Kobanê, dix ans après : « Il n’y a personne pour les arrêter ? » [portfolio]


Photoreportage inédit | Ballast

Comme tous les 26 jan­vier depuis dix ans, la vidéo d’un com­bat­tant des YPG (Unités de pro­tec­tion du peuple) annon­çant la libé­ra­tion de la ville de Kobanê a fait le tour des réseaux sociaux kurdes. Les habi­tants ont célé­bré une décen­nie de vie débar­ras­sée de Daech et autant de recons­truc­tion poli­tique sous l’é­gide de l’Administration auto­nome du nord et de l’est de la Syrie. Pourtant, la ville est plus mena­cée que jamais et la popu­la­tion craint une nou­velle offen­sive d’Erdoğan. Dernièrement, c’est la petite enclave de Shehba qui a été prise d’assaut par l’Armée natio­nale syrienne (ANS), forces proxy au ser­vice de la Turquie, dans le cadre de l’offensive d’Hayat Tahrir al-Cham qui a mené à la chute du régime syrien. Plus de 100 000 per­sonnes ont été jetées sur les routes. Après le retrait des Forces démo­cra­tiques syriennes (FDS) de la ville de Manbij, les com­bats se sont dépla­cés le long de l’Euphrate. La pho­to­graphe Angéline Desdevises et la jour­na­liste indé­pen­dante Chloé Troadec ont pris le pouls de Kobanê le jour des célé­bra­tions.


Plus d'un millier de personnes sont réunies sur la place du Şehid Agît, à Kobanê pour célébrer les dix ans de la libération de la ville des mains de Daech. Les enceintes craquent en diffusant le discours de bienvenue des organisateurs de la cérémonie. Pendant trois heures vont se succéder prises de parole, concerts et danses. Quand vient le moment de la minute de silence, l'émotion est palpable alors que flottent au dessus de la foule les portraits des combattants et civils tués dans les attaques de la Turquie et de l'Armée national syrienne (ANS) qui s'enchaînent depuis deux mois. Derrière, un graffiti « Jin jiyan azadî » (Femme, vie, liberté) rappelle les fondements du projet politique du nord-est syrien.

Les Asayish (forces de sécurité intérieure, l'équivalent local de la police) contrôlent les différents points d'entrée du site. Même si l'ambiance devrait être à la fête, la menace d'une offensive turque plane sur la ville.

Celal, un habitant de Kobanê, se tient à l'écart de l'agitation. Il n'a pas goût à la fête et désespère : « La ville célèbre aujourd'hui sa libération de Daech, mais en réalité la guerre ne s'est jamais arrêtée. La Turquie et l'ANS ont pris le relais et nous attaquent quotidiennement. Pas une journée ne passe sans que nous voyons un avion turc nous survoler. »

À quelques mètres du rassemblement, les stigmates de la bataille de Kobanê sont encore visibles. Un quartier tout entier est maintenu à l'état de ruine depuis dix ans pour maintenir vive la mémoire des sacrifices faits par les habitants et les combattants, issus des quatre parties du Kurdistan.

Des enfants jouent devant une maison encore criblée d'impacts de balles, à quelques encablures de la frontière. Le père de famille raconte : « Nous n'avons nulle part où aller. Ma famille a été déplacée de Turquie en 1930 après la rébellion de Cheikh Saïd. En 2014, lorsque Daech a attaqué la ville, nous avons dû retourner en Turquie. Cinq des membres de notre famille sont morts au combat. Nous vivons dans la crainte constante de devoir fuir à nouveau. »

Un soleil blanc aveugle les habitants de Kobanê massés devant la scène. Une jeune femme filme les concerts. Derrière flotte le drapeau des YPG, les Unités de protection du peuple.

« Ça fait deux mois que nous recevons des blessés et des martyrs. Il y a presque 50 civils qui sont morts. » Amal est infirmière au Croissant rouge kurde, une ONG locale. Trois ambulances sont stationnées à gauche de la scène. Les membres des équipes présentes ont tous vécu des situations traumatiques ces dernières semaines sur les routes menant au barrage de Tishreen. Cette infrastructure civile, qui procure l'électricité de toute la région, est située à huit kilomètres du front, de l'autre côté de l'Euphrate, où s'affrontent les FDS et les forces de l'ANS. Depuis début janvier des convois de civils se rendent depuis différentes régions du nord-est de la Syrie sur le barrage dans l'objectif de le protéger des bombardements turcs. Des drones les prennent pourtant régulièrement pour cible. 18 civils sont morts sur le barrage et plus d'une centaine ont été blessés. « Ce matin il y a deux civils qui ont été blessés, dont l’un à la jambe », glisse Amal. « Une artère était touchée et il avait perdu beaucoup de sang donc nous avons été obligés de l’envoyer à Raqqa parce que nous n’avons pas de chirurgien vasculaire ici. »

