Fatma Çıngı Kocadost : « Penser l’hétérosexualité au pluriel »


Entretien inédit | Ballast

« Sortir de la mai­son et aller tra­vailler » : voi­là selon bell hooks le besoin urgent expri­mé par de nom­breuses fémi­nistes issues des classes moyennes ou supé­rieures. Celles-ci, « tel­le­ment aveu­glées par leur propre expé­rience », n’ont pas pris en compte le fait que beau­coup de femmes « tra­vaillaient dé­jà à l’ex­té­rieur du foyer et occu­paient des emplois qui ne les affran­chis­saient pas de leur dé­pen­dance aux hommes ni ne leur per­met­taient d’être éco­no­mi­que­ment indé­pen­dantes1 ». C’est à ces femmes-là que s’est jus­te­ment inté­res­sée Fatma Çıngı Kocadost qua­rante ans après les mots de la fémi­niste afro-amé­ri­caine. À par­tir de dis­cus­sions menées avec un groupe de femmes magh­ré­bines issues de milieux popu­laires, aux­quelles elle entre­mêle sa propre his­toire, la socio­logue s’in­ter­roge sur l’é­man­ci­pa­tion et la place que peut occu­per le tra­vail dans cette voie, à rebours de sa sur­va­lo­ri­sa­tion. Nous nous sommes entretenu·es avec elle à l’oc­ca­sion de la paru­tion de son livre, La pro­messe qu’on nous a faite.


Votre livre s’intitule La pro­messe qu’on nous a faite. Qui est ce « nous » et quelle est — ou quelles sont — ces promesses ?

Malgré l’apparition au sin­gu­lier du mot « pro­messe » dans le titre, le livre déplie au moins deux pro­messes faites aux femmes. La pre­mière est celle à laquelle les femmes sur les­quelles porte ma recherche ont cru : le bon­heur fami­lial dans la com­plé­men­ta­ri­té des rôles sexués. Selon cette espé­rance, si elles trouvent le bon mari et accom­plissent leur devoir d’épouse, elles dis­po­se­ront d’un foyer pro­tec­teur et aimant au sein duquel éle­ver leurs enfants. Cette pro­messe du patriar­cat date du capi­ta­lisme d’après-guerre et se retrouve aujourd’hui aux marges de l’idéal hété­ro­sexuel. En effet, même s’il per­dure dans un cer­tain ima­gi­naire, le mythe de la « fée du logis » paraît aujourd’hui dépas­sé au regard de la fémi­ni­té néo­li­bé­rale qui repose davan­tage sur l’indépendance éco­no­mique et affec­tive des femmes que sur leur confor­mi­té au rôle d’épouse et de mère. Pourtant, la très grande majo­ri­té des femmes res­tent des épouses et des mères. C’est là qu’une deuxième pro­messe inter­vient : celle de l’émancipation dans l’égalité conju­gale. Désormais hégé­mo­nique, celle-ci s’adresse aux femmes depuis plu­sieurs décen­nies en répon­dant en par­tie aux reven­di­ca­tions clas­siques du fémi­nisme. Dans ce deuxième cas, il s’agit de pro­mettre aux femmes une « hété­ro­sexua­li­té heu­reuse » à condi­tion de prendre place aux côtés des hommes dans les affaires publiques, et en pre­mier lieu dans le monde pro­fes­sion­nel. En somme, le livre converse avec ces deux pro­messes de bon­heur faites aux femmes, qui idéa­lisent cha­cune à sa façon l’union hété­ro­sexuelle et qui pro­meuvent dif­fé­rents types de féminité/masculinité.

Je défi­nis l’hétérosexualité comme un rap­port de genre qui implique des pra­tiques sexuelles, mais qui ordonne éga­le­ment les divi­sions du tra­vail et des res­sources entre hommes et femmes. En ce sens, elle ne se limite pas à un type de sexua­li­té : elle englobe, en tant qu’institution, les aspects non sexuels des rela­tions de genre et sys­té­ma­tise l’appropriation des capa­ci­tés pro­duc­tives et repro­duc­tives des femmes. La conju­ga­li­té est la forme domi­nante de ce rap­port. C’est en son sein que les hommes et les femmes mettent en com­mun et par­tagent des res­sources et des biens, et mobi­lisent leurs forces de tra­vail. Si, de manière géné­rale, les termes de ce contrat se négo­cient entre époux et épouses, il est pos­sible de dire que, à par­tir de la fin des années 1970, une cer­taine façon de mener une vie à deux s’est peu à peu ins­tal­lée. Sous l’effet des trans­for­ma­tions éco­no­miques et poli­tiques des der­nières décen­nies du XXe siècle, le ménage biac­tif (où les deux conjoint·es tra­vaillent) avec enfants finit par s’imposer comme modèle, dont l’idéal fémi­nin se consti­tue contre celui de la « femme au foyer ». Le livre est une invi­ta­tion à pen­ser l’hé­té­ro­sexua­li­té au plu­riel, et à ana­ly­ser en même temps les fémi­ni­tés et les mas­cu­li­ni­tés enga­gées par ces dif­fé­rents modèles d’hétérosexualité.

