Retour à Altsasu : une affaire très politique


Texte inédit pour le site de Ballast

Au com­mencent : un fait divers. Une bagarre noc­turne éclate dans un bar entre quelques jeunes et deux membres, hors ser­vice, de la Guardia Civil espa­gnolecela se déroule en octobre 2016, à Altsasu (Alsasua, en espa­gnol), une petite ville du Pays basque sud (au nord de l’Espagne). Mais l’af­faire prend rapi­de­ment une tour­nure déme­su­rée, c’est-à-dire natio­nale, un pro­cu­reur allant jus­qu’à par­ler d’« objec­tifs ter­ro­ristes ». Une ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique évi­dente, spectre de feu ETA oblige. Retour sur place, quatre ans après les faits. ☰ Par Loïc Ramirez


En quelques heures, il est deve­nu le bar le plus connu d’Espagne — pour­tant, le Koxka passe presque inaper­çu. Une soixan­taine de mètres car­rés et quatre tables, aux­quelles s’ajoute un comp­toir sur lequel on peut dégus­ter quelques pintxos1 afin d’accompagner sa bois­son. « C’est ici que ça s’est pas­sé », indique le pro­prié­taire sans don­ner plus de détails. L’homme est méfiant à l’égard des jour­na­listes. Presque dis­tant. Il a de bonnes rai­sons. Depuis le 15 octobre 2016, lui et son local concentrent toute l’attention média­tique du pays. Ce jour-là, peu avant l’aube, une bagarre a écla­té entre ses clients. Deux agents de la Guardia Civil — la police mili­taire espa­gnole, équi­va­lente à la gen­dar­me­rie fran­çaise —, en dehors de leurs heures de ser­vice, ont été pris à par­tie, ain­si que leurs com­pagnes, par un groupe de per­sonnes au sein de l’établissement. L’un des poli­ciers a eu la che­ville cas­sée ; deux jeunes hommes ont été arrê­tés. Dès le len­de­main, Altsasu2, petit vil­lage de Navarre de près de 8 000 habi­tants dans lequel s’est dérou­lée l’altercation, est deve­nu le sujet numé­ro 1 des jour­naux et des chaînes de télé­vi­sion. « Il n’y aura pas d’impunité », écri­ra même Mariano Rajoy sur Twitter, alors pré­sident du gou­ver­ne­ment, tout en affir­mant sa soli­da­ri­té à l’égard des poli­ciers. Huit per­sonnes seront arrê­tées les jours sui­vants : sept jeunes hommes, une jeune femme.

« C’est que la rela­tion conflic­tuelle entre les forces de répres­sion et les habi­tants d’Altsasu est une vieille his­toire… »

« Selon les chiffres du minis­tère de l’Intérieur, en 2016, il y a eu plus de 9 500 agres­sions à l’encontre de membres des forces de l’ordre », explique aujourd’­hui Aritz Leoz, habi­tant d’Altsasu et membre de la pla­te­forme de soli­da­ri­té avec les accu­sés « Altsasukoak Aske » (Liberté pour ceux d’Altsasu). « Si cette même dis­pute s’était dérou­lée à Cádiz ou à Córdoba, ça se serait réglé avec des amendes. Mais l’ampleur de l’affaire s’explique ici parce que c’est Altasasu. » Le pro­cès a, en effet, connu un reten­tis­se­ment natio­nal aus­si­tôt que l’ac­cu­sa­tion sou­hai­ta qua­li­fier les faits comme rele­vant du « ter­ro­risme ». Les huit jeunes se sont dès lors vus mena­cés de peines allant de 12 à plus de 60 ans de pri­son. Pourquoi une telle sévé­ri­té ? Comme la plu­part des vil­lages du nord de Navarre, ce der­nier est majo­ri­tai­re­ment peu­plé de basco­phones et se situe dans l’une des sept pro­vinces qui forment le Pays basque (Euskal Herria), tel que reven­di­qué par les indé­pen­dan­tistes. Héritier d’une longue tra­di­tion de lutte poli­tique, lieu d’accueil de nom­breux immi­grés venus de toute l’Espagne, et même d’ailleurs, chaque recoin de cette loca­li­té est le témoin d’un enga­ge­ment.

