Fatih Mehmet Maçoglu : « Le socialisme, c’est préserver le vivant »


Entretien inédit pour le site de Ballast

« Mangez notre miel, vous devien­drez com­mu­nistes ! » Fatih Mehmet Maçoglu, pre­mier maire de l’his­toire du Parti com­mu­niste turc, ne semble pas man­quer d’hu­mour. Ni d’éner­gie : dans la petite ville d’Ovacik, à l’est de la Turquie, il avait, à par­tir de 2014, mis en place des assem­blées popu­laires et des coopé­ra­tives, relan­cé l’a­gri­cul­ture, affi­ché le bud­get muni­ci­pal aux murs de la mai­rie et ins­tau­ré des bourses d’é­tudes à par­tir de la vente de pois chiches pro­duits sur place. Le 31 mars 2019, il a été élu maire de la ville de Dersim (« Tunceli », pour l’État turc) — ter­ri­toire his­to­rique, à majo­ri­té kurde, de résis­tance et de répres­sion. À peine ren­tré d’une tour­née des grandes villes du pays pour échan­ger avec d’autres élus muni­ci­paux, et quelques jours avant les nou­velles arres­ta­tions de maires de l’op­po­si­tion (HDP) menées par le pou­voir en place, le mili­tant a répon­du à notre appel téléphonique.


Comment décri­riez-vous votre pro­vince, Dersim, à une per­sonne étrangère ?

C’est très dif­fi­cile de répondre en quelques mots. À Dersim vivent des popu­la­tions à majo­ri­té kurdes et kizil­baş. Il y existe une diver­si­té de croyances et d’eth­nies, qui, d’ailleurs, explique pour­quoi la popu­la­tion a tou­jours su s’op­po­ser aux pou­voirs en place, et à leurs poli­tiques dis­cri­mi­na­toires. C’est une région qui a tou­jours été pro­gres­siste, où la défense des oppri­més a tou­jours été cen­trale, où la lutte pour des condi­tions de vie digne, pour tous, tou­jours très active. Sur de nom­breuses ques­tions, comme celle de la liber­té de croyance, de l’é­ga­li­té entre les dif­fé­rentes cultures, entre hommes et femmes, elle est très en avance par rap­port au reste de la Turquie — bien que peut-être moins que dans d’autres lieux du monde. La nature et sa bio­di­ver­si­té y sont riches et encore sau­ve­gar­dées. Je pré­cise ça car le capi­ta­lisme, dans ses attaques, ne manque aucune occa­sion d’es­sayer de mettre la main des­sus : que ce soit avec des pro­jets de construc­tion de bar­rage et d’ou­ver­ture de mines pour exploi­ter les sols. Ici, les gens sont très sen­sibles aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales et se mobi­lisent rapi­de­ment pour sa pro­tec­tion. Cette résis­tance s’illustre à Dersim, tout comme à Ovacik1 ou à Mazgirt1, mon­trant à chaque fois com­bien la popu­la­tion der­si­moise res­semble à sa nature : digne, debout.

Après plus de quinze années de direc­tion du pays par l’AKP [par­ti au pou­voir depuis 2002, dont Erdoğan est le pré­sident, ndlr], quelles sont les pré­oc­cu­pa­tions pre­mières des habi­tants de Dersim ?

« C’est la voix du peuple qui doit gou­ver­ner, avoir le pou­voir, au tra­vers d’as­sem­blées popu­laires démocratiques. »

