Israël : la mort vue du ciel


Texte inédit pour le site de Ballast

L’opération Bordure protectrice se déroula il y a exactement un an. On dénombra, parmi les Gazaouis assassinés, plus de 69 % de civils, rapporta l’ONU (Amnesty International rappela pour sa part que « les forces israéliennes ont violé les lois de la guerre »). Eurosatory, le plus grand Salon international de Défense terrestre, avait lieu quelques semaines auparavant — Israël y tenait pavillon et paradait, à l’instar des autres nations, auprès de ses machines à tuer dernier cri. Enjeu contemporain des conflits et autres interventions militaires : faire la guerre tout en la tenant à distance. Les nouvelles technologies des diverses armées mondiales cherchent, toujours plus, à distancer le tueur et le tué. La guerre menée par Israël contre la Palestine, qui se joue désormais le plus souvent dans l’espace aérien, en est l’un des cas les plus criants. ☰ Par Shimrit Lee


 On se souvient de « Bordure protectrice », le code militaire de l’invasion israélienne de Gaza, en 2014. Mais on ignore souvent son coût :  4,3 milliards de dollars pour Israël (et 7,8 milliards pour les Palestiniens de Gaza). Selon Barbara Opall-Rome, correspondante en Israël pour l’hebdomadaire américain Defense News (une parution consacrée à l’économie et à la technologie militaire), l’opération permit toutefois de doper l’industrie d’armement israélienne. Au cours de ces cinq dernières années, les ventes militaires annuelles de ce pays lui permirent d’engranger 7 milliards de dollars, le plaçant ainsi dans le top 10 des nations exportatrices d’armement.

Ce succès financier n’est pas sans faire écho aux analyses d’Ernest Mandel sur le capitalisme tardif : l’économiste marxiste affirma que l’existence permanente d’une économie d’armement empêcherait les économies capitalistes de sombrer dans la crise¹. Cela requiert, en Israël, une innovation constante en matière de production de nouvelles technologies : lors de l’opération Bordure protectrice, de nouveaux types de systèmes de détection, de drones et d’outils de surveillance ont été introduits et expérimentés dans le théâtre guerrier de Gaza. Ces technologies de pointe conduisirent à la mort de plus de 2 000 Palestiniens – la plupart d’entre eux étaient des civils, dont environ 500 enfants. Funeste coïncidence : moins d’un mois avant le commencement de l’opération, l’édition 2014 d’Eurosatory, grande exposition internationale « pour la Défense territoriale et aérienne », accueillait le Pavillon national d’Israël. L’évènement se tient à Paris, tous les deux ans, sous l’égide du Ministère de la Défense hexagonal. Eurosatory assure « façonner la Défense de demain » et se définit comme le seul forum capable de garantir à ses participants un accès immédiat aux marchés internationaux de défense et de sécurité. « Mission Accomplie ! », fanfaronnait le site Internet de l’exposition, qui compta plus de 55 000 visiteurs et 1 504 exposants, issus de 58 pays. Trente entreprises israéliennes (un nombre record) purent y présenter une large panoplie de « solutions avancées pour combattre des guérillas en zones urbaines, en réponse aux besoins urgents des forces armées d’aujourd’hui ».

Tirs israéliens à Rafah (REUTERS)

Ce genre d’évènement contribue à masquer l’ampleur des destructions subies par Gaza, via un processus de double abstraction. La conception des armes prévoit, en elle-même, une distance visuelle entre occupants et occupés, entre tueurs et tués. Mais cet armement prend également en considération les demandes du Droit international humanitaire (DIH), transformant, curieux paradoxe, le militarisme en une défense des lois, de l’ordre et de la stabilité. La publicité sert également ce processus opaque puisque le matériel de guerre est présenté à la manière d’une exposition réaliste² (car prétendant agir sous le sceau de la certitude ou de la vérité organisée, calculée, sans ambiguïté, et décidée politiquement.). La violence de la réalité est de nouveau dissimulée par les clinquantes innovations technologiques. L’Eurosatory gomme intégralement la violence et la transforme en produit à vendre — ce qui permet également d’utiliser les enjeux identitaires et nationaux à des fins publicitaires, servant ainsi les intérêts des entreprises.

