Texte inédit | Ballast | Série « L’estive »
La garde n’est pas l’unique activité à laquelle bergers et bergères se consacrent. Une autre partie de leur travail, moins connue, consiste à soigner les brebis dont ils s’occupent. Le temps d’une matinée, les gardiens et gardiennes troquent leur canne et leurs chiens pour mieux réparer les blessures et prévenir les éventuelles infections. Les soins qu’ils administrent quotidiennement ne cachent cependant pas la mort à laquelle sont destinés la plupart des animaux : cinq millions d’ovins sont abattus chaque année, dont une grande majorité d’agneaux. Cinquième volet de notre série consacrée au pastoralisme. ☰ Par Djibril Maïga
[quatrième volet : « Marine, bergère : Une journée typique
»]
À peine le temps d’avaler un café que les deux bergers sont déjà en train de déplacer le troupeau. Par la fenêtre, je les vois ramener les brebis du parc dit de nuit à celui des soins. C’est un grand enclos en contrebas fait de barrières de bois et de claies métalliques, qui est remonté et démonté chaque année en début d’estive. Marine et Poutchie, le chien de conduite, entassent le cheptel à l’entrée du parc. Jules ouvre la barrière et une marée se déverse par ce fin goulot d’étranglement, avant que le groupe ne prenne tout l’espace disponible. Le mouvement des brebis y fait comme des remous. Marine referme le parc qui, dit-elle, « permet de les resserrer et ainsi de pouvoir avancer parmi elles pour repérer et attraper celles qu’il faut soigner. »
« La matinée s’avance doucement et, pour Jules, elle commence en remplissant un sac de divers flacons, pansements, tissus. C’est jour de soin. »
Nous naviguons alors à vue à la recherche des brebis malades ou blessées. « Pour savoir qui est à soigner, on les marque sur la laine avec un borie » indique Jules, qui sort alors un gros crayon gras de sa poche. Mimant le geste, il continue : « Un trait sur l’épaule gauche si c’est la patte gauche ; sur la tête une croix si c’est une mammite ; un rond si elle a avorté. » Tout en caressant le front d’un agneau, Marine poursuit : « Toutes les deux semaines on change de couleur, c’est ce qui permet de suivre leur évolution. » Repérer les brebis à soigner n’est pas aisé. Au milieu de cet aplat de blanc, un trait rouge surgit soudain. Tandis que je m’avance, les brebis s’écartent et se confondent les unes avec les autres ; un moment d’inadvertance suffit, je l’ai déjà perdue de vue. Marine me sourit : « Pas facile hein ! Elles se planquent rapidement. Regarde celle-là. Elle hoche la tête quand elle marche. C’est une boiteuse. Je te montre. »
Munie de sa houlette, un longue canne de bois se concluant par un crochet de fer, elle avance avec lenteur dans cette foule de bêlements. « Tu vois, il y a celles qui viennent un peu te chercher et d’autres qui ne s’approchent jamais de toi, qui sont un peu sauvages. Tu peux ne pas les retrouver de la matinée. Elles savent qu’on vient les attraper et elles se cachent. Il y en a même certaines font mine de moins boiter quand tu les regardes — elles sont malines ! » Marine prend large pour disparaître du champ de vision de l’animal. « Il ne faut pas trop la regarder, juste savoir vers où elle est. » Son corps se mélange à celui des bêtes, et par superposition j’imagine que des cornes lui poussent sur la tête. Dans cette chorégraphie, à chaque nouveau pas, les brebis répondent en se resserrant tel un étau. Celle marquée d’un trait rouge se retrouve cernée par ses congénères.