« J’ai ren­con­tré des femmes dont le pro­jet conju­gal n’est pas com­pa­tible avec les reven­di­ca­tions d’égalité et d’indépendance. »

Le mot « pro­messe » me per­met d’explorer la dimen­sion sub­jec­tive des vies hété­ros. Dans les deux cas — la pro­messe d’équité « à l’ancienne » ou celle de l’égalité — les femmes s’engagent dans la conju­ga­li­té avec l’espoir, voire la convic­tion qu’elles attein­dront à une forme de vie qui leur convienne, qu’elles cor­res­pon­dront à la fémi­ni­té qu’elles dési­rent pour elles-mêmes. En effet, c’est par le fonc­tion­ne­ment de leur couple, dans et par ce rap­port hété­ro­con­ju­gal, qu’elles deviennent tel ou tel type de femme (émancipée/traditionnelle, évoluée/arriérée, indépendante/dépendante, etc.). Pour ma part, j’ai ren­con­tré des femmes dont le pro­jet conju­gal n’est pas com­pa­tible avec les reven­di­ca­tions d’égalité et d’indépendance. Ainsi, les enquê­tées mettent l’idéal de l’émancipation du genre à dis­tance, s’attèlent à éta­blir dans leur couple un autre échange sexué qu’elles estiment juste. Le livre déploie cha­pitre par cha­pitre les coor­don­nées (objec­tives et sub­jec­tives) avec les­quelles elles naviguent. Alors que l’indépendance leur paraît une injonc­tion mena­çante, à quoi ces femmes tiennent-elles ? Qu’est-ce qu’importe pour elles ?

Vous ren­con­trez la pre­mière femme de votre enquête, Aïcha, par hasard, via des amis com­muns. Est-ce que c’est cette ren­contre qui a déter­mi­né votre sujet ? Quelle a été votre démarche d’enquête ?

Cette ren­contre s’est révé­lée tout à fait cru­ciale, parce qu’elle a déter­mi­né par la suite mes ques­tions de recherche. Le jour où je fais connais­sance d’Aïcha, je ne sais pas qu’elle devien­dra une per­sonne cen­trale de mon tra­vail de thèse. Je découvre peu à peu une femme pas­sion­nante avec laquelle je réflé­chis aux enjeux du fémi­nisme contem­po­rain. Ce sont nos dis­cus­sions qui me donnent envie d’étudier l’articulation du tra­vail sala­rié avec le couple, la famille et la mater­ni­té. Sans Aïcha, sans Naïma et sans la contri­bu­tion d’autres amies deve­nues enquê­tées, je n’au­rais tout sim­ple­ment pas pu réa­li­ser cette eth­no­gra­phie. Dès le départ, ma démarche a été de tra­duire sur le ter­rain les épis­té­mo­lo­gies fémi­nistes en méthode d’enquête, c’est-à-dire construire des pra­tiques de tra­vail qui soient à la hau­teur des exi­gences de la cri­tique fémi­niste de la science. En fait, je vou­lais faire autre­ment que la science « nor-mâle », mais je ne trou­vais pas de pro­po­si­tion d’outils concrets. Je suis convain­cue que si nous vou­lons enquê­ter en fémi­niste, la réci­pro­ci­té construite au cours de la rela­tion d’enquête peut ser­vir de levier. Dans le cas de mon tra­vail, les échanges de récits et d’affects entre les femmes enquê­tées et moi ont été pos­sibles grâce à l’intimité ami­cale qui les pré­cède. Mais, quel que soit le ter­rain, nous devrons trou­ver des tech­niques pour conju­rer la dicho­to­mie struc­tu­rante de la science entre sujet et objet du savoir. Sans cela, la démarche scien­ti­fique — y com­pris fémi­niste — res­te­ra un dis­po­si­tif du pou­voir qui garde pour soi les moyens de dire vrai, tout en pri­vant les per­sonnes étu­diées des moyens de déve­lop­per leur propre récit du monde.

[Claire Le Gal]

Vous avez tra­vaillé avec un groupe de femmes magh­ré­bines en région pari­sienne. Vous-même, vous êtes immi­grée de Turquie. Pourquoi avoir choi­si de racon­ter votre his­toire en paral­lèle de celles de ces femmes ?

Je tra­vaille avec des épis­té­mo­lo­gies du stand­point femi­nism qui sont par­fois (mal) com­prises comme un équi­valent de la réflexi­vi­té. À mon sens, « se posi­tion­ner » ou « se situer » ne signi­fie pas que la chercheur·euse doit faire son auto-ana­lyse au regard des domi­na­tions inter­sec­tion­nelles, ni faire un lis­ting de ses propres carac­té­ris­tiques socio-éco­no­miques, de genre, de race, etc. Ce qui m’apparaît pré­cieux dans cette pers­pec­tive épis­té­mo­lo­gique est sa pro­po­si­tion de construire des savoirs situés, c’est-à-dire de consi­dé­rer le savoir scien­ti­fique comme un posi­tion­ne­ment depuis un point de vue. La ques­tion n’est pas de connaitre qui est la chercheur·euse, mais de tra­vailler depuis et avec des posi­tions qui tra­versent et struc­turent l’enquête. Étant don­né ces ambi­tions fémi­nistes, expo­ser sans s’exposer, déplier des vies sans par­ler de la sienne, exa­mi­ner des souf­frances sans rien dire de ses propres souf­frances devient irrecevable.