« Mais cet armement prend également en considération les demandes du Droit international humanitaire, transformant, curieux paradoxe, le militarisme en une défense des lois, de l’ordre et de la stabilité. »

La guerre sans être vu

Des vidéos en noir et blanc. Le spectateur est placé du point de vue du drone, qui plane au-dessus d’un building, puis se met à suivre une voiture. L’écran est noyé dans un nuage de fumée : la cible est touchée. La chaîne YouTube de l’armée israélienne contient de nombreux petits vidéo-clips montrant les frappes de l’opération Bordure protectrice. Une guerre, vue de loin. Ce n’est pas une chose nouvelle. En 1944, l’aviateur américain Charles Lindbergh avait écrit, à propos de la mort à distance : « Tu appuies sur un bouton et la mort s’envole. D’abord, la bombe est bien accrochée, en sécurité sous ton appareil, complètement sous contrôle. La seconde d’après, elle dévale les airs et tu n’as plus aucun pouvoir pour revenir en arrière… Comment pourrait-il y avoir des corps mutilés, tordus ? […] C’est comme écouter le bruit d’une bataille à la radio, de l’autre côté de la terre. Tellement loin, et séparé du poids de la réalité. » Plus besoin d’imaginer les « corps mutilés, tordus » au sol. Un avantage, même, puisque cela permet d’expérimenter la guerre, ajoute Lindbergh, par « l’écran d’un cinéma à l’autre bout du monde ». Sa métaphore s’est réalisée — et radicalisée — dans les guerres actuelles de drones.

Dans le flot d’images qu’a généré la seconde guerre du Golf, on notait surtout, qu’il n’y avait rien à voir . Utilisant les mêmes procédés que Tsahal, la guerre du Golf fut définie par cette utilisation de l’arme-image ou, comme le précise la documentariste Alisa Lebow, du « point de vue de l’arme ». Point de vue dans lequel la « caméra est positionnée dans l’extension de l’arme », et, dans le cas qui nous intéresse, directement sur le drone. Cette perspective verticale est peut-être le meilleur symbole de la nature nouvelle de la guerre et de la surveillance — version améliorée du panoptique du philosophe anglais Jeremy Bentham³. En Irak, la caméra vidéo d’un tank qui transmettait ses actions en temps réel, par satellite, choisissait de se placer du point de vue du « sujet occidental et de sa souffrance ». De ce point de vue, « la mort et les souffrances de l’Irakien ont lieu hors du champ ». La guerre-image mit en scène la victoire américaine, et l’image elle-même devint donc l’événement.

Ronen Zvulun/REUTERS

Baudrillard philosopha sur les frontières, souvent troubles, entre réalité et simulation, et affirma que la violence réelle de la guerre fut complètement ré-écrite pour le public, dans l’ambiance d’un jeu vidéo. Le philosophe britannique Christopher Norris fit écho à cette description de la guerre du Golf en la caractérisant de « guerre postmoderne » : « Les revendications absurdes des « bombardements de précision » et « l’extrême précision » qui cherchaient à nous convaincre que les morts civiles étaient presque non-existantes… » Instaurer une distance visuelle tendant à rendre abstraite la violence est déterminant dans l’évolution récente des technologies militaires. S’affichent à l’Eurosatory les incontournables tendances de l’année : parmi elles, plus de 75 nouveaux modèles de robots et de drones, des systèmes de surveillance terrestre et aérienne, qui « complètent et remplacent la surveillance satellite », ainsi que des optiques et des équipements optroniques. Israël est un État leader dans ces secteurs ; il a par ailleurs conçu des armes comme la mitrailleuse contrôlée à distance (DUKE), le système « Giraffe » de la société ESC BAZ (qui possède une capacité de « renseignement, de surveillance et de reconnaissance à ultra longue distance »), ainsi qu’une caméra thermique à « refroidissement » qui « détecte des cibles jusqu’à 25 kilomètres » (idéale « pour les frontières maritimes et terrestres »). La volonté de proposer pareille distance visuelle dans l’utilisation des armes est aussi présente chez Camero-Tech SA, l’un des principaux exposants israéliens. Ses armes sont très prisées car elles permettent à son utilisateur de ne pas être visible, grâce à la détection des mouvements de l’ennemi derrière des murs compacts.

