À la recherche de l’underground


Semaine « Résistances afro-américaines » — texte inédit pour le site de Ballast

L’Underground Railroad — ou Chemin de fer clandestin — était un réseau de routes, de points de rencontre et de lieux sécurisés que les esclaves en fuite empruntaient, par petits groupes, traqués, aux États-Unis afin de franchir la ligne de démarcation entre les États abolitionnistes du Nord et les États esclavagistes du Sud ou de gagner le Canada. C’est aussi, depuis 2016, le nom d’une série télévisée américaine en vingt épisodes, Underground, tournée en Louisiane. Le collectif « panafrorévolutionnaire » Cases Rebelles, créé en France six ans plus tôt, s’intéresse ici à la récupération des luttes d’émancipation noires américaines. Une Histoire et une mémoire en héritage à même d’esquisser « les contours d’un anarchisme noir, urgent et viscéral ».


« Cela s’est passé, selon les personnes les mieux informées, vers 1831. Un fugitif du nom de Tice Davids traversa la rivière à Ripley (Ohio). […] Il s’était enfui de chez son maître dans le Kentucky, lequel le poursuivait à la trace si bien que Tice Davids n’eut d’autre alternative, arrivé au bord de la rivière, que de la traverser à la nage. Son maître mit quelques instants à chercher une embarcation, en ne perdant pas son esclave de vue, qui s’agitait dans les eaux. Il le garda à portée de regard pendant toute la traversée et bientôt son embarcation le rattrapa. Il vit Tice Davids patauger dans l’eau jusqu’au rivage, puis ne le revit plus jamais. Il chercha partout, il demanda tout autour de lui… Décontenancé et frustré, il retourna dans le Kentucky. Incrédule, il donna la seule explication possible pour un homme sain d’esprit : Il a dû emprunter une route souterraine déclara-t-il en secouant la tête1Henrietta Buckmaster, Let My People Go : The Story of the Underground Railroad and the Growth of the Abolition Movement, 1992.. »

« Les êtres qui héritent de l’attentat esclavagiste cultivent des liens intimes avec l’underground, qui dessinent ça et là les contours d’un anarchisme noir, urgent et viscéral. »

Selon la légende, c’est ainsi que fut baptisé le réseau qui aida des milliers d’esclaves à fuir l’institution esclavagiste aux États-Unis. Underground comme « souterrain », mais aussi « clandestin ». Underground Railroad. Son histoire fantastique a habité l’esprit de tout un peuple, marqué de façon indélébile du sceau de la suprématie blanche. À travers des noms au pouvoir magique, comme celui d’Harriet Tubman, il représente une part précieuse des luttes d’émancipation noires américaines tout en entretenant la flamme des rêves, face à la domination raciale persistante, d’échapper. Pourtant, la figure révolutionnaire de Tubman est aujourd’hui menacée de devenir un emblème du capitalisme, imprimée sur un billet : énième tentative de récupération et de sabotage du mystère et de la complexité de l’Underground. En effet, le pouvoir blanc n’a eu de cesse, à coups de brouillages et de falsifications, de neutraliser les potentiels de cet héritage subversif. Dans un tel contexte, que nous dit la toute récente série Underground ? Que veut-elle dire des luttes passées, présentes et futures ? Et pourquoi nous semble-t-il important de nous ressaisir du travail dense d’historiographie du militant abolitionniste William Still, pilier du réseau ?

Celles et ceux qui héritent de l’attentat esclavagiste cultivent des liens intimes avec l’underground, qui vont bien au-delà de la nostalgie et n’ont rien à voir avec le mot désignant une avant-garde « tendance » et branchée. Des liens qui dessinent ça et là les contours d’un anarchisme noir, urgent et viscéral. Nous verrons notamment comment la littérature afro-américaine porte ce continuum de désirs de se soustraire à un régime épuisant de surveillance et d’agressions. Un régime d’injonction à la discrétion ou à la négritude spectaculaire. Un régime qui empoisonne, traque, enferme et tue toujours la population noire. Mais où échapper, aujourd’hui ? Où se mettre hors de portée, à l’ère d’Internet, des drones, de l’autopromotion globalisée et de la visibilité posée comme un enjeu de lutte ? Où « Black Moses » (la Moïse noire) — telle qu’Harriet Tubman fut surnommée — mènerait-elle son peuple, à l’ère des lynchages légaux filmés et diffusés en boucle sur le Web ?

Harriet Tubman, à gauche (DR)

« L’icône la plus malléable de l’Amérique » ?

