À la recherche de l’underground


Semaine « Résistances afro-américaines » — texte inédit pour le site de Ballast

L’Underground Railroad — ou Chemin de fer clan­des­tin — était un réseau de routes, de points de ren­contre et de lieux sécu­ri­sés que les esclaves en fuite emprun­taient, par petits groupes, tra­qués, aux États-Unis afin de fran­chir la ligne de démar­ca­tion entre les États abo­li­tion­nistes du Nord et les États escla­va­gistes du Sud ou de gagner le Canada. C’est aus­si, depuis 2016, le nom d’une série télé­vi­sée amé­ri­caine en vingt épi­sodes, Underground, tour­née en Louisiane. Le col­lec­tif « pan­afro­ré­vo­lu­tion­naire » Cases Rebelles, créé en France six ans plus tôt, s’intéresse ici à la récu­pé­ra­tion des luttes d’émancipation noires amé­ri­caines. Une Histoire et une mémoire en héri­tage à même d’esquisser « les contours d’un anar­chisme noir, urgent et vis­cé­ral ».


« Cela s’est pas­sé, selon les per­sonnes les mieux infor­mées, vers 1831. Un fugi­tif du nom de Tice Davids tra­ver­sa la rivière à Ripley (Ohio). […] Il s’était enfui de chez son maître dans le Kentucky, lequel le pour­sui­vait à la trace si bien que Tice Davids n’eut d’autre alter­na­tive, arri­vé au bord de la rivière, que de la tra­ver­ser à la nage. Son maître mit quelques ins­tants à cher­cher une embar­ca­tion, en ne per­dant pas son esclave de vue, qui s’agitait dans les eaux. Il le gar­da à por­tée de regard pen­dant toute la tra­ver­sée et bien­tôt son embar­ca­tion le rat­tra­pa. Il vit Tice Davids patau­ger dans l’eau jusqu’au rivage, puis ne le revit plus jamais. Il cher­cha par­tout, il deman­da tout autour de lui… Décontenancé et frus­tré, il retour­na dans le Kentucky. Incrédule, il don­na la seule expli­ca­tion pos­sible pour un homme sain d’esprit : Il a dû emprun­ter une route sou­ter­raine décla­ra-t-il en secouant la tête1Henrietta Buckmaster, Let My People Go : The Story of the Underground Railroad and the Growth of the Abolition Movement, 1992.. »

« Les êtres qui héritent de l’attentat escla­va­giste cultivent des liens intimes avec l’under­ground, qui des­sinent ça et là les contours d’un anar­chisme noir, urgent et vis­cé­ral. »

Selon la légende, c’est ain­si que fut bap­ti­sé le réseau qui aida des mil­liers d’esclaves à fuir l’institution escla­va­giste aux États-Unis. Underground comme « sou­ter­rain », mais aus­si « clan­des­tin ». Underground Railroad. Son his­toire fan­tas­tique a habi­té l’esprit de tout un peuple, mar­qué de façon indé­lé­bile du sceau de la supré­ma­tie blanche. À tra­vers des noms au pou­voir magique, comme celui d’Harriet Tubman, il repré­sente une part pré­cieuse des luttes d’émancipation noires amé­ricaines tout en entre­te­nant la flamme des rêves, face à la domi­na­tion raciale per­sis­tante, d’échapper. Pourtant, la figure révo­lu­tion­naire de Tubman est aujourd’hui mena­cée de deve­nir un emblème du capi­ta­lisme, impri­mée sur un billet : énième ten­ta­tive de récu­pé­ra­tion et de sabo­tage du mys­tère et de la com­plexi­té de l’Underground. En effet, le pou­voir blanc n’a eu de cesse, à coups de brouillages et de fal­si­fi­ca­tions, de neu­tra­li­ser les poten­tiels de cet héri­tage sub­ver­sif. Dans un tel contexte, que nous dit la toute récente série Underground ? Que veut-elle dire des luttes pas­sées, pré­sentes et futures ? Et pour­quoi nous semble-t-il impor­tant de nous res­sai­sir du tra­vail dense d’historiographie du mili­tant abo­li­tion­niste William Still, pilier du réseau ?

Celles et ceux qui héritent de l’attentat escla­va­giste cultivent des liens intimes avec l’under­ground, qui vont bien au-delà de la nos­tal­gie et n’ont rien à voir avec le mot dési­gnant une avant-garde « ten­dance » et bran­chée. Des liens qui des­sinent ça et là les contours d’un anar­chisme noir, urgent et vis­cé­ral. Nous ver­rons notam­ment com­ment la lit­té­ra­ture afro-amé­ri­caine porte ce conti­nuum de dési­rs de se sous­traire à un régime épui­sant de sur­veillance et d’agressions. Un régime d’injonction à la dis­cré­tion ou à la négri­tude spec­ta­cu­laire. Un régime qui empoi­sonne, traque, enferme et tue tou­jours la popu­la­tion noire. Mais où échap­per, aujourd’hui ? Où se mettre hors de por­tée, à l’ère d’Internet, des drones, de l’autopromotion glo­ba­li­sée et de la visi­bi­li­té posée comme un enjeu de lutte ? Où « Black Moses » (la Moïse noire) — telle qu’Harriet Tubman fut sur­nom­mée — mène­rait-elle son peuple, à l’ère des lyn­chages légaux fil­més et dif­fu­sés en boucle sur le Web ?

Harriet Tubman, à gauche (DR)

« L’icône la plus malléable de l’Amérique » ?