Toutes ces technologies d’experts militaires sont le reflet sophistiqué de ce que l’anthropologue Allen Feldman appelle le « régime scopique ». La mise en scène visuelle, accompagnée de l’intrusion technologique du corps par le biais de la surveillance longue distance, par les drones et par la détection thermique, permet d’assembler le fait de « voir et de tuer, la surveillance et la violence ». Cette intention est de nouveau démontrée par Israël dans son système intitulé « Voir, c’est frapper ». Ce système, présenté pendant l’Eurosatory 2012, est un appareil multi-sensoriel qui permet au tireur de se faire observateur d’« une salle de contrôle » dont « la vue à distance accorde à son attaque une très haute précision ». Dans toute la panoplie d’armes produites par les Israéliens qui furent présentées à Eurosatory, l’idée avancée par Feldman prédomine : « Le plaisir de voir sans être vu donne de la puissance aux actes de violence ». La menace de la violence et le pouvoir à distance sur leur cible génèrent une crainte constante et un respect qu’induit la force technologique, permettant aux occupants de régner tout en ayant un contact minimal avec la population occupée. Cette violence par la mise à distance visuelle est un élément clé du maintien de l’occupation des territoires palestiniens. Le bombardement de Gaza, il y a un an, visait à instaurer une domination totale. Mais il est primordial de garder à l’esprit, en dehors de ces « opérations », cette domination distante et constante maintenue sur les territoires palestiniens. En effet, Eyal Weizmann, auteur de l’ouvrage L’architecture israélienne de l’occupation, démontre qu’à la suite de l’évacuation de la bande de Gaza, en 2005, un nouveau type d’occupation commença : une occupation invisible, une « occupation par les airs ». D’après Ephraim Segoli, pilote d’hélicoptère et ancien commandant de la base des forces aériennes à Palmahim, les frappes aériennes par des drones contrôlés à distance sont « la composante centrale des opérations de Tsahal » et « la véritable essence de la guerre qui est menée ». Le général-major Amos Yadlin, nouveau chef de l’intelligence militaire israélienne, disait en 2004 : « Nous essayons de comprendre comment il est possible de contrôler une ville ou un territoire par la voie aérienne, rendant illégitime l’occupation de ce territoire depuis le sol. »

Quartier de Al Shejaeiya touché par les missiles, Gaza, juillet 2014 (Mohammed Saber/EPA)

Il est utile, ici, de reprendre les thèses de Marx sur la dépossession du travailleur et du produit de son travail, afin de dévoiler un autre angle de cette mise à distance de la guerre : celle qui existe entre l’outil et l’usage que l’on va en faire. Guy Debord touche à ce type d’aliénation dans la Société du spectacle, livre phare dans lequel il distingue le système économique régnant comme un « cercle vicieux d’isolation » qui renforce constamment les conditions qui « engendrent les foules solitaires ». Dans le domaine des armes, le porteur se prémunit de l’aliénation que lui imposerait la violence qu’il inflige à d’autres êtres humains. Ainsi, le sniper n’a plus besoin de voir sa victime. Le commandant peut appuyer sur un bouton pour diriger une attaque de drone à plusieurs kilomètres de là. La personne humaine ciblée est réduite à des données digitales, simple anonyme scintillant sur un écran et manipulé par un joystick. L’impersonnalité de ces opérations isolées n’est pas seulement du fait de la technologie : l’important est, précisément, leur incorporation dans un mécanisme visant à en normaliser la démarche — à commencer par le rouage juridique des prises de décisions encadrant chaque opération, afin que le meurtre ait lieu sous le sceau de la « Raison militaire ». En bref, comme Eyal Weizman l’écrit, « la violence légifère ». Weizman, fondateur du Decolonizing Architecture Institute, continue en expliquant que cette violence est présente dans la rhétorique humanitaire, qui contribue davantage encore à son abstraction.