Par ailleurs, mon sou­ci de tra­vailler depuis la réci­pro­ci­té de la rela­tion et de dépas­ser ain­si la dicho­to­mie chercheuse/enquêtée m’a conduit à don­ner une place à ma propre voix de femme dans le livre. Assumer cette voix per­son­nelle ne signi­fie évi­dem­ment pas nier la res­pon­sa­bi­li­té de la scien­ti­fique qui vient cher­cher des réponses à ses ques­tions qui ne sont sou­vent pas les mêmes que celles des femmes ren­con­trées. C’est moi qui ai mené cette recherche et les enquê­tées n’étaient pas mes col­lègues. En revanche, au cours du tra­vail de ter­rain, je construis un espace-temps sin­gu­lier où nous nous sommes racon­tées. En écri­vant « mes his­toires » par­ta­gées avec les femmes sur mon ter­rain, j’ai vou­lu tout sim­ple­ment pro­lon­ger — dans et par l’écriture — la double exi­gence tenue au cours de l’enquête : pen­ser depuis/avec ma propre posi­tion (et non seule­ment celle des femmes enquê­tées), et défaire la dicho­to­mie sujet/objet de la démarche scientifique.

Les envies des femmes de votre étude (se marier, fon­der une famille, pou­voir se consa­crer à leurs enfants, etc.) semblent à pre­mière vue aller à contre­cou­rant des reven­di­ca­tions fémi­nistes d’autonomie et d’indépendance. Derrière un appa­rent confor­misme, quelles sont leurs objec­tifs, leurs attentes ?

« Dépasser la dicho­to­mie chercheuse/enquêtée m’a conduit à don­ner une place à ma propre voix de femme dans le livre. »

Les femmes que j’interroge ne sont pas inté­res­sées par la pro­messe d’égalité, d’indépendance et d’émancipation par le tra­vail dont j’ai par­lé plus haut, voire elles la rejettent. Ce que dési­rent plu­tôt ces femmes, c’est évi­ter autant que pos­sible le tra­vail sala­rié pour se consa­crer à leur rôle de mère. Cela ne veut pas dire qu’elles acceptent l’inégalité de genre. Elles sont atta­chées à l’idée de l’équité dans le couple, et elles essaient acti­ve­ment de la réa­li­ser. Elles consi­dèrent la divi­sion du tra­vail fami­lial comme juste lorsque les maris s’occupent de la pro­tec­tion finan­cière du ménage et que les femmes sont char­gées prio­ri­tai­re­ment des enfants et du foyer. Si elles ne condamnent pas le par­tage sexué au sein du couple, elles tiennent en revanche au fait de ne pas être lésées par ce par­tage, de trou­ver leur compte. En ce sens, je ne dirais pas qu’elles se servent des codes du patriar­cat à leur avan­tage, mais qu’elles cherchent à créer au sein même du patriar­cat des « prises » qui leur per­met­traient de vivre le plus confor­ta­ble­ment pos­sible. Ce confort rela­tif, elles doivent l’arracher non seule­ment à leur mari, mais aus­si aux patron·nes, aux agent·es des ser­vices sociaux, aux col­lègues, etc. En effet, dans le cas de mes enquê­tées, la lutte quo­ti­dienne de femmes hété­ro­sexuelles est non seule­ment limi­tée par les péri­mètres étroits de l’hétéropatriarcat, mais elle est éga­le­ment moti­vée par l’envie d’échapper aux rap­ports de domi­na­tion de classe et de race.

Au regard de leur posi­tion de classe, l’autonomie résonne comme une menace. Car elle exige de chaque femme, y com­pris de celles dépour­vues de capi­taux, de comp­ter sur ses propres res­sources. Or, elles savent bien qu’elles ne peuvent pas sur­vivre sans les rela­tions d’entraide qui sont prin­ci­pa­le­ment des liens fami­liaux. C’est pour cela qu’elles cultivent l’interdépendance à la place de l’indépendance indi­vi­duelle. Deuxièmement, les choix qu’elles font, notam­ment celui de se consa­crer à la mater­ni­té, prennent sens au regard des rap­port sociaux de race. Elles ont un pro­jet fami­lial pré­cis, qui est aus­si un pro­jet cultu­rel, qui s’oppose expli­ci­te­ment au mode de vie libé­ral et à l’autonomie indi­vi­duelle pro­mue par la socié­té majo­ri­taire fran­çaise. La famille appa­raît comme un refuge contre le racisme, et le lieu de per­pé­tua­tion d’une com­mu­nau­té, d’un tis­su de lien de soli­da­ri­té. Elles ont la conscience d’appartenir à un groupe mino­ri­taire dans un monde hos­tile. Dans ce monde qui cherche à effa­cer toute expres­sion de dif­fé­rence cultu­relle chez les per­sonnes musul­manes, le foyer consti­tue un lieu de trans­mis­sion de valeurs, y com­pris de valeurs religieuses.

[Claire Le Gal]

Le tra­vail, sala­rié et domes­tique, est une des ques­tions cen­trales de votre recherche. Comment les femmes que vous avez ren­con­trées bous­culent-elles l’idée que l’égalité entre les genres doit se faire par le travail ?