En 2016, suite à une cam­pagne active du groupe Women on 20’s, l’administration Obama annon­çait que Harriet Tubman rem­pla­ce­rait sur les billets de 20 dol­lars le pré­sident Andrew Jackson, géno­ci­daire et escla­va­giste notoire. C’était un peu l’apothéose, dans l’appropriation publique et récur­rente de celle que l’historien Milton C. Sernett a qua­li­fié d’« icône la plus mal­léable d’Amérique2Milton C. Sernett, Harriet Tubman : Myth, memo­ry and his­to­ry, 2007. ». À l’âge du Black Lives Matter et de l’inutilité consom­mée de Barack Obama (pour qui en aurait atten­du quelque chose), cette consé­cra­tion était lar­ge­ment dépla­cée. Tubman est née esclave en 1822 dans le Maryland et s’est échap­pée en 1849. Après avoir atteint Philadelphie et la liber­té, elle a rejoint l’Underground Railroad. Celle qui était aus­si appe­lée « la Moïse de son peuple » a effec­tué une tren­taine de mis­sions per­met­tant à près de 70 esclaves de trou­ver la liber­té. Pendant la guerre de Sécession, elle a ser­vi l’Armée de l’Union comme éclai­reuse, espionne ou encore infir­mière. Elle a mili­té éga­le­ment acti­ve­ment pour les droits des femmes, notam­ment celui de voter. Il est éthi­que­ment inac­cep­table d’associer à l’argent et au capi­ta­lisme celle qui a com­bat­tu l’entreprise à la base de la toute-puis­sance éco­no­mique amé­ri­caine : l’esclavage. C’est une dis­tor­sion mal­hon­nête et dan­ge­reuse de son héri­tage.

« Le pro­blème n’était pas que nous n’ayons pas été esti­més à notre juste valeur, mais qu’on nous ait fixé une valeur. Nous avions un prix. Chaque moment d’estimation est un moment de dégra­da­tion3« Black and blur : Fred Motten in conver­sa­tion with Arthur Jafa », CUNY Graduate Center, 11 décembre 2017.» Fred Moten

Il est de sur­croît révi­sion­niste d’en faire une « vraie héroïne amé­ri­caine » aux côtés de Pères fon­da­teurs bien sou­vent escla­va­gistes ou mol­le­ment abo­li­tion­nistes. Du reste, Andrew Jackson ne va pas dis­pa­raître du billet : il sera au ver­so, scel­lant ain­si l’alliance impro­bable entre le pro­prié­taire d’esclaves et l’émancipatrice. Si Harriet Tubman est si vul­né­rable à la mythi­fi­ca­tion, ce n’est pas parce qu’elle serait intrin­sè­que­ment « mal­léable » : il n’a sur­tout jamais été ques­tion de lais­ser libre une figure aus­si com­plexe et sub­ver­sive, c’est-à-dire à la por­tée poli­tique des noir.e.s. Et ce tra­vail a com­men­cé dès son enter­re­ment.

En 2008, Hillary Clinton, can­di­date mal­heu­reuse face à Obama dans la course à l’investiture démo­crate, inven­tait cette fausse cita­tion lors d’un dis­cours pro­non­cé devant la conven­tion du Parti : « Si vous enten­dez les chiens, conti­nuez. Si dans les bois vous aper­ce­vez les torches, conti­nuez. S’il y a des cris der­rière vous, conti­nuez. Ne vous arrê­tez jamais. Continuez. Si vous vou­lez goû­ter à la liber­té, conti­nuez4Convention natio­nale des Démocrates, Denver, 26 août 2008.. » Dans cette même course à l’investiture, Robin Morgan, figure du fémi­nisme radi­cal blanc de la fin des années 1960, som­mait ain­si les femmes qui rechi­gnaient à sou­te­nir Clinton : « Quand on lui deman­dait com­ment elle avait réus­si à sau­ver des cen­taines d’Afro-américain.e.s réduit.e.s en escla­vage pen­dant la guerre de Sécession par le biais de l’Underground Railroad, elle répon­dait amè­re­ment : J’aurais pu en sau­ver des mil­liers — si seule­ment ils avaient su qu’ils étaient esclaves.5Robin Morgan, « Good bye to all that #2 », 14 février 2008. » Cette cita­tion, deve­nue virale, est aus­si fausse. D’un mater­na­lisme abject, elle prend sa source, comme l’explique l’historien W. Caleb McDaniel6Caleb McDaniel, « The Dangers of a Fake Tubman Quote », 22 mars 2016., dans la pro­pa­gande escla­va­giste du consen­te­ment tacite des esclaves à leur ser­vi­tude. Ici, comme sou­vent, Tubman est ins­tru­men­ta­li­sée pour juger d’autres noir.e.s, voire la com­mu­nau­té dans son ensemble. D’ailleurs, c’est aus­si le pro­jet du billet bran­di à la face de toute la pau­vre­té afro-amé­ri­caine.

