Plateau du Golan — « La joie de la chute du régime a été remplacée par l’occupation israélienne »


Entretien inédit | Ballast

Le 8 jan­vier der­nier, nous appre­nions par voie de presse que le jour­na­liste indé­pen­dant Sylvain Mercadier, l’un de nos contri­bu­teurs régu­liers, avait été arrê­té avec son fixeur, Mohammed al Fayyad, par l’ar­mée israé­lienne. Ils se trou­vaient dans un vil­lage situé à la fron­tière entre la par­tie syrienne du Golan et celle occu­pée par Israël, pour réa­li­ser un repor­tage sur les opé­ra­tions mili­taires israé­liennes menées depuis la chute de Bachar Al-Assad. Quelques heures plus tard et après avoir été tous deux inter­ro­gés, ils étaient heu­reu­se­ment relâ­chés. Dans cet entre­tien réa­li­sé quatre jours après l’ar­res­ta­tion, Sylvain Mercadier revient en détail sur cet épi­sode, rap­porte les condi­tions dans les­quelles s’exerce actuel­le­ment le tra­vail de jour­na­liste en Syrie et décrit la situa­tion de siège dans laquelle sont plon­gés les habitant·es du gou­ver­no­rat de Quneitra mal­gré le chan­ge­ment de régime.


Où vous trou­vez-vous, et com­ment allez-vous ?

Ça va. Il y a eu une accu­mu­la­tion de stress et de fatigue dont je n’arrivais pas à me débar­ras­ser, mais là ça y est, l’arrestation a eu lieu il y a main­te­nant quatre jours [l’entretien a été réa­li­sé le 12 jan­vier 2025]. Depuis hier soir je suis à Jaramana, une ban­lieue de Damas. C’est ce que je pri­vi­lé­gie dans les pays où je tra­vaille : le temps long et l’immersion, qui est faci­li­tée par le fait que je suis ara­bo­phone. Ça me per­met de tra­vailler direc­te­ment au contact des gens, sans néces­sai­re­ment pas­ser par l’intermédiaire d’un fixeur, même si ça m’arrive, notam­ment pour mettre un pied dans cer­tains endroits.

Fixeur ?

« Quneitra est le gou­ver­no­rat qui inclut le Golan occu­pé par Israël depuis 1967 et sa par­tie syrienne. Il y a beau­coup de ten­sions du fait de l’occupation. »

Littéralement, un coor­di­na­teur. Le fixeur mâche en pro­fon­deur le tra­vail du jour­na­liste qui, dans les cas extrêmes, n’a plus qu’à mettre son nom. Normalement, le tra­vail du jour­na­liste est d’arriver à syn­thé­ti­ser et struc­tu­rer toutes les infor­ma­tions que le fixeur emma­ga­sine. Je consi­dère que toute l’information ne doit pas tran­si­ter que par son inter­mé­diaire, sinon on a un point de vue très étroit sur un sujet. La langue est très impor­tante pour aller soi-même par­ler aux gens et entendre leur propre point de vue.

Quand êtes-vous arri­vé en Syrie ?

Le 27 décembre, en pas­sant par Beyrouth. Je suis arri­vé dans la région de Quneitra quelques jours plus tard. C’est le gou­ver­no­rat qui inclut le Golan occu­pé par Israël depuis 1967 et sa par­tie syrienne. Il y a beau­coup de ten­sions du fait de l’occupation. Pour cette rai­son, c’est tou­jours bien d’arriver avec un contact pour pou­voir mettre tout le monde à l’aise. S’ils voient quelqu’un qu’ils ne connaissent pas et qu’ils trouvent louche, le gars peut vite se retrou­ver en pri­son avant que son iden­ti­té ne soit véri­fiée. Par le biais de mon fixeur, j’ai ren­con­tré tous les res­pon­sables de la sécu­ri­té locale, des gens de l’Armée syrienne libre et de Hayat-Tahrir al-Cham. J’ai assis­té à l’arrestation qu’ils ont faite d’un Syrien qui débar­quait à Medinat al Salam, ville assié­gée par l’ar­mée israé­lienne, ain­si qu’à plu­sieurs de ses inter­ro­ga­toires, tous très mus­clés. Il avait été escor­té aux abords de la ville par l’ar­mée israé­lienne. Il était inca­pable d’expliquer pour­quoi il se trou­vait là. Le gars a pas­sé un sale quart d’heure parce qu’il était très flou quant aux rai­sons de sa pré­sence et aux cir­cons­tances de son entrée en ville. Il a été pris pour un mili­cien de Bachar Al-Assad qui avait les mains sales.

