L’abécédaire d’Angela Davis


Texte inédit pour le site de Ballast

La lutte pour l’émancipation s’embourbe dès qu’elle explique le monde par une seule grille d’analyse : tout n’est qu’affaire de lutte des classes, disent quelques marxisants ; il faut recomposer le champ politique entier sur la base de la question raciale, jurent divers antiracistes ; l’oppression genrée définit l’ensemble des rapports sociaux, affirment certains espaces féministes — trois positions comme autant d’impasses. Angela Davis permet, avec d’autres, de lier, relier, de penser la politique dans sa totalité, c’est-à-dire dans ses mouvements et ses tensions. Bref, d’articuler les combats théoriques et pratiques. Communiste et professeure de philosophie, celle qui fut une figure du Mouvement de libération noir — emprisonnée aux États-Unis au début des années 1970 — continue de militer pour la création d’un mouvement capable, à la fois, de « représente[r] la classe ouvrière, les mouvements antiracistes, les questions féministes et LGBTQ, les revendications contre la guerre et la justice environnementale ». C’est donc à « une lutte sans trêve » qu’elle nous invite — le titre de son dernier ouvrage… Nous avions tenu à l’interviewer dans les colonnes de notre premier numéro ; nous publions aujourd’hui cet abécédaire, conçu pour l’occasion, en guise de boîte à outils.  


Articuler : « Du fait de l’insistance à rassembler la race, le genre et d’autres catégories dans un cadre qui était auparavant occupé par la classe seule, nous sommes désormais obligés de reconnaître à quel point la classe est toujours racialisée et toujours genrée. En d’autres termes, la classe ouvrière d’aujourd’hui ne peut pas être appréhendée comme principalement blanche et masculine. » (Sur la liberté — Petite anthologie de l’émancipation, 2016)

Boycott : « Même si l’on ignore le nom de toutes ces femmes qui ont refusé de prendre le bus pour se rendre depuis leur quartier misérable vers les quartiers aisés des Blancs, il nous faut rendre hommage à leur victoire collective. Ce boycott n’aurait pas pu réussir sans leur refus de monter dans le bus. Et sans ce refus qui s’est avéré crucial, un personnage tel que Martin Luther King n’aurait peut-être jamais émergé sur le devant de la scène. » (Une lutte sans trêve, 2016)

Cause animale : « Je suis parfois réellement déçue par le fait que nombre d’entre nous assumions d’être des militants radicaux sans pourtant réfléchir à la nourriture que nous mettons dans nos corps. […] D’ordinaire, je ne mentionne pas que je suis végane. Mais ça a évolué. Je pense que c’est le bon moment pour en parler car c’est l’une des composantes de la perspective révolutionnaire. […] La majorité des gens ne songe pas au fait qu’elle mange des animaux. Quand elle mange un steak ou du poulet, elle ne pense pas à l’immense souffrance endurée par ces animaux uniquement pour qu’ils deviennent des produits alimentaires voués à la consommation humaine. » (Conférence « On Revolution: A Conversation Between Grace Lee Boggs and Angela Davis », mars 2012)

Devoir révolutionnaire : « La révolution est une chose sérieuse, la chose la plus sérieuse dans la vie d’un révolutionnaire. Quand on s’engage dans la lutte, ce doit être pour la vie. […] Le travail révolutionnaire sérieux est fait d’efforts persistants, méthodiques et collectifs pour organiser les masses dans l’action. » (Autobiographie, 1975)

Emprisonnement : « Nous ne pouvons pas seulement penser en termes de crimes et de châtiments. Nous ne pouvons pas penser la prison uniquement comme un lieu de punition pour ceux qui ont commis des actes criminels. Nous devons donc nous efforcer d’élargir notre réflexion. Ce qui nécessite de se demander : pourquoi, par exemple, y a-t-il dans les prisons un nombre si disproportionné de Noirs et de non-Blancs en général ? La question du racisme surgit alors immanquablement. » (Une lutte sans trêve, 2016)

FBI : « Le FBI avait mis en place des moyens colossaux pour avoir ma peau. Dans des communautés noires, à travers tout le pays, ils ont arrêté des centaines de femmes qui me ressemblaient. Ils ont surveillé sans relâche ma famille et mes amis. Ma photo était affichée dans tout le pays, flanquée de l’inscription Armée et dangereuse ! J’ai traversé cinq États en me déguisant. J’étais terrifiée. » (Entretien avec L’Express, 2013)

