« Quand nos petits-enfants demanderont ce qu’on a fait pendant le génocide, je dirai que j’ai refusé »


Traduction d’un article paru dans +972 magazine

La socié­té israé­lienne, l’une des plus mili­ta­ri­sées du monde, compte 178 000 sol­dats de métier et un demi-mil­lion de réser­vistes sur une popu­la­tion totale de près de dix mil­lions d’ha­bi­tants. Depuis le 7 octobre 2023, refu­ser le ser­vice mili­taire obli­ga­toire est plus que jamais un affront. Dix ado­les­cents et ado­les­centes ont pour­tant pris ce risque ces der­niers mois pour pro­tes­ter contre la poli­tique géno­ci­daire menée par l’État israé­lien à Gaza et les incur­sions répé­tées de l’ar­mée en Cisjordanie. L’une de ces « refuz­niks » s’ap­pelle Ella Keidar Greenberg. La mili­tante com­mu­niste et trans­fé­mi­niste s’est entre­te­nue avec le média + 972 maga­zine avant d’ef­fec­tuer les trente jours de pri­son aux­quels elle a été condam­née — échange que nous avons traduit.


Le 19 mars, Ella Keidar Greenberg, 18 ans, a été condam­née à une pre­mière peine de trente jours de réten­tion dans une pri­son mili­taire israé­lienne pour avoir refu­sé de s’en­ga­ger dans l’ar­mée. Première objec­trice de conscience ouver­te­ment trans­genre depuis dix ans, Keidar Greenberg a décla­ré son refus au centre de recru­te­ment mili­taire de Tel Hashomer, près de Tel Aviv, expri­mant son oppo­si­tion idéo­lo­gique à l’oc­cu­pa­tion et à l’as­saut mené par Israël contre Gaza. Elle était accom­pa­gnée d’ac­ti­vistes du réseau de refuz­niks Mesarvot et de la Youth Communist League (plus connue sous son acro­nyme hébreu Banki), qui ont orga­ni­sé une mani­fes­ta­tion de soli­da­ri­té près de l’en­trée de la base. 

« Face à la réa­li­té de l’ex­ter­mi­na­tion de masse, des man­que­ments sys­té­ma­tiques, du pié­ti­ne­ment des droits, de la guerre — il est impé­ra­tif de refu­ser », a‑t-elle décla­ré avant d’être emme­née en pri­son. « Quand nos petits-enfants nous deman­de­ront ce que nous avons fait pen­dant le géno­cide de Gaza, […] si nous avons renon­cé ou si nous avons lut­té, que pré­fé­re­riez-vous répondre ? Je sais ce que je répon­drai : que j’ai choi­si de résis­ter. C’est pour­quoi je refuse. »

« Face à la réa­li­té de l’ex­ter­mi­na­tion de masse, des man­que­ments sys­té­ma­tiques, du pié­ti­ne­ment des droits, de la guerre — il est impé­ra­tif de refuser. »

À pro­pos de la connexion entre son iden­ti­té de genre et sa vision poli­tique, Keidar Greenberg explique : « Pour que le sta­tu quo se main­tienne, on demande aux gens de rem­plir leur rôles dans le sys­tème, comme les engre­nages d’une machine bien hui­lée. Nous devons tra­vailler, nous enga­ger dans l’ar­mée, tuer, nous marier, fon­der une famille et avoir des enfants qui conti­nue­ront à ser­vir l’oc­cu­pa­tion, le capi­ta­lisme et le patriar­cat… C’est cette logique que les per­sonnes trans, tout comme les refuz­niks, viennent mettre à mal. C’est pour cela que nous leur fai­sons aus­si peur : parce que le sys­tème actuel repose sur le fait que nous, le peuple, res­tions discipliné·es et obéissant·es. »

Le ser­vice mili­taire est obli­ga­toire pour les Israéliens de plus de dix-huit ans — les femmes sont enrô­lées pour deux ans et les hommes pour presque trois ans. Les citoyens pales­ti­niens en sont exemp­tés et une bataille juri­dique et poli­tique fait rage autour de l’exemp­tion de longue date des Juifs ultra-ortho­doxes. L’objection de conscience est extrê­me­ment rare et l’ar­mée condamne sou­vent les refuz­niks à plu­sieurs périodes d’in­car­cé­ra­tion en guise de puni­tion, avant de les relâ­cher. Depuis le 7 octobre 2023, Keidar Greenberg est la dixième ado­les­cente israé­lienne à être empri­son­née pour avoir publi­que­ment refu­sé la conscrip­tion pour des rai­sons idéo­lo­giques. Dans ce temps, il semble que l’ar­mée ait aug­men­té le temps d’in­car­cé­ra­tion impo­sé aux refuz­niks : Itamar Greenberg a été relâ­ché au mois de mars après 197 jours en pri­son, fai­sant de lui le déte­nu ayant pur­gé la plus longue peine en plus d’une décennie.