Les femmes inter­ro­gées me disent que tout par­ta­ger en deux avec les hommes est « une arnaque ». Elles appellent ce modèle « faire à 50–50 » et le condamnent comme « un truc qui arrange bien les hommes ». En revanche, la plu­part des enquê­tées n’élabore pas une cri­tique poli­tique du fémi­nisme de l’égalité — ce n’est pas leur pré­oc­cu­pa­tion. C’est moi qui ques­tionne le modèle du couple biac­tif avec enfants, qui se retrouve en contre-champ de leurs récits d’idéal conju­gal. Je montre d’abord que si elles n’aspirent pas à une ges­tion éga­li­taire au sein de leur couple, c’est parce qu’elles ne sont pas convain­cues que ce soit dans leur inté­rêt. Perçue comme réac­tion­naire, leur réti­cence vis-à-vis de la pro­messe d’« affran­chis­se­ment de l’esclavage de la repro­duc­tion2 » résonne pour­tant avec cer­taines voix du fémi­nisme. Pendant la phase d’écriture, j’ai relu entre autres les textes de Françoise Collin, de Silvia Federici, de bell hooks. Dès les années 1970, elles dis­cutent les avan­tages et les incon­vé­nients de l’intégration des femmes à l’économie pro­duc­tive et émettent des réserves au pro­jet d’émancipation par le tra­vail. Ces prises de posi­tion sont plu­tôt mino­ri­taires à ce moment-là. En revanche, une fois que le capi­ta­lisme a démen­ti les pro­messes faites au deuxième sexe — car seules les femmes qui gagnent suf­fi­sam­ment d’argent pour payer d’autres femmes à s’occuper des sien·nes semblent « s’en sor­tir » —, il est temps de recon­si­dé­rer ces cri­tiques en les met­tant en pers­pec­tive avec les aspi­ra­tions actuelles des femmes subal­ternes. C’est ce que le livre cherche à faire.

Si je reviens au point de vue des enquê­tées, je dirais que leur pro­blème avec l’idée d’égalité de genre est le fait qu’elle exige des femmes les mêmes contri­bu­tions moné­taires que des hommes. Je com­prends ce refus d’égalité conju­gale, c’est-à-dire le refus d’assumer à part égale les dépenses de la vie fami­liale, comme une réponse à l’échec de la stra­té­gie d’émancipation fémi­niste par l’intégration au mar­ché du tra­vail. En effet, quand toute chose est inégale par ailleurs (salaires horaires, types de contrats, tra­vail mater­nel, charge men­tal, sexisme, vio­lence, etc.), l’égalité à 50–50 dans le couple est en défa­veur des conjointes. Les socio­logues ont bien décrit ce que la « double jour­née du tra­vail » vou­lait dire concrè­te­ment pour elles. Trois femmes actives en couple sur quatre gagnent moins que leur conjoint, prin­ci­pa­le­ment à cause du plus grand nombre de contrats à temps par­tiel par­mi les tra­vailleuses. Les reve­nus sala­riaux des hommes sont supé­rieurs de 28,5 % à ceux des femmes3. Pourtant, dès qu’on prend en compte des tâches ména­gères et qu’on comp­ta­bi­lise l’ensemble des heures du tra­vail — sala­rié et domes­tique —, les femmes tra­vaillent en moyenne 54 heures par semaine, trois heures de plus que les hommes4. En somme, les femmes tra­vaillent plus, pour avoir moins d’argent indi­vi­duel que leur conjoint. C’est pour cela que je parle dans le livre de nos « échecs mul­tiples » : si le bon­heur fami­lial atten­du par les enquê­tées n’a pas été au ren­dez-vous (je ne divul­gâche rien), la pro­messe d’égalité hété­ro­con­ju­gale à laquelle les fémi­nistes ont cru n’est pas réa­li­sée non plus. Chaque femme qui court le matin et le soir entre le tra­vail et la crèche le sait : la pro­messe qu’on leur a faite n’a pas été tenue.

La mater­ni­té occupe une place cen­trale dans la vie des femmes de votre enquête. Vous avez cher­ché à com­prendre, au-delà de la « sou­mis­sion à l’ordre patriar­cal », com­ment cha­cune vivait celle-ci. Face à la « mater­ni­té-ins­ti­tu­tion », « tra­ver­sée par des rap­ports de pou­voir et de domi­na­tion de classe et de race, imbri­qués au genre », vous avez vou­lu pen­ser la mater­ni­té au pluriel…

« Si le bon­heur fami­lial atten­du par les enquê­tées n’a pas été au ren­dez-vous, la pro­messe d’égalité hété­ro­con­ju­gale à laquelle les fémi­nistes ont cru n’est pas réa­li­sée non plus. »

Qu’est-ce que la mater­ni­té depuis les vies où je l’observe ? C’est à cette ques­tion que je tente de répondre dans le livre. Pour pou­voir rendre jus­tice aux sub­jec­ti­vi­tés fémi­nines avec les­quelles je converse, je me dis qu’il ne faut sûre­ment pas abor­der le vécu des enquê­tées comme un des rouages du patriar­cat, ni entendre dans leur parole le reflet de l’idéologie mater­na­liste. M’inspirant de la dis­tinc­tion que sug­gère Adrienne Rich entre « mater­ni­té-ins­ti­tu­tion » (un ensemble de normes, de pres­crip­tions) et « mater­ni­té-expé­rience5 », j’espère jus­te­ment dépla­cer le cur­seur du rôle (repro­duc­tif) des femmes au regard du patriar­cat vers les manières dont les mères vivent leur tra­vail repro­duc­tif. Se pen­cher sur les envies, les affects et les aspi­ra­tions de femmes sin­gu­lières est une des façons de mon­trer qu’il n’existe pas une seule condi­tion mater­nelle com­mune à toutes les mères. Mon but n’est pas de tour­ner le dos aux ana­lyses en termes de domi­na­tion. Bien au contraire. En m’intéressant en pre­mier aux expé­riences vécues des mères, j’aimerais enri­chir notre regard sur les méca­nismes d’oppression et d’appropriation inhé­rentes à la mater­ni­té-ins­ti­tu­tion. C’est dans ce double objec­tif — pen­ser la mater­ni­té sous l’angle des rap­ports sociaux inter­sec­tion­nels sans pour autant réduire les mères à ces rap­ports — que j’aborde le sens col­lec­tif qui se des­sine dans la parole et les pra­tiques quo­ti­diennes des enquêtées.