Genre : « Je dus faire très tôt la connaissance d’un syndrome très répandu parmi les militants noirs. En peu de mots, ils confondaient leurs activités politiques avec l’affirmation de leur virilité. Ils pensaient — et certains continuent à le penser — que le fait d’être un homme noir leur donnait des droits sur les femmes noires. » (Autobiographie, 1975)

Hommes : « Il s’agit plutôt d’encourager une certaine prise de conscience afin que les hommes les plus progressistes sachent qu’il est de leur responsabilité de rallier d’autres hommes à la cause féministe. Les hommes peuvent parfois convaincre d’autres hommes plus efficacement. Il est important que ceux que nous voudrions associer à nos luttes puissent avoir des modèles. Qu’est-ce que cela signifie pour un homme que de suivre l’exemple du féminisme ? » (Une lutte sans trêve, 2016)

(DR)

Immigration : « L’immigration, bien évidemment, est le produit de tous les changements économiques survenus à l’échelle mondiale — l’avènement d’un capitalisme mondial, et les transformations structurelles de l’économie des pays du Sud qui obligent leur population à s’exiler pour survivre. » (Une lutte sans trêve, 2016)

Jonction : « J’avais depuis longtemps la certitude que, pour parvenir à ses buts ultimes, la lutte de libération des Noirs aurait à s’insérer dans le mouvement révolutionnaire qui, lui, englobait tous les travailleurs. Il était aussi clair pour moi que ce mouvement devait se diriger vers le socialisme. Et je savais que les Noirs — les travailleurs noirs — devaient avoir un rôle de leadership important dans la lutte finale. » (Autobiographie, 1975)

Ku Klux Klan : « Nous n’avons peut-être pas à subir les lynchages et la violence du Ku Klux Klan de la même manière qu’autrefois, mais la violence d’État, la violence policière, la violence militaire sont loin d’avoir disparu. Le Ku Klux Klan lui-même continue de sévir en partie. Je ne pense pas que cela signifie pour autant que le mouvement pour les droits civiques a échoué. Son héritage est au contraire remarquable : il a mis fin à la discrimination juridique et au système de ségrégation. Les conquêtes sont réelles, et il ne faut pas sous-estimer leur importance. » (Une lutte sans trêve, 2016)

Lutte féministe : « Le féminisme a toujours été traversé de contradictions. […] De la même manière que le féminisme dominant consentait au racisme et au colonialisme dans les époques précédentes (ce qui persiste bien entendu encore de nos jours), le féminisme sert d’alibi à l’islamophobie contemporaine. Ce qui veut dire que les approches intersectionnelles proposées aux États-Unis par des féministes de couleur radicales sont d’autant plus importantes aujourd’hui. » (Sur la liberté — Petite anthologie de l’émancipation, 2016)

Marx : « Selon une formule de Karl Marx désormais classique, la religion est l’opium du peuple. Autrement dit : la religion enseigne aux hommes à se satisfaire de leur sort en ce monde, à accepter l’oppression — en orientant leurs espoirs et leurs désirs vers un domaine surnaturel. Une somme réduite de souffrances terrestres ne compte pas en regard du bonheur éternel. Comme Marcuse le rappelle volontiers, on néglige souvent le fait que Karl Marx a ajouté que la religion exprime les souhaits utopiques de la créature opprimée. » (Angela Davis parle, 1971)

Néolibéralisme : « Nous allons peut-être enfin nous émanciper de l’individualisme derrière lequel nous nous retranchons à l’heure du néolibéralisme. Les idéologies néolibérales nous conduisent à nous focaliser sur l’individu et sur nous-mêmes, sur des victimes individuelles, des coupables individuels. » (Une lutte sans trêve, 2016)

(Mouvement Occupy Wall Street, 2011, Reuters)

Obama : « L’erreur que nous avons commise après avoir élu Obama, c’est que nous n’avons pas maintenu la pression. Directement après sa prestation de serment, nous aurions dû mobiliser et exercer des pressions sur lui afin de ramener les soldats dans leurs foyers, de fermer Guantanamo, d’améliorer les soins de santé… » (Entretien pour le Parti du travail de Belgique, 2012)

Palestine : « Tout comme le combat contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud a fini par devenir une des préoccupations premières d’une grande majorité des mouvements de lutte pour la justice dans le monde, la question palestinienne doit devenir la priorité de tous les mouvements progressistes aujourd’hui. » (Entretien paru dans le n° 1 de la revue Ballast)

Questions philosophiques : « Socrate a énoncé quelque chose de très profond lorsqu’il a dit que la raison d’être de la philosophie est de nous enseigner la manière de bien vivre. À notre époque, bien vivre signifie se libérer du problème urgent de la misère, de la nécessité économique et de l’endoctrinement, de l’oppression de l’esprit. » (Angela Davis parle, 1971)