[Ella Keidar Greenberg | Oren Ziv]

Après le début de son incar­cé­ra­tion, Yadin Elam, l’a­vo­cat de Keidar Greenberg, a racon­té au média +972 que l’ar­mée l’a­vait empê­chée d’ap­por­ter ses trai­te­ments médi­caux, et notam­ment ses hor­mones. « Elle est déte­nue seule dans une cel­lule de l’u­ni­té des femmes qui n’a pas de télé­vi­sion, dont la salle de bain n’a pas de porte et dont le toit fuit », dit-il. « Elle pré­fè­re­rait être dans une cel­lule com­mune avec d’autres déte­nues. »

Keidar Greenberg a déci­dé très jeune de deve­nir objec­trice de conscience. Ces der­nières années, elle a pris part à des mani­fes­ta­tions contre la réforme judi­ciaire mise en œuvre par le gou­ver­ne­ment d’ex­trême droite, aux côtés d’autres adolescent·es opposé·es à l’oc­cu­pa­tion. En 2023, elle a par­ti­ci­pé à l’é­la­bo­ra­tion de la lettre de refus « Youth Against Dictatorship » qui insis­tait sur le lien entre la refonte du sys­tème judi­ciaire et la domi­na­tion mili­taire d’Israël sur les Palestiniens. Elle est éga­le­ment active au sein de Banki et de Mesarvot et a par­ti­ci­pé à des mani­fes­ta­tions contre la trans­pho­bie, le chan­tage opé­ré par l’ar­mée auprès des Palestinien·nes LGBTQ+ et le pink­wa­shing lors des marches de la fier­té. […]

Pouvez-vous décrire le pro­ces­sus qui vous a menée à refu­ser le ser­vice militaire ?

« Nous devons tra­vailler, nous enga­ger dans l’ar­mée, tuer, nous marier, fon­der une famille et avoir des enfants qui conti­nue­ront à ser­vir l’oc­cu­pa­tion, le capi­ta­lisme et le patriarcat. »

Très jeune, j’ai su que je ne pour­rais jamais tenir une arme dans mes mains ou faire du mal à quel­qu’un. J’avais une aver­sion pour la vio­lence. Mais j’ai accep­té ce que me disaient les adultes autour de moi : qu’il y a d’autres manières de ser­vir dans l’ar­mée, qu’il existe toutes sortes de rôles de non-com­bat­tants. Quand j’a­vais 14 ans, j’ai fait mon coming out [trans], et puis j’ai trou­vé le Manifeste du par­ti com­mu­niste dans la biblio­thèque de ma grand-mère. C’était pen­dant le confi­ne­ment, au début de la pan­dé­mie de Covid-19. Je me sen­tais en déca­lage avec les cours du lycée dis­pen­sés en ligne et je n’a­vais pas vrai­ment d’ami·es, donc ce que j’ai fait — toute la jour­née, tous les jours, pen­dant deux ans — c’é­tait lire. C’est aus­si ce qui a aggra­vé à la fois une dépres­sion per­son­nelle et une pro­fonde dépres­sion poli­tique. Voir l’é­tat catas­tro­phique du monde me dévo­rait et je res­sen­tais une grande frus­tra­tion, comme si je n’a­vais pas le pou­voir de chan­ger quoi que ce soit. 