Se concen­trer sur la période de gou­ver­nance de l’AKP serait bien trop réduc­teur. Depuis 1920, cette région a connu des mas­sacres et une forte répres­sion. Sa popu­la­tion n’a eu de cesse d’être contrainte à l’exil. Ça a été une constante, quels que soient les pou­voirs qui se sont suc­cé­dé. Depuis 18 ans que gou­verne l’AKP, les mêmes pro­blèmes per­durent et se répètent, mais il est impor­tant de gar­der à l’es­prit que c’é­tait le cas avec le pou­voir pré­cé­dent, et avec celui d’a­vant… La popu­la­tion a tou­jours dû lut­ter pour sur­vivre, et elle l’a fait du côté des forces démo­cra­tiques : elle est his­to­ri­que­ment connue pour ça. Quant au pou­voir cen­tral, il s’est tou­jours mon­tré peu enclin à inves­tir dans la région — au contraire, toute pos­si­bi­li­té de déve­lop­pe­ment était frei­née, empê­chée. Depuis quelques années, notam­ment avec les pro­jets de bar­rage, c’est tout l’in­verse qui semble se pro­duire : l’at­ten­tion des inves­tis­seurs ne semble plus vou­loir nous quit­ter ! Mais nous ne sommes pas dupes. La Turquie est fon­da­men­ta­le­ment dépen­dante des pays impé­ria­listes et capi­ta­listes, et dès qu’il est ques­tion de leurs inté­rêts — ce qui est clai­re­ment le cas avec ces pro­jets d’ex­ploi­ta­tion des res­sources natu­relles —, elle n’hé­site pas à vou­loir faire des inves­tis­se­ments. On pour­rait croire reti­rer quelques avan­tages à cet élan sou­dain, mais nous sommes très au clair sur le fait que ça nous amè­ne­rait bien plus de pro­blèmes que ça n’en résoudrait.

Dites-nous en davan­tage sur le pro­gramme poli­tique que vous comp­tez mettre en œuvre…

Dans la pen­sée mar­xiste, un pro­gramme a tou­jours un avant et un après. Vous devez par­tir d’un ter­rain, de la connais­sance d’un ter­ri­toire, de ses spé­ci­fi­ci­tés, de sa popu­la­tion et de ses besoins. C’est ce qui va consti­tuer votre pro­gramme poli­tique : celui qui vou­dra répondre aux besoins concrets. Les résul­tats d’un tel pro­gramme ne peuvent être décla­rés qu’une fois que ce pro­ces­sus d’é­tat des lieux et de dis­cus­sions col­lec­tives a eu lieu — que ce soit en Turquie ou ailleurs. Quelle que soit la ville du monde où nous, com­mu­nistes, serions au pou­voir, ce qui nous importe en pre­mier lieu c’est qu’une popu­la­tion déve­loppe ses propres forces et ses capa­ci­tés d’au­to­ges­tion. C’est la voix du peuple qui doit gou­ver­ner, avoir le pou­voir, au tra­vers d’as­sem­blées popu­laires démo­cra­tiques. Il nous importe que ces assem­blées déve­loppent leurs forces et capa­ci­tés d’au­to­ges­tion. Des com­mis­sions se consti­tuent actuel­le­ment au sein des assem­blées popu­laires de Dersim, cha­cune tra­vaillant sur des ques­tions spé­ci­fiques — dont celle de l’é­ga­li­té homme-femme. La lutte pour l’é­ga­li­té des genres est cen­trale pour nous. Pour ça, il est fon­da­men­tal que les femmes puissent se trou­ver en situa­tion de prendre des déci­sions. C’est très concret. Les femmes vont déci­der elles-mêmes des poli­tiques à mettre en œuvre : per­sonne d’autre ne sau­rait le décré­ter pour elles. Les besoins vitaux des popu­la­tions sont éga­le­ment notre prio­ri­té : qu’il s’a­gisse de l’ac­cès à l’eau, aux trans­ports, à l’hé­ber­ge­ment, la san­té, l’é­du­ca­tion, la culture, la liber­té de croyances, la langue mater­nelle (qui est un enjeu ici), toutes ces ques­tions sont tra­vaillées col­lec­ti­ve­ment. D’ici trois à quatre mois, une nou­velle équipe de cadres, issue de la popu­la­tion et de ces assem­blées, sera en mesure de gouverner.