Barack Obama et Hillary Clinton, juillet 2016, Democratic National Convention (AP images)

Pour Women on 20’s (dont le slo­gan est : « La place d’une femme est sur un billet » !), pour Clinton ou Morgan, embar­quer Harriet Tubman dans le fémi­nisme blanc capi­ta­liste pro­cède d’un refus inten­tion­nel de toute inter­sec­tion­na­li­té : Tubman était une femme noire, handie7Personne mise en situa­tion de han­di­cap par les struc­tures vali­distes de la socié­té., pauvre, etc. En ligne, on trouve même des textes qui louent son conser­va­tisme, puisqu’elle était répu­bli­caine, pro­fon­dé­ment croyante et por­tait une arme… On glisse bien enten­du ici en ter­ri­toire de trol­ling et d’interprétations ana­chro­niques outran­cières. Du point de vue des faits, nombre d’historiens effec­tuent — quelque peu en vain — un tra­vail régu­lier de rec­ti­fi­ca­tion face aux nom­breuses contre­vé­ri­tés qui cir­culent. Mais à l’heure du mème8Un mème Internet est un élé­ment ou un phé­no­mène repris et décli­né en masse sur Internet. et du copier-col­ler, est-il pos­sible de faire entendre que Tubman n’a jamais sau­vé 300 esclaves (mais près de 70) ? Sa vie réelle n’est-elle pas assez excep­tion­nelle pour qu’on fasse le choix du spec­ta­cu­laire et de la fal­si­fi­ca­tion ? Tubman est ain­si volon­tai­re­ment iso­lée par cette sur­en­chère. Les repré­sen­ta­tions tron­quées confortent éga­le­ment le mythe de la « super­wo­man »9Voir Michelle Wallace, Black Macho and the Myth of the Superwoman, 1979., de la femme noire forte. La diver­si­té des résis­tances, l’énergie du réseau Underground Railroad, le cou­rage qu’il fal­lait aux esclaves pour fuir, tout cela est effa­cé par une nar­ra­tion de lea­der­ship et de flam­boyance « lar­ger than life10« Plus grand que nature ». ».

« Il s’agit de désa­mor­cer un héri­tage révo­lu­tion­naire de mou­ve­ments clan­des­tins oppo­sés à l’État. »

Cette défor­ma­tion de l’individue et de ses choix poli­tiques faci­lite l’appropriation dépo­li­ti­sante et uni­ver­sa­li­sante dont sont vic­times de nom­breuses figures noires, « mal­léables » quelle que soit leur radi­ca­li­té. Cette entre­prise obs­ti­née est une forme de négro­pho­bie des plus vicieuses, qui a pour objet, au final, de nous éloi­gner de notre propre his­toire par un éclai­rage éblouis­sant, nous empê­chant de nous en sai­sir poli­ti­que­ment. Il s’agit de désa­mor­cer un héri­tage révo­lu­tion­naire de mou­ve­ments clan­des­tins oppo­sés à l’État : à la place, on nous pro­pose une authen­tique héroïne amé­ri­caine, pion­nière, conqué­rante, fusil à la main, trô­nant sur un billet pen­dant qu’on refuse obs­ti­né­ment d’accorder des répa­ra­tions à ses descendant.e.s.

De l’Underground à la lumière

Mais on n’en avait pas fini avec le feu des pro­jec­teurs. Une série télé­vi­sée sur l’Underground Railroad fut annon­cée en 2016. Dans un tel contexte de récu­pé­ra­tion, on était en droit d’avoir autant de curio­si­té que de craintes. En inter­view, Misha Green et Joe Pokaksi, créa­teurs de la série, racontent :

Misha Green : « Ma sœur m’a dit Tu devrais faire une série sur l’Underground Railroad. Et moi, j’ai dit Tu sais ce qui ferait un bon titre ? Underground. J’ai com­men­cé à faire quelques recherches et je me suis dis, c’est un cha­pitre énorme et épique de l’histoire amé­ri­caine et j’aimerais m’y atta­quer avec l’aide d’une autre per­sonne, et la pre­mière per­sonne à laquelle j’ai pen­sé, c’est Joe. C’était juste après la fin de Heroes, donc je suis allée le voir et lui ai dit, on devrait faire une série sur l’Underground Railroad. »

Joe Pokaksi : « Et je me disais, oh, quelqu’un a déjà dû le faire, parce que c’est une his­toire tel­le­ment cool. Et depuis j’étais genre, oh, quelqu’un doit déjà l’avoir fait, parce que c’est une his­toire si cool. Et on était éton­nés que per­sonne ne l’ait fait. On a creu­sé et on a trou­vé que la réa­li­té était encore plus incroyable qu’aucune fic­tion ait jamais lue11« Under­ground Creators Misha Green and Joe Pokaski on Their Bold First Season », flavorwire.com, 11 mai 2016.. »

Visuel de la série Underground, créée par Misha Green et Joe Pokaski (dif­fu­sée entre mars 2016 et mai 2017 sur la chaîne WGN America)

Diffusée sur la chaîne WGN America12Diffusée sur WGN America dès 2016, et éga­le­ment sur France Ô en 2017., la série com­mence avec l’évasion d’un groupe d’esclaves d’une plan­ta­tion de Macon, en Géorgie, à la fin des années 1850. Malgré les décla­ra­tions ambi­guës de ses créa­teurs (une femme noire et un homme blanc), leur tra­vail n’a rien de pion­nier : outre les docu­men­taires, plu­sieurs pro­duc­tions existent, comme la série A Woman cal­led Moses (1978) ou le télé­film Race to Freedom (1994). Mais, ras­su­rez-vous, on est tou­jours dans la fan­tai­sie, niveau his­to­rique : Orson Welles, nar­ra­teur de la série, s’enthousiasme (encore) sur les 300 esclaves libéré.e.s par la Moïse noire et, dans le télé­film, celle-ci va jusqu’en Ohio libé­rer des esclaves… Pour ce qui est des stra­té­gies de dis­pa­ri­tion et d’évasion, la série sor­tie en 2016 est plu­tôt inté­res­sante. Largement nour­rie de slaves nar­ra­tives (« récits d’esclaves ») et de l’historiographie sur l’Underground Railroad, elle montre à maintes reprises, et avec force détails, com­ment dis­si­mu­la­tion et confi­ne­ment ont pu sau­ver les corps noirs : dans une caisse, au coin d’une pièce, sous une branche, dans un panier, sous terre, dans un tun­nel ou véri­ta­ble­ment enter­ré. Elle montre aus­si com­ment tout ce qui s’organise dans un monde paral­lèle aux maîtres, quelle qu’en soit l’envergure — une éva­sion col­lec­tive, une clé cachée, du lan­gage codé, la bêtise feinte — par­ti­cipe de l’under­ground.