En 2016, suite à une campagne active du groupe Women on 20’s, l’administration Obama annonçait que Harriet Tubman remplacerait sur les billets de 20 dollars le président Andrew Jackson, génocidaire et esclavagiste notoire. C’était un peu l’apothéose, dans l’appropriation publique et récurrente de celle que l’historien Milton C. Sernett a qualifié d’« icône la plus malléable d’Amérique2Milton C. Sernett, Harriet Tubman : Myth, memory and history, 2007. ». À l’âge du Black Lives Matter et de l’inutilité consommée de Barack Obama (pour qui en aurait attendu quelque chose), cette consécration était largement déplacée. Tubman est née esclave en 1822 dans le Maryland et s’est échappée en 1849. Après avoir atteint Philadelphie et la liberté, elle a rejoint l’Underground Railroad. Celle qui était aussi appelée « la Moïse de son peuple » a effectué une trentaine de missions permettant à près de 70 esclaves de trouver la liberté. Pendant la guerre de Sécession, elle a servi l’Armée de l’Union comme éclaireuse, espionne ou encore infirmière. Elle a milité également activement pour les droits des femmes, notamment celui de voter. Il est éthiquement inacceptable d’associer à l’argent et au capitalisme celle qui a combattu l’entreprise à la base de la toute-puissance économique américaine : l’esclavage. C’est une distorsion malhonnête et dangereuse de son héritage.

« Le problème n’était pas que nous n’ayons pas été estimés à notre juste valeur, mais qu’on nous ait fixé une valeur. Nous avions un prix. Chaque moment d’estimation est un moment de dégradation3« Black and blur : Fred Motten in conversation with Arthur Jafa », CUNY Graduate Center, 11 décembre 2017.» Fred Moten

Il est de surcroît révisionniste d’en faire une « vraie héroïne américaine » aux côtés de Pères fondateurs bien souvent esclavagistes ou mollement abolitionnistes. Du reste, Andrew Jackson ne va pas disparaître du billet : il sera au verso, scellant ainsi l’alliance improbable entre le propriétaire d’esclaves et l’émancipatrice. Si Harriet Tubman est si vulnérable à la mythification, ce n’est pas parce qu’elle serait intrinsèquement « malléable » : il n’a surtout jamais été question de laisser libre une figure aussi complexe et subversive, c’est-à-dire à la portée politique des noir.e.s. Et ce travail a commencé dès son enterrement.

En 2008, Hillary Clinton, candidate malheureuse face à Obama dans la course à l’investiture démocrate, inventait cette fausse citation lors d’un discours prononcé devant la convention du Parti : « Si vous entendez les chiens, continuez. Si dans les bois vous apercevez les torches, continuez. S’il y a des cris derrière vous, continuez. Ne vous arrêtez jamais. Continuez. Si vous voulez goûter à la liberté, continuez4Convention nationale des Démocrates, Denver, 26 août 2008.. » Dans cette même course à l’investiture, Robin Morgan, figure du féminisme radical blanc de la fin des années 1960, sommait ainsi les femmes qui rechignaient à soutenir Clinton : « Quand on lui demandait comment elle avait réussi à sauver des centaines d’Afro-américain.e.s réduit.e.s en esclavage pendant la guerre de Sécession par le biais de l’Underground Railroad, elle répondait amèrement : J’aurais pu en sauver des milliers — si seulement ils avaient su qu’ils étaient esclaves.5Robin Morgan, « Good bye to all that #2 », 14 février 2008. » Cette citation, devenue virale, est aussi fausse. D’un maternalisme abject, elle prend sa source, comme l’explique l’historien W. Caleb McDaniel6Caleb McDaniel, « The Dangers of a Fake Tubman Quote », 22 mars 2016., dans la propagande esclavagiste du consentement tacite des esclaves à leur servitude. Ici, comme souvent, Tubman est instrumentalisée pour juger d’autres noir.e.s, voire la communauté dans son ensemble. D’ailleurs, c’est aussi le projet du billet brandi à la face de toute la pauvreté afro-américaine.

Barack Obama et Hillary Clinton, juillet 2016, Democratic National Convention (AP images)

