Texte inédit | Ballast
Le mot sumud désigne la persévérance des Palestinien·nes à vivre sur leur terre et à résister à la colonisation. Si un cessez-le-feu « en plusieurs phases » vient d’être conclu entre Israël et le Hamas, les habitants de Gaza continuent de lutter au quotidien pour leur survie. Loin des tractations politiques, une réalité demeure constante : se battre pour faire exister des vies, que ces dernières soient encore sous les bombes, mais aussi quand elles ne le sont pas. Nour Al-Tari, avocate palestinienne, réfugiée au sud de la bande de Gaza, nous raconte ce combat pour la dignité1.
« C’est un message que Gaza adresse au monde entier : l’esprit de résilience ne peut être vaincu. »
Pour que la vie continue, les habitant·es de Gaza doivent s’adapter à des conditions difficiles, repenser les priorités, les réorganiser. Les principaux objectifs d’une journée sont d’assurer sa sécurité, de se nourrir et de se loger. Tout le reste est considéré comme un luxe. Pour atténuer la dureté de la guerre, les gens doivent persister à travailler malgré le danger et la peur, en ne comptant que sur eux-mêmes pour gagner leur vie. Aussi, il faut être créatif dans la recherche de solutions aux problèmes du quotidien. De nombreuses personnes exerçaient des emplois qui leur convenaient et qui correspondaient à leurs capacités. À cause de la guerre, elles ont été contraintes d’exercer de nouvelles professions. En raison des ressources limitées, la résilience se déploie sous ses plus belles formes.
Un expresso au milieu de la guerre
Muhammad Habib a 53 ans. Ce père de famille à la barbe blanche et au visage joyeux habitait le quartier de Shujaiya, dans le sud de la bande de Gaza. Il a été déplacé avec sa famille à cause des combats. La guerre lui a fait perdre son gagne-pain — il peignait des bus. Cependant, Mohammad ne s’est pas laissé abattre par les circonstances. Grâce à une machine à expresso, il a ouvert un petit café près de sa tente, où il réside, sur la plage de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Il est convaincu qu’offrir une tasse de café chaud n’est pas seulement une source de revenus, mais aussi une occasion d’apporter des sourires et d’améliorer l’humeur de ses clients. L’endroit est petit et ne peut accueillir plus de dix personnes assises sur les chaises que Muhammad a installées, mais il reste à la disposition de tous ceux qui veulent commander une tasse de café et l’emporter avec eux en chemin.
Muhammad achète, torréfie et prépare lui-même son café, ce qui donne à son commerce une touche particulière. Il y prépare du café à l’aide d’une machine spéciale que l’on trouve rarement à Gaza en temps de guerre, et on dit qu’il est le premier à l’utiliser dans ce contexte. Malgré la taille modeste de son entreprise, Muhammad a dû faire face à des difficultés d’importance, notamment des coupures de courant fréquentes, qui l’ont incité à investir dans des panneaux solaires pour alimenter son équipement et servir ses clients.

En plus du café, Mohammad propose un service de recharge de téléphone dans son magasin pour un shekel, ce qui rend l’endroit à la fois confortable et pratique pour les clients qui y trouvent ce dont ils ont besoin. « La vie n’est plus toute rose. Avant la guerre, nous pouvions simplement faire du café et le déguster. Mais j’essaye de toutes mes forces de répondre aux besoins de ma femme et de mon fils, qui ont eu l’idée et m’ont encouragé à lancer ce projet. Mon souhait est de retourner dans la partie nord de la bande de Gaza dès que possible ».
Mohammad est plus qu’un simple cafetier ; il est le symbole de la résilience palestinienne, qui transforme la douleur en espoir et trouve des façons de vivre, malgré tout, dans les choses les plus simples. Son café n’est pas seulement de l’énergie dans une tasse, mais un message de patience et de dévouement en dépit des circonstances.
« Le café de Mohammad n’est pas seulement de l’énergie dans une tasse, mais un message de patience et de dévouement en dépit des circonstances. »
Avant la guerre, les restaurants populaires de Gaza servaient les falafels comme plat de base à toutes les familles — il s’agit d’un plat simple et abordable. Il était possible d’acheter huit falafels pour seulement un shekel. Mais avec le début de la guerre et l’augmentation des prix des denrées alimentaires, notamment de l’huile de friture, des pois chiches et des légumes, le coût a considérablement augmenté. Aujourd’hui, un shekel permet de s’acheter seulement deux falafels. Il est donc difficile pour de nombreuses familles d’en acheter ou de s’en procurer suffisamment.
Dans ces conditions, de nombreuses familles se sont tournées vers la fabrication de falafels à la maison pour économiser de l’argent. Une ancienne machine manuelle utilisée pour moudre les pois chiches, le persil, l’ail et les oignons est soudainement apparue comme une solution neuve. Nos grands-parents l’utilisaient autrefois pour moudre les pois chiches ou pour hacher la viande. C’est une machine manuelle en fer, dont les pièces détachables sont fixées sur une table en bois, qui a peu à peu été abandonnée au profit de machines électriques. Pour seulement 2 shekels par kilogramme de pois chiches, les familles peuvent produire jusqu’à 50 falafels, ce qui en fait une option économique et pratique pour répondre à leurs besoins alimentaires.

Cette redécouverte n’a pas seulement aidé les familles, elle a également constitué une source de revenus pour de nombreuses personnes possédant une machine. Elles ont commencé à proposer des services de broyage de pois chiches à d’autres personnes, créant ainsi une possibilité de revenus supplémentaires tout en permettant aux familles de continuer à savourer ce plat traditionnel bien-aimé à un prix raisonnable.
Saleh Al-Henawi, âgé de 64 ans, travaillait dans la construction avant la guerre. En plus de son emploi principal, il pratique depuis longtemps la pêche avec sa famille. Depuis le début de la guerre, Saleh a perdu son bateau avec lequel il pouvait s’aventurer au large. Les bombardements ont brûlé un certain nombre de bateaux dans le port, dont le sien. Mais il n’a pas baissé les bras et au contraire a essayé, avec son filet de pêche, de continuer ce passe-temps et ce métier qu’il aime.
« La crise des liquidités est devenue une vraie difficulté touchant tous les secteurs de la société à Gaza. »
Avec l’hiver et les hautes vagues, il ne peut pas pêcher tous les jours car il est difficile de lancer le filet en mer, et les occasions de ramener du poisson sont limitées. En lançant le filet, Saleh essaie d’assurer un repas à sa famille, et si la pêche est suffisante, il la partage aussi avec ses amis dans le camp où il est déplacé. Il en propose parfois une partie à la vente à un prix marchandé avec les acheteurs.
Pénurie d’espèces
Les fonds entrant dans la région depuis le début de la guerre étant limités, la crise des liquidités est devenue une vraie difficulté touchant tous les secteurs de la société à Gaza, des propriétaires de petites et grandes entreprises aux employés, en passant par ceux qui dépendent de l’aide financière ou des envois de fonds. Tout le monde est confronté à d’immenses difficultés d’accès et d’utilisation de l’argent liquide, les frais d’obtention de liquidités pouvant atteindre ou dépasser 25 %.

Pour pallier ces difficultés, beaucoup de commerçants et habitants se sont tournés vers des applications bancaires pour effectuer des transactions. Les acheteurs transfèrent les fonds directement sur le compte du vendeur, ce qui élimine le besoin d’argent liquide. Cette méthode s’est répandue dans divers commerces, notamment les supermarchés, les vendeurs de fruits et légumes