D’un geste, Marine l’attrape par le haut du gigot. Dans un jeu d’acrobate et de lutte, elle la tire avec son bâton, la déséquilibre et la fait basculer sur son flanc. La brebis finit par retomber sur son postérieur. Elle est alors immobilisée entre les jambes de la bergère. « Les attraper, sur le coup c’est pas forcement agréable pour elle. Donc, durant ce moment faut les rassurer, tu les caresses et leur parles. Les soins, c’est aussi ça, on apprend à mieux se connaître. C’est un instant de rencontre privilégié, où elles comprennent que tu es là pour prendre soin d’elles et les soulager. »
Les deux gardiens munis de leur trousse de soin se font alors vétérinaires. Dans ce domaine, il y a deux écoles. Celle, conventionnelle, qui consiste principalement en un flacon d’antibiotique et une seringue. « J’étais avant avec un groupement d’éleveurs qui était plutôt pro-antibio, donc les soins consistaient à piquer en permanence les brebis malades. Selon le poids de la bête tu injectes une dose. Et tu piques, tu piques, tu piques… » Et puis il y a les pratiques alternatives. « Ça fonctionne plutôt bien. Plein de fois, la lavande, l’argile et l’attention suffisent. Il faut surtout veiller, observer et prévenir. »
« C’est un instant de rencontre privilégié, où elles comprennent que tu es là pour prendre soin d’elles et les soulager. »
Commencent alors les opérations médicales. Les cas cliniques sont principalement des infections, qui avec la chaleur tournent rapidement en abcès. La brebis qu’a attrapée Marine a un genou bien gonflé par une blessure qui s’est infectée. Sous la pression des doigts de la bergère, un geyser jaunâtre jaillit. Elle sort un spray ainsi qu’une étrange poudre bleue. « Tu désinfectes avec ça et ensuite tu rajoutes sur la plaie un peu de cuivre, qui fait office d’antibiotique. Après, tu repasses un coup de désinfectant histoire de nettoyer et normalement ça se résorbe tout seul. »
Jules remarque une plaie suppurante au sabot. Il sort un Opinel dédié à cet effet et commence à nettoyer. « Il faut vraiment faire attention quand tu les soignes car ça risque de se propager. Pour peu qu’il y ait de l’humidité, ça favorise le développement des bactéries. » Marine évoque le cas du piétin, autre maladie fréquente : « C’est une infection qui touche les sabots et qui est vraiment très contagieuse. Ça m’est arrivé qu’elles se la refilent toutes. On a dû redescendre de la montagne pour pouvoir les soigner. Il faut les faire passer dans un pédiluve à base d’eau et de cuivre. »

C’est au tour de Jules de repérer une brebis malade, celle-ci marquée d’une croix — elle a une mammite. Marine le rejoint et, tâtant gentiment le pis, explique : « Ça se traduit par une mamelle chaude et gonflée. » Elle prend alors son courage à deux mains et commence à traire la bête. L’équivalent « d’un bol de mayonnaise », mélange de staphylocoque et de sang, gicle en un lait verdâtre et nauséabond. La brebis bêle, entre douleur et soulagement. « Il faut vraiment faire attention, car ça peut gangréner », note Marine.
Autre cas récurrent : les mouches. « Avec la chaleur, ça peut être une tannée. Elles pondent dans les plaies et ça peut vite dégénérer : les vers peuvent même remonter dans le cerveau par les sinus ou les oreilles. » Un agneau a justement une oreille infestée. Après une courte joute, Marine l’attrape et déverse dans son pavillon un liquide composé principalement de lavande. « Un répulsif. Tu vois, ça bouillonne un petit peu, ça fait des bulles. » Dans un grouillement, une myriade d’asticots remonte de la cavité. Marine les enlève un à un avec une pince à épiler. « Une fois que c’est fait, tu mets un petit coup de rillettes
: c’est un médicament fabriqué maison à base d’huiles essentielles. » Elle désinfecte puis cautérise avec de l’argile et finit par remettre une couche de lavande « pour être sûre que les mouches ne reviennent pas pondre ». L’opération terminée, elle protège la lésion de l’animal en collant à sa laine un patch de tissu.