« Comme si l’esprit cri­tique devait res­ter under­ground et qu’il fal­lait conti­nuer à racon­ter n’importe quoi au grand public. »

Mais comme le lais­sait craindre les pro­pos tra­duits plus haut, la série Underground est aus­si et sur­tout une pro­duc­tion obsé­dée par le poten­tiel de res­sorts dra­ma­tiques et spec­ta­cu­laires dans la situa­tion d’esclavage — cette « his­toire si cool »… Le résul­tat, fai­sant l’économie de la sub­ti­li­té et de la vrai­sem­blance ciné­ma­to­gra­phique, est à la hau­teur de l’absence d’interrogation éthique que tra­hit cette sor­tie. Quant à la nar­ra­tion, « cli­pesque » et satu­rée du lieu com­mun de noir.e.s qui courent, elle est d’un clas­si­cisme effa­rant, aggra­vée par une bande-son raco­leuse : Kanye West ou La Femme à plein volume, signe de l’influence néfaste du réa­li­sa­teur Baz Luhrmann. La réa­li­té de l’Underground Railroad en tant que réseau infor­mel et com­plexe ne peut donc pas vrai­ment prendre sa place ; mais est-ce vrai­ment le sujet ? À la croi­sée de mul­tiples genres dont il devrait se tenir radi­ca­le­ment éloi­gné, Underground verse aus­si sou­vent dans le wes­tern le plus conser­va­teur : on tire moult coups de feu, il y a des bagarres, du sexe, des bandes menées par des figures cha­ris­ma­tiques, un chas­seur de prime soli­taire, une angé­lique héroïne blanche, etc. Forme et codes du wes­tern conviennent à mer­veille puisque, dans sa ver­sion clas­sique, c’est le genre ciné­ma­to­gra­phique popu­laire, raciste et men­son­ger par excel­lence. Et il a lar­ge­ment par­ti­ci­pé à façon­ner le récit natio­nal état­su­nien.

Et Misha Green et Joe Pokaski adorent les arran­ge­ments avec l’Histoire. La pré­sence de Patty Cannon en est la preuve : cette célé­bri­té du « Reverse Underground Railroad » (le kid­nap­ping dans le Nord de noir.e.s libres et d’esclaves fugi­tifs pour leur revente dans le Sud) fut arrê­tée, jugée et exé­cu­tée quand Tubman n’était qu’une enfant. Mais, dans la série, elle est bien vivante et rêve de cap­tu­rer l’icône de l’Underground Railroad. Cet exemple n’est pas le seul. Que dire encore du fait que les pre­miers épi­sodes incluent des scènes où des Blancs (un maître et un abo­li­tion­niste) se font fouet­ter par des noirs ? Qu’est-ce que cette inver­sion irres­pon­sable et mal­saine dit du pro­jet de la série ? Faut-il alors se satis­faire d’Underground, sous pré­texte que l’existence de la série est pré­fé­rable à l’absence de toute repré­sen­ta­tion ? On trouve en ligne peu d’articles à son pro­pos, et ils ne sont, qui plus est, jamais cri­tiques. Sur le site Black Perspectives de l’AAIHS (African American Intellectual History Society), que nous appré­cions habi­tuel­le­ment, on trouve un texte assez plat, qui intime aux uni­ver­si­taires de pro­mou­voir la série et de réser­ver les ana­lyses appro­fon­dies au cercle des spé­cia­listes. Comme si l’esprit cri­tique devait res­ter under­ground et qu’il fal­lait conti­nuer à racon­ter n’importe quoi au grand public.

Visuel de la série Underground, créée par Misha Green et Joe Pokaski

William Still : une historiographie underground

« The right hand was not to know what the left hand was doing. » (« Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. ») Mathieu 6:3

Pourtant, une his­toire de l’Underground Railroad aus­si dense, mys­té­rieuse et tumul­tueuse que celle du réseau lui-même a été écrite par celui que l’on nomme — à tort — le père de l’Undergound Railroad : William Still. Présent au début de la série — en ver­sion roman­cée, bien sûr —, il est vite évin­cé par des per­son­nages plus arché­ty­paux. Ce mili­tant actif consi­gnait des infor­ma­tions sur les évadé.e.s, les membres du réseau, leurs acti­vi­tés : une tâche par­ti­cu­liè­re­ment ris­quée pour lui autant que pour toutes les per­sonnes impli­quées. Pendant un temps, il pro­té­geait d’ailleurs ses registres en les cachant « chaque nuit dans la tombe d’un cime­tière13Spencer Grew, dans le docu­men­taire Underground Railroad : The William Still Story, PBS, 2012. ». Né libre en 1821, membre de la Société contre l’esclavage de Philadelphie, Still est deve­nu vers 1840 une figure cen­trale du réseau « sou­ter­rain ». Il aida jusqu’à 60 esclaves par mois et sa propre mai­son était une « sta­tion » (lieu de refuge). Philadelphie était à l’époque un foyer his­to­rique de résis­tance abo­li­tion­niste. Dans cette grande ville de Pennsylvannie, à la fron­tière avec le Maryland, escla­va­giste, la syner­gie entre deux com­mu­nau­tés, les noirs libres et les Quakers — abo­li­tion­nistes convain­cus depuis le milieu du XVIIIe siècle — don­ne­ra nais­sance à l’Underground Railroad.