« Cette célébration de l’armement dernier cri sert à fédérer les États-Nations présents autour d’un « nous«  uni, ce « nous » des « bénéficiaires du processus d’évolution ». »

La collusion entre les discours du Droit international humanitaire et le pouvoir politique et militaire, que ce dernier nomme « la présence humanitaire », se reflète dans la création des catégories juridiques. On parle de violence proportionnelle ou nécessaire. « Le fait de calculer la violence afin de rationaliser son utilisation est apparent dans le discours que l’État d’Israël rapporte pour justifier ses actions, qui mettra en avant, par exemple, sa mise en garde aux civils des bombes imminentes. Soucieux de se présenter comme cherchant à minimiser les pertes civiles, agissant dans les limites du droit international humanitaire, l’armée israélienne se vante de ses attaques « roof knock » impliquant « le tir d’un missile à dégâts faibles ou nuls »  le plus souvent à partir d’un drone – sur le toit d’un bâtiment visé, qui sera détruit. ». La « présence humanitaire » s’est faite grandement sentir à Eurosatory. La tendance finale listée dans la revue de 2014 était celle de la « létalité réduite », décrite très tranquillement comme « offrant la plus grande variété d’armes et d’équipements non-mortels permettant une utilisation continue de la force ». En outre, dans ses communiqués de presse, le ministre israélien de la Défense se vantait du rapport coût/efficacité de cette technologie, légère, portable, et facile à manier, sans compter les « armes de précision qui permettent de réduire les dommages collatéraux ». Les frappes ciblées affichées sur le fil YouTube de Tsahal font abstraction de la violence de la guerre par l’effacement visuel de la mort et de la destruction causée par les drones ; ce qui a contribué à rendre positive l’image de l’armée israélienne, faisant d’elle une force technologiquement innovatrice en plus d’être… éthique. L’utilisation des armes est montrée avec esthétisme et la violence anesthésiée par le théâtre capitaliste dans lequel elles sont achetées et vendues.

La guerre comme exposition universelle

Juin 2014 ; retour à l’Eurosatory. Chaque nation installe son propre pavillon afin de mettre en avant son matériel de guerre, à la façon d’une grande Exposition universelle. Timothy Mitchell, dans son ouvrage Colonising Egypt, montrait que les expositions universelles de la fin du XIXe siècle étaient des lieux de conditionnement de la subjectivité des classes moyennes européennes, organisant le monde comme un espace de consommation déshumanisé. Ces « expositions réalistes » transformaient la réalité de la violence coloniale et les différences culturelles en un étalage d’informations, bien organisées, calculées, et rendues lisibles pour le public. « La distance entretenue entre le visiteur et l’exposition, et celle qui existe dans l’exposition et ce qu’elle exprime, ont contribué à mettre dans l’ombre la réalité politique derrière chaque représentation, et l‘esprit qui observe est différencié de ce qu’il observe », écrivait Mitchell en 1989. Eurosatory se place dans cette lignée. Pas de distinction entre représentation de façade et réalité dissimulée par des accoutrements ultra-modernes.

Le salon est un étalage des triomphes de l’industrie capitaliste contemporaine. La répartition par pavillons n’évoque pas seulement les expositions universelles, mais rappelle également les galeries marchandes décrites par Walter Benjamin, dramatiquement transformées dans les villes d’Europe au cours du XIXe siècle en « vitrines somptueuses, affichant la promesse de la nouvelle industrie et de la technologie ». Benjamin critiquait, à son époque, les galeries marchandes qui promettaient aux masses un progrès social sans révolution, pour noyer le public dans l’illusion industrielle, force créatrice d’un futur garantissant une paix mondiale, une harmonie de classes et d’abondance, laissant intactes les relations sociales. À l’Eurosatory, on vante, à heures fixes, cet incessant renouveau technologique qui porte les mêmes promesses d’avenir.

Beit Hanoun détruit par les tirs israéliens (Suhaib Salem)

Cette célébration de l’armement dernier cri sert à fédérer les États-Nations présents autour d’un nous uni, ce nous des « bénéficiaires du processus d’évolution ». L’organisation du salon s’en assure. À la manière du panorama des expositions universelles qui rend la foule « visible à elle-même », le Parc des Expositions de Paris-Nord Villepinte, où se déroule le salon, se targue de ses « deux halls attractifs et entièrement réarrangés avec pavillons et stands à deux étages » ainsi que d’« un réseau d’allées pour une circulation optimale des visiteurs ». La foire inclut aussi des démonstrations en direct, dans une zone en externe de 20 000 m², présentant « des véhicules d’exposition et des systèmes d’exploitation en action ».