Les auto­col­lants, col­lés sur les pan­neaux de signa­li­sa­tions, se côtoient : rouge et noir des anti­fas­cistes et dra­peau des Catalans. Dans une ruelle, sur le mur d’un immeuble, une fresque en hom­mage au com­bat des Palestiniens. À côté du bar Koxka, une plaque a été posée en hom­mage à l’ouvrier Emilio Iguzkiza Gómez, tué le 8 octobre 1934 par la Guardia Civil. Il fut assas­si­né de plu­sieurs coups de feu lors d’une mobi­li­sa­tion de sou­tien aux mineurs des Asturies, alors en train de mener une grève insur­rec­tion­nelle. C’est que la rela­tion conflic­tuelle entre les forces de répres­sion et les habi­tants d’Altsasu est une vieille his­toire… Durant de longues années, ce ter­ri­toire a été le théâtre d’un affron­te­ment entre le groupe armé ETA (Euskadi Ta Askatasuna, Pays basque et Liberté) et l’État espa­gnol. Créé en 1959 sous la dic­ta­ture mili­taire de Francisco Franco, ETA a enta­mé une série d’actions vio­lentes contre le régime en s’attaquant prin­ci­pa­le­ment aux membres de l’appareil de répres­sion (poli­ciers, Guardia Civil) et aux cadres poli­tiques du fran­quisme. Ces deux der­niers ayant sur­vé­cu à la mort du Caudillo, en 1975, l’organisation armée basque a fait de même. Aux tor­tures et assas­si­nats de Basques par la police espa­gnole et ses groupes para­mi­li­taires ont répon­du les atten­tats à la bombe de l’organisation clan­des­tine. « Terroristes » pour les uns, « armée de libé­ra­tion pour les autres » : ETA a for­te­ment mar­qué l’histoire contem­po­raine du pays.

[Marion Vercelot]

En mai 2011, l’organisation a annon­cé « l’arrêt défi­ni­tif de toute acti­vi­té armée » afin de faci­li­ter l’ouverture d’un « dia­logue direct » avec le gou­ver­ne­ment. Un désar­me­ment en guise de pré­lude, qu’est venu conclure un ultime com­mu­ni­qué offi­ciel, le 3 mai 2018, infor­mant de la dis­so­lu­tion com­plète du groupe. La fin d’ETA n’a pour­tant pas signi­fié la dis­pa­ri­tion du débat autour de l’auto-détermination de la région, mais elle a pri­vé la classe poli­tique réac­tion­naire espa­gnole de son prin­ci­pal épou­van­tail. « Nous pen­sons qu’il y a des inté­rêts poli­tiques qui cherchent à recréer une situa­tion qui exis­tait il y a 20 ans, avance Isabel Pozueta, la mère d’Adur Ramirez de Alda, l’un des jeunes empri­son­nés. Ils veulent nous rame­ner en arrière, nous rame­ner à des scé­na­rios de confron­ta­tion. » L’incident a bel et bien réveillé les vieux démons et don­né à la droite espa­gnole l’occasion d’agiter, de nou­veau, le spectre de la vio­lence. Durant le pro­cès, il a été repro­ché aux accu­sés d’avoir vou­lu expul­ser les membres de la Guardia Civil et d’avoir pro­fé­ré des termes comme « txa­kur­ra » (« chien », en langue basque) pour les dési­gner. Des mots et un com­por­te­ment que beau­coup ont asso­cié à ETA, en son temps.

« La fin d’ETA n’a pour­tant pas signi­fié la dis­pa­ri­tion du débat autour de l’auto-détermination de la région, mais elle a pri­vé la classe poli­tique réac­tion­naire espa­gnole de son prin­ci­pal épou­van­tail. »