« Son tra­vail actif de docu­men­ta­tion était prag­ma­tique ; il fal­lait lut­ter contre la dis­lo­ca­tion impi­toyable des familles noires par l’esclavage. »

À l’intérieur du réseau, consti­tué au début du XIXe siècle et actif jusqu’en 1865 — date de la fin de la guerre de Sécession —, les membres com­mu­ni­quaient à l’aide d’un lan­gage codé. Les esclaves fugi­tifs étaient des « pas­sa­gers », « car­gai­son », « colis » et « fret ». Ils étaient aidés dans leur fuite par des « chefs de gare » situés dans des ter­mi­naux (villes) où ils trou­vaient un refuge tem­po­raire dans des sta­tions ou des gares (mai­sons), avant de repar­tir. Le détour et la dis­si­mu­la­tion se mani­fes­taient éga­le­ment à tra­vers des chants reli­gieux, dont les paroles rece­laient un sens indé­ce­lable pour le maître ; elles pou­vaient four­nir des indices sur une éva­sion immi­nente, ou encore évo­quer une carte pour un iti­né­raire de fuite. Ainsi, dans les paroles du negro spi­ri­tual « Swing Low, Sweet Chariot », par exemple, la rivière Jourdain évo­quait la rivière Ohio, au nord de laquelle les esclaves trou­vaient la liber­té, guidé.e.s par les chefs de gare du réseau : « I loo­ked over Jordan and what did I see ? A band of angels coming after me. » (« J’ai regar­dé au-delà de la rivière Jourdain et qu’ai-je vu ? Des anges arri­vaient vers moi. ») Dans son his­to­rio­gra­phie, Still s’est appli­qué à réper­to­rier et à consi­gner les noms, ori­gines, carac­té­ris­tiques et par­ti­cu­la­ri­tés phy­siques des fugi­tives et fugi­tifs aidé.e.s par le réseau et arrivé.e.s en ter­ri­toire libre. Il conser­vait même des affiches offrant des récom­penses : il y voyait des sources d’informations essen­tielles sur l’apparence, l’identité des fugi­tifs. Son tra­vail actif de docu­men­ta­tion était prag­ma­tique ; il fal­lait lut­ter contre la dis­lo­ca­tion impi­toyable des familles noires par l’esclavage. Les éva­sions qui exi­geaient de la dis­cré­tion et des chan­ge­ments d’identité ame­naient aus­si leur lot de sépa­ra­tions bru­tales et irré­mé­diables.

Still avait été per­son­nel­le­ment frap­pé lorsqu’il s’était retrou­vé face à un homme nom­mé Peter, qui recher­chait sa mère et le reste de sa famille. En l’écoutant, Still, stu­pé­fait, com­prit que l’homme était son frère aîné, l’un des deux enfants que sa mère avait dû aban­don­ner en fuyant elle-même presque 40 années aupa­ra­vant. En 1972, après l’abolition, William Still publie donc The Underground Railroad, à par­tir de lettres, témoi­gnages, extraits d’articles de jour­naux, qu’il avait sau­ve­gar­dés au fil des années. Il manque seule­ment une par­tie de ses registres, détruits à un moment par­ti­cu­liè­re­ment ris­qué, de peur qu’ils ne soient uti­li­sés contre d’anciens esclaves. Au total, l’ouvrage contient l’histoire de 649 esclaves qui ont pu rejoindre les États du Nord et le Canada. Il lègue une œuvre de répa­ra­tion capi­tale et, aujourd’hui encore, des gens se servent de son tra­vail pour essayer de retra­cer leur généa­lo­gie, et se recon­nec­ter.

William Still (DR)

Rêveries souterraines

« Il endui­sit de colle toutes les parois ter­reuses de la grotte et les recou­vrit de billets verts ; quand il eut fini, les murs flam­boyaient d’un feu vert-jaune. Oui, cette pièce serait son repaire ; entre lui et le monde qui l’avait stig­ma­ti­sé, décré­té cou­pable, il y aurait ce sym­bole iro­nique. Il n’avait pas volé l’argent ; il l’avait sim­ple­ment ramas­sé, exac­te­ment comme on ramasse du bois mort dans une forêt. Et c’était main­te­nant ain­si que lui appa­rais­sait le monde de des­sus terre : comme une forêt sau­vage, qu’emplissait la mort14The Man Who Lived Underground, 1942. Traduction : Claude-Edmonde Magny.. » Richard Wright

Après la défaite du Sud et l’abolition for­melle de l’esclavage, la domi­na­tion raciale prit d’autres formes, per­sis­tant jusqu’à nos jours. La pré­gnance du topos15Motif récur­rent. réel et sym­bo­lique de l’under­ground dans les formes d’expression afro-amé­ri­caine des­sine depuis une filia­tion fas­ci­nante des cultures de résis­tance, des slaves nar­ra­tives aux récits modernes d’échappée et de révolte contre la supré­ma­tie blanche. Richard Wright en est l’un des por­teurs. Dans Big Boy Leaves Home, paru en 1938, le jeune héros se terre dans un four creu­sé dans le sol pour échap­per au lyn­chage, autre­ment inévi­table. De sa cachette, il entend la meute s’emparer du com­pa­gnon avec qui il devait fuir. Le four est l’espace tran­si­tion­nel dans lequel l’enfant devien­dra l’adulte qu’il doit être pour sur­vivre. La sus­pen­sion qu’est l’under­ground per­met aus­si de prendre la mesure de la vio­lence constante de l’oppression raciale à laquelle les per­son­nages sont expo­sés en temps nor­mal.