Puis, début 2023, les mani­fes­ta­tions contre le coup d’État judi­ciaire ont com­men­cé. Tout à coup, j’a­vais un moyen de trans­for­mer ma frus­tra­tion en action. J’ai ren­con­tré d’autres jeunes et nous avons for­mé le Youth Bloc Against Occupation. À par­tir de là, je n’ai pas arrê­té. Plus tard, mes ami·es et moi avons orga­ni­sé une mani­fes­ta­tion contre la sor­tie d’Irreversible Damage [un livre trans­phobe écrit par une autrice états-unienne, ensuite tra­duit et édi­té en hébreu]. Je me suis davan­tage impli­quée dans Mesarvot après avoir ren­con­tré Einat [Gerliz, empri­son­née pen­dant 87 jours pour avoir refu­sé la conscrip­tion en 2022] lors d’une mani­fes­ta­tion à Jérusalem. En fait, nous nous connais­sions déjà — nous fai­sions par­tie d’Israel Gay Youth quand j’a­vais 13 ans. Par la suite, je suis deve­nue plus active au sein de Banki puis de Youth Against Dictatorship. Tout mon che­min vers l’ac­ti­visme s’est fait en paral­lèle de la refonte judi­ciaire. Quand j’ai eu 16 ans, j’ai su que je refu­se­rais coûte que coûte.

[Manifestation contre le gouvernement israélien, Tel Aviv, 20 juillet 2023 | Oren Ziv]

Vous vous êtes aus­si impli­quée dans des actions de ter­rain contre l’oc­cu­pa­tion en Cisjordanie. Comment l’a­vez-vous vécu ? 

J’ai pas­sé près de la moi­tié de l’é­té entre la pre­mière et la ter­mi­nale à Masafer Yatta et à dif­fé­rentes mani­fes­ta­tions à Beit Dajan, Farkha [un vil­lage agri­cole com­mu­niste en Cisjordanie] et Sheikh Jarrah. Ça m’a mar­quée. Militer à Masafer Yatta a chan­gé ma manière de voir et de me réfé­rer à l’in­jus­tice poli­tique, tout comme notre tra­vail à Farkha. Ça n’a pas vrai­ment chan­gé ma déci­sion par rap­port à la conscrip­tion, mais plus tard, quand mon oncle et moi nous dis­pu­tions aux dîners de famille, ça m’a convain­cue encore davan­tage que je devais m’op­po­ser à l’oc­cu­pa­tion. Ça a aus­si créé un lien émo­tion­nel : j’ai pu ren­con­trer et inter­agir avec des per­sonnes affec­tées par la situa­tion, comme je l’ai moi-même été. Je pense qu’a­vant, mon oppo­si­tion était plu­tôt de prin­cipe ; main­te­nant, j’ai aus­si du res­sen­ti­ment, de la colère, de la rage envers l’ar­mée et la police, à cause de ce que j’ai vu de mes propres yeux. 

Comment vos proches ont-ils réagi à votre déci­sion de refuser ? 

La plu­part des gens ne savaient pas jus­qu’à main­te­nant, et certain·es vont le décou­vrir quand ils et elles ver­ront des articles sur moi. Mais ma mère — celle qui compte le plus — par­tage entiè­re­ment mon point de vue ; par contre, elle n’é­tait pas d’ac­cord avec l’i­dée que j’aille en pri­son. Je lui ai fait com­prendre que je le ferais quoi qu’il arrive, et que la ques­tion était de savoir si elle allait me sou­te­nir ou non. Là, il est deve­nu très clair pour elle [qu’elle le ferait]. 

Vous dites que vous avez pris cette déci­sion il y a long­temps. Comment la guerre à Gaza vous a‑t-elle affectée ? 

« C’est deve­nu beau­coup plus simple : on ne s’en­gage pas dans une armée qui com­met un génocide. »

Avant la guerre, il y avait quelque chose de très sym­bo­lique dans le refus : nous refu­sions de ser­vir un régime qui fait ci et ça, et nous le fai­sions publi­que­ment. Après le début de la guerre, c’est deve­nu beau­coup plus simple : un géno­cide est en cours, et on ne s’en­gage pas dans une armée qui com­met un géno­cide. Tout semble à la fois plus urgent et plus déses­pé­ré, mais poli­ti­que­ment, c’est beau­coup plus clair, ça demande moins de déli­bé­ra­tion. La chose à faire face au géno­cide est évi­dente : refuser. 

Vous étiez très active pen­dant les mani­fes­ta­tions contre la refonte du sys­tème judi­ciaire. À ce moment-là, il sem­blait pos­sible de par­ler de tout, même de l’oc­cu­pa­tion, et beau­coup de mani­fes­tants étaient ouverts à ce genre de pro­pos. Maintenant, c’est dif­fé­rent. Comment pen­sez-vous qu’il est pos­sible de par­ler de ces ques­tions avec les jeunes, aujourd’hui ? 