Abdi est le coordinateur local du Croissant rouge kurde et collègue d'Amal. Il a été blessé dans son ambulance en direction du barrage. « Ce jour-là, on a appris qu’un drone avait frappé une de nos ambulances qui revenait de Tishreen et ramenait des blessés. On est partis en urgence pour aller à leur rencontre. J'ai pris le volant même si je suis infirmier normalement. Un drone nous a pris pour cible avant même d'atteindre Sirinê [une petite ville à mi-chemin entre Tishreen et Kobanê]. » Il remonte son pantalon et dévoile une longue plaie sur son tibia. « J’ai aussi été blessé à des endroits que je ne préfère pas vous montrer. Celui qui conduisait la première ambulance s'appelait Kurdo, il est mort alors que l'attaque nous a forcés à faire demi-tour. Si nous y retournons, nous allons de nouveau être attaqués. » L'impuissance se lit dans son regard. « Normalement nos ambulances sont toujours en activité, mais là, à cause de la menace constante des drones turcs, nous ne pouvons pas nous rendre dans les villages alentours pour soigner les blessés et les malades. »

Le 15 janvier, Zozan Abdi était montée à côté de ses collègues Fadila et Mahir dans une ambulance afin de suivre le convoi de civils qui se rendait au barrage. Avec les autres soignants du service des urgences de l'hôpital civil de Kobanê, répartis dans trois véhicules médicaux bien identifiables, elle devait assurer les premiers soins des éventuels blessés. Sans savoir que c'est elle qui allait être prise pour cible. Kurdo Hassan, chauffeur de la troisième ambulance raconte. « Nous étions au milieu du convoi, les avions ont bombardé devant et derrière nous, ça a coupé le convoi en trois. Une bombe est tombée juste devant les deux ambulances qui nous précédaient. Omar et Mahir, les deux chauffeurs, ont été les plus gravement blessés. » Zozan a procuré les premiers soins pour Mahir sur place et sur le reste de la route qui les menait à Kobanê. Fadila sa collègue a été gravement blessée au visage et a perdu toutes ses dents. « Ils avaient perdu beaucoup de sang, continue Kurdo. Omar est mort quand nous avons atteint Sirinê. Mahir a été d'abord emmené à Kobanê, mais nous ne pouvions pas l’opérer donc nous l’avons renvoyé à Raqqa, où il est décédé à l'hopital à cinq heures le matin suivant. Nous pensons que des corps étrangers ont pénétré dans ses plaies. »

« S’il y a besoin moi je retournerai à Tishreen, je peux encore conduire », affirme Kurdo, qui a pourtant été blessé à la main. « L’ambulance de Mahir est toujours là-bas, on n'a jamais pu la ramener », dit-il alors qu'Abdi montre la photo sur son téléphone. « La route est tellement abîmée que nous avons été obligés  de combler les trous avec des pierres pour pouvoir passer en voiture. Le message qu’ils veulent nous envoyer c’est si vous retournez au barrage nous allons de nouveau vous bombarder » s'exclame Abdi à côté de lui. Amal conclut : « Malgré les attaques turques, nous n’allons pas abandonner. Ce n’est pas acceptable de viser ainsi des civils. On croyait qu’on avait libéré Kobanê, mais aujourd’hui la situation est bien pire. »

Les forces des Asayish sont déployées sur les toits pour veiller à la sécurité des personnes. Des traînées blanches sont visibles dans le ciel de l'autre côté, signe des bombardements en cours à quelques kilomètres de la ville le long de la ligne de front.

Un père et sa fille profitent des festivités. Les anniversaires commémoratifs comme celui-ci sont aussi l'occasion pour les parents de transmettre leur histoire à la nouvelle génération. Pour beaucoup, la résistance passe aussi par la mémoire.

« Qui sinon toi, quand sinon maintenant ? » Un tag de l'organisation Jeunes révolutionnaires appelant à s'engager et à résister face à l'oppression recouvre un mur à l'entrée du site des festivités.

En marge du rassemblement, des jeunes garçons préfèrent jouer au foot plutôt que de suivre les discours politiques et les concerts donnés sur la grande scène.

Nesrine a perdu son mari Hebûn à Tishreen en 2016, alors qu'il combattait au sein des YPG dans la guerre contre Daech. Son fils, lui aussi prénommé Hebûn et combattant des forces commandos des FDS a été tué ce mois-ci au même endroit, dans un bombardement turc. Le père et le fils sont tous les deux enterrés au cimetière des martyrs, à l'entrée de la ville, où reposent des centaines d'autres combattants et combattantes kurdes, arabes et internationalistes tombés dans les batailles successives contre Daech puis la Turquie.

Un groupe d'hommes discutent dans la rue : « Nous ne sommes pas allés à la cérémonie, nous avons du travail, et puis… c’est dangereux, nous avions peur des avions », confie Givara. Son ami renchérit tout en dévoilant les cicatrices de la guerre contre Daech sur son corps : « On est terrorisés, ils tuent même les enfants. » Ahmet, étudiant infirmier, ajoute que le bruit des bombardements alentours perturbe quotidiennement son apprentissage. Cîhad, au centre, conclut : « Il semble qu'il n’y a personne pour les arrêter. »

À côté, Kobanê et Orhan examinent une moto devant le garage du premier. Orhan, maçon, est réfugié d'Afrin. Il est arrivé ici en 2019 après avoir passé un an dans le camp Serdem à Shehba. L'ombre d'un potentiel futur déplacement aggrave son regard. « On a déjà du fuir à deux reprises, où aller la prochaine fois ? Ça suffit, nous voulons retourner chez nous. »


REBONDS

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