« L’État d’Israël, dans ce salon de l’armement international, est capable de se vendre comme une petite nation possédant un riche capital intellectuel, où les guerres ne sont rien de plus que des exercices d’indépendance et de légitime défense. »

L’Eurosatory est un espace où la distinction entre nation et entreprise est gommée. Les foires d’armement de ce genre sont des opportunités pour les États : elles leur permettent de se vendre comme une marque unique dont le succès sera mesuré par sa capacité à rivaliser, au nom du profit, au sein d’un marché global et culturel en extension. Melissa Aronczyk rappelait combien la culture et l’identité nationale sont toujours plus exploitées en faveur des objectifs des entreprises qui veulent en faire un capital global en proie au marché. L’attractivité et la compétitivité propres à une nation sont évaluées en fonction de l’accomplissement des standards néolibéraux. Par exemple, l’État d’Israël, dans ce salon de l’armement international, est capable de se vendre comme une petite nation possédant un riche capital intellectuel, où les guerres ne sont guère plus que des exercices d’indépendance et de légitime défense. D’après Dan Senor et Saul Singer, dans leur ouvrage La nation start-up, Israël se présente comme un miracle économique. Cette « marque » s’applique à l’industrie d’armement israélienne. La violence, les morts et les destructions inhérentes à ces armes mises en vente sont éludées au profit d’un autre signifiant – un signifiant basé sur la célébration du progrès technologique et sur l’idée d’un capital national innovant. Ainsi, le fossé entre la représentation et la réalité est maintenu par cette distance induite dans l’usage des armes, mais elle l’est davantage encore par la création, dans ces foires, d’une image de marque. Et le spectacle y est décidé politiquement. Il présuppose « une remarquable prétention à la certitude ou à la vérité », n’autorisant aucun autre signifiant à venir perturber l’illusion d’une routine installée, dans le cas de l’Eurosatory, depuis 1967. Debord l’affirmait : « Tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse ». L’articulation des violentes réalités qui sont infligées à Gaza et ailleurs interrompraient la cohérence du spectacle. La violence est scindée de la réalité et mise sous silence en plusieurs étapes, permettant à la marque-nation de se conduire, dans la logique marchande, comme une entreprise épanouie.

« Mission accomplie ! »

Nicholas Mirzoeff proposa une distinction entre image commerciale et image de guerre. La première, avance-t-il, doit rester ouverte au débat, au doute et au désir pour fonctionner correctement. Par exemple, Coca Cola est le produit parfait car il génère un désir constant : « Plus vous buvez et plus vous avez soif », charrie Slavoj Žižek. À l’inverse, l’image de guerre est incontestable et « fonctionne correctement lorsque ses partisans l’acceptent simplement. » Eurosatory est un lieu qui brouille cette distinction, commercialisant l’image de guerre, rendant finalement certains types de violence acceptables et même…désirables. Dans ces pavillons d’exposition d’armes lourdes, la guerre – et les nations qui la rendent possible – est une chose consommée et célébrée. La consommation de matériel de guerre comme capital est omniprésente. Et c’est le serpent qui se mord la queue : le 1er décembre 2014, la Knesset a approuvé un accord de 2 billions de dollars pour l’achat de 50 avions de combat à la compagnie américaine d’aéronautique Lockheed Martin. Israël a reçu approximativement 3 billions de dollars d’aide militaire de la part des États-Unis, en contrepartie de l’obligation de dépenser 75 % de cet argent via l’achat d’armes américaines. En mars, les États-Unis ont signé un contrat avec Elbit Systems, entreprise israélienne de défense qui fournit la technologie de surveillance le long du mur de séparation avec la Cisjordanie. Le pays a accordé une subvention de 145 millions de dollars à Elbit afin d’installer sa technologie de surveillance de frontière du Mexique en Arizona du Sud. Triste cynisme, le commerce légal d’armes permet de connaître les moyens par lesquels les gens seront tués, mais aussi ces lieux où le « régime scopique » est opérant. Processus sans fin.