« C’est un mon­tage judi­ciaire », mar­tèle à pré­sent la mère d’Adur. Figure la plus visible des parents mobi­li­sés pour la libé­ra­tion des jeunes, Isabel Pozueta est, depuis, deve­nue dépu­tée du par­ti indé­pen­dan­tiste de gauche EH Bildu (Euskal Herria Bildu). Cheveux courts, regard amène et voix douce, la quin­qua­gé­naire semble dis­po­ser d’un tem­pé­ra­ment aus­si calme que déter­mi­né. Assise aux côtés des autres parents, dans la salle où ces der­niers se réunissent régu­liè­re­ment depuis l’affaire, elle témoigne des épreuves endu­rées : « Ceux qui nous défen­daient étaient accu­sés de sou­te­nir le ter­ro­risme : c’était le récit qu’ils appli­quaient. Et c’est parce que nous ne vou­lions pas que les enjeux poli­tiques se retournent contre nos enfants que nous avons, dès le début, cher­ché à extraire cette affaire de ce contexte idéo­lo­gique. » Écartant les mains pour mar­quer l’é­vi­dence, elle lance : « C’est jus­te­ment ce qui nous a ame­né ici, qu’une simple bagarre de bar se trans­forme en une attaque contre l’institution de la Guardia Civil et, par rico­chet, contre l’Espagne elle-même. » Ce « nous » qu’elle convoque est le col­lec­tif Altsasu Gurasoak (Les parents d’Alstasu), créé paral­lè­le­ment à la pla­te­forme Altsasukoak Aske. Cette der­nière est née du besoin de défendre le vil­lage dans son ensemble face aux attaques média­tiques visant à cri­mi­na­li­ser toute l’agglomération — « le col­lec­tif, lui, regroupe les parents des déte­nus et se centre expli­ci­te­ment sur le cas judi­ciaire avec l’objectif de libé­rer nos enfants », explique Isabel Pozueta.

L’association Covite (Collectif de vic­times du ter­ro­risme) est l’entité res­pon­sable de l’emballement média­tique et judi­ciaire — et ce, dès le début de l’affaire. Fondée en 1998, elle regroupe des proches de per­sonnes tuées dans des atten­tats de l’organisation ETA. Sa pré­si­dente, Consuelo Ordoñez, est la sœur de Gregorio Ordoñez, un dépu­té de droite du par­ti Partido Popular (PP) : il a été abat­tu par l’organisation basque en jan­vier 1995. L’accusation de « ter­ro­risme » à la Audiencia nacio­nal (l’Audience natio­nale), un tri­bu­nal situé à Madrid, est à l’initiative de cette asso­cia­tion : une démarche qui retire ain­si le cas aux tri­bu­naux de Navarre, logi­que­ment char­gés de cet inci­dent sur­ve­nu sur leur ter­ri­toire. « L’Audience natio­nale est un tri­bu­nal excep­tion­nel », rap­pelle Edurne Goikoetxea, mère de Ainara Urkijo, la seule fille du groupe arrê­tée suite à la rixe. « Nous nous pré­sen­tions devant les salles d’audience de Navarre afin d’exiger que l’affaire soit jugée ici. » Car, comme le sou­ligne una­ni­me­ment les parents, le but n’était pas de lais­ser l’incident impu­ni mais tout sim­ple­ment de réfu­ter le carac­tère sur­di­men­sion­né auquel cer­tains vou­laient le lier. En vain.

[Marion Vercelot]

Sur les huit accu­sés, sept ont été incar­cé­rés de manière pré­ven­tive et sou­mis au régime de haute sécu­ri­té réser­vé aux condam­nés pour ter­ro­risme. Le rôle endos­sé par Covite n’étonnera per­sonne : l’instrumentalisation des vic­times d’ETA a long­temps fait par­tie du jeu poli­tique espa­gnol, notam­ment en faveur de la droite natio­na­liste. La puis­sante Association des vic­times du ter­ro­risme (Asociación de Víctimas del Terrorismo), fon­dée en 1981, s’est par exemple mon­trée très influente à l’égard des déci­sions gou­ver­ne­men­tales liées au conflit basque. Elle s’est oppo­sée aux négo­cia­tions entre ETA et le gou­ver­ne­ment socia­liste de José Luis Rodríguez Zapatero (se mon­trant moins cri­tique quand celles-ci impli­quaient le gou­ver­ne­ment du très droi­tier José María Aznar) et conti­nue de dénon­cer tout assou­plis­se­ment des condi­tions d’incarcération des déte­nus — notam­ment la poli­tique dite de « dis­per­sion ». Mise en place à la fin des années 1980, elle visait offi­ciel­le­ment à bri­ser la com­mu­ni­ca­tion et la coor­di­na­tion du groupe ETA dans les pri­sons. Ainsi, les déte­nus se voyaient épar­pillés sur tout le ter­ri­toire espa­gnol et régu­liè­re­ment trans­fé­rés d’un éta­blis­se­ment à un autre. Toujours active, cette mesure est vive­ment cri­ti­quée par la socié­té civile basque : une ven­geance, estime-t-elle, à l’égard des familles, contraintes de se dépla­cer à des cen­taines de kilo­mètres pour visi­ter un proche. C’est pré­ci­sé­ment cette mesure qui est appli­quée aux jeunes gar­çons d’Altsasu. « Ils ont tous été dis­per­sés, tous », lâche, furieuse, Edurne Goikoetxea.

