Anja et Esther (1925), la pre­mière pièce de théâtre de son ami d’alors. Si l’on ajoute Pamela Wedekind, alors fian­cée à Klaus, qui joue aus­si dans la pièce en ques­tion, on peut par­ler d’un ménage à quatre. L’écrivain fit de Gründgens le per­son­nage prin­ci­pal de Mephisto pour repré­sen­ter ces intel­lec­tuels et artistes alle­mands qui, au nom de leur car­rière, ont tra­hi leurs opi­nions et se sont lais­sé cor­rompre par le natio­nal-socia­lisme. Dans l’après-guerre, Gründgens est à l’image de ces « révo­lu­tion­naires conser­va­teurs » qui reviennent rapi­de­ment sur la scène publique en se méta­mor­pho­sant sou­vent en pro­phé­tiques défen­seurs de l’Occident. Comme Theodor Adorno le résume, l’oubli revient trop sou­vent à une jus­ti­fi­ca­tion de ce qui a été oublié44.

« Déplacé en per­ma­nence, Klaus Mann pour­suit son exis­tence nomade entre l’Europe et les États-Unis, pas­sant d’une ville à une autre, d’un pro­jet à un autre. Ivresse d’un exil sans fin : voyages inces­sants, conquêtes mul­tiples, et une addic­tion qui n’est plus maîtrisée. »

Le retour sur scène de Gründgens est un suc­cès colos­sal et le place en posi­tion pour inter­dire la publi­ca­tion de Mephisto en Allemagne de l’Ouest45 Démobilisé en sep­tembre 1945, Klaus Mann ne rentre donc pas au pays ni ne par­vient à s’établir aux États-Unis. Déplacé en per­ma­nence, il pour­suit son exis­tence nomade entre l’Europe et les États-Unis, pas­sant d’une ville à une autre, d’un pro­jet à un autre. Ivresse d’un exil sans fin : voyages inces­sants, conquêtes mul­tiples, et une addic­tion qui n’est plus maî­tri­sée. Aux dif­fi­cul­tés finan­cières s’ajoutent les échecs. Pris glo­ba­le­ment, c’est l’exil en tant que pro­jet poli­tique et lit­té­raire qui ne fait plus sens. Le sen­ti­ment de com­mu­nau­té, auquel Klaus Mann était par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible, se révèle être une illu­sion. Après le pacte Hitler-Staline, la guerre froide a dur­ci les fronts. Le « temps des monts enra­gés et de l’amitié fan­tas­tique46 » et du front popu­laire est passé.

Klaus Mann décède après de vaines ten­ta­tives de réani­ma­tion à la Clinique Lutétia à Cannes le 21 mai 1949. S’agit-il d’un sui­cide ? Rien n’est moins sûr. Le bio­graphe Thomas Medicus émet l’hypothèse cré­dible d’une contre-indi­ca­tion médi­cale, soit la prise d’un médi­ca­ment de sevrage lors d’une rechute quatre jours avant sa mort47. Le sui­cide, tant de fois ten­té, n’est pas au ren­dez-vous, c’est le hasard qui rompt le fra­gile équi­libre entre zôé et bios qui main­te­nait Klaus Mann en vie.

L’écrivain est certes par­ti sans lais­ser de lettre ni d’explication, mais pas sans un mani­feste en guise d’adieu, que sa sœur publie de manière post­hume en juin 1949 : « Europe’s Search for a New Credo » [La crise de l’esprit euro­péen]. Ce texte daté du 18 mars 1949 se réclame des « vrais lea­ders de la pen­sée euro­péenne » — Érasme, Voltaire, Montaigne, Spinoza, Heinrich Heine, Victor Hugo — avant de jeter aux orties Nietzsche, Kierkegaard, Baudelaire, Tolstoï, Dostoïevski, Oscar Wilde, August Strindberg, Gustave Flaubert, Richard Wagner, Verlaine et Rimbaud. Autant de figures qui font que « l’homme occi­den­tal, l’Homo occi­den­ta­lis, qui s’était consi­dé­ré comme une créa­ture fon­da­men­ta­le­ment ration­nelle, se révé­la, à son propre effa­re­ment, être tou­jours en proie aux démons et aux forces sau­vages et irra­tion­nelles48 ». Dans ce texte, Klaus Mann règle ses comptes avec le pas­sé avant de rap­por­ter en conclu­sion les pro­pos pour le moins scep­tiques d’un étu­diant sué­dois par l’entremise duquel il se donne la parole et met en scène un ultime dia­logue avec lui-même :

« Nous sommes bat­tus ! Nous sommes finis ! Pourquoi ne pas l’admettre à la fin ? […] Les jeux sont faits. Nous sommes condam­nés, vain­cus. Nous devrions avoir au moins le cou­rage de recon­naître notre fias­co. […] Comme nous n’avons rien à perdre, pour­quoi ne pas être hon­nête ? Pourquoi ne pas crier notre dégoût, notre colère, notre déses­poir ? […] Des cen­taines, voire des mil­liers d’intellectuels devraient faire ce qu’ont fait Virginia Woolf, Ernst Toller, Stefan Zweig, Jan Masaryk. Une vague de sui­cides dont seraient vic­times les esprits les plus remar­quables et les plus en vue sor­ti­rait les peuples de leur léthar­gie et leur per­met­trait de réa­li­ser l’extrême gra­vi­té de la crise que l’homme a déclen­chée sur sa propre tête par bêtise et égoïsme49. »

Cet appel donne la mesure du déses­poir qui avait enva­hi un écri­vain dont on a trop accen­tué le côté dan­dy et radi­cal chic, pas­sant sous silence son exi­gence éthique, pour ne pas dire religieuse.