À l’heure où Macron parle de « réar­me­ment démo­gra­phique », vous rap­pe­lez que la pro­por­tion de mères a aug­men­té dans la popu­la­tion et que l’injonction à pro­créer reste plus forte que jamais. Il reste mal vu dans la socié­té, notam­ment face aux ins­ti­tu­tions, d’être une mère au foyer qui décide de s’occuper de ses enfants, sur­tout quand on est une per­sonne raci­sée. Pour vos enquê­tées, au contraire, c’est un choix qu’elles revendiquent…

Bien qu’un sen­ti­ment de liber­té et de choix de pro­créa­tion s’impose au fil du temps en France, le fait de ne pas avoir d’enfant devient une éven­tua­li­té qui s’éloigne des vies fémi­nines. Je m’explique. La baisse de la nata­li­té (nombre de nais­sances) et celle du taux de fécon­di­té (rap­port du nombre de nais­sances à l’ensemble des femmes en l’âge de pro­créer) ne signi­fient pas que la mater­ni­té « recule ». C’est bien le contraire. Sur la longue durée, c’est la pro­por­tion des mères qui a aug­men­té dans la popu­la­tion fémi­nine6. Autrement dit, la part des femmes sans enfants dimi­nue. Lorsqu’on pense la dis­pa­ri­tion de mul­tiples formes de céli­bat fémi­nin (reli­gieuses, infir­mières, assis­tantes sociales, etc.), ain­si que l’impact de la pro­créa­tion médi­ca­le­ment assis­tée, cela paraît fina­le­ment peu surprenant.

[Claire Le Gal]

Depuis les années 1970, l’État fran­çais a œuvré pour faire faire aux femmes deux choses à la fois : du pro­fit pour l’économie et des enfants pour la nation. Ce double but signi­fie concrè­te­ment de les main­te­nir dans l’activité pro­fes­sion­nelle, sans que celle-ci entrave leur mater­ni­té. En somme, il s’agit de mettre en place des poli­tiques pour que les femmes ne renoncent ni à leur sta­tut de tra­vailleuse, ni à celui de mère. Le temps par­tiel est l’un de ces outils. Par rap­port aux pays voi­sins comme l’Allemagne, on réus­sit effec­ti­ve­ment mieux en France ce défi de « conci­lia­tion du tra­vail et de la vie familiale ».

Pour ma part, je ne crois pas que le « réar­me­ment démo­gra­phique » signi­fie un sou­hait de mettre fin à ce modèle de la mise au tra­vail des femmes, ni le début d’une nou­velle ère des « mères au foyer ». Même s’il est de retour dans un cer­tain ima­gi­naire poli­tique contem­po­rain, le mythe de la « fée du logis » reste irréa­liste pour une rai­son simple : ni le capi­tal, ni l’État, ni les maris ne sont prêts à en payer le prix. Autrement dit, il n’y aura pas un retour aux années qui suivent la Seconde Guerre mon­diale parce que le temps des colo­nies est révo­lu, comme celui de la classe ouvrière blanche et mas­cu­line en mesure de négo­cier le « salaire familial ».

« Le mythe de la fée du logis reste irréa­liste pour une rai­son simple : ni le capi­tal, ni l’État, ni les maris ne sont prêts à en payer le prix. »

Quant à la reven­di­ca­tion des femmes enquê­tées, il n’y a rien de poli­tique dans leur sou­hait de « res­ter à la mai­son » après le pre­mier accou­che­ment. En effet, cette sor­tie du monde du tra­vail est pour une durée limi­tée : une fois que les enfants sont à l’école mater­nelle, les mères reprennent l’emploi. Leur envie de se consa­crer à leur tra­vail de mère est moti­vée prin­ci­pa­le­ment par deux rai­sons, toutes les deux liées à leur posi­tion de classe et de race. Dans les quar­tiers popu­laires où les condi­tions de vie sont dété­rio­rées, ces femmes ont du mal à pro­cu­rer à leurs enfants le soin, la pro­tec­tion et l’éducation qui leur sont néces­saires. À cette situa­tion objec­tive de crise, elles répondent à leur manière en pra­ti­quant une forme d’alternance séquen­tielle. Au lieu de « tout rater » en vou­lant « tout faire à la fois », elles prio­risent la mater­ni­té par rap­port à l’emploi afin de « bien s’occuper de leurs enfants ».

Pour ces mères, « bien s’occuper des enfants » est cen­tral. Vous par­lez même à ce sujet d’« amour incon­di­tion­nel ». Comment inves­tissent-elles l’éducation de leurs enfants ? Que mettent-elles dans ce mot ?