« Toujours active, cette mesure est vive­ment cri­ti­quée par la socié­té civile basque : une ven­geance, estime-t-elle, à l’égard des familles. »

Sur la petite place située devant la mai­rie d’Altsasu, un pan­neau affiche les jours d’emprisonnement des jeunes hommes. Quotidiennement, quelqu’un tient à jour le dou­lou­reux comp­tage. On peut éga­le­ment y lire le prix et le nombre de kilo­mètres qu’ont coû­té aux parents les allers-retours au par­loir. « Etxera » (À la mai­son !), le mot d’ordre en faveur du regrou­pe­ment des pri­son­niers d’ETA, est mobi­li­sé. Partout dans le vil­lage, accro­chées aux bal­cons devant les fenêtres, des ban­de­roles scandent le même mes­sage : « Utzi Altsasu bakean » (Laissez Altsasu tran­quille !). En cause, le défer­le­ment média­tique à l’encontre de l’agglomération et de ses habi­tants ; il n’a lais­sé per­sonne indemne. « Le bar de la haine d’Alsasua », « un éco­sys­tème de haine », « Alsasua, capi­tale de la honte », pou­vait-on lire dans les jour­naux espa­gnols. En quelques jours, une simple bagarre était deve­nue un évé­ne­ment d’ampleur natio­nale, au point d’en éclip­ser tout le reste. Le terme « pro-etar­ras », à savoir les par­ti­sans de l’ETA, refleu­ris­sait dans les débats et les com­men­taires afin de qua­li­fier les accu­sés. On ne par­lait pas de « bagarre », mais d’un « lyn­chage » de poli­ciers.

« Regarde la dis­tance entre ici et la porte », explique l’un des clients du bar Koxka en écar­tant les bras. « Il y a à peine de quoi mettre cinq per­sonnes. Pourtant, les jour­naux télé­vi­sés ont par­lé d’un cou­loir de la mort fait par 25 types pour frap­per les poli­ciers et leurs copines : c’est ridi­cule ! » Aux mani­fes­ta­tions mas­sives de sou­tien en faveur des accu­sés, la droite espa­gnole a répon­du par un ras­sem­ble­ment d’une cen­taine de per­sonnes, le 4 novembre 2018, en soli­da­ri­té avec les deux membres de la Guardia Civil et leurs com­pagnes. Les dra­peaux espa­gnol, euro­péen et basque (le dra­peau Ikurriña) se dis­pu­tèrent alors l’espace public. Escorté par la Guardia Civil et la police locale, le diri­geant du par­ti Ciudadanos (centre-droit) Albert Rivera, à l’initiative de la mani­fes­ta­tion, a retrou­vé sur place des repré­sen­tant du Partido Popular (PP) ain­si que ceux de la for­ma­tion d’extrême droite VOX. Toutes des figures poli­tiques d’envergure natio­nale, venues jusqu’au centre de ce petit vil­lage de Navarre où les atten­daient les camé­ras des chaînes de télé­vi­sion du pays tout entier. De nom­breux contre-mani­fes­tants, tenus à l’écart par un fort dis­po­si­tif poli­cier, ont recou­vert les inter­ven­tions de leurs huées. « Je ne peux accep­ter qu’on uti­lise le vil­lage d’Alsasua pour des confron­ta­tions poli­tiques entre dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions : le vil­lage doit res­ter à l’écart de tout ça », dénon­ce­rait le maire Javier Ollo sur la chaîne espa­gnole La Sexta.