[Mohammed al Fayyad | Sylvain Mercadier]

De ce que je sais, je suis le seul jour­na­liste qui ait pas­sé plus de 48 heures là-bas ces der­niers temps. La plu­part font trois pho­tos avec un fixeur, deux inter­views et rentrent écrire leur article à Damas. S’ils peuvent être iden­ti­fiés, ça ne laisse pas le temps à l’armée de frap­per un coup. Je suis res­té une dizaine de jours, ce qui fait que les Israéliens ont eu le temps de me voir, de m’identifier. Aussi, ils connaissent très bien mon fixeur, Mohammed al Fayyad, qui est un avo­cat et mili­tant des droits humains du coin qu’ils ont dans le col­li­ma­teur depuis un moment. Ils l’ont plu­sieurs fois mena­cé de lui confis­quer son télé­phone. Le jour de notre arres­ta­tion, ils nous ont sur­pris en train de fil­mer dans un endroit où ils n’ont pas l’habitude de nous voir le faire, un vil­lage voi­sin de celui où on tra­vaillait d’habitude.

Que s’est-il passé ?

« Ils m’ont menot­té avec un Serflex et m’ont bâillon­né le visage avec mon kef­fieh. On a pas­sé les six heures qui ont sui­vi ain­si, assis en tailleur au sol dans leur base. »

Au départ, inter­dic­tion de fil­mer : on a obtem­pé­ré. Puis il a fal­lu effa­cer toutes les vidéos faites à l’instant : on a obtem­pé­ré, même si j’ai pu chan­ger les cartes mémoire à leur insu. On a gar­dé quelques vidéos. Enfin, ils ont fait une fouille de notre véhi­cule. Ils ont tout déga­gé et ont vou­lu confis­quer l’ordinateur de Youssef Ghreibi, le came­ra­man qui nous accom­pa­gnait. C’est à ce moment-là que Mohammed a dit stop, car c’était com­plè­te­ment abu­sif. Ils ont alors tout de suite déci­dé de l’ar­rê­ter. Il a un peu résis­té. Les sol­dats com­men­çaient à s’attrouper autour de lui. Je suis inter­ve­nu, j’ai essayé de faire écran, puis ils nous ont sau­té des­sus. Ils ont essayé de me mettre à terre, j’ai tem­po­ri­sé et m’y suis mis tout seul, les mains dans le dos. Ils m’ont menot­té avec un Serflex et m’ont bâillon­né le visage avec mon kef­fieh. On a pas­sé les six heures qui ont sui­vi ain­si, assis en tailleur au sol dans leur base, qui se situe dans l’équivalent de la pré­fec­ture ou du conseil régio­nal de Quneitra, endroit qu’ils occupent depuis trois semaines.