L’exil pour seul patrie. Une œuvre, une vie et un enga­ge­ment farou­che­ment anti­fas­cistes pla­cés sous le signe d’Éros et Thanatos, « l’amour et la mort ». Un des­tin mar­qué par la malé­dic­tion de l’individuation, syno­nyme d’un iso­le­ment insup­por­table. Tant l’engagement que la fuite dans des para­dis arti­fi­ciels ne feront para­doxa­le­ment que dif­fé­rer l’ultime confron­ta­tion dont la mort sort vain­queur. Délivrance qui per­met enfin de renouer avec l’autre dans cet ailleurs, cet au-delà où toutes les paral­lèles se croisent. Point de ren­contre à l’infini.


Illustrations de vignette et de ban­nière : Gerd Arntz


  1. Paul L. Landsberg, Réflexions sur l’engagement per­son­nel, Paris, Allia, 2018, p. 26.[]
  2. Heinrich Mann, in Die Neue Weltbühne, n° 51, 16 décembre 1937.[]
  3. Klaus Mann, « Aujourd’hui et demain » [1927], Aujourd’hui et demain. L’esprit euro­péen, 1925–1949, tra­duit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Corina Gepner, Paris, Phébus, 2011, p. 50.[]
  4. Lire Erika et Klaus Mann, Fuir pour vivre. La culture alle­mande en exil, tra­duit de l’allemand par Dominique Miermont, Paris, Autrement, 1997, p. 26–27. Livre publié aux États-Unis en 1939. Une édi­tion alle­mande ver­ra le jour en 1991 seule­ment.[]
  5. Klaus Mann, « Munich, mars 1933 » [1933], Contre la bar­ba­rie 1925–1948. Essais, tra­duit de l’allemand par Dominique Laure Miermont et Corina Gepner, Paris, Phébus, 2009, Libretto, 2024, p. 38.[]
  6. Romain Rolland, « Lettre ouverte de Romain Rolland à la Kölnische Zeitung », in Europe, 1933, n° 126, p. 288.[]
  7. Heinrich Mann, « Aufgaben der Emigration », in Die neue Weltbühne, n° 50, 1933, p. 1562.[]
  8. Klaus Mann, « Deutschland und die Deutschen », in Die Neue Rundschau, n° 1, 1945, p. 12–16. Cité d’après « L’Allemagne mau­vaise et la bonne Allemagne », in Le Grand conti­nent, 25 février 2025.[]
  9. Klaus Mann, « L’Allemagne et le monde » [1937], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 196.[]
  10. Mann, « Culture et liber­té » [1938], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 217.[]
  11. Ernst Toller, Ernst Toller, Briefe 1915 – 1939, Wallstein, Göttingen, 2018, p. 1020.[]
  12. Ernst Toller, Gesammelte Werke. Band 5. Briefe aus dem Gefängnis, Munich, Carl Hanser, 1978, p. 10. Première édi­tion publiée aux édi­tions Querido à Amsterdam en 1935.[]
  13. Klaus Mann, Le Tournant. Histoire d’une vie, tra­duit de l’allemand par Nicole Roche, Arles, Actes Sud, « Babel », 2014, p. 390.[]
  14. Klaus Mann, « Aux écri­vains du troi­sième Reich » [1939], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 288–296.[]
  15. Lire Klaus Mann, « L’opposition alle­mande et la guerre » [1939], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 278.[]
  16. Mann, « Die Sammlung » [1933], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 60–62.[]
  17. Discours lors du XIIIe congrès inter­na­tio­nal du PEN-Club qui eut lieu à Barcelone du 20 au 25 mai 1935, repro­duit in Mann, « Pen-Club » [1935], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 128.[]
  18. Klaus Mann, Fuite au nord, tra­duit de l’allemand par Jean Ruffet, Paris, Grasset, 1997, p. 280–281.[]
  19. En réfé­rence à l’essai d’Harald Jähner, L’ivresse des som­mets. L’Allemagne et les Allemands (1918–1933), tra­duit de l’allemand par Olivier Mannoni, Arles, Actes Sud, 2025.[]
  20. Mann, « Jeunesse et radi­ca­lisme. Une réponse à Stéphane Zweig » [1931], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 23.[]
  21. Ibid., p. 25.[]
  22. Gilles Collard, Klaus, une vie anti­fas­ciste, p. 240 et p. 231.[]
  23. Gilles Collard, Klaus, une vie anti­fas­ciste, p. 244.[]
  24. Terme grec ren­voyant à la vie natu­relle [ndlr].[]
  25. Terme grec ren­voyant à la vie qua­li­fiée [ndlr].[]
  26. Klaus Mann, Le Tournant, p. 281.[]