Pour Women on 20’s (dont le slogan est : « La place d’une femme est sur un billet » !), pour Clinton ou Morgan, embarquer Harriet Tubman dans le féminisme blanc capitaliste procède d’un refus intentionnel de toute intersectionnalité : Tubman était une femme noire, handie7Personne mise en situation de handicap par les structures validistes de la société., pauvre, etc. En ligne, on trouve même des textes qui louent son conservatisme, puisqu’elle était républicaine, profondément croyante et portait une arme… On glisse bien entendu ici en territoire de trolling et d’interprétations anachroniques outrancières. Du point de vue des faits, nombre d’historiens effectuent — quelque peu en vain — un travail régulier de rectification face aux nombreuses contrevérités qui circulent. Mais à l’heure du mème8Un mème Internet est un élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur Internet. et du copier-coller, est-il possible de faire entendre que Tubman n’a jamais sauvé 300 esclaves (mais près de 70) ? Sa vie réelle n’est-elle pas assez exceptionnelle pour qu’on fasse le choix du spectaculaire et de la falsification ? Tubman est ainsi volontairement isolée par cette surenchère. Les représentations tronquées confortent également le mythe de la « superwoman »9Voir Michelle Wallace, Black Macho and the Myth of the Superwoman, 1979., de la femme noire forte. La diversité des résistances, l’énergie du réseau Underground Railroad, le courage qu’il fallait aux esclaves pour fuir, tout cela est effacé par une narration de leadership et de flamboyance « larger than life10« Plus grand que nature ». ».

« Il s’agit de désamorcer un héritage révolutionnaire de mouvements clandestins opposés à l’État. »

Cette déformation de l’individue et de ses choix politiques facilite l’appropriation dépolitisante et universalisante dont sont victimes de nombreuses figures noires, « malléables » quelle que soit leur radicalité. Cette entreprise obstinée est une forme de négrophobie des plus vicieuses, qui a pour objet, au final, de nous éloigner de notre propre histoire par un éclairage éblouissant, nous empêchant de nous en saisir politiquement. Il s’agit de désamorcer un héritage révolutionnaire de mouvements clandestins opposés à l’État : à la place, on nous propose une authentique héroïne américaine, pionnière, conquérante, fusil à la main, trônant sur un billet pendant qu’on refuse obstinément d’accorder des réparations à ses descendant.e.s.

De l’Underground à la lumière

Mais on n’en avait pas fini avec le feu des projecteurs. Une série télévisée sur l’Underground Railroad fut annoncée en 2016. Dans un tel contexte de récupération, on était en droit d’avoir autant de curiosité que de craintes. En interview, Misha Green et Joe Pokaksi, créateurs de la série, racontent :

Misha Green : « Ma sœur m’a dit Tu devrais faire une série sur l’Underground Railroad. Et moi, j’ai dit Tu sais ce qui ferait un bon titre ? Underground. J’ai commencé à faire quelques recherches et je me suis dis, c’est un chapitre énorme et épique de l’histoire américaine et j’aimerais m’y attaquer avec l’aide d’une autre personne, et la première personne à laquelle j’ai pensé, c’est Joe. C’était juste après la fin de Heroes, donc je suis allée le voir et lui ai dit, on devrait faire une série sur l’Underground Railroad. »

Joe Pokaksi : « Et je me disais, oh, quelqu’un a déjà dû le faire, parce que c’est une histoire tellement cool. Et depuis j’étais genre, oh, quelqu’un doit déjà l’avoir fait, parce que c’est une histoire si cool. Et on était étonnés que personne ne l’ait fait. On a creusé et on a trouvé que la réalité était encore plus incroyable qu’aucune fiction ait jamais lue11« Underground Creators Misha Green and Joe Pokaski on Their Bold First Season », flavorwire.com, 11 mai 2016.. »

Visuel de la série Underground, créée par Misha Green et Joe Pokaski (diffusée entre mars 2016 et mai 2017 sur la chaîne WGN America)

Diffusée sur la chaîne WGN America12Diffusée sur WGN America dès 2016, et également sur France Ô en 2017., la série commence avec l’évasion d’un groupe d’esclaves d’une plantation de Macon, en Géorgie, à la fin des années 1850. Malgré les déclarations ambiguës de ses créateurs (une femme noire et un homme blanc), leur travail n’a rien de pionnier : outre les documentaires, plusieurs productions existent, comme la série A Woman called Moses (1978) ou le téléfilm Race to Freedom (1994). Mais, rassurez-vous, on est toujours dans la fantaisie, niveau historique : Orson Welles, narrateur de la série, s’enthousiasme (encore) sur les 300 esclaves libéré.e.s par la Moïse noire et, dans le téléfilm, celle-ci va jusqu’en Ohio libérer des esclaves… Pour ce qui est des stratégies de disparition et d’évasion, la série sortie en 2016 est plutôt intéressante. Largement nourrie de slaves narratives (« récits d’esclaves ») et de l’historiographie sur l’Underground Railroad, elle montre à maintes reprises, et avec force détails, comment dissimulation et confinement ont pu sauver les corps noirs : dans une caisse, au coin d’une pièce, sous une branche, dans un panier, sous terre, dans un tunnel ou véritablement enterré. Elle montre aussi comment tout ce qui s’organise dans un monde parallèle aux maîtres, quelle qu’en soit l’envergure — une évasion collective, une clé cachée, du langage codé, la bêtise feinte — participe de l’underground.