Le pre­mier inter­ro­ga­toire a été pour Mohammed. Il a été vio­len­té ver­ba­le­ment, a pris un coup de crosse sur la nuque pour qu’on ouvre nos télé­phones. Après, ça a été mon tour. Je n’ai pas vou­lu don­ner mon nom parce qu’ils l’avaient déjà dans mon pas­se­port, je n’ai pas dit ce que je fai­sais parce que c’était indi­qué sur mon gilet, que je leur ai mon­tré… J’ai joué au con pour les faire chier. Il y avait un gen­til et un méchant, le méchant s’est éner­vé, il m’a mena­cé, m’a secoué comme un sac à patates. Je l’ai regar­dé sans réagir, il m’a remis le bâillon sur les yeux, il m’a levé, m’a jeté par terre, m’a mis des coups de bottes dans le dos. Ils tra­vaillaient mon men­tal en bri­sant du verre à côté de moi pour me per­tur­ber. Mais je n’ai pas bron­ché, puis ils m’ont sor­ti un quart d’heure avant de me rame­ner dans la pièce où il n’y avait plus que Mohammed. À ce moment-là, il m’a dit qu’on allait se faire écla­ter si je conti­nuais à leur tenir tête… Je connais­sais un peu ce genre de situa­tion pour avoir fait une for­ma­tion pour jour­na­listes avec l’armée fran­çaise, qui m’a beau­coup aidé. Je sen­tais qu’ils n’allaient pas aller plus loin que ça avec un Français et n’allaient pas aller plus loin avec un Syrien en pré­sence d’un Français.

[Barricade à Madinat al Baath | Sylvain Mercadier]

Pour cal­mer un peu le jeu, j’ai accep­té de leur ouvrir mon télé­phone, à condi­tion que je fasse moi-même le code d’ac­cès. Ils ont accep­té. J’ai fait le code, ils se sont un peu déten­dus. Ils ont pas­sé un quart d’heure à regar­der le conte­nu devant moi, puis ils sont repar­tis pen­dant trois quart d’heure. Ensuite, tou­jours bâillon­nés et menot­tés, on a été remon­tés dans la jeep et on a été balan­cés dans un champ avec toutes nos affaires, sauf ce qu’on nous avait volé — les cartes mémoires de l’appareil pho­to et du télé­phone, la carte Sim de nos télé­phones, deux cent dol­lars volés à Mohammed, une lampe torche et des bri­coles. À ce moment-là, on est dans un champ, le soleil se couche. On marche vingt bonne minutes jusqu’à une mai­son, Mohammed appelle un proche dont il connaît le numé­ro et on vient nous cher­cher peu de temps après. Fin de l’aventure.

Pourquoi sou­hai­tiez-vous tra­vailler dans cette région-là ?

« Quneitra était un angle mort, à mon avis, dans la presse inter­na­tio­nale, alors que des évé­ne­ments his­to­riques s’y déroulent depuis la chute du pou­voir syrien. »

J’ai eu mes pre­miers contacts à Quneitra par le biais de Youssef Ghreibi, un came­ra­man indé­pen­dant que j’ai connu par Shirwan Qassim, col­lègue kurde syrien réa­li­sa­teur et pro­duc­teur. Je vou­lais y aller parce que c’était un angle mort, à mon avis, dans la presse inter­na­tio­nale, alors que des évé­ne­ments his­to­riques s’y déroulent depuis la chute du pou­voir syrien. De manière géné­rale, en Syrie, tout le monde s’est d’a­bord foca­li­sé sur les pri­sons, les dis­pa­rus, le Captagon, alors qu’il y a des mil­liers de choses, des cen­taines d’endroits où il se passe des évé­ne­ments per­ti­nents, graves, révé­la­teurs ou ins­pi­rants qui méritent qu’on aille les cher­cher. Pour moi c’était donc nor­mal de com­men­cer avec Quneitra.

C’est la pre­mière fois que vous vous y rendiez ?