[Manifestation de militants du Parti communiste de Turquie | DR]

Nous allons aus­si tra­vailler la ques­tion essen­tielle de la pro­duc­tion, notam­ment agri­cole. La pro­duc­tion ali­men­taire indus­trielle est mal­saine : les gens tombent malades et leurs habi­tudes ali­men­taires ont chan­gé. Le droit à une ali­men­ta­tion saine est bafoué en Turquie, aujourd’­hui, et c’est le rôle des muni­ci­pa­li­tés que de se pen­cher sur ces ques­tions. Un cer­tain nombre d’entre elles le font d’ailleurs en ce moment. Nous défen­dons le fait qu’une vie saine, qu’une popu­la­tion en pleine san­té, ne peut se faire sans accès à une ali­men­ta­tion saine : il nous faut reve­nir à des modes de pro­duc­tion sans pes­ti­cides. Et c’est ain­si qu’elle sau­ra pré­pa­rer au mieux son ave­nir. Dans le monde, les barons de la bour­geoi­sie com­pra­dor ont mis la main sur l’in­dus­trie agro-ali­men­taire. Nous, les maires, forces locales, devons œuvrer en faveur d’une pro­duc­tion ali­men­taire libre au nom du droit des popu­la­tions à répondre à leurs propres besoins ali­men­taires. Dans la même logique, nous tra­vaillons aus­si à l’or­ga­ni­sa­tion d’une défense et d’une pro­tec­tion de nos terres. Tout comme nous défen­drons les autres besoins fon­da­men­taux, comme l’ac­cès à l’é­du­ca­tion, par exemple. Mais ces tra­vaux doivent s’é­ta­ler sur plu­sieurs années : il ne s’a­git pas, là, d’as­pects que nous pour­rions trai­ter du jour au lendemain…

« Quand les mul­ti­na­tio­nales auront la main mise sur vos éco­no­mies, vous ver­rez aus­si­tôt, vous aus­si, le vrai visage du capitalisme. »

Les forces locales ont des capa­ci­tés d’ac­tion qui res­tent très limi­tées. On ne doit pas s’i­ma­gi­ner que l’en­semble de la donne est entre nos mains, qu’elle dépen­drait de notre unique volon­té et action. Au contraire, en Turquie, le fonc­tion­ne­ment fait des muni­ci­pa­li­tés des exé­cu­tants, comme le serait un four­nis­seur de ser­vices du sec­teur ter­tiaire. On ne nous laisse pas la res­pon­sa­bi­li­té ni le pou­voir de diri­ger une loca­li­té car un grand nombre de com­pé­tences est lais­sé aux mains des pré­fec­tures, et donc de l’au­to­ri­té cen­trale. Tout ce dont nous venons de par­ler est sous l’au­to­ri­té des pré­fets : la san­té, l’é­du­ca­tion, l’a­gri­cul­ture, l’ac­cès à l’eau. Les muni­ci­pa­li­tés des pays euro­péens ont sans doute plus de pou­voir et de marge d’ac­tion. Seuls les tra­vaux publics, les tra­vaux de voi­rie, la pro­pre­té des rues, l’as­sai­nis­se­ment des eaux sont ren­voyés à l’é­chelle locale. Malgré tout, nous allons sur ce ter­rain qu’on nous refuse. À Ovacik, par exemple, nous nous sommes occu­pés de la ques­tion de l’é­du­ca­tion, et par notre tra­vail nous avons à la fois amé­lio­ré le sys­tème édu­ca­tif, faci­li­té l’ac­cès aux études et, ain­si, aug­men­té le niveau d’é­tudes de la popu­la­tion (via le sys­tème de bourse d’é­tudes uni­ver­si­taires mis en place2), l’aide aux devoirs des élèves de pri­maire et les cours de pré­pa­ra­tion des élèves de secondaire3. Nous pla­ni­fions de faire les mêmes choses à Dersim.

Dersim est lit­té­ra­le­ment sur­plom­bée de postes de sur­veillance mili­taire. Quelle est votre marge de manœuvre, concrètement ?