« Il dit cette invi­si­bi­li­té para­doxale dans la socié­té blanche, résul­tante de la ten­sion entre l’hypervisibilité de la mas­cu­li­ni­té noire et l’effacement opé­ré par le racisme. »

Dans The Man Who Lived Underground16Richard Wright, The Man Who Lived Underground, 1942., Fred Daniels, injus­te­ment accu­sé du meurtre d’une femme blanche, trouve refuge dans les égouts de la ville pour échap­per cette fois au lyn­chage des forces légales. Ironiquement, du monde sou­ter­rain, Daniel sur­plombe le monde de la sur­face dont il per­çoit toute la fac­ti­ci­té, la vacui­té. Mais dans cette échap­pée solo, il oublie­ra jusqu’à son nom et le pou­voir blanc aura quand même sa peau. L’under­ground a donc ses limites. Peut-on s’extraire seul de la situa­tion d’oppression ? A-t-on le droit d’y aban­don­ner celles et ceux qu’on aime ? Ces ques­tions fon­da­men­tales font certes écho aux dilemmes de Wright, exi­lé à Paris à par­tir de 1946, mais aus­si et sur­tout à ceux des esclaves qui étaient bien sou­vent contraints, comme la mère de William Still, d’abandonner des êtres aimés dans la fuite. Avec The Outsider, publié en 1953, Wright pousse cette réflexion jusqu’aux limites de la morale. À la faveur d’un acci­dent de métro, Cross Damon usurpe l’identité d’un mort ; il fuit ses res­pon­sa­bi­li­tés, ses dettes et aban­donne sa femme, ses enfants, sa maî­tresse enceinte, pour tout recom­men­cer. La fuite est cou­pable. Le sys­tème l’est plus encore. Est-il alors indé­cent de rêver de renaître ? Le clas­sique Invisible Man de Ralph Ellison, ins­pi­ré de The Man Who Lived Underground, fait de la cave un espace de répit. Le nar­ra­teur retrace sa vie de sa jeu­nesse dans le Sud à son arri­vée à Harlem. Il réa­lise avoir tou­jours été assi­gné à une exis­tence fan­to­ma­tique, la dis­pa­ri­tion phy­sique s’étant pro­duite fina­le­ment bien avant la fuite sous terre. Il dit cette invi­si­bi­li­té para­doxale dans la socié­té blanche, résul­tante de la ten­sion entre l’hypervisibilité de la mas­cu­li­ni­té noire et l’effacement opé­ré par le racisme. Mais le livre montre aus­si com­ment la ten­ta­tion de la fuite peut répondre au manque de pers­pec­tives poli­tiques col­lec­tives. Critique du Parti com­mu­niste et de son anti­ra­cisme de façade, mais aus­si des mouve­ments natio­na­listes noirs, le nar­ra­teur se retrouve dans les « limbes », for­cé de (ré)inventer la forme que pren­dra sa lutte et son exis­tence.

Cette forme, on peut pen­ser qu’Assata Shakur l’a trou­vée. Son auto­bio­gra­phie est pro­fon­dé­ment tra­vaillée par une réflexion sur le monde de la sur­face et celui d’en-dessous, com­ment ils se croisent, et com­ment on s’échappe17Elle obtient l’asile à Cuba, en 1984.. L’ancienne membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army se défi­nit elle-même comme une esclave en fuite18« I am a 20th cen­tu­ry esca­ped slave », lettre d’Assata Shakur publiée le 30 décembre 2014.. Avant de dis­pa­raître dans la clan­des­ti­ni­té, elle par­ti­ci­pait à ce qu’elle nomme le « rail­road », un réseau de sou­tien pour épau­ler ses sœurs et frères d’armes fuyant la police. Jazz, le sixième roman de Toni Morrison, trace une autre échap­pée au fémi­nin, fic­tion­nelle celle-là, à tra­vers le per­son­nage de Wild : il vit dans une grotte, en rup­ture avec le reste du monde, après la guerre de Sécession. En 2016, le roman­cier Colson Whitehead, avec l’uchro­nie Underground Railroad, ten­tait de bou­cler la boucle en repré­sen­tant un véri­table che­min de fer sou­ter­rain emprun­té par la jeune Cora. Là, le tra­jet joue un rôle de dévoi­le­ment, la pro­gres­sion du train à tra­vers le pays écor­nant le mythe du Progrès et d’une vision téléo­lo­gique de l’Histoire. Tout en mon­trant la vio­lence consti­tu­tive de l’esclavage, il en sou­ligne les consé­quences contem­po­raines.

Toni Morrison, par Timothy Greenfield-Sanders

« Damn I wish the gover­ne­ment didn’t have my real name. » (« Merde, si seule­ment le gou­ver­ne­ment n’avait pas mon vrai nom. ») Sadat X, « The Time is run­ning out », Brand Nubian, 1998

Du free jazz au hip-hop, les musiques noires sont lar­ge­ment tra­ver­sées par le concept et son utopie19Voir James Braxton Peterson, The Hip-Hop Underground and African American Culture — Beneath the Surface, 2014. : noms d’album, de groupe, champs lexi­caux, etc. Nous n’avons pas l’espace ici pour décor­ti­quer le sujet mais arrê­tons-nous sur le fas­ci­nant col­lec­tif Underground Resistance. Il est né à la fin des années 1980 à Detroit, plus grande ville du Michigan et, à l’époque de l’Underground Railroad, der­nier arrêt avant la fron­tière pour le Canada. Ce col­lec­tif pion­nier de la tech­no a ten­té de faire une musique poli­tique et ins­pi­rante pour la jeu­nesse noire, tout en res­tant à dis­tance de l’industrie musi­cale, la mar­chan­di­sa­tion, la sta­ri­fi­ca­tion et la négri­tude spec­ta­cu­laire. Seule la musique devait res­ter et « Mad » Mike Banks, pilier et cofon­da­teur, refuse jusqu’à aujourd’hui de mon­trer son visage. Underground Resistance, c’est une révo­lu­tion sonique, jaillie d’une ville pro­fon­dé­ment noire qu’on a maintes fois essayé d’enterrer vivante.