Il y a plu­sieurs années, en 2017, j’étais déjà allé au Golan occu­pé, côté israé­lien, chez les Druzes. Ça n’a rien a voir. Côté israé­lien tout est sécu­ri­sé… Côté syrien, ces jours-ci, on était dans une zone assié­gée. Tu tra­verses la rue et il y a un tank qui te pointe son canon sur la figure. Il y a des opé­ra­tions quo­ti­diennes dans les vil­lages. Chaque jour il s’est pas­sé quelque chose, une opé­ra­tion, un espion, des familles expul­sées… J’ai fil­mé une vieille dame reve­nir avec un dra­peau blanc men­dier aux sol­dats israé­liens de pou­voir prendre des affaires de la mai­son d’où elle avait été chas­sée et où logent depuis des sol­dats israé­liens. Ça lui a été refu­sé, elle est ren­trée bre­douille de l’autre côté du vil­lage, où elle réside chez des voisins.

[Une maison à Al Rafeed, détruite sans sommation par les soldats israéliens après que des roquettes ont été tirées par le Hezbollah à proximité | Sylvain Mercadier]

Le jour de l’arrestation, pour­quoi étiez-vous dans ce vil­lage en particulier ?

Au départ, on vou­lait aller vingt kilo­mètres plus au sud. Les Israéliens avaient fait une grosse avan­cée sur trois vil­lages et on vou­lait voir ce qu’il en était. On s’est d’abord retrou­vés à Hamidiye et les habi­tants nous ont dit que des mili­taires étaient en ville, donc on s’y est arrê­tés. C’est un vil­lage sen­sible parce qu’il y a six ou sept mai­sons qui ont été confis­quées par les Israéliens pour y loger. Les habi­tants, dont la femme âgée que je men­tion­nais, ont été mis dehors sans pou­voir empor­ter la moindre affaire. C’est un vil­lage assié­gé qui subit des opé­ra­tions de fouille quo­ti­dienne : à chaque fois qu’on y est pas­sés, il y avait deux jeeps, un tank, entre vingt et trente sol­dats. Ils prennent des mai­sons au hasard, rentrent, abîment tout. Officiellement, ils cherchent des armes…

Quelles sont les images qui ont été conser­vées, perdues ?

« C’est ça qui est absurde : on n’a rien fil­mé de sen­sible, de révélateur. »

C’est ça qui est absurde : on n’a rien fil­mé de sen­sible, de révé­la­teur. On a des images de l’armée en train de déam­bu­ler dans les rues de Hamidiye et de faire des actions de fouille, ce qui a déjà été fil­mé par plein de gens par­tout ailleurs. Ils ont seule­ment décré­té qu’il n’était pas pos­sible de fil­mer ici ce jour-là.

On a appris votre arres­ta­tion par voie de presse le jour même, la nou­velle s’est dif­fu­sée assez vite.

Ça fait long­temps que je tra­vaille avec les chaînes de télé arabes en Europe. Mon col­lègue Shirwan, pro­duc­teur et réa­li­sa­teur en Allemagne, a lan­cé l’a­lerte par le biais de notre camé­ra­man Youssef. C’est pour Shirwan qu’on tra­vaillait ce jour-là. On fai­sait un repor­tage pour la chaîne qata­rie Al Araby fon­dée par Azmi Bishara, un Palestinien d’Israël qui était à la Knesset et a fui Israël parce qu’il avait four­ni des infor­ma­tions sen­sibles au Hezbollah. Youssef, le came­ra­man, n’a pas été arrê­té. Il a tout de suite contac­té Shirwan qui a contac­té d’autres col­lègues, notam­ment Chris Den Hond et Quentin Müller. Ce der­nier pilote le pôle inter­na­tio­nal de Marianne. Il a aus­si pré­ve­nu Reporters sans fron­tières. Tout ces gens ont réagi très rapi­de­ment. En moins d’une heure, c’était déjà dif­fu­sé et ça a été repris ins­tan­ta­né­ment par l’essentiel de la presse fran­çaise, par la radio — mes parents l’ont appris sur France Inter — et au-delà, à l’international. Il y a eu un très bon tra­vail de relais qui, à mon avis, a vrai­ment joué en notre faveur. Quand les sol­dats m’ont fait ouvrir mon télé­phone, j’ai vu que j’avais des noti­fi­ca­tions, ça cli­gno­tait de par­tout et eux aus­si ont vu tout ça quand ils l’ont pris. Ils ont bali­sé. Ils ont com­pris que je n’é­tais pas un mili­tant mais bien un jour­na­liste. Une heure après on était libérés.