Vous voyez com­bien le pou­voir des auto­ri­tés locales est limi­té en Turquie ! Malheureusement, ça n’est pas spé­ci­fique à cette région : un cli­mat répres­sif règne depuis plus de cin­quante ans dans tout le pays. Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ont tou­jours appli­qué des poli­tiques sécu­ri­taires, mais leur répres­sion ne fait que s’in­ten­si­fier : on peut craindre que le pou­voir sui­vant accen­tue­ra ça plus encore. De même, le contrôle social des popu­la­tions risque de s’in­ten­si­fier. Mais face à eux, il y a tou­jours eu et il y aura des forces démo­cra­tiques, révo­lu­tion­naires, pro­gres­sistes, qui lut­te­ront en défen­dant leurs terres, leur pays et la pla­nète entière. J’en suis bien navré, mais pour les pays comme le nôtre, dépen­dants des pays impé­ria­listes et capi­ta­listes, cette pré­sence mili­taire sur le ter­ri­toire est chose cou­rante. Regardez la Syrie, l’Irak, ou même le Pakistan et l’Inde : les mêmes logiques sont à l’œuvre. Ce sys­tème néo­co­lo­nial des puis­sances impé­ria­listes s’im­pose dans de nom­breux ter­ri­toires à tra­vers le monde et cette pré­sence mili­taire en est un des aspects. La Turquie ne prend pas ce type de déci­sion seule. Elle n’a­git jamais sans l’a­val de pays comme les États-Unis, l’Angleterre, la France ou l’Allemagne. Peut-être que dans les pays comme le vôtre, on pré­sente encore à la popu­la­tion la façade, le maquillage d’une soi-disant démo­cra­tie, avec une poli­tique moins répres­sive, mais le véri­table visage du capi­ta­lisme conduit pré­ci­sé­ment à ce pay­sage que vous ques­tion­nez. Avec l’aug­men­ta­tion de la pau­vre­té et les attaques contre la démo­cra­tie, quand les mul­ti­na­tio­nales auront la main mise sur vos éco­no­mies, vous ver­rez aus­si­tôt, vous aus­si, le vrai visage du capi­ta­lisme. Certes, à Dersim, comme dans les autres régions du Kurdistan, la pré­sence mili­taire est plus forte et visible, mais ça ne revient pas à dire que nous ne pou­vons et n’al­lons pas nous réap­pro­prier les enjeux de san­té, d’é­du­ca­tion, d’alimentation.

[DR]

Il sem­ble­rait que vous récu­pé­riez la ges­tion d’une ville au bord de la ban­que­route : quel est l’é­tat des lieux financiers ?

Les muni­ci­pa­li­tés fonc­tionnent ain­si : elles connaissent les besoins de leur ville et si elles n’ont pas le bud­get pour y répondre, elles vont contrac­ter des emprunts, à moyen voire à long terme, au sys­tème finan­cier dont elles dépendent. Toutes les muni­ci­pa­li­tés de ce pays vivent les mêmes dif­fi­cul­tés. J’en dis­cu­tais avec un ami, qui me rap­pe­lait que sous le gou­ver­ne­ment de Turgut Özal, dans les années 1980, les dota­tions pré­vues pour les muni­ci­pa­li­tés étaient net­te­ment supé­rieures : près de trois fois plus éle­vées. Quand l’é­co­no­mie d’un pays finit par être essen­tiel­le­ment basée sur la consom­ma­tion, ça révèle l’é­tat de son bud­get, à ce stade désas­treux pour les pou­voirs publics locaux. La situa­tion éco­no­mique ne peut, dès lors, qu’être mau­vaise et engen­drer une répres­sion d’au­tant plus forte sur le peuple et les pauvres. Ce n’est pas récent : les villes ne peuvent fonc­tion­ner qu’en s’en­det­tant, mais, avant, elles s’ar­ran­geaient pour éta­ler ces dettes sur plu­sieurs années. Avec le temps et l’ac­cu­mu­la­tion de ces der­nières, puis avec la mau­vaise ges­tion durant la mise sous tutelle de Dersim ces deux der­nières années4, les choses ont fran­chi un cap : ils ont non seule­ment dépen­sé tous les cré­dits et dota­tions, mais ils ont aus­si choi­si d’u­ti­li­ser toutes les recettes (à hau­teur de plus de 80 %), actuelles et futures, de la ville pour rem­bour­ser la dette. Ça ne revient à rien d’autre que d’en­ter­rer la municipalité.