Le tra­vail des mères prend des formes dif­fé­rentes au cours de la vie de l’enfant. Chaque avan­cée en âge apporte son lot de besoins spé­ci­fiques mobi­li­sant les mères d’une manière dif­fé­rente qu’à l’étape pré­cé­dente. Pour les mères des nouveau-né·es, « être là » implique une pré­sence conti­nue au foyer auprès de ces dernier·ères. Pour les mères des enfants en bas âge, cela signi­fie une sur­veillance accrue en dehors de l’espace domes­tique, prin­ci­pa­le­ment dans le quar­tier d’habitation. Enfin, quand les enfants deviennent des adolescent·es, les mères se mobi­lisent auprès de diverses ins­ti­tu­tions afin de faire recon­naitre les droits de leurs enfants. En ce sens, la vie des enquê­tées est mar­quée par la recherche inces­sante de solu­tions aux pro­blèmes qu’elles ren­contrent dans leur par­cours de mère, qui est inti­me­ment lié à celui de leurs enfants. Ainsi, au fur à mesure qu’ils et elles gran­dissent, la nature des obs­tacles à sur­mon­ter, des sou­cis à endu­rer, des pro­blèmes à résoudre change, mais tant que les mères conti­nuent à se sou­cier de la sécu­ri­té et du bien-être de leurs enfants, la charge du tra­vail repro­duc­tif ne dimi­nue pas.

[Claire Le Gal]

Le pre­mier élé­ment de com­pré­hen­sion de ce que je décris réside dans le sta­tut social et racial de ces parents et de leurs enfants. Si les mères dont le livre raconte le quo­ti­dien s’épuisent, c’est parce qu’elles luttent sans cesse pour que leurs enfants aient accès aux mêmes res­sources que les enfants blanc·hes, qu’ils ou qu’elles ne soient pas sanctionné·es à cause des posi­tions sociales et eth­no-raciales qu’ils et elles occupent.

Ensuite, les femmes défi­nissent leur tra­vail de mère en termes d’éducation. Pour elles, le mot « édu­ca­tion » désigne l’enjeu même du tra­vail repro­duc­tif. J’ai mis du temps à com­prendre que l’éducation dont parlent les mères ren­voie à la trans­mis­sion d’un bagage cultu­rel et moral, plu­tôt qu’aux « normes édu­ca­tives domi­nantes » — bien man­ger, bien dor­mir, faire les devoirs, etc. Cela dit, les enquê­tées ne sont pas indif­fé­rentes à ces règles pro­mues par l’école et par d’autres ins­ti­tu­tions ; elles les connaissent et s’efforcent de les accom­plir au quo­ti­dien, même si leurs efforts ne sont pas tou­jours cou­ron­nés de suc­cès. En revanche, ce qui importe le plus de leur point de vue, c’est réus­sir à trans­mettre à leurs enfants un ensemble de valeurs dis­tinc­tives vis-à-vis de la socié­té majo­ri­taire, y com­pris des valeurs reli­gieuses. Elles espèrent qu’une fois adultes, leurs enfants ne devien­dront pas des Français·es comme les autres, mais adop­te­ront une cer­taine façon de juger le bien et le mal et se com­por­te­ront en fonc­tion des règles de conduite héri­tées de leurs parents. Voilà ce que les enquê­tées mettent der­rière le mot d’éducation.

« Le tra­vail mater­nel appa­raît comme une lutte sans fin contre le racisme structurel. »

Au vu de mon ter­rain, le tra­vail mater­nel appa­raît comme une lutte sans fin contre le racisme struc­tu­rel. Ce qui est peut-être moins enten­dable est le fait que résis­ter à l’assimilation, c’est-à-dire tra­vailler à se repro­duire en tant que musulman·e, maghrébin·e, etc., fasse aus­si par­tie de cette lutte. Quand les femmes disent qu’elles aime­raient « bien édu­quer » leurs enfants, elles dési­gnent prin­ci­pa­le­ment cet enjeu du tra­vail repro­duc­tif. Façonner la nou­velle géné­ra­tion à l’image de soi et de son groupe social est une dimen­sion évi­dente de la mater­ni­té, même si elle est moins dite quand il s’agit des groupes racia­le­ment minoritaires.

À tra­vers la ques­tion de la mater­ni­té, du tra­vail repro­duc­tif, vous abor­dez celle du tra­vail du soin dans la struc­ture fami­liale. Pour vous, quel est aujourd’hui le rôle de la famille dans le sys­tème capi­ta­liste actuel ?

La ques­tion du lien entre la famille et le capi­ta­lisme est d’une impor­tance cru­ciale, et pour­tant elle est rare­ment posée. Je réflé­chis sur la famille en m’inscrivant dans une pers­pec­tive fémi­niste et révo­lu­tion­naire qui consi­dère la repro­duc­tion comme l’une des condi­tions préa­lables aux pro­fits et à l’accumulation, même si celle-ci ne pré­fi­gure pas dans les comp­ta­bi­li­tés des entre­prises. En ce sens, la famille comme forme ins­ti­tu­tion­na­li­sée de la repro­duc­tion est l’élément consti­tu­tif de l’ordre capi­ta­liste. Si, dans le capi­ta­lisme, la famille est le site pri­vi­lé­gié des rela­tions de soin inter­per­son­nelles et du tra­vail repro­duc­tif, cela n’a rien de natu­rel. Ce n’est pas parce que le lien fami­lial est acté par le sang que le foyer pri­vé consti­tue le lieu où plu­sieurs per­sonnes vivent ensemble, par­tagent des res­sources et sont inter­dé­pen­dantes dans plu­sieurs aspects de leurs vies, comme l’emploi, le loge­ment et l’éducation. La place actuelle de la famille dans le pro­ces­sus de repro­duc­tion sociale a été construite his­to­ri­que­ment. M. E. O’Brien attire notre atten­tion sur une séquence par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante de cette his­toire, dans la décen­nie 1970, où elle voit à l’œuvre un double mou­ve­ment para­doxal7. En effet, l’affaiblissement de l’emprise de la norme fami­liale va de pair avec l’intensification de la dépen­dance vis-à-vis de la famille pour les per­sonnes les plus vul­né­rables de nos sociétés.