[Traces de chenille sur la route entre Hamidiye et Khan Arnaba | Sylvain Mercadier]

On a du mal à se repré­sen­ter le fonc­tion­ne­ment du micro­cosme jour­na­lis­tique. Comment ça se passe au niveau inter­pro­fes­sion­nel sur les zones où vous faites des repor­tages ? Avez-vous ren­con­tré d’autres jour­na­listes le jour de votre arrestation ?

C’est très varié. Il y a des jour­na­listes qui sont des loups soli­taires, il y en a qui tra­vaillent en meute… Il arrive que des gens se greffent sur mes pro­jets quand ils tra­vaillent sur les mêmes sujets. Pour ma part, je tra­vaille prin­ci­pa­le­ment avec des jour­na­listes locaux, avec des Syriens. Entre eux et les cor­res­pon­dants étran­gers, c’est deux salles, deux ambiances. C’est pas du tout le même rap­port au ter­rain. Avec les jour­na­listes syriens tu es par­mi les habi­tants, avec les cor­res­pon­dants tu es dans la petite bulle occi­den­tale. Les jour­na­listes qui arrivent vrai­ment à tou­cher les choses sont rares, car déjà, beau­coup ne parlent pas la langue. Ceux, occi­den­taux, avec les­quels j’aime bien tra­vailler, sont rares éga­le­ment. Il y a Laurent Perpigna Iban avec qui j’ai fait pas mal de choses en Irak et en Syrie, Quentin Müller, dont j’ai déjà par­lé, avec qui je suis allé en Irak et au Yémen, d’où on a d’ailleurs été expul­sés en 2023… À part quelques-uns, l’ambiance chez les cor­res­pon­dants relève d’un entre soi avec beau­coup d’arrogance et de coups four­rés. Il y a des gens qui viennent te piquer des sujets, d’autres qui abusent de la géné­ro­si­té des gens chez qui ils tra­vaillent… Il y a aus­si les petits jeunes sans expé­rience qui sortent d’é­cole, qui débarquent et ne com­prennent rien à rien en se pre­nant pour les rois du monde.

« À Quneitra, la joie de la chute du régime a été com­plè­te­ment et subi­te­ment rem­pla­cée par l’occupation israé­lienne, qui a sui­vi moins de 48 heures après. »

À Quneitra, on a tra­vaillé avec une équipe de Polonais et d’Américains pen­dant une jour­née, ça s’est plu­tôt bien pas­sé, mais les col­lègues syriens n’ont pas trop accro­ché avec eux. Les gars étaient dans leur bulle, ils étaient là pour faire des images, ils ont eu du mal à se connec­ter avec les gens. Le jour où on a été arrê­tés, il y avait une autre équipe de télé, Al-Arabiya, un média saou­dien qui fil­mait un peu plus loin. De bons amis. C’est eux qui sont venus nous cher­cher quand on a été libé­rés. On passe à chaque fois de longues soi­rées à par­ler. Pour eux aus­si, il y a beau­coup de choses nou­velles. Ils étaient tous can­ton­nés dans la seule zone d’Idlib jusqu’à il y a un mois et demi. Youssef m’a dit que prendre sa voi­ture et rou­ler vers Damas était comme ren­trer dans un nou­veau pays. Ça fai­sait quinze ans qu’il n’était pas sor­ti de sa pro­vince. Le régime baa­siste impo­sait un per­mis spé­cial pour visi­ter Quneitra — autant dire que peu de Syriens connaissent vrai­ment cet endroit…

Les sen­ti­ments liés à l’état de siège que vous décri­vez à Quneitra ont-il pris le pas sur ceux res­sen­tis au moment de la chute de Bachar Al-Assad ?