« Cette quête d’un monde sans classes, où il n’y aurait plus de pauvres et où nous vivrions tous égaux, conti­nue de m’habiter. »

Prenons un exemple : les trois pro­chaines années des loyers des bâti­ments muni­ci­paux — qui sont une source de reve­nus signi­fi­ca­tifs — ont déjà été récla­mées, payées et dépen­sées. Nous récu­pé­rons la res­pon­sa­bi­li­té d’une muni­ci­pa­li­té où nous ne sommes même plus en capa­ci­té de ver­ser les salaires des fonc­tion­naires. C’est pour ça que nous avons lan­cé la cam­pagne5 de soli­da­ri­té adres­sée à toutes les forces pro­gres­sistes, socia­listes, révo­lu­tion­naires. Mais mal­gré ça, nous allons pour­suivre nos tra­vaux et nous pen­sons pou­voir nous sor­tir de cette situa­tion. Ça va sans doute nous blo­quer pen­dant un an ou un an et demi, mais soyez cer­tains que nous met­trons ensuite en œuvre les poli­tiques que nous éla­bo­re­rons. L’équipe actuelle a toutes les capa­ci­tés et les per­sonnes pour faire face à cette situa­tion. C’est le cas de toutes les villes qui ont été diri­gées par un admi­nis­tra­teur du gou­ver­ne­ment, mais il est impor­tant de savoir qu’ils ont eu le même fonc­tion­ne­ment et la même logique dans leur propres muni­ci­pa­li­tés AKP. Nous croyons qu’ils auront un jour à répondre de leurs actes devant la justice.

Parlons un peu de vous, main­te­nant. Plus par­ti­cu­liè­re­ment de votre for­ma­tion politique.

Je m’ins­cris dans une lignée qui remonte à 1920, et va de Mustafa Suphi [fon­da­teur du Parti com­mu­niste turc, ndlr] à Ibrahim Kaypakkaya, ce jeune étu­diant révo­lu­tion­naire des mou­ve­ments uni­ver­si­taires des années 1970. La pen­sée poli­tique socia­liste de Kaypakkaya a été le pilier du mou­ve­ment Partizan et elle se pour­suit, de nos jours, avec la Plateforme des droits démocratiques6 et la Fédération des assem­blées socialistes7, dont je fais par­tie. Kaypakkaya s’est tou­jours tenu aux côtés de tous les oppri­més. Je peux dire que ma ren­contre avec sa pen­sée a été le plus beau jour de ma vie ! C’était le 6 juin 1984. Ça fait 35 ans, et je suis tou­jours autant un amou­reux de la poli­tique ! (rires) J’ai des cri­tiques, évi­dem­ment, mais quand je pense à tous ceux qui sont tom­bés pour ces idéaux, je reste admi­ra­tif. Cette quête d’un monde sans classes, où il n’y aurait plus de pauvres et où nous vivrions tous égaux, conti­nue de m’habiter.

[1er mai à Dersim | DR]

Et pour­quoi ce sou­ve­nir si pré­cis du 6 juin 1984 ?

J’avais 17 ans et un cama­rade m’a intro­duit à la poli­tique et dans cette orga­ni­sa­tion ! (rires)

Pensez-vous que le socia­lisme peut adve­nir par la mul­ti­pli­ca­tion de foyers locaux, ou l’é­chelle locale n’est-elle qu’un repli tac­tique au vu de l’é­tat actuel du rap­port de force ?