« Comme si l’esprit critique devait rester underground et qu’il fallait continuer à raconter n’importe quoi au grand public. »

Mais comme le laissait craindre les propos traduits plus haut, la série Underground est aussi et surtout une production obsédée par le potentiel de ressorts dramatiques et spectaculaires dans la situation d’esclavage — cette « histoire si cool »… Le résultat, faisant l’économie de la subtilité et de la vraisemblance cinématographique, est à la hauteur de l’absence d’interrogation éthique que trahit cette sortie. Quant à la narration, « clipesque » et saturée du lieu commun de noir.e.s qui courent, elle est d’un classicisme effarant, aggravée par une bande-son racoleuse : Kanye West ou La Femme à plein volume, signe de l’influence néfaste du réalisateur Baz Luhrmann. La réalité de l’Underground Railroad en tant que réseau informel et complexe ne peut donc pas vraiment prendre sa place ; mais est-ce vraiment le sujet ? À la croisée de multiples genres dont il devrait se tenir radicalement éloigné, Underground verse aussi souvent dans le western le plus conservateur : on tire moult coups de feu, il y a des bagarres, du sexe, des bandes menées par des figures charismatiques, un chasseur de prime solitaire, une angélique héroïne blanche, etc. Forme et codes du western conviennent à merveille puisque, dans sa version classique, c’est le genre cinématographique populaire, raciste et mensonger par excellence. Et il a largement participé à façonner le récit national étatsunien.

Et Misha Green et Joe Pokaski adorent les arrangements avec l’Histoire. La présence de Patty Cannon en est la preuve : cette célébrité du « Reverse Underground Railroad » (le kidnapping dans le Nord de noir.e.s libres et d’esclaves fugitifs pour leur revente dans le Sud) fut arrêtée, jugée et exécutée quand Tubman n’était qu’une enfant. Mais, dans la série, elle est bien vivante et rêve de capturer l’icône de l’Underground Railroad. Cet exemple n’est pas le seul. Que dire encore du fait que les premiers épisodes incluent des scènes où des Blancs (un maître et un abolitionniste) se font fouetter par des noirs ? Qu’est-ce que cette inversion irresponsable et malsaine dit du projet de la série ? Faut-il alors se satisfaire d’Underground, sous prétexte que l’existence de la série est préférable à l’absence de toute représentation ? On trouve en ligne peu d’articles à son propos, et ils ne sont, qui plus est, jamais critiques. Sur le site Black Perspectives de l’AAIHS (African American Intellectual History Society), que nous apprécions habituellement, on trouve un texte assez plat, qui intime aux universitaires de promouvoir la série et de réserver les analyses approfondies au cercle des spécialistes. Comme si l’esprit critique devait rester underground et qu’il fallait continuer à raconter n’importe quoi au grand public.

Visuel de la série Underground, créée par Misha Green et Joe Pokaski

William Still : une historiographie underground

« The right hand was not to know what the left hand was doing. » (« Que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta main droite. ») Mathieu 6:3

Pourtant, une histoire de l’Underground Railroad aussi dense, mystérieuse et tumultueuse que celle du réseau lui-même a été écrite par celui que l’on nomme — à tort — le père de l’Undergound Railroad : William Still. Présent au début de la série — en version romancée, bien sûr —, il est vite évincé par des personnages plus archétypaux. Ce militant actif consignait des informations sur les évadé.e.s, les membres du réseau, leurs activités : une tâche particulièrement risquée pour lui autant que pour toutes les personnes impliquées. Pendant un temps, il protégeait d’ailleurs ses registres en les cachant « chaque nuit dans la tombe d’un cimetière13Spencer Grew, dans le documentaire Underground Railroad : The William Still Story, PBS, 2012. ». Né libre en 1821, membre de la Société contre l’esclavage de Philadelphie, Still est devenu vers 1840 une figure centrale du réseau « souterrain ». Il aida jusqu’à 60 esclaves par mois et sa propre maison était une « station » (lieu de refuge). Philadelphie était à l’époque un foyer historique de résistance abolitionniste. Dans cette grande ville de Pennsylvannie, à la frontière avec le Maryland, esclavagiste, la synergie entre deux communautés, les noirs libres et les Quakers — abolitionnistes convaincus depuis le milieu du XVIIIe siècle — donnera naissance à l’Underground Railroad.