La joie de la chute du régime a été com­plè­te­ment et subi­te­ment rem­pla­cée par l’occupation israé­lienne, qui a sui­vi moins de 48 heures après. Les gens n’ont pas eu le temps de célé­brer. Il faut com­prendre que les deux tiers des habi­tants de la région sont des dépla­cés de 1967. Quand les Israéliens sont arri­vés dans le Golan, ils ont expul­sé tous les Syriens non-druzes : des sun­nites, des chré­tiens et des tcher­kesses (une petite mino­ri­té tur­co­phone). La plu­part des gens avec les­quels j’ai par­lé vivent avec la mémoire de cette expul­sion d’il y a près de soixante ans. L’offensive israé­lienne au len­de­main de la chute de Bachar Al-Assad ravive une mémoire extrê­me­ment dou­lou­reuse et fait peser l’angoisse d’une expul­sion nou­velle, les pous­sant tou­jours plus loin de leur terre d’origine.

[Le journaliste Salam Kayali en reportage après une altercation avec des soldats israéliens | Sylvain Mercadier]

J’ai ren­con­tré le mukh­tar de Medinat al Salam, la bour­gade où on était basés. C’est le repré­sen­tant de la com­mu­nau­té, une figure géné­ra­le­ment âgée et res­pec­tée qui fait l’intermédiaire entre les dif­fé­rents acteurs poli­tiques, de l’État ou autre, et qui règle les conflits. Lui, Abu-Khatab, a envi­ron 75 ans. Il en avait 15 lors de la guerre de 1967. Il m’a dit, les larmes aux yeux, qu’il rêvait la nuit de Scofia, son vil­lage, qu’il se rap­pe­lait de toutes les rues, des moindres détails, du nom de chaque mai­son, de chaque famille dans chaque mai­son. Il se remé­mo­rait avec émo­tion les noces au vil­lage, où les habi­tants de toutes les confes­sions, Juifs y com­pris (car selon lui il y avait une famille juive qui vivait à Scofia) venaient célé­brer l’é­vé­ne­ment. C’est une mémoire qui est trans­mise aux enfants, de la même façon que les Palestiniens trans­mettent la mémoire de la Nakba aux géné­ra­tions qui viennent. Il me disait ne pas sou­hai­ter que les habi­tants du Golan gran­dissent avec le même désar­roi, le même sen­ti­ment de dépos­ses­sion que les Palestiniens.

Ahmed Al-Charaa, le lea­der de Hayat Tahrir Al-Cham, vient du Golan lui aus­si. C’est ce que signi­fie son nom de guerre, Abou Mohammed Al-Joulani. Qu’est-ce que ça dit de lui et quelles sont les pers­pec­tives pour cette région depuis son arri­vée au pouvoir ?

« Al-Charaa est un prag­ma­tique, c’est quelqu’un qui voit loin et qui prend goût, à mon avis, au pou­voir. Il est prêt à mettre de côté l’équation du Golan pour assou­vir son sou­hait de diri­ger la Syrie de demain. »

Effectivement, Al-Charaa est ori­gi­naire du vil­lage de Fiq, dans le Golan, pas loin du lac Tibériade. Il a cette même mémoire de dépos­ses­sion. Cependant, pour l’instant, il n’y a eu aucune vel­léi­té de la part de son mou­ve­ment mili­taire, Hayat Tahrir Al-Cham, de mettre la moindre pres­sion sur Israël pour ne serait-ce que leur faire com­prendre que dans un ave­nir proche, moyen ou loin­tain, l’objectif serait de récu­pé­rer le Golan. Al-Charaa est un prag­ma­tique, c’est quelqu’un qui voit loin et qui prend goût, à mon avis, au pou­voir. Il est prêt à mettre de côté l’équation du Golan pour assou­vir son sou­hait de diri­ger la Syrie de demain. C’est un cal­cul poli­tique, stra­té­gique. En revanche, je ne connais pas un seul Syrien patriote qui serait prêt à faire une croix sur la libé­ra­tion éven­tuelle du Golan. Tous les gens avec qui j’ai par­lé sont convain­cus que le Golan revien­dra aux Syriens d’une manière ou d’une autre.