Nous ne construi­sons pas un État socia­liste, à Dersim, mais nous orga­ni­sons une pen­sée et une praxis au ser­vice du socia­lisme. Le socia­lisme n’est fina­le­ment rien d’autre que pré­ser­ver le vivant, l’or­ga­ni­ser avant qu’il ne soit objet d’ex­ploi­ta­tion et de pro­fit. C’est la pro­tec­tion de la nature, de l’eau, du monde vivant tout entier. C’est donc aus­si ce qui lutte, sans cesse et dans tous les domaines, pour que la vie conti­nue. Tout ça doit se retrou­ver dans une orga­ni­sa­tion sociale, qui est un espace de lutte per­ma­nente. Une orga­ni­sa­tion sociale, je dirais que c’est le lieu, l’es­pace à par­tir duquel le socia­lisme peut être éprou­vé — puisque c’est à par­tir de cette échelle que les condi­tions de vie de toutes et tous se posent, s’ex­pé­ri­mentent, se res­sentent. Et lorsque cette orga­ni­sa­tion, locale, regagne un pou­voir d’ac­tion, elle peut mettre en appli­ca­tion une vision socia­liste, per­mettre l’ex­pé­rience du socia­lisme. On ne peut pas décré­ter le socia­lisme, on œuvre à son ser­vice avec le regard qu’on pose sur l’é­du­ca­tion, la san­té, la pro­duc­tion, com­ment on lutte pour de bonnes condi­tions de vie, com­ment on gère les pro­blèmes liés aux besoins des popu­la­tions. Nos orga­ni­sa­tions sont là pour ramas­ser les déchets et les ruines lais­sés par le capi­ta­lisme sur son pas­sage ; elles sont là pour œuvrer à libé­rer ce che­min. C’est lorsque les luttes pour tous les aspects de la vie abou­tissent que le socia­lisme advient.

« Le socia­lisme n’est fina­le­ment rien d’autre que pré­ser­ver le vivant : c’est la pro­tec­tion de la nature, de l’eau, du monde vivant tout entier. »

Nous ne pou­vons donc par­tir que du local, mais ça ne revient pas à dire que nous allons en res­ter là. Ça va se déve­lop­per, tout comme l’ex­pé­rience du pou­voir qu’au­ra le peuple. Notre trans­pa­rence est essen­tielle : elle était au cœur de notre action à Ovacik. Un très grand nombre de muni­ci­pa­li­tés, quels que soient les par­tis poli­tiques des­quelles elles pro­viennent ou l’é­quipe qui les dirige, ont, depuis, été contraintes par leur propre popu­la­tion à mettre en place des coopé­ra­tives, à être trans­pa­rentes dans leur ges­tion de la ville — au point de devoir affi­cher son bud­get devant la porte de la mai­rie. C’est le peuple qui l’im­pose de plus en plus, exi­geant de savoir ce qui le concerne. Toutes les expé­riences locales sont une for­ma­tion, une école, qui peut faire ensuite exemple, ensei­gne­ment pour d’autres. Regardez Marinaleda, ce petit bourg d’Espagne de moins de 3 000 habi­tants : le monde entier en parle ! Pourquoi ? Pour leurs efforts et leurs luttes pour pro­té­ger la vie sous toutes ces formes. Si ça avait été une autre ville lamb­da, qui exploite, mutile, vole, per­sonne ne connaî­trait ce nom. Vous voyez la force de ces expé­riences locales. Nos luttes, quelles que soient leur taille, ins­pirent, et leur écho est notre force, que rien ni per­sonne ne peut nous reti­rer. Avec ces expé­riences, nous ser­vons le socialisme.

Croyez-vous en la pos­si­bi­lité de faire vivre des espaces socia­listes en paral­lèle de l’exis­tence du capitalisme ?