[Marion Vercelot]

La confron­ta­tion poli­tique s’est éga­le­ment dépla­cée de la rue jusqu’à la salle de tri­bu­nal. En ligne de mire : le mou­ve­ment Ospa. Héritier d’une longue tra­di­tion de moque­rie et de rejet à l’égard des forces armées dans la région, il est appa­ru à Altsasu en 2011. Chaque été, les membres du mou­ve­ment orga­nisent la jour­née du « Ospa Eguna ». Au cours de celle-ci, les par­ti­ci­pants raillent, d’une manière bur­lesque, le pou­voir et son bras armé pour mieux en reven­di­quer le départ : chars en car­ton, cos­tumes, ban­quet popu­laire… Nourrie tant par le contexte his­to­rique que la situa­tion actuelle, la par­ti­ci­pa­tion des habi­tants est forte — notam­ment chez les jeunes. « C’est un évé­ne­ment qui néces­site l’autorisation des auto­ri­tés, mais ça les emmerde beau­coup. Ospa est un mou­ve­ment anti­mi­li­ta­riste qui existe sous ce nom uni­que­ment à Altsasu », explique Aritz Leoz. « Mais tu retrouves ailleurs cette cri­tique de la pré­sence des forces armées à Euskal Herria [Pays basque]. » L’existence de ce mou­ve­ment et de cette jour­née car­na­va­lesque a été ample­ment exploi­tée, par l’ac­cu­sa­tion, contre les jeunes déte­nus. Pour la droite espa­gnole, le rejet de la Guardia Civil et de l’armée est direc­te­ment lié à une ancienne stra­té­gie poli­tique nom­mée « Alde Hemendik » (Partez d’ici !), laquelle visait à iso­ler et mar­gi­na­li­ser ces der­nières dans le Pays basque — car per­çues comme autant de forces d’occupation. Un posi­tion­ne­ment idéo­lo­gique lié, alors, aux reven­di­ca­tions d’ETA ; il n’en per­siste pas moins mal­gré la dis­so­lu­tion du groupe armé.

« L’Espagne est l’un des pays de l’Union euro­péenne où le taux de poli­cier par habi­tant est plus éle­vé que la moyenne. »

Pourquoi ? Selon Aritz Leoz, les ten­sions entre les membres de la Guardia Civil et les jeunes du coin n’ont ces­sé de croître face au har­cè­le­ment et à la répres­sion. « La forte pré­sence des mili­taires dans la zone répon­dait à la pré­sence d’ETA, mais sa dis­pa­ri­tion n’a pas eu pour consé­quence la démi­li­ta­ri­sa­tion de la région. » Selon les chiffres d’Eurostat, l’Espagne est l’un des pays de l’Union euro­péenne où le taux de poli­cier par habi­tant est plus éle­vé que la moyenne : 361 pour 10 000 habi­tants (en 2016). Ce qui signi­fie que la moyenne natio­nale espa­gnole est d’un poli­cier pour 277 habi­tants. Auteurs d’un ouvrage sur l’af­faire judi­ciaire en ques­tion, les jour­na­listes Aritz Intxusta Pagola et Aitor Agirrezabal Moreno affirment qu’en 2018 les trois régions du Pays basque, ain­si que celle de Navarre, comp­ta­bi­li­saient 17 563 poli­ciers : « C’est-à-dire, dans un contexte où ETA n’existe plus, il y a 7,3 poli­ciers pour 1 000 habi­tants, ce qui est de loin le taux le plus haut d’Europe », assurent les deux enquê­teurs.