  27. Textes de 1933 publiés dans Contre la bar­ba­rie 1925–1948. Après la mort de Klaus Mann, Gottfried Benn recon­naî­tra son erreur et la clair­voyance de son contra­dic­teur. Lire Gottfried Benn, Double vie, tra­duc­tion de l’allemand par Alexandre Vialatte, Paris, Allia, 2024.[]
  28. Lire Mann, « Gottfried Benn ou l’avilissement de l’esprit » [1933], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 66.[]
  29. Gilles Collard, Klaus, une vie anti­fas­ciste, p. 117.[]
  30. Romans ras­sem­blés dans le volume Klaus Mann, Œuvre roma­nesque, Paris, Grasset, « col­lec­tion biblio­thèque », 2013.[]
  31. Golo Mann, « Erinnerungen an mei­nen Bruder Klaus » [1974], in Martin Gregor-Dellin (Éd.), Briefe und Antworten 1922–1949, Hambourg, Rowohlt, 1991, p. 643.[]
  32. Collard, Klaus, une vie anti­fas­ciste, p. 156.[]
  33. Citations extraites de Le Tournant.[]
  34. Mann, « D’où venons-nous ? Où devons-nous aller ? » [1930], Aujourd’hui et demain, p. 107.[]
  35. Mann, « Il faut prendre posi­tion ! » [1934], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 109.[]
  36. Lire Mann, « Le com­bat pour la jeu­nesse » [1935], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 142.[]
  37. Lire les actes dans le recueil Soviet Writers’ Congress 1934. The Debate on Socialist Realism and Modernism in the Soviet Union, Londres, Lawrence and Wishart, 1977. Andreï Jdanov, « Discours au Premier Congrès des écri­vains sovié­tiques », Moscou, 17 août 1934.[]
  38. Mann, Le Tournant, p. 439.[]
  39. Klaus Mann, « Homosexualité et fas­cisme » [1934], in Magazine Littéraire, n° 346, 1996, p. 66.[]
  40. Mann, « Notre mis­sion en Allemagne » [1945], Contre la bar­ba­rie 1925–1948, p. 376.[]
  41. Klaus Mann, « La crise de l’esprit euro­péen » [1949], Le Condamné à vivre, tra­duit de l’allemand et de l’anglais par Dominique Miremont, Paris, Denoël, 1999, p. 155.[]
  42. Horst Möller men­tionne, pour la pre­mière géné­ra­tion d’exilés, envi­ron 26 % de réémi­gra­tion et 7 % pour la deuxième géné­ra­tion. Horst Möller, « L’émigration hors de l’Allemagne nazie. Causes, phases et formes », in Gibert Krebs et Gérard Schneilin, Exil et Résistance au natio­nal-socia­lisme 1933–1945, Asnières, PIA, 1989, p. 22.[]
  43. Thomas Mann, Essays, Bd. 5, Francfort, Fischer, 1996, p. 413–414.[]
  44. Lire Theodor W. Adorno, « Que signi­fie repen­ser le pas­sé ? » [1959], Modèles cri­tiques, Paris, Payot, 1984 (2003), p. 125.[]
  45. Il faut attendre 1968 pour que la lit­té­ra­ture d’exil soit recon­nue, 1981 pour que les édi­tions Fischer lancent la col­lec­tion « Verboten und Verbrannt / Exil », 1985 pour que Hans-Albrecht Walter ini­tie la col­lec­tion « Bibliothek der Exilliteratur » et publie le livre monu­men­tal Deutsche Exilliteratur 1933–1950, com­pre­nant six volumes publiés entre 1978 et 2017. Ce contexte favo­rable encou­rage les édi­tions Rowohlt à bra­ver l’interdiction pro­non­cée en 1971 par le Tribunal consti­tu­tion­nel fédé­ral d’Allemagne (quand bien même Gründgens est décé­dé en 1963) et à publier en 1981 Mephisto qui devient immé­dia­te­ment un best-sel­ler. Un suc­cès que Klaus Mann ne ver­ra pas.[]
  46. René Char, Feuillets d’Hypnos, Folio, 2007, p. 46.[]
  47. Thomas Medicus, Klaus Mann. Ein Leben, Berlin, Rowohlt, 2024.[]
  48. Mann, « La crise de l’esprit euro­péen » [1949], Le Condamné à vivre, p. 160.[]
  49. Ibid., p. 177–178.[]

REBONDS

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Christophe Solioz

Philosophe et politologue, il travaille sur l’analyse des processus de transition et de démocratisation, ainsi que la coopération régionale dans les Balkans. Il est notamment l'auteur de Passages à Sarajevo (Georg, 2022) et de Belfast, ville partagée (L'Harmattan, 2024).

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