Ces mani­fes­ta­tions étaient por­teuses d’un incroyable sen­ti­ment d’es­poir. Chaque semaine, de plus en plus de per­sonnes rejoi­gnaient le bloc des jeunes, et certain·es se sont impliqué·es bien au-delà. Des ini­tia­tives comme Youth Against Dictatorship — une lettre écrite par des élèves de ter­mi­nale, qui ne serait nor­ma­le­ment pas très remar­quée — ont béné­fi­cié d’une cou­ver­ture média­tique énorme dans les médias israé­liens. Voir des per­sonnes que j’a­vais ren­con­trées dans ces espaces s’im­pli­quer dans d’autres mou­ve­ments était vrai­ment ins­pi­rant et encou­ra­geant. Après le 7 octobre, ça a été le chaos. Au début, les réponses étaient très char­gées émo­tion­nel­le­ment : de la rage, du trau­ma­tisme. Mais à pré­sent, nous sommes à un point où, après que la crise a fait voler en éclats l’an­cien sys­tème de valeurs, l’État essaie d’en éta­blir et d’en affer­mir un nou­veau, en mani­pu­lant ces émo­tions pour les mettre au ser­vice d’une pro­pa­gande natio­na­liste. Je pense que c’est pré­ci­sé­ment le moment de ripos­ter, d’empêcher que cela se nor­ma­lise et que cette vio­lence devienne défi­ni­ti­ve­ment incor­po­rée dans le dis­cours public. Les gens viennent tou­jours mani­fes­ter. Il y a davan­tage de refuz­niks qu’a­vant, et à chaque action de Banki, on voit de nou­velles per­sonnes. Il y a encore de l’espoir.

[Ella Keidar Greenberg au moment d'entrer dans le centre de recrutement de Tel Hashomer pour confirmer son refus, 19 mars 2025 | Oren Ziv]

Est-ce que vous don­nez à votre refus une dimen­sion queer ou trans ? 

Le lien le plus évident est que les sys­tèmes contre les­quels nous lut­tons sont les mêmes. En tant que per­sonnes trans, nous contes­tons le même sys­tème de rôles rigide, patriar­cal et biniaire que celui qui demande que l’on serve dans l’ar­mée — femmes et hommes, pères et mères, qui pro­duisent une nou­velle géné­ra­tion de sol­dats et de travailleur·ses. Nous per­tur­bons ce sys­tème, c’est pour­quoi nous fai­sons si peur au régime et pour­quoi nous sommes un bouc émis­saire qu’il est si facile d’at­ta­quer encore et encore. Je pense que les per­sonnes qui refusent la conscrip­tion contestent le récit mili­taire israé­lien de la même façon, parce que nous ne jouons pas le rôle qui nous a été assi­gné. Je ne pense pas que ce soit une coïn­ci­dence qu’a­voir reje­té l’un des pré­sup­po­sés les plus fon­da­men­taux m’ait ame­née à en ques­tion­ner de plus en plus d’autres. Et oui, en tant que per­sonne trans, je veux la liber­té pour moi et pour tout le monde. Ça ne m’in­té­resse pas d’a­voir les « mêmes droits » à oppri­mer les autres [en ser­vant dans l’ar­mée], ou de béné­fi­cier d’un lais­sez-pas­ser au sein du sys­tème actuel — être dans les rangs de l’État au lieu de s’y oppo­ser. Je pense que c’est se four­voyer que de lut­ter pour être inclus·es dans les struc­tures du pou­voir plu­tôt que de les déman­te­ler. Ça fait des années que nous voyons cette stra­té­gie échouer encore et encore — et en par­ti­cu­lier au sein du mou­ve­ment queer. 

Quel est votre mes­sage pour la com­mu­nau­té LGBTQ+ mains­tream, dont une grande par­tie sou­tient l’ar­mée et la guerre ? 