[Claire Le Gal]

O’Brien consi­dère les poli­tiques d’austérité accom­pa­gnées de la mar­chan­di­sa­tion du tra­vail de repro­duc­tion sociale comme étant une démarche qui vise à accroître la dépen­dance à la famille. Dans l’imagination des conser­va­teurs et des néo­li­bé­raux, la famille est l’endroit appro­prié vers lequel les gens devraient se tour­ner afin d’obtenir du sou­tien. En ce sens, le tour­nant néo­li­bé­ral n’est pas sim­ple­ment le triomphe de l’individu comme seule enti­té exis­tante (en dehors de l’entreprise) mais éga­le­ment la conso­li­da­tion de la famille comme ins­ti­tu­tion capi­ta­liste où ces indi­vi­dus rece­vront du soin. Ainsi, au fur à mesure que l’austérité s’accroît de nom­breuses per­sonnes, comme Nadia et Dounia dans mon enquête, deviennent de plus en plus dépen­dantes des liens fami­liaux, alors même qu’on célèbre de manière para­doxale la fin de la famille tra­di­tion­nelle. Je trouve que l’idéologie néo­li­bé­rale nous main­tient dans l’illusion que la famille est une forme col­lec­tive dépas­sée par l’arrivée de l’individu — libre parce que ration­nel — s’associant selon ses pré­fé­rences à qui il veut. Or, être sans famille signi­fie sou­vent se retrou­ver seul·e ou abandonné·e. Une socié­té où la repro­duc­tion passe prin­ci­pa­le­ment par le biais des familles laisse de côté toutes les per­sonnes qui ne béné­fi­cient pas de res­sources familiales.

Les femmes de votre livre placent la soli­da­ri­té au cœur de la struc­ture fami­liale. Comment sor­tir cette soli­da­ri­té de la famille et construire des col­lec­tifs de soin ?

J’aimerais d’abord sou­li­gner que, si nous ne vou­lons pas être emporté·es par la vague fas­ciste, construire ces col­lec­tifs n’est pas un luxe mais une urgence. À la dif­fé­rence de ceux et celles qui consi­dèrent le désir de la famille hété­ro­pa­triar­cale comme un sen­ti­ment nos­tal­gique et réac­tion­naire, je trouve que les affects mobi­li­sés autour de la famille puisent dans une situa­tion tout à fait contem­po­raine, à savoir la crise de la repro­duc­tion que nous tra­ver­sons actuel­le­ment. En ce sens, si la famille n’est pas une vieille­rie remise au goût du jour par l’extrême droite, c’est parce qu’elle est d’abord, pour des mil­lions de per­sonnes, la seule struc­ture vers laquelle ils et elles peuvent se tour­ner en cas de besoin — et qu’elle ne fonc­tionne plus comme aupa­ra­vant. Ça a déjà été sou­li­gné par de nom­breuses fémi­nistes : le capi­ta­lisme, parce qu’il met le tra­vail repro­duc­tif à son ser­vice sans se sou­cier de ses condi­tions d’existence, crée des crises suc­ces­sives de la repro­duc­tion. En effet, il existe une contra­dic­tion entre la mise au tra­vail des femmes comme main d’œuvre pour l’accumulation du pro­fit et leur mise au tra­vail repro­duc­tif pour le main­tien bio­lo­gique, social et cultu­rel de la vie humaine. Il semble qu’on est arrivé·es à la fin d’un cycle où l’alliance du patriar­cat et du capi­ta­lisme arri­vait à résoudre cette contra­dic­tion et à faire en sorte que le tra­vail des femmes en entre­prise ne mette pas en péril leur tra­vail d’épouse-fille-mère, et vice ver­sa. La pan­dé­mie de Covid n’est qu’une illus­tra­tion frap­pante de cette crise actuelle de la reproduction.

« Proposer des liens de soli­da­ri­té et des ima­gi­naires dési­rables me semble indispensable. »

Étant don­né ces coor­don­nées — crise de la repro­duc­tion assor­tie de sa poli­ti­sa­tion fas­ciste plu­tôt bien réus­sie —, pro­po­ser des liens de soli­da­ri­té et des ima­gi­naires dési­rables me semble indis­pen­sable. Si nous sou­hai­tons aller au-delà de la famille comme ins­ti­tu­tion capi­ta­liste et patriar­cale de la repro­duc­tion sociale, nous devrons par­tir de ce qu’elle fait et de ce qu’elle pro­met à ses membres. Dans le livre, j’affirme que si les com­mu­nau­tés de soin que nous pro­po­sons veulent répondre aux attentes des femmes enquê­tées vis-à-vis des liens fami­liaux, elles doivent trou­ver des moyens de dépas­ser les logiques affi­ni­taires. Car ce qui importe en pre­mier dans la pro­messe du soin fami­lial, c’est son carac­tère indé­fec­tible, c’est-à-dire non condi­tion­né, qui dis­tingue le lien mère-enfant d’autres types de lien d’entraide. Si je plaide en faveur de la créa­tion de lieux et de col­lec­tifs non-affi­ni­taires où n’importe qui pour­rait avoir une place, c’est aus­si afin de pou­voir faire face à la vague fas­ciste qui fait de la famille une force mobi­li­sa­trice. En somme, si nous ne répon­dons pas aux besoins de soin et aux « dési­rs de col­lec­ti­vi­té que nous avons en nous8 », ces der­niers ser­vi­ront d’armes aux défenseur·euses de l’ordre capi­ta­liste et patriar­cal. Disons-le : oui, c’est vrai que la famille est finie. On ne va pas la réins­tau­rer. On va désor­mais sur­vivre tous·tes ensemble, autrement.