L’underground, la cale et l’anarchie ?

« Ce qui est en jeu, c’est le mou­ve­ment fugi­tif dans et hors du cadre, des bar­reaux, ou de n’importe quelle logique sociale impo­sée de l’extérieure — un mou­ve­ment d’évasion, le mou­ve­ment fur­tif de ce qui est volé — mou­ve­ment inhé­rent à tous les espaces clos — dont on peut dire qu’il brise tous les enclos. Ce mou­ve­ment fugi­tif est de la vie volée, et son rap­port à la loi ne se réduit ni à une simple inter­dic­tion, ni à une simple trans­gres­sion. Une par­tie de ce qui peut être atteint dans cette zone inac­ces­sible, où ceux qui sont par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rables ont été relé­gués, cette zone qu’ils occupent mais ne peuvent pas (et refusent de) pos­sé­der, c’est une idée de la loi fugi­tive du mou­ve­ment qui rend la vie sociale noire ingou­ver­nable20« The Case of Blackness », Criticism, volume 50, n° 2, été 2008.. » Fred Moten

Aujourd’hui, les États-Unis enferment en masse. Le pays four­nit inlas­sa­ble­ment des vidéos de lyn­chages légaux de ses sujets noirs à l’ogre Internet. Il montre de nom­breux stig­mates de radi­ca­li­sa­tion fas­ciste. Mais l’Amérique noire réagit, s’organise dans une diver­si­té de mou­ve­ments qui clament, dans des espaces vir­tuels autant que réels, la valeur des vies noires. L’Amérique noire, sculp­tée par le feu urgent d’un régime d’oppression inin­ter­rom­pu, apporte inlas­sa­ble­ment au patri­moine de la pen­sée sub­ver­sive, née du chaos de la cale. Car ne nous y trom­pons pas : c’est là le pre­mier under­ground. Et c’est là qu’il faut se tenir, selon des pen­seurs pré­cieux comme Frank Wilderson III, Saidiya Hartman ou Jared Sexton.

Qu’est-ce que ça signi­fie ?

« Plus tôt l’Amérique noire en par­ti­cu­lier com­men­ce­ra à com­prendre notre posi­tion en tant qu’élément intrin­sè­que­ment anar­chique des États-Unis, plus nous serons en mesure de nous orga­ni­ser avec réa­lisme. Au-delà de l’appellation incor­recte de chaos, les élé­ments qui nous rendent tels sont les outils mêmes que nous devrions uti­li­ser pour réa­li­ser notre libé­ra­tion. Cette mai­son en feu ne peut pas être réfor­mée pour nous inclure conve­na­ble­ment, pas plus que nous devrions vou­loir par­ta­ger une mort dou­lou­reuse en péris­sant dans les flammes. Une socié­té meilleure doit être écrite de nos déter­mi­na­tions inalié­nables, et cela n’arrivera que lorsque nous nous ren­drons compte que nous tenons la plume21« The Anarchism of Blackness », Roar n° 5, Not This Time !, été 2017.. » William C. Anderson et Zoe Samudzi

Qu’il naisse des impasses poli­tiques ou des pro­jets révo­lu­tion­naires, l’under­ground a tout d’une recon­nexion avec l’anarchisme intrin­sèque à la condi­tion noire aux États-Unis, l’intrinsèque ingou­ver­na­bi­li­té de la vie sociale noire. Parce que depuis la cale, les noir.e.s américain.e.s vivent sous un régime sco­pique oppres­sant, dégra­dant et mor­ti­fère. Parce qu’au sor­tir de la cale était l’Auction Block, un espace d’exposition et de vente. Comprendre ce qui s’est pas­sé dans la cale, s’y tenir, implique de faire avec l’under­ground et de faire le deuil des rêves d’intégration, de nor­ma­li­sa­tion. Il ne s’agit pas de pro­phé­ti­ser ici une grande révo­lu­tion noire qui sau­ve­ra l’Amérique mais de dire ceci : l’under­ground noir né de la cale habite et nour­rit inlas­sa­ble­ment les pen­sées sub­ver­sives et révo­lu­tion­naires au niveau mon­dial, qu’il s’agisse d’Ida B. Wells, Édouard Glissant, « Mad » Mike Banks ou Claudia Jones. Et cette pen­sée, née de réa­li­tés concrètes, de trau­ma­tismes, de sueur, de sang et de larmes, vient à son tour se nour­rir de l’action. Il ne s’agit pas d’idéaliser l’under­ground, d’en faire une uto­pie, mais il y a des impasses radi­cales dans le mili­tan­tisme qui se fixent comme objec­tif la visi­bi­li­té et la repré­sen­ta­tion. Tou.te.s les noir.e.s ne veulent ni ne peuvent être visibles. Tou.te.s les Beyoncé et les Obama du monde ne sau­ve­ront pas les noir.e.s.