Racisme : « On ne peut pas éradiquer le racisme tant qu’il est si profondément ancré dans la structure de notre société. C’est pourquoi il est important de développer une analyse qui va au-delà de la simple dénonciation d’actes individuels racistes : nous ne pouvons plus nous contenter de poursuivre en justice des coupables isolés. » (Une lutte sans trêve, 2016)

Sanders : « Mon approche a toujours consisté à mettre l’accent sur les politiques indépendantes, plus radicales, mais je pense aussi qu’il est important que Bernie Sanders ait soulevé des questions qui, sans quoi, n’auraient jamais été posées dans le cadre de la campagne entre les deux grands partis. » (Entretien pour le site Ebony, 2016)

Totalité : « Oui, Monsieur, je suis communiste et je le considère comme un des plus grands honneurs humains, parce que nous luttons pour la libération totale de la race humaine. » (Autobiographie, 1975)

Unité : « Nous ne pouvons plus lutter pour cette sorte d’unité sur laquelle les gens avaient tendance à compter, par le passé. Nous devons renoncer à ces vieilles idées d’unité noire ou d’unité des femmes. Le genre d’unité dont nous avons besoin, je pense, est celle qui se forge autour de projets politiques, à l’inverse de cette unité simpliste fondée sur la race ou le sexe. » (Entretien pour le Hastings Women’s Law Journal, volume 10, 1999)

(Le rappeur Killer Mike et le candidat socialiste Bernie Sanders, DAVID GOLDMAN/AP)

Violences sexuelles : « Il est souvent considéré que le viol est un acte de luxure, et en conséquence que les violeurs sont des hommes qui ne peuvent pas contrôler leur désir sexuel. La vérité est pourtant que la plupart des violeurs n’agissent pas sous le coup d’une impulsion dans le but de satisfaire une pulsion sexuelle incontrôlable. Les motifs de ces hommes se situent plutôt dans le besoin socialement imposé d’exercer un pouvoir et un contrôle sur les femmes à travers l’usage de la violence. » (« La violence contre les femmes et le défi constant du racisme », 1985)

Whitney : « Femme blanche du XXe siècle, Anita Whitney fut une pionnière de la lutte contre le racisme. Avec ses camarades noires, elle forgea la stratégie communiste d’émancipation de la classe ouvrière ; le combat pour la libération des Noirs en était le pivot. […] On lui demanda un jour : Anita, comment voyez-vous le Parti communiste ? Qu’est-ce qu’il signifie pour vous ? – Eh bien, il a donné un sens à ma vie, dit-elle avec un sourire incrédule, un peu étonnée par cette question. » (Femmes, race et classe, 1983)

XXIe siècle : « Nous ne devons pas sous-estimer les luttes du XXIe siècle, et nous ne devons pas sous-estimer ce qu’Internet permet. Un tel rassemblement, aussi rapide, aussi massif, était impensable sans ce nouvel outil. Il y a eu des campements dans le monde entier. Aux États-Unis, ce qui fait d’Occupy un mouvement vraiment neuf, c’est qu’on n’avait plus fait de critique collective du capitalisme depuis les années 1930. » (Entretien pour Libération, 2013)

Yeux : « Quand on parla du socialisme dans ma classe d’histoire, ce fut comme si un monde nouveau s’ouvrait à mes yeux. Pour la première fois, la notion d’une politique socio-économique idéale me devint familière […]. Le Manifeste communiste me frappa comme un coup de foudre. Je le lus avec avidité, car j’y trouvais des réponses aux dilemmes apparemment sans réponse qui m’avaient assaillie. » (Autobiographie, 1975)

Zones : « Nous vivons encore, en effet, dans le mythe selon lequel les esclaves ont été libérés par Lincoln. Ce mythe se perpétue à travers la culture de masse — même à travers un film comme Lincoln. Or Lincoln n’a pas libéré les esclaves. Nous vivons pareillement dans le mythe selon lequel le mouvement pour les droits civiques a libéré ceux qui étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Les droits civiques, naturellement, constituent un élément essentiel de la liberté qui fut revendiquée à cette époque. Mais leur obtention n’a résolu qu’une partie du problème. » (Une lutte sans trêve, 2016)


Portrait en vignette : Patrick Tehan/Bay Area News Group, mai 1998.
Photographie de bannière : AP Photo/Sal Veder, décembre 1971.


REBONDS

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