Dans le ques­tion­ne­ment que les femmes de votre enquête vous ont ame­né à avoir sur les reven­di­ca­tions fémi­nistes, est-ce que vous faites un lien avec les fémi­nismes des Sud et leur remise en cause du fémi­nisme euro-cen­tré ? On peut pen­ser à la jineo­lo­jî dans le mou­ve­ment des femmes kurdes par exemple…

La jineo­lo­jî est la contri­bu­tion ori­gi­nale du mou­ve­ment des femmes kurdes à la cri­tique de la science. Née de l’expérience poli­tique des femmes du Kurdistan, cette pro­po­si­tion refuse que la connais­sance reste can­ton­née aux pers­pec­tives euro­péennes et mas­cu­lines du monde. En ce sens, elle s’inscrit dans la pen­sée fémi­niste déco­lo­niale. De ma part, je lis depuis une dizaine d’années les écrits des femmes qui mettent la jineo­lo­jî au tra­vail dans leurs recherches et réflexions poli­tiques. C’est une source d’inspiration sur plu­sieurs plans. Mettre l’expérience des femmes au centre de l’enquête et pro­duire des connais­sances à par­tir de leur savoir, ce sont deux leçons épis­té­mo­lo­gique et métho­do­lo­gique que j’ai rete­nues. À mon sens, ce qui est le plus pré­cieux dans la jineo­lo­jî est le carac­tère incar­né de ses outils (théo­riques et pra­tiques) dans et par la lutte. En effet, la jineo­lo­jî ne se contente pas d’être cri­tique vis-à-vis du capi­ta­lisme : elle cherche les moyens pra­tiques de son dépas­se­ment ici et main­te­nant. En ce sens, réflé­chir depuis la jineo­lo­jî, c’est réflé­chir avec une expé­rience poli­tique de plu­sieurs décen­nies qui vise la libé­ra­tion col­lec­tive des femmes par la lutte.

[Claire Le Gal]

Cette lutte est menée par des femmes pour l’autonomie de leur peuple, mais aus­si pour leur propre auto­no­mie. Les deux sont pen­sées comme indis­so­ciables. Selon moi, c’est une tra­duc­tion déco­lo­niale du fameux slo­gan fémi­niste des années 1970 en France, « Le pri­vé est poli­tique », car il s’agit d’articuler « pri­vé » et « poli­tique » à tra­vers leur ins­crip­tion dans la com­mu­nau­té. En ce sens, la pos­si­bi­li­té d’émancipation fémi­nine devient inhé­rente à celle de la socié­té tout entière, sans que la pre­mière soit dis­soute dans la deuxième. Cette pro­po­si­tion qui est aus­si l’ef­fort poli­tique de sa réa­li­sa­tion m’encourage à repen­ser le fémi­nisme à par­tir de la com­mu­nau­té, à dis­tance d’un fémi­nisme indi­vi­dua­liste qui a situé son dis­cours his­to­rique dans le cadre de la pro­prié­té capi­ta­liste. Du point de vue du mou­ve­ment kurde, la construc­tion d’une socié­té libé­rée du capi­ta­lisme et du patriar­cat ne signi­fie jamais l’abandon des formes d’organisation en mixi­té choi­sie de femmes. C’est tout le contraire. L’autodéfense fémi­nine se déve­loppe au fur à mesure et se ren­force à chaque étape de la lutte. La jineo­lo­jî four­nit sur ce plan des élé­ments de réponse à l’une de mes ques­tions cen­trales : com­ment faire per­du­rer une conflic­tua­li­té de genre au sein d’une com­mu­nau­té de vie et de lutte ? Je dirais que l’autodéfense col­lec­tive des femmes — dans ses décli­nai­sons phy­sique, sociale, éco­no­mique, psy­chique, cultu­relle — consti­tue la clé pour que la réa­li­sa­tion de soi dans et par la com­mu­nau­té ne devienne pas l’abnégation de soi.


Illustration de ban­nière : Claire Le Gal


  1. bell hooks, De la marge au centre, Cambourakis, 2017, p. 193.[]
  2. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949.[]
  3. Simon Georges-Kot, « Écarts de rému­né­ra­tion femmes-hommes : sur­tout l’effet du temps de tra­vail et de l’emploi occu­pé », Insee Première, n° 1803, 2020.[]
  4. Céline Bessière et Sybille Gollac, Le genre du capi­tal. Comment la famille repro­duit les inéga­li­tés, Paris, La Découverte, 2020, p. 12.[]
  5. Adrienne Rich, Naître d’une femme : la mater­ni­té en tant qu’expérience et ins­ti­tu­tion, Denoël-Gonthier, 1980 [1976].[]
  6. Laurent Toulemon, « Combien d’enfants, com­bien de frères et de sœurs depuis cent ans ? », Population et Sociétés, n° 374, 2001, p. 1‑4.[]
  7. M.E. O’Brien, Abolir la famille. Capitalisme et com­mu­ni­sa­tion du soin, Bordeaux, Éditions La Tempête, 2013, p. 199–216.[]
  8. Mark Fisher, Désirs post­ca­pi­ta­listes, édi­tions Audimat, 2022.[]

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