« Son travail actif de documentation était pragmatique ; il fallait lutter contre la dislocation impitoyable des familles noires par l’esclavage. »

À l’intérieur du réseau, constitué au début du XIXe siècle et actif jusqu’en 1865 — date de la fin de la guerre de Sécession —, les membres communiquaient à l’aide d’un langage codé. Les esclaves fugitifs étaient des « passagers », « cargaison », « colis » et « fret ». Ils étaient aidés dans leur fuite par des « chefs de gare » situés dans des terminaux (villes) où ils trouvaient un refuge temporaire dans des stations ou des gares (maisons), avant de repartir. Le détour et la dissimulation se manifestaient également à travers des chants religieux, dont les paroles recelaient un sens indécelable pour le maître ; elles pouvaient fournir des indices sur une évasion imminente, ou encore évoquer une carte pour un itinéraire de fuite. Ainsi, dans les paroles du negro spiritual « Swing Low, Sweet Chariot », par exemple, la rivière Jourdain évoquait la rivière Ohio, au nord de laquelle les esclaves trouvaient la liberté, guidé.e.s par les chefs de gare du réseau : « I looked over Jordan and what did I see ? A band of angels coming after me. » (« J’ai regardé au-delà de la rivière Jourdain et qu’ai-je vu ? Des anges arrivaient vers moi. ») Dans son historiographie, Still s’est appliqué à répertorier et à consigner les noms, origines, caractéristiques et particularités physiques des fugitives et fugitifs aidé.e.s par le réseau et arrivé.e.s en territoire libre. Il conservait même des affiches offrant des récompenses : il y voyait des sources d’informations essentielles sur l’apparence, l’identité des fugitifs. Son travail actif de documentation était pragmatique ; il fallait lutter contre la dislocation impitoyable des familles noires par l’esclavage. Les évasions qui exigeaient de la discrétion et des changements d’identité amenaient aussi leur lot de séparations brutales et irrémédiables.

Still avait été personnellement frappé lorsqu’il s’était retrouvé face à un homme nommé Peter, qui recherchait sa mère et le reste de sa famille. En l’écoutant, Still, stupéfait, comprit que l’homme était son frère aîné, l’un des deux enfants que sa mère avait dû abandonner en fuyant elle-même presque 40 années auparavant. En 1972, après l’abolition, William Still publie donc The Underground Railroad, à partir de lettres, témoignages, extraits d’articles de journaux, qu’il avait sauvegardés au fil des années. Il manque seulement une partie de ses registres, détruits à un moment particulièrement risqué, de peur qu’ils ne soient utilisés contre d’anciens esclaves. Au total, l’ouvrage contient l’histoire de 649 esclaves qui ont pu rejoindre les États du Nord et le Canada. Il lègue une œuvre de réparation capitale et, aujourd’hui encore, des gens se servent de son travail pour essayer de retracer leur généalogie, et se reconnecter.

William Still (DR)

Rêveries souterraines

« Il enduisit de colle toutes les parois terreuses de la grotte et les recouvrit de billets verts ; quand il eut fini, les murs flamboyaient d’un feu vert-jaune. Oui, cette pièce serait son repaire ; entre lui et le monde qui l’avait stigmatisé, décrété coupable, il y aurait ce symbole ironique. Il n’avait pas volé l’argent ; il l’avait simplement ramassé, exactement comme on ramasse du bois mort dans une forêt. Et c’était maintenant ainsi que lui apparaissait le monde de dessus terre : comme une forêt sauvage, qu’emplissait la mort14The Man Who Lived Underground, 1942. Traduction : Claude-Edmonde Magny.. » Richard Wright

Après la défaite du Sud et l’abolition formelle de l’esclavage, la domination raciale prit d’autres formes, persistant jusqu’à nos jours. La prégnance du topos15Motif récurrent. réel et symbolique de l’underground dans les formes d’expression afro-américaine dessine depuis une filiation fascinante des cultures de résistance, des slaves narratives aux récits modernes d’échappée et de révolte contre la suprématie blanche. Richard Wright en est l’un des porteurs. Dans Big Boy Leaves Home, paru en 1938, le jeune héros se terre dans un four creusé dans le sol pour échapper au lynchage, autrement inévitable. De sa cachette, il entend la meute s’emparer du compagnon avec qui il devait fuir. Le four est l’espace transitionnel dans lequel l’enfant deviendra l’adulte qu’il doit être pour survivre. La suspension qu’est l’underground permet aussi de prendre la mesure de la violence constante de l’oppression raciale à laquelle les personnages sont exposés en temps normal.