Le com­mis­sa­riat de la police forale (police de la Commune de Navarre), s’ajoutant à la caserne de la Guardia Civil située à deux kilo­mètres, était inau­gu­ré dans le vil­lage en 2007. « Les gens se sont plaints des har­cè­le­ments suite à des contrôles à répé­ti­tion, des amendes à cause du chien ou de tel détail dans la voi­ture qui n’allait pas, tout un tas de choses, par­fois logiques et par­fois com­plè­te­ment absurdes », raconte Artiz Leoz. Des affiches d’Ospa col­lées aux murs indiquent le nombre de contrôles effec­tués par la police sur les bar­rages mobiles pla­cés aux entrées et aux sor­ties du vil­lage. Une pré­sence poli­cière ancienne dans la région, qui a d’ailleurs for­te­ment mar­qué la mémoire col­lec­tive suite à l’assassinat d’un conseiller muni­ci­pal de la for­ma­tion de gauche Herri Batasuna, Mikel Arregi, en 1979. Âgé de 32 ans à l’époque, l’homme avait été abat­tu par la Guardia Civil alors qu’il se trou­vait au volant de son véhi­cule près de la loca­li­té d’Etxarri-Aranatz, à 10 kilo­mètres à peine d’Altsasu. Selon la ver­sion du fonc­tion­naire, la vic­time avait refu­sé de s’arrêter à un bar­rage de police : une ver­sion démen­tie par plu­sieurs témoins, affir­mant qu’il n’y avait aucun point de contrôle sur la route.

[Marion Vercelot]

« Je crois que la bagarre sur­vient spon­ta­né­ment mais que la stra­té­gie visant à uti­li­ser n’importe quel fait-divers pour y appli­quer la légis­la­tion anti­ter­ro­riste était pré­pa­rée », pour­suit Artiz Leoz. Le 1er juin 2018, l’Audience natio­nale a ren­du son juge­ment : les accu­sa­tions de ter­ro­risme ne sont pas rete­nues, mais les condam­na­tions sont lourdes. Les sept jeunes hommes ont été condam­nés à de la pri­son ferme — entre 9 et 13 ans. Ainara, condam­née à deux ans, ne sera pas incar­cé­rée. « L’accusation de ter­ro­risme n’étant plus d’actualité, ils ont pu être rame­nés dans des pri­sons de la région », sou­ligne Edurne Goikoetxea. Instance majeure du sys­tème judi­ciaire espa­gnol, le Tribunal suprême s’est à son tour pro­non­cé sur l’affaire en octobre 2019, en abais­sant les peines jusqu’à 9 ans pour la plus grave d’entre elles. « Nous sommes pas­sés à un che­min judi­ciaire nor­mal, en espé­rant qu’ils puissent sor­tir plus tôt, comme le pré­voit la loi, explique Antxon Ramirez de Alda. Mais ça aus­si, ça dépend de la volon­té poli­tique. »

« Ce tour­nant répres­sif, entre­pris à par­tir du mou­ve­ment des Indignés en mai 2011, ne vise pour­tant pas seule­ment les indé­pen­dan­tistes basques ou cata­lans. »

L’affaire d’Altsasu s’est dérou­lée en paral­lèle à la crise cata­lane. Durant le mois d’octobre 2016, le Parlement de la pro­vince sep­ten­trio­nale votait en effet pour l’organisation d’un réfé­ren­dum l’année sui­vante, afin de se pro­non­cer sur son auto­dé­ter­mi­na­tion. Celui-ci s’est dérou­lé le 1er octobre 2017 : suite à la répres­sion bru­tale des forces de l’ordre afin d’empêcher son dérou­le­ment, un affron­te­ment poli­tique et judi­ciaire his­to­rique entre l’État cen­tral et le gou­ver­ne­ment cata­lan voyait le jour. Devenue célèbre, depuis, la juge de l’Audience natio­nale Carmen Lamela avait pla­cé en déten­tion plu­sieurs membres du gou­ver­ne­ment cata­lan pour « sédi­tion » et, éga­le­ment, lan­cé un man­dat d’arrêt euro­péen contre le pré­sident Carles Puidgemont, lequel avait fui le pays. C’est éga­le­ment elle qui avait été en charge du cas des huit jeunes accu­sés : un signe pré­cur­seur… Ce tour­nant répres­sif, entre­pris à par­tir du mou­ve­ment des Indignés en mai 2011, ne vise pour­tant pas seule­ment les indé­pen­dan­tistes basques ou cata­lans : dès 2012, le jeune acti­viste madri­lène Alfonso « Alfon » Fernandez Ortega est arrê­té, lors d’une grève géné­rale, et condam­né à quatre ans de déten­tion pour pos­ses­sion d’un explo­sif. L’affaire avait fait grand bruit et été dénon­cée par une large par­tie de la gauche comme un mon­tage judi­ciaire (le jeune homme ayant tou­jours démen­ti l’accusation) et une per­sé­cu­tion poli­tique. En 2018, l’Audience natio­nale a éga­le­ment condam­né le rap­peur José Miguel Arenas Beltrán, dit Valtònyc, à trois ans et demi de pri­son pour les paroles de ses chan­sons, qua­li­fiées d’« exal­ta­tion du ter­ro­risme » et d’« injures à la Couronne ». « Demain on va for­cer ma porte pour venir me mettre en pri­son. Pour des chan­sons. Demain l’Espagne va se ridi­cu­li­ser, encore une fois », avait-il écrit sur Twitter la veille du jour pré­vu de son incar­cé­ra­tion. Le jeune artiste échap­pe­rait fina­le­ment aux auto­ri­tés et se réfu­gie­rait en Belgique, où il vit actuel­le­ment.