L’armée israé­lienne n’en a rien à faire des per­sonnes trans, des gays, des les­biennes, des queers. L’armée israé­lienne ne s’in­té­resse qu’au pou­voir et à l’argent. Elle peut sem­bler pro­gres­siste quant à ces ques­tions en ce qui concerne les soldat·es dans ses rang, mais évi­dem­ment ça ne s’ap­plique pas aux Palestinien·nes queer qu’elle opprime. L’armée offre une cer­taine sécu­ri­té aux per­sonnes trans : de meilleures condi­tions que dans leurs familles, leurs villes d’o­ri­gine ou le mar­ché du tra­vail. C’est une vitrine pour l’i­mage de l’ar­mée et son rôle au sein de l’État. Et ça lui per­met de neu­tra­li­ser la com­mu­nau­té LGBTQ+ — de faire de nous des homo-natio­na­listes afin que nous ne deve­nions pas des queers anti-natio­na­listes. Je hais ça. Je trouve que c’est cynique et répugnant. 

Vous avez éga­le­ment par­ti­ci­pé à des mani­fes­ta­tions contre le trai­te­ment des Palestinien·nes LGBTQ+ par l’ar­mée. Est-ce que vous pou­vez nous en dire plus ? 

« Je pense que c’est se four­voyer que de lut­ter pour être inclus·es dans les struc­tures du pou­voir plu­tôt que de les démanteler. »

En avril 2023, un homme pales­ti­nien a été tué [par des membres du groupe mili­tant La Fosse aux lions à Naplouse] quand on a décou­vert qu’il était un infor­ma­teur pour l’ar­mée, qui lui avait fait du chan­tage avec des vidéos qui le mon­traient avec un autre homme. Nous avons orga­ni­sé une mani­fes­ta­tion devant la base armée de Glilot [au nord de Tel Aviv]. Je suis venue en drag, et nous avons hur­lé. Chaque année à la Marche des fier­tés, cette reven­di­ca­tion [contre le chan­tage mené par l’ar­mée envers les Palestinien·nes queer] est répé­tée dans le bloc anti-pink­wa­shing. Je pense que c’est un pro­blème qui est par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nent quand il s’a­git de répondre à des accu­sa­tions comme « Qu’est-ce qui vous arri­ve­rait à Gaza ? » ou « Essaie d’al­ler à Gaza habillé·e comme ça », ou cette idée que nous serions des « pou­lets pour le KFC » [en réfé­rence à la remarque de Netanyahou au Congrès états-unien, qui com­pa­rait les « gays pour Gaza » aux « pou­lets pour le KFC »].

C’est une forme de vic­ti­mi­sa­tion qui se concentre uni­que­ment sur le conser­va­tisme qui existe dans cer­taines par­ties de la socié­té pales­ti­nienne, et qui pré­sente la culture pales­ti­nienne de façon mono­li­thique, en la rédui­sant à cet aspect unique afin de jus­ti­fier tout ce qu’on leur fait subir. Si l’esta­blish­ment israé­lien, les médias ou le public étaient réel­le­ment inté­res­sés par les besoins, les peurs et l’op­pres­sion des Palestinien·nes queer, ils essaie­raient de leur par­ler, de les aider, de leur deman­der ce dont ils et elles ont besoin, pas de détruire leurs villes et de les uti­li­ser comme un outil rhé­to­rique facile. Mais en défi­ni­tive, l’en­jeu prin­ci­pal est que nous sommes témoins d’un géno­cide et d’une exter­mi­na­tion de masse ; des conser­va­teurs et des homo­phobes subissent éga­le­ment ces atro­ci­tés, et nous nous tenons à leurs côtés quand même. 

[Groupe d'opposants au pinkwashing lors de la Pride de Tel Aviv, 8 juin 2023 | Oren Ziv]

Comment est-ce que vos ami·es palestinien·nes ont réagi à votre décision ? 

Ils et elles sont très inquiets pour moi. Je pense que pour mes ami·es de Farkha, qui vivent dans la Zone C en Cisjordanie, l’i­dée de la pri­son mili­taire évoque quelque chose de très spé­ci­fique, et il a fal­lu un moment pour cla­ri­fier que celle dans laquelle je suis envoyée n’est pas la même que les pri­sons de haute sécu­ri­té dans les­quelles les pri­son­niers poli­tiques sont rete­nus. Quand je vais à de nou­veaux endroits [en Cisjordanie occu­pée], dans des vil­lages où je ne suis jamais allée et où les gens ne me connaissent pas, les conver­sa­tions entre Palestiniens et mili­tants israé­liens mènent sou­vent à une ques­tion fon­da­men­tale : « Qu’est-ce que tu as fait dans l’ar­mée ? Où est-ce que tu as ser­vi ? ». Cette demande porte un poids humain, poli­tique et inter­per­son­nel immense dans notre lutte com­mune. Je pense que le refus me per­met d’in­te­ra­gir avec beau­coup d’ac­ti­vistes pales­ti­niens de manière plus égalitaire. 