« Les enfants ont applaudi quand les avions de chasse ont strié le ciel. Des familles souriaient le temps de quelques photos, juste devant des systèmes de surveillance et des drones. »

Il y a un mois, des entreprises d’armement israéliennes, incluant RAFAEL, Elbit Systems et IAI, mettaient de nouveau en place leurs pavillons, cette fois au Bourget, dans le cadre de la plus prestigieuse exposition d’aviation mondiale. Le salon attira près de 351 000 visiteurs et plus de 2 000 exposants. Une fois de plus, des objets de mort et de destruction perdirent leur fonction première pour se fondre dans le jeux de la consommation capitaliste. Des drones tueurs de la marque Watchkeeper ont été encerclés par des camionnettes de friandises, des restaurants chics et des boutiques de cadeaux-souvenirs. Les enfants ont applaudi quand les avions de chasse ont strié le ciel au dessus de leurs têtes. Des familles posaient et souriaient le temps de quelques photos, juste devant des systèmes de surveillance et des drones.

Les derniers jours de l’exposition, une trentaine de militants de BDS France ont organisé une manifestation devant le pavillon de Elbit Sytems, avec un modèle de drone israélien derrière eux. Les militants scandaient « Gaza, Gaza, on oublie pas ! », et rappelaient la complicité française dans ces crimes de guerre. De même, au cours de l’Eurosatory, une coalition de groupes religieux avait organisé une veillée à l’extérieur du centre d’exposition pour témoigner de ce qu’ils décrivaient alors comme le « supermarché mondial d’armes mortelles qui légitime les guerres et les crimes de demain. » Debord, lui-même, appelait de ses vœux une telle perturbation du Spectacle, qu’il nommait le détournement, ou la diversion. Car aussi longtemps que des marchandises de mort seront achetées et vendues sans détournement, la fantasmagorie capitaliste continuera de sévir.


REBONDS 

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Texte initialement écrit en anglais sous le titre « Eurosatory: Violence in the Exhibitionary Order », traduit par Iségorie pour Ballast.


NOTES

1. « La création du pouvoir d’achat total nécessaire à l’achat des armes et des biens de destruction doit s’effectuer par ponction sur la plus-value sociale, le salaire réel de la classe ouvrière demeurant inchangé. » Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, 1976.
2. D’après le concept de Timothy Mitchell, « Exhibitionary order ».

3. Jérémy Bentham inventait, au XVIIIe siècle, une nouvelle forme architecturale pour les prisons, (dont le concept fut développé, plus tard, par Foucault comme lecture des sociétés modernes) : « La morale réformée, la santé préservée, l’industrie revigorée, l’instruction diffusée, les charges publiques allégées, l’économie fortifiée – le noeud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale. » Le Panoptique, 1780.
4. « Pour épaissir le brouillard de la guerre, il suffisait de les maintenir à distance. Ce qui fut fait, avec un certain succès, par les Américains, lors du débarquement à la Grenade et de la guerre du Golfe, et par les Anglais, lors de la guerre des Malouines. En 1991, la guerre du Golfe a été un moment étrange du point de vue médiatique. L’écart entre la richesse des moyens techniques mis en œuvre, la permanence de la couverture de l’événement et la pauvreté des informations produites a atteint son paroxysme. Les conférences de presse quotidiennes du général Schwarzkopf et les images floues de tirs de missiles qui ressemblaient à des jeux vidéo et dont la presse devait croire aveuglément qu’elles représentaient des comptes rendus de missions réelles étaient la maigre pitance proposée aux journalistes, à plus de mille kilomètres du théâtre des opérations. « Guerre chirurgicale », « guerre propre », « guerre postmoderne », quand on songe aujourd’hui aux sottises analytiques générées par ce dispositif de propagande, il est difficile de ne pas sourire. » Jean Louis Missika
5. « En novembre 2012, quand Israël a lancé sa dernière opération anti-roquettes à Gaza, les brigades de Tsahal et la plupart des bataillons ont été entièrement équipés et formés pour travailler sur internet. Mais après huit jours d’attaque de sécurité à distance, cette opération, appelée « Pilier de défense », s’est achevée sans guerre terrestre. » Barbara Opall-Rome, pour Defense News, août 2014.

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