Une pen­sée socia­liste peut s’or­ga­ni­ser à l’in­té­rieur du sys­tème capi­ta­liste, mais pour le ren­ver­ser, il ne suf­fit pas de cher­cher à faire l’exact oppo­sé de ce qu’il pro­meut. En s’ef­for­çant dans cette direc­tion, on par­vien­dra uni­que­ment à deve­nir un jouet de plus entre ses mains. Il faut construire un sys­tème poli­tique entier. Pour autant, si on attend la chute du capi­ta­lisme pour œuvrer pour le socia­lisme, pour déve­lop­per son expé­rience et orga­ni­ser sa pen­sée en acte, on ne par­vien­dra à rien. C’est dans les périodes où le capi­ta­lisme s’en­sau­vage que les expé­riences socia­listes peuvent d’au­tant plus éclore, se déve­lop­per, se mul­ti­plier et même prendre le pou­voir ; leur force et leur aspect vital appa­raissent de manière plus frap­pante. Nous ne devons pas attendre la chute du capi­ta­lisme, non ! Il n’est pas ques­tion d’at­tendre et de ne voir qu’en­suite ce qu’on pour­rait faire à la place. C’est région par région, ter­ri­toire par ter­ri­toire, à tra­vers le monde entier, que nous allons faire gran­dir et ren­for­cer le socialisme.

[Champ de lavande d'Ovacik | DR]

Concrètement, com­ment aviez-vous mis en place la col­lec­ti­vi­sa­tion des terres et de la pro­duc­tion à Ovacik ?

On n’a cer­tai­ne­ment pas com­men­cé en décla­rant que nous avions fon­dé un État socia­liste, qu’on avait pris le pou­voir et qu’on abo­lis­sait la pro­prié­té ! Si la pro­prié­té pri­vée dis­pa­raît sous le com­mu­nisme, elle existe tou­jours sous le socia­lisme, mais il y est ques­tion de mode­ler les rap­ports de pro­duc­tion afin qu’ils répondent aux besoin de tous. À Ovacik, nous avons pro­po­sé, en tant que muni­ci­pa­li­té, de se mettre au tra­vail ensemble. Pour don­ner un exemple de cette culture de la soli­da­ri­té, nous avons com­men­cé par semer des graines bio sur les terres com­mu­nales, puis nous avons dis­tri­bué le fruit de cette pro­duc­tion à la popu­la­tion. Ensuite, nous avons dis­tri­bué des semences à l’en­semble des agri­cul­teurs pour qu’ils cultivent leurs terres. Il fal­lait bien qu’ils répondent à leurs autres besoins vitaux (vête­ments, élec­tri­ci­té, san­té etc.), alors nous les avons aidé à ache­mi­ner leurs excé­dents de pro­duc­tion aux vil­lages et villes voi­sines, en leur met­tant à dis­po­si­tion des moyens de trans­port. Nous avons ain­si non seule­ment mis en pra­tique une dyna­mique de soli­da­ri­té, mais nous avons fait sau­ter les nom­breux inter­mé­diaires. Résultat : un pro­duit sain et plus éco­no­mique pour le consom­ma­teur, et un gain plus éle­vé pour le pro­duc­teur. Pour finir, nous avons four­ni le car­bu­rant aux agri­cul­teurs afin qu’ils orga­nisent eux-mêmes la vente de leur pro­duc­tion. On a alors vu sept ou huit agri­cul­teurs se réunir, une poi­gnée de jeunes, de femmes et de voi­sins se regrou­per pour pro­duire ensemble.

« J’en pro­fite, au pas­sage, pour lan­cer un appel : que tous les socia­listes et com­mu­nistes du monde se mettent à tra­vailler ensemble ! »

Avec la vente des pro­duits issus des terres com­mu­nales, nous avons mis en place un sys­tème de bourse d’é­tudes pour les jeunes d’Ovacik, qui n’a­vaient pas les moyens d’al­ler pour­suivre des études supé­rieures dans les grandes villes. Le fruit de notre tra­vail col­lec­tif a eu un effet posi­tif sur l’en­semble de la popu­la­tion. Les vil­lages autour ont eu connais­sance de nos expé­ri­men­ta­tions, et la culture de la soli­da­ri­té s’est pro­pa­gée. Si vous déve­lop­pez une culture de la pro­duc­tion indi­vi­duelle, vous ne pou­vez que dres­ser les gens les uns contre les autres, car ça les met en concur­rence. Et, ce fai­sant, vous nui­sez aux terres car pour pro­duire plus que mon voi­sin, je vais inon­der mes sols d’a­zote, de pro­duits chi­miques, et je vais très vite cher­cher à exploi­ter d’autres per­sonnes pour aug­men­ter ma pro­duc­tion. La pro­duc­tion com­mune nour­rit et pré­serve la bonne entente d’un groupe, elle est essen­tielle pour le vivre ensemble, sans exploi­ta­tion ni oppres­sion, sans dis­cri­mi­na­tion, sans se dres­ser les uns contre les autres ou détruire votre envi­ron­ne­ment natu­rel. Le socia­lisme, c’est ça. Un vil­lage, une com­mune, une ville ou un pays qui s’or­ga­nise pour répondre à ses besoins, c’est possible !