« Il dit cette invisibilité paradoxale dans la société blanche, résultante de la tension entre l’hypervisibilité de la masculinité noire et l’effacement opéré par le racisme. »

Dans The Man Who Lived Underground16Richard Wright, The Man Who Lived Underground, 1942., Fred Daniels, injustement accusé du meurtre d’une femme blanche, trouve refuge dans les égouts de la ville pour échapper cette fois au lynchage des forces légales. Ironiquement, du monde souterrain, Daniel surplombe le monde de la surface dont il perçoit toute la facticité, la vacuité. Mais dans cette échappée solo, il oubliera jusqu’à son nom et le pouvoir blanc aura quand même sa peau. L’underground a donc ses limites. Peut-on s’extraire seul de la situation d’oppression ? A-t-on le droit d’y abandonner celles et ceux qu’on aime ? Ces questions fondamentales font certes écho aux dilemmes de Wright, exilé à Paris à partir de 1946, mais aussi et surtout à ceux des esclaves qui étaient bien souvent contraints, comme la mère de William Still, d’abandonner des êtres aimés dans la fuite. Avec The Outsider, publié en 1953, Wright pousse cette réflexion jusqu’aux limites de la morale. À la faveur d’un accident de métro, Cross Damon usurpe l’identité d’un mort ; il fuit ses responsabilités, ses dettes et abandonne sa femme, ses enfants, sa maîtresse enceinte, pour tout recommencer. La fuite est coupable. Le système l’est plus encore. Est-il alors indécent de rêver de renaître ? Le classique Invisible Man de Ralph Ellison, inspiré de The Man Who Lived Underground, fait de la cave un espace de répit. Le narrateur retrace sa vie de sa jeunesse dans le Sud à son arrivée à Harlem. Il réalise avoir toujours été assigné à une existence fantomatique, la disparition physique s’étant produite finalement bien avant la fuite sous terre. Il dit cette invisibilité paradoxale dans la société blanche, résultante de la tension entre l’hypervisibilité de la masculinité noire et l’effacement opéré par le racisme. Mais le livre montre aussi comment la tentation de la fuite peut répondre au manque de perspectives politiques collectives. Critique du Parti communiste et de son antiracisme de façade, mais aussi des mouvements nationalistes noirs, le narrateur se retrouve dans les « limbes », forcé de (ré)inventer la forme que prendra sa lutte et son existence.

Cette forme, on peut penser qu’Assata Shakur l’a trouvée. Son autobiographie est profondément travaillée par une réflexion sur le monde de la surface et celui d’en-dessous, comment ils se croisent, et comment on s’échappe17Elle obtient l’asile à Cuba, en 1984.. L’ancienne membre du Black Panther Party et de la Black Liberation Army se définit elle-même comme une esclave en fuite18« I am a 20th century escaped slave », lettre d’Assata Shakur publiée le 30 décembre 2014.. Avant de disparaître dans la clandestinité, elle participait à ce qu’elle nomme le « railroad », un réseau de soutien pour épauler ses sœurs et frères d’armes fuyant la police. Jazz, le sixième roman de Toni Morrison, trace une autre échappée au féminin, fictionnelle celle-là, à travers le personnage de Wild : il vit dans une grotte, en rupture avec le reste du monde, après la guerre de Sécession. En 2016, le romancier Colson Whitehead, avec l’uchronie Underground Railroad, tentait de boucler la boucle en représentant un véritable chemin de fer souterrain emprunté par la jeune Cora. Là, le trajet joue un rôle de dévoilement, la progression du train à travers le pays écornant le mythe du Progrès et d’une vision téléologique de l’Histoire. Tout en montrant la violence constitutive de l’esclavage, il en souligne les conséquences contemporaines.

Toni Morrison, par Timothy Greenfield-Sanders

« Damn I wish the governement didn’t have my real name. » (« Merde, si seulement le gouvernement n’avait pas mon vrai nom. ») Sadat X, « The Time is running out », Brand Nubian, 1998

Du free jazz au hip-hop, les musiques noires sont largement traversées par le concept et son utopie19Voir James Braxton Peterson, The Hip-Hop Underground and African American Culture — Beneath the Surface, 2014. : noms d’album, de groupe, champs lexicaux, etc. Nous n’avons pas l’espace ici pour décortiquer le sujet mais arrêtons-nous sur le fascinant collectif Underground Resistance. Il est né à la fin des années 1980 à Detroit, plus grande ville du Michigan et, à l’époque de l’Underground Railroad, dernier arrêt avant la frontière pour le Canada. Ce collectif pionnier de la techno a tenté de faire une musique politique et inspirante pour la jeunesse noire, tout en restant à distance de l’industrie musicale, la marchandisation, la starification et la négritude spectaculaire. Seule la musique devait rester et « Mad » Mike Banks, pilier et cofondateur, refuse jusqu’à aujourd’hui de montrer son visage. Underground Resistance, c’est une révolution sonique, jaillie d’une ville profondément noire qu’on a maintes fois essayé d’enterrer vivante.