Toujours empri­son­nés, les sept jeunes patientent. Certains d’entre eux dis­posent déjà de per­mis­sions et peuvent quit­ter le centre péni­ten­tiaire quelques jours par semaine. Un sou­la­ge­ment pour les parents, qui conti­nuent d’être mobi­li­sés jusqu’à ce que tous soient défi­ni­ti­ve­ment libres. « Ce que nous retien­drons, c’est l’énorme soli­da­ri­té dont le peuple a fait preuve à notre égard : c’était incroyable », s’émeut Isabelle Pozueta. « La chose était tel­le­ment injuste qu’elle a mobi­li­sé des gens très divers, par­fois même des gens qui venaient en mani­fes­ta­tion pour la pre­mière fois de leur vie. Il faut dire que toute cette his­toire a ouvert les yeux à beau­coup de monde », ajoute Edurne Goikoetxea. « Maintenant ils se rendent compte que ce qu’ils entendent dans les médias n’est peut-être pas tota­le­ment vrai, et sur­tout qu’ils ont peut-être été ber­nés sur des cas simi­laires d’injustices qui se sont pas­sées avant, durant le conflit ». Reste à savoir : qu’en sera-t-il des injus­tices à venir ?


Photographies de ban­nière et de vignette : Marion Vercelot


REBONDS

☰ Lire notre article « L’homophobie, ciment de l’extrême droite espa­gnole », Arthur Brault Moreau, avril 2019
☰ Lire notre repor­tage « Andalousie : la mer de plas­tique et le fan­tôme de Juan Goytisolo », Louis Raymond & Ramiro Gonzalez Coppari, décembre 2017
☰ Entretien avec VII : « Le rap pour­rait nous emme­ner bien plus loin », juillet 2017

  1. Tranche de pain sur laquelle on place une petite ration de nour­ri­ture.
  2. Alsasua, en espa­gnol.
Loïc Ramirez
Loïc Ramirez

Diplômé en histoire à l'Université de Nanterre et journaliste indépendant.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Notre neuvième numéro est disponible en ligne et en librairie à partir du 9 juin ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Marie et Thierry : le pain et la terre (Roméo Bondon) ▽ Les ouvriers sacrifiés de l'industrie du verre (Léonard Perrin) ▽ Rencontre avec Aminata Traoré ▽ Émancipation socialiste et religions (avec Stéphane Lavignotte et Nedjib Sidi Moussa) ▽ Le pouvoir chinois en quête du nouvel Homme (Wang Daoxiu) ▽ Une grève de femmes de chambre (Louis Rocabert) ▽ L'eau est si belle que je m'y suis baignée (Magali Cazo) ▽ Animaux de laboratoire : voir la réalité en face (Audrey Jougla) ▽ Quand on sabote la montagne (Élie Marek et Lucas Guazzone) ▽ Suprématie mâle : histoire d'un concept (Francis Dupuis-Déri) ▽ La Nouvelle Métisse : paroles de Gloria Anzaldúa (Maya Mihindou) ▽ Hirak algérien, An I (Awel Haouati) ▽ Drôle de temps, ami (Awel Haouati) ▽ Déplacements (Laëtitia Ajanohun) ▽ Feu bleu (Zéphir)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.