Est-ce que vous avez peur de la prison ?

C’est évi­dem­ment angois­sant. Je ne sais pas vrai­ment com­ment je vais m’in­té­grer socia­le­ment ; comme tous·tes mes ami·es sont de gauche et que je suis constam­ment dans des milieux mili­tants, je vis dans une bulle qui me per­met d’i­gno­rer, dans mon quo­ti­dien et au niveau inter­per­son­nel, à quel point la socié­té israé­lienne subit un pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion fas­ciste. Je pense quand même que je vais me débrouiller — je peux être seule, lire, écrire, et écou­ter de la musique toute la jour­née. Pour être hon­nête, ça a l’air d’une pause idéale. La vraie peur concerne davan­tage ce qui se passe en dehors de la pri­son. Il y a un dan­ger social en pri­son, sur­tout dans mon cas, comme je suis trans, et que les hommes ont ten­dance à être vio­lents envers nous. Mais de manière géné­rale, la pri­son mili­taire est un envi­ron­ne­ment très contrô­lé, il n’y a pas beau­coup de vio­lence phy­sique. Mais à l’ex­té­rieur, par contre, après des entre­tiens comme celui-ci, j’ai peur que des gens qui étaient au lycée avec moi ou qui me connais­saient dans le pas­sé fassent fui­ter des infor­ma­tions sur moi, ou que des gens me recon­naissent dans la rue ou à des mani­fes­ta­tions, ou essaient de me chercher.

Quels livres et quelle musique est-ce que vous empor­tez en prison ? 

Je cherche un livre que j’ai com­men­cé à lire en PDF mais que je n’ar­rive pas à trou­ver : Homo Sacer, de Giorgio Agamben. Je vais aus­si prendre Pensées sur la paix dans un raid aérien de Virginia Woolf, et Narcisse et Goldmund de Herman Hesse. J’ai besoin de fic­tion, je ne peux pas lire de la théo­rie tout le temps. J’adore la phi­lo­so­phie, mais j’i­ma­gine que j’au­rai besoin de me dis­traire davan­tage là-bas. [Elam, l’a­vo­cat de Keidar Greenberg, a indi­qué à +972 après qu’elle a été empri­son­née que les gardes avaient confis­qué ses livres en anglais, décla­rant que seuls les livres en hébreu étaient auto­ri­sés, ain­si que son édi­tion en hébreu de Notre-Dame des fleurs de Jean Genet à cause du bébé nu sur la cou­ver­ture.] Pour ce qui est de la musique, je pren­drai « Debut » de Björk et « Yehudit Ravitz » de Yehudit Ravitz. Un·e ami·e m’a appor­té un CD de « How I’m Feeling Now » par Charli XCX, ce qui m’ar­range, parce que toute ma musique hyper-pop de Gen Z ne figu­rait pas dans le CD que mes parents m’ont don­né. [Selon Elam, elle n’a été auto­ri­sée à empor­ter que deux CD.]


Article tra­duit de l’anglais pas la rédac­tion de Ballast | « When our grand­chil­dren ask what we did during the geno­cide, I’ll say I refu­sed », + 972 maga­zine, 24 mars 2025
Photographies de ban­nière et de vignette : ras­sem­ble­ment devant le centre de recru­te­ment de Tel Hashomer, 19 mars 2025 | Oren Ziv


REBONDS

☰ Lire notre article « Le Sumud des Palestiniens ne rompt pas », Nour Al-Tari, novembre 2024
☰ Lire notre article « En Cisjordanie, les trau­ma­tismes de l’occupation », Loez et Awdah Hathaleen, octobre 2024
☰ Lire notre témoi­gnage « Diana, un nou­vel anni­ver­saire en temps de guerre », octobre 2024
☰ Lire notre tra­duc­tion « Tous les élé­ments d’un géno­cide sont réunis », Amos Goldberg, juillet 2024
☰ Lire notre tra­duc­tion « Vivre ensemble après la guerre — un regard pales­ti­nien », Mahmoud Mushtaha, juin 2024

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