L’underground, la cale et l’anarchie ?

« Ce qui est en jeu, c’est le mouvement fugitif dans et hors du cadre, des barreaux, ou de n’importe quelle logique sociale imposée de l’extérieure — un mouvement d’évasion, le mouvement furtif de ce qui est volé — mouvement inhérent à tous les espaces clos — dont on peut dire qu’il brise tous les enclos. Ce mouvement fugitif est de la vie volée, et son rapport à la loi ne se réduit ni à une simple interdiction, ni à une simple transgression. Une partie de ce qui peut être atteint dans cette zone inaccessible, où ceux qui sont particulièrement vulnérables ont été relégués, cette zone qu’ils occupent mais ne peuvent pas (et refusent de) posséder, c’est une idée de la loi fugitive du mouvement qui rend la vie sociale noire ingouvernable20« The Case of Blackness », Criticism, volume 50, n° 2, été 2008.. » Fred Moten

Aujourd’hui, les États-Unis enferment en masse. Le pays fournit inlassablement des vidéos de lynchages légaux de ses sujets noirs à l’ogre Internet. Il montre de nombreux stigmates de radicalisation fasciste. Mais l’Amérique noire réagit, s’organise dans une diversité de mouvements qui clament, dans des espaces virtuels autant que réels, la valeur des vies noires. L’Amérique noire, sculptée par le feu urgent d’un régime d’oppression ininterrompu, apporte inlassablement au patrimoine de la pensée subversive, née du chaos de la cale. Car ne nous y trompons pas : c’est là le premier underground. Et c’est là qu’il faut se tenir, selon des penseurs précieux comme Frank Wilderson III, Saidiya Hartman ou Jared Sexton.

Qu’est-ce que ça signifie ?

« Plus tôt l’Amérique noire en particulier commencera à comprendre notre position en tant qu’élément intrinsèquement anarchique des États-Unis, plus nous serons en mesure de nous organiser avec réalisme. Au-delà de l’appellation incorrecte de chaos, les éléments qui nous rendent tels sont les outils mêmes que nous devrions utiliser pour réaliser notre libération. Cette maison en feu ne peut pas être réformée pour nous inclure convenablement, pas plus que nous devrions vouloir partager une mort douloureuse en périssant dans les flammes. Une société meilleure doit être écrite de nos déterminations inaliénables, et cela n’arrivera que lorsque nous nous rendrons compte que nous tenons la plume21« The Anarchism of Blackness », Roar n° 5, Not This Time !, été 2017.. » William C. Anderson et Zoe Samudzi

Qu’il naisse des impasses politiques ou des projets révolutionnaires, l’underground a tout d’une reconnexion avec l’anarchisme intrinsèque à la condition noire aux États-Unis, l’intrinsèque ingouvernabilité de la vie sociale noire. Parce que depuis la cale, les noir.e.s américain.e.s vivent sous un régime scopique oppressant, dégradant et mortifère. Parce qu’au sortir de la cale était l’Auction Block, un espace d’exposition et de vente. Comprendre ce qui s’est passé dans la cale, s’y tenir, implique de faire avec l’underground et de faire le deuil des rêves d’intégration, de normalisation. Il ne s’agit pas de prophétiser ici une grande révolution noire qui sauvera l’Amérique mais de dire ceci : l’underground noir né de la cale habite et nourrit inlassablement les pensées subversives et révolutionnaires au niveau mondial, qu’il s’agisse d’Ida B. Wells, Édouard Glissant, « Mad » Mike Banks ou Claudia Jones. Et cette pensée, née de réalités concrètes, de traumatismes, de sueur, de sang et de larmes, vient à son tour se nourrir de l’action. Il ne s’agit pas d’idéaliser l’underground, d’en faire une utopie, mais il y a des impasses radicales dans le militantisme qui se fixent comme objectif la visibilité et la représentation. Tou.te.s les noir.e.s ne veulent ni ne peuvent être visibles. Tou.te.s les Beyoncé et les Obama du monde ne sauveront pas les noir.e.s.