Cet écart entre prag­ma­tisme et désir de recon­quête est-il compris ?

Les Syriens sont déjà contents que Bachar soit par­ti. C’était en haut de la liste des prio­ri­tés : que dégage le régime baa­siste. C’est fait. On ne peut donc pas immé­dia­te­ment jeter la pierre à celui qui a libé­ré la Syrie de Bachar. Les gens ne mettent pas une pres­sion de dingue sur les nou­veaux hommes forts de Damas. Par ailleurs, au-delà du patrio­tisme syrien, il y a des logiques régio­nales, des réa­li­tés quo­ti­diennes qui expliquent qu’ils vont se concen­trer sur le néces­saire plu­tôt que mettre la pres­sion sur leurs diri­geants pour libé­rer le Golan. Tout le monde com­prend qu’en termes de forces mili­taires, même les rebelles sont dans l’incapacité totale de faire la moindre opé­ra­tion à suc­cès contre Israël, qui a démon­tré ces deux der­nières années à quel point sa force de frappe est puis­sante. Et puis qu’ils n’en ont rien à faire des dom­mages col­la­té­raux. Donc après 15 ans de guerre, les Syriens n’ont pas vrai­ment envie de repar­tir au front contre un enne­mi dix fois plus puis­sant et vingt fois plus sou­te­nu en termes logis­tiques et finan­ciers que Bachar. Chacun, dans son quar­tier, sa ville, sa région, son gou­ver­no­rat, regarde autour de lui et essaye de s’assurer que les choses se passent bien et que l’avenir sera un tant soit peu stable pour conti­nuer à exister.

[Un tank qui fait une incursion dans la ville de Medinat al Salam au cours d'une opération israélienne | Sylvain Mercadier]

C’est aus­si dans la conti­nui­té des attaques israé­liennes ailleurs au Moyen-Orient. Avec l’enchaînement Gaza, guerre au Liban, explo­sion de vio­lence en Cisjordanie, puis pous­sée israé­lienne dans le Golan, ça m’a sem­blé nor­mal d’aller tra­vailler là-bas. Tout ça n’a rien d’anecdotique. Ça par­ti­cipe d’une volon­té d’expansion décom­plexée d’Israël, qui a pas­sé le test de Gaza : mal­gré le tol­lé inter­na­tio­nal, ils ont bien vu que n’importe quelle admi­nis­tra­tion amé­ri­caine, démo­crate ou répu­bli­caine, allait conti­nuer à laver l’ardoise et faire des chèques en blanc, donc ils enchaînent. Et ça va conti­nuer tant que per­sonne ne tape­ra du poing à la Maison blanche et en Europe.

On passe d’un régime baa­siste qua­si-tota­li­taire à un régime avec des hommes qui ont un par­cours dji­ha­diste enta­ché de vio­lences, de crimes et mar­qué par une idéo­lo­gie très inté­griste… J’ai lu der­niè­re­ment un article très inté­res­sant dans Le Monde sur HTC, où un cher­cheur explique que les groupes dji­ha­distes sont tenus par le lea­der­ship de HTC. Combien de temps ça va durer ? Le plus long­temps pos­sible j’espère. Que la volon­té de puis­sance des mou­ve­ments les plus radi­caux puisse être diluée, que tous les dji­ha­distes étran­gers puissent déga­ger pour ensuite vrai­ment écha­fau­der une ins­ti­tu­tion inclu­sive en Syrie.


Photographie de ban­nière : mon­ti­cule dans un champ aux abords de Medinat al Salam et Khan Arnaba | Sylvain Mercadier


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