Vous par­liez de Marinaleda : y a‑t-il des expé­riences à l’in­ter­na­tio­nal qui ins­pirent votre politique ?

Vous vou­lez savoir si je copie un modèle ou si j’ai une idole ? (rires) Des expé­riences m’ins­pirent tant dans mon pays qu’à l’ex­té­rieur. Des kol­khozes russes, ces coopé­ra­tives com­mu­nales qui ont émer­gé après la révo­lu­tion d’Octobre, à la Commune chez vous. Sans par­ler de toutes les expé­riences socia­listes contem­po­raines : l’Espagne de Marinaleda, les expé­riences aux Philippines et au Népal, celles de la France d’au­jourd’­hui… Dans de nom­breux lieux, des com­mu­nistes tentent des expé­riences de pro­duc­tion col­lec­tive. Tous ceux qui luttent pour de meilleures condi­tions de vie pour tous, qui sont anti­ca­pi­ta­listes, nous ins­pirent et sont nos cama­rades. Ils peuvent ne pas se dire socia­listes, mais leurs efforts nour­rissent le socia­lisme. Même avec celles et ceux qui se disent non par­ti­sans mais qui luttent pour la nature, les ani­maux, la vie, la digni­té, nous avan­çons ensemble, cha­cun œuvrant à un bout de socia­lisme. Nous avons des pro­jets avec nos cama­rades socia­listes et com­mu­nistes de Grèce, des Philippines, du Népal et d’ailleurs. Le capi­ta­lisme et l’im­pé­ria­lisme ne par­viennent plus aus­si bien à domi­ner le monde, ils arrivent à bout de souffle. Nous avons un ter­rain d’ac­tion qui s’ouvre devant nos pas. Les oppri­més se sou­lèvent. Notre ambi­tion est de tra­vailler à accé­lé­rer les choses. Comme le disait si bien Ibrahim Kaypakkaya, jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus un oppri­mé sur Terre, jus­qu’à ce que nous soyons tous égaux, nous lut­te­rons. J’en pro­fite, au pas­sage, pour lan­cer un appel : que tous les socia­listes et com­mu­nistes du monde se mettent à tra­vailler ensemble !


  1. Ville et dis­trict de la pro­vince de Dersim.
  2. Avec les recettes de la vente des den­rées pro­duites loca­le­ment, un sys­tème de bourse d’é­tudes a été créé.
  3. En Turquie, l’ac­cès à l’u­ni­ver­si­té relève d’un concours d’en­trée.
  4. Les deux co-maires de la ville, élus en 2016, font par­tie des nom­breux élus du par­ti d’op­po­si­tion HDP (Parti démo­cra­tique des peuples) arrê­tés puis empri­son­nés par le gou­ver­ne­ment d’Erdoğan.
  5. L’état finan­cier de la muni­ci­pa­li­té est tel­le­ment catas­tro­phique que l’é­quipe en poste a déci­dé de lan­cer un appel aux dons, seul espoir pour mettre en œuvre les déci­sions prises par les assem­blées popu­laires.
  6. Demokratik Haklar Platformu.
  7. Sosyalist meclis­ler fede­ra­syo­nu.

REBONDS

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☰ Lire notre entretien avec Guillaume Perrier : « Erdoğan, un rêve de présidence omnipotente », juin 2018
☰ Lire notre article « Nâzim Hikmet : ne pas se rendre », Étienne Orsini, juin 2018
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