Édouard Glissant au Cap 110, Mémorial de l’Anse Caffard, en Martinique (DR)

« Ici les noir.e.s disent souvent On n’est pas visibles, y a toujours cette question mais c’est très noir francophone ; c’est qu’on ne sait pas habiter notre invisibilité22« Corps, regards et représentations avec Nathalie Etoke », cases-rebelles.org, mai 2015.. » Nathalie Etoke

« […] l’énergie exigée pour être présent, pour réagir, pour s’affirmer s’accompagne d’une déception viscérale : déception dans la mesure où toute la visibilité du monde ne changera pas la manière dont on est perçu23Citizen : an American lyric, 2014.. » Claudia Rankine

Avec l’énergie fiévreuse de l’essai cinématographique d’Arthur Jafa Les Rêves sont plus froids que la mort, avec Frank Wilderson ou Saidiya Hartman, il faut continuer à penser de la cale, de l’underground. Créer du répit et des voies d’évasion qui secoueront l’ordre — ne serait-ce que temporairement, ne serait-ce que par des absences et des disparitions. À Philadelphie, centre névralgique de l’Undergound Railroad, le 13 mai 1985, la police de l’État de Pennsylvanie bombardait les lieux de vie de l’organisation MOVE. Onze personnes dont cinq enfants périrent dans les flammes et Ramona Africa, l’une des deux survivantes, affirme que la police tirait sur ceux qui tentaient de s’échapper. 61 maisons furent détruites et 250 personnes restèrent sans domicile. Voilà sans doute un événement qui dit bien la haine séculaire du pouvoir blanc pour l’underground.


Photographie de bannière : un groupe d’esclaves dans une plantation de Géorgie, en janvier 1900.


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre article « Anarchisme et révolution noire », Lorenzo Kom’boa Ervin (traduction), décembre 2017
☰ Lire notre article « Femmes, noires et communistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre traduction « Angela Davis appelle à la résistance collective », janvier 2017
☰ Lire notre entretien avec Eryn Wise : « Nous vivons un moment historique », décembre 2016
☰ Lire notre article « Trump — Ne pleurez pas, organisez-vous ! », Richard Greeman, novembre 2016
☰ Lire notre abécédaire d’Angela Davis, octobre 2016
☰ Lire notre article « Black Panthers — Pour un antiracisme socialiste », Bobby Seale (traduction), décembre 2015
☰ Lire notre article « Thoreau, derrière la légende », Émile Carme, novembre 2015
☰ Lire notre article « Antiracisme et lutte contre l’homophobie : retour aux convergences », Noel Halifax (traduction), juillet 2015
☰ Lire notre article « Luther King : plus radical qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue (traduction), mars 2015

NOTES   [ + ]

1.Henrietta Buckmaster, Let My People Go : The Story of the Underground Railroad and the Growth of the Abolition Movement, 1992.
2.Milton C. Sernett, Harriet Tubman : Myth, memory and history, 2007.
3.« Black and blur : Fred Motten in conversation with Arthur Jafa », CUNY Graduate Center, 11 décembre 2017.
4.Convention nationale des Démocrates, Denver, 26 août 2008.
5.Robin Morgan, « Good bye to all that #2 », 14 février 2008.
6.Caleb McDaniel, « The Dangers of a Fake Tubman Quote », 22 mars 2016.
7.Personne mise en situation de handicap par les structures validistes de la société.
8.Un mème Internet est un élément ou un phénomène repris et décliné en masse sur Internet.
9.Voir Michelle Wallace, Black Macho and the Myth of the Superwoman, 1979.
10.« Plus grand que nature ».
11.« Underground Creators Misha Green and Joe Pokaski on Their Bold First Season », flavorwire.com, 11 mai 2016.
12.Diffusée sur WGN America dès 2016, et également sur France Ô en 2017.
13.Spencer Grew, dans le documentaire Underground Railroad : The William Still Story, PBS, 2012.
14.The Man Who Lived Underground, 1942. Traduction : Claude-Edmonde Magny.
15.Motif récurrent.
16.Richard Wright, The Man Who Lived Underground, 1942.
17.Elle obtient l’asile à Cuba, en 1984.
18.« I am a 20th century escaped slave », lettre d’Assata Shakur publiée le 30 décembre 2014.
19.Voir James Braxton Peterson, The Hip-Hop Underground and African American Culture — Beneath the Surface, 2014.
20.« The Case of Blackness », Criticism, volume 50, n° 2, été 2008.
21.« The Anarchism of Blackness », Roar n° 5, Not This Time !, été 2017.
22.« Corps, regards et représentations avec Nathalie Etoke », cases-rebelles.org, mai 2015.
23.Citizen : an American lyric, 2014.
Cases Rebelles
Cases Rebelles
contacdddt@gmail.com

Cases Rebelles est un collectif noir non-mixte anti-autoritaire, créé en France en 2010, qui lutte contre toutes les formes de domination dans une perspective afrocentrée nommée PanAfroRévolutionnaire. On peut retrouver sur notre site notre podcast mensuel ainsi que des articles et des entretiens autour des histoires, cultures et luttes des peuples noirs. https://www.cases-rebelles.org

Découvrir d'autres articles de



BALLAST

GRATUIT
VOIR