« Plus de deux heures durant, Jules et Marine passeront ainsi d’une infection à l’autre. »
Plus de deux heures durant, Jules et Marine passeront ainsi d’une infection à l’autre. Le berger et la bergère m’étonnent par leur opiniâtreté. « C’est vrai que ça peut être rude, mais c’est vraiment satisfaisant de réussir à les soigner. Une avait un problème au genou et n’arrêtait pas de boiter. Ça fait mal à voir, une brebis qui souffre. Et là, aujourd’hui, elle a l’air d’aller bien mieux. De les voir se remettre, d’arrêter de hocher de la tète et de gambader à nouveau, c’est beau à voir. » Les soins se terminent, la porte de l’enclos s’ouvre et les brebis repartent se déverser sur le pâturage. Jules me dit : « Elles ont une capacité à reprendre du poil de la bête, c’est étonnant. Des fois, quand tu regards une brebis qui est bien attaquée, tu te dis qu’elle est condamnée. Et en fait, non. Elle se remet et survit. C’est fascinant à voir. »
Tandis que nous remontons, les pasteurs amènent celles qui ont besoin de repos à l’infirmerie, un dernier enclos composé entre autres d’un petit appentis attenant à la réserve. « Là, on leur met un peu de foin, de l’eau. Au moins, elles peuvent se reposer plutôt que de tenter de suivre la marche à tout prix. Quand tu gardes, ça fait mal au cœur de voir certaines boiteuses qui sont à la traîne. Et puis c’est le risque de les perdre, qu’elles ne rentrent pas ou qu’elles finissent par se faire bouffer par les prédateurs. Ça serait dommage, alors qu’elle a juste besoin de repos et de soins pour être sauvée. » Tandis que nous remontons vers la cabane, Jules commence à répartir le sel sur les rocs. Sa journée de garde va commencer. Au dessus de nous, les nuages se font plus noirs. Quelques gouttent tombent déjà.

Avec Marine, nous rentrons nous abriter. La bouilloire chauffe et la radio bourdonne. Nous rêvassons et je me figure mes compagnons comme deux Saint-Ours prenant soin de leur troupeau de paralytiques. La bouilloire siffle. Aux abords du poêle et d’une théière brûlante, nous alignons de premières lettres sur le plateau d’un Scrabble. Alors que nous cherchons nos mots, Marine reprend le fil d’une discussion interrompue : « C’est vrai qu’en en discutant avec des bergers ou encore des personnes en transhumance, il y a parfois ce point commun d’être dans une période où on est un peu paumés, où on n’est pas forcément bien. Aller marcher, d’être en groupe, en plein milieu de la nature, dans ce rythme particulier qu’est celui des brebis, ça a quelque chose de thérapeutique. Ça a vraiment permis à des personnes de se retrouver, d’aller mieux. »
C.O.N.F.I.A.N.C.E. Premier Scrabble. « Par la transhumance et le pastoralisme, j’ai appris au fur et à mesure un métier que je ne connaissais pas du tout. Au début, j’avais l’impression que j’y arriverais jamais, qu’en fait j’avais peut-être pas le truc, la fibre. Donner le biais, comprendre le mouvement des brebis, réussir à les soigner. Partir un mois seule aussi… J’étais persuadée d’en être incapable. Tout ça au début, j’en avais peur. » La pluie s’est mise à tomber dru et cogne à la fenêtre. Nous pensons à Jules.
« Qu’il fasse beau ou pas, que tu sois crevé ou pas, ton taf c’est d’aller les chercher. C’est ton devoir. »
Je reprends du thé et Marine ses lettres. « Finalement, je me suis prouvé que je pouvais le faire. Maintenant, je me sens plus autonome sur la garde, mais aussi pour les soins. Je me rends compte que j’ai acquis vraiment beaucoup de connaissances. Et puis, j’ai rencontré plein de belles personnes. Myriam, que je cite souvent, mais aussi, Albert ou Christine et Jules. Ils m’ont marquée dans ce parcours, ils m’ont aidée à ne pas me décourager et ils ont vraiment su m’insuffler des choses. C’est chouette ça. » Elle dépose son dernier mot sur le plateau. La partie est finie. Marine a gagné. Dehors, la pluie continue à tomber. Forcés de rester à l’intérieur, nous gérons l’intendance. Le soir s’installe rapidement. Au loin, les sonnailles commencent à revenir. Il est l’heure de mettre le repas au four.
Il est près de 20 heures lorsque Jules ouvre la porte de la mansarde. Son cuir est crotté de terre et son poil ruisselant. Un lourd silence chargé de pluie et des caprices des brebis le précède. Il s’ébroue. La cloche de la minuterie sonne le gratin de pommes de terre. Jules se redresse et grogne : « En fait, t’es là pour en chier. T’es là pour marcher dans des putains de dénivelés toute la journée. Et si t’as cinq brebis qui se barrent, qu’il fasse beau ou pas, que tu sois crevé ou pas, ton taf c’est d’aller les chercher. C’est ton devoir. » La bouche séche, il avale quelques gorgées de bière.