Édouard Glissant au Cap 110, Mémorial de l’Anse Caffard, en Martinique (DR)

« Ici les noir.e.s disent sou­vent On n’est pas visibles, y a tou­jours cette ques­tion mais c’est très noir fran­co­phone ; c’est qu’on ne sait pas habi­ter notre invi­si­bi­li­té22« Corps, regards et repré­sen­ta­tions avec Nathalie Etoke », cases-rebelles.org, mai 2015.. » Nathalie Etoke

« […] l’énergie exi­gée pour être pré­sent, pour réagir, pour s’affirmer s’accompagne d’une décep­tion vis­cé­rale : décep­tion dans la mesure où toute la visi­bi­li­té du monde ne chan­ge­ra pas la manière dont on est per­çu23Citizen : an American lyric, 2014.. » Claudia Rankine

Avec l’énergie fié­vreuse de l’essai ciné­ma­to­gra­phique d’Arthur Jafa Les Rêves sont plus froids que la mort, avec Frank Wilderson ou Saidiya Hartman, il faut conti­nuer à pen­ser de la cale, de l’under­ground. Créer du répit et des voies d’évasion qui secoue­ront l’ordre — ne serait-ce que tem­po­rai­re­ment, ne serait-ce que par des absences et des dis­pa­ri­tions. À Philadelphie, centre névral­gique de l’Undergound Railroad, le 13 mai 1985, la police de l’État de Pennsylvanie bom­bar­dait les lieux de vie de l’organisation MOVE. Onze per­sonnes dont cinq enfants périrent dans les flammes et Ramona Africa, l’une des deux sur­vi­vantes, affirme que la police tirait sur ceux qui ten­taient de s’échapper. 61 mai­sons furent détruites et 250 per­sonnes res­tèrent sans domi­cile. Voilà sans doute un évé­ne­ment qui dit bien la haine sécu­laire du pou­voir blanc pour l’under­ground.


Photographie de ban­nière : un groupe d’esclaves dans une plan­ta­tion de Géorgie, en jan­vier 1900.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre article « Anarchisme et révo­lu­tion noire », Lorenzo Kom’boa Ervin (tra­duc­tion), décembre 2017
☰ Lire notre article « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Angela Davis appelle à la résis­tance col­lec­tive », jan­vier 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Eryn Wise : « Nous vivons un moment his­to­rique », décembre 2016
☰ Lire notre article « Trump — Ne pleu­rez pas, orga­ni­sez-vous ! », Richard Greeman, novembre 2016
☰ Lire notre abé­cé­daire d’Angela Davis, octobre 2016
☰ Lire notre article « Black Panthers — Pour un anti­ra­cisme socia­liste », Bobby Seale (tra­duc­tion), décembre 2015
☰ Lire notre article « Thoreau, der­rière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire notre article « Antiracisme et lutte contre l’homophobie : retour aux conver­gences », Noel Halifax (tra­duc­tion), juillet 2015
☰ Lire notre article « Luther King : plus radi­cal qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue (tra­duc­tion), mars 2015

NOTES   [ + ]

1. Henrietta Buckmaster, Let My People Go : The Story of the Underground Railroad and the Growth of the Abolition Movement, 1992.
2. Milton C. Sernett, Harriet Tubman : Myth, memo­ry and his­to­ry, 2007.
3. « Black and blur : Fred Motten in conver­sa­tion with Arthur Jafa », CUNY Graduate Center, 11 décembre 2017.
4. Convention natio­nale des Démocrates, Denver, 26 août 2008.
5. Robin Morgan, « Good bye to all that #2 », 14 février 2008.
6. Caleb McDaniel, « The Dangers of a Fake Tubman Quote », 22 mars 2016.
7. Personne mise en situa­tion de han­di­cap par les struc­tures vali­distes de la socié­té.
8. Un mème Internet est un élé­ment ou un phé­no­mène repris et décli­né en masse sur Internet.
9. Voir Michelle Wallace, Black Macho and the Myth of the Superwoman, 1979.
10. « Plus grand que nature ».
11. « Under­ground Creators Misha Green and Joe Pokaski on Their Bold First Season », flavorwire.com, 11 mai 2016.
12. Diffusée sur WGN America dès 2016, et éga­le­ment sur France Ô en 2017.
13. Spencer Grew, dans le docu­men­taire Underground Railroad : The William Still Story, PBS, 2012.
14. The Man Who Lived Underground, 1942. Traduction : Claude-Edmonde Magny.
15. Motif récur­rent.
16. Richard Wright, The Man Who Lived Underground, 1942.
17. Elle obtient l’asile à Cuba, en 1984.
18. « I am a 20th cen­tu­ry esca­ped slave », lettre d’Assata Shakur publiée le 30 décembre 2014.
19. Voir James Braxton Peterson, The Hip-Hop Underground and African American Culture — Beneath the Surface, 2014.
20. « The Case of Blackness », Criticism, volume 50, n° 2, été 2008.
21. « The Anarchism of Blackness », Roar n° 5, Not This Time !, été 2017.
22. « Corps, regards et repré­sen­ta­tions avec Nathalie Etoke », cases-rebelles.org, mai 2015.
23. Citizen : an American lyric, 2014.
Cases Rebelles
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Cases Rebelles est un collectif noir non-mixte anti-autoritaire, créé en France en 2010, qui lutte contre toutes les formes de domination dans une perspective afrocentrée nommée PanAfroRévolutionnaire. On peut retrouver sur notre site notre podcast mensuel ainsi que des articles et des entretiens autour des histoires, cultures et luttes des peuples noirs. https://www.cases-rebelles.org

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