Le poêle fredonne et son regard se réchauffe. Le berger, féru de théâtre, déclame alors : « Tu vois, Créon a une phrase que je trouve superbe. Antigone lui dit qu’il est odieux. Il lui répond Oui mon petit ! oui c’est le métier qui le veut
. C’est exactement ça ! C’est son devoir, il faut le faire peu importe sa morale. Moi, cette phrase, en tant que berger, elle me parle. Si tu ne veux pas passer deux heures à faire des soins dans le sang et le pus, ne fais pas berger. Si tu ne veux pas en chier dans la montagne et les dénivelés, ne fais pas berger. Si tu ne veux pas te taper la pluie et marcher dans la boue, ne fais pas berger. Si tu as peur de la solitude, ne fais pas berger. »
Le repas avalé, nous partons au seuil de la cabane. Le ciel s’est apaisé et quelques étoiles surgissent derrière les nuages. Sur cette voûte se dessine en points de croix une éthique du pastoralisme : prendre soin, les bêtes passant avant soi-même. Une étoile file, sa queue pareille à un serpent. Le mythe d’Asclépios, médecin foudroyé par les dieux pour sa science, me revient en mémoire. Il aurait aussi bien pu être le saint patron des bergers. Le caducée de l’un est du même bois que le bâton des autres. À sa naissance, Asclépios est abandonné par sa mère, puis retrouvé par la chèvre et le chien d’un vieux berger, qui prendront soin de lui comme Jules et Marie prennent soin des brebis, des chiens, de la montagne elle-même. Et, dans cette thérapie, c’est le pâtre qui se trouve guéri en retour.
*
« Je m’arrête dans un petit bourg en direction de Sisteron, ville où se trouve le plus gros abattoir ovin de France. Chaque année, près de 500 000 animaux y sont tués. »
Vient le moment de redescendre. Quitter les 2 000 mètres d’altitude du plateau de Mallemort pour retrouver le niveau de la mer Méditerranée. Sur la route, enfilant les lacets, les paysages de montagne s’estompent peu à peu pour laisser place au béton et à la foule. Je m’arrête dans un petit bourg en direction de Sisteron, ville où se trouve le plus gros abattoir ovin de France. Chaque année, près de 500 000 animaux y sont tués. Devant moi, un camion de livraison se gare à l’entrée d’une boucherie. Ses portes s’ouvrent sur des carcasses suspendues à des crochets. Me reviennent aussitôt en mémoire les images des abattoirs de Paris prises par Franju et commentées par Painlevé dans Le sang des bêtes : le cheval encore palpitant ; un coup de pistolet au front ; ses jambes se repliant sur elles-mêmes ; l’animal tombant sec puis se renversant, inanimé. Cette séquence ne peut s’effacer. Images terrifiantes de l’exploitation actualisées par toutes les vidéos dévoilées par l’association L214.
Il y a un paradoxe évident dans ce métier de berger : prendre soin des animaux, apprendre à les aimer, être à leur contact durant des mois en construisant un lien intime — toute cette attention, dans le but de les tuer. « C’est une question que je ne me suis jamais vraiment posée. Peut-être que je me voile la face ! » me disait Jules. La verdure des pâturages cache aisément les hangars fermés — trois millions de bêtes sont abattues par jour en France. « Moi, je m’en occupe pas, je ne suis pas éleveur et je pense que c’est à eux de résoudre cette question », ajoutait-il. Marine évoquait quant à elle des initiatives à la marge qui tentent de résoudre ce paradoxe, comme une éleveuse du Piémont Cévenol qui a décidé de se charger elle-même de l’abattage, pour ne plus escamoter la mise à mort.
Lorsque je mentionne les remises en question venues du courant antispéciste, ces arguments leur semblent « hors-sol », voire relever d’un mépris de classe à l’égard du monde paysan. Celui-ci n’est toutefois pas imperméable. Mais à quel point est-il possible de redéfinir le métier ? Des bergers et des bergères ont fondé le Syndicat des gardien·nes de troupeaux (SGT), afin d’améliorer leurs conditions de travail, qui vont de pair avec celles des animaux. Pour clore cette série, nous nous sommes entretenus avec deux de ses membres.
Photographies : Cyrille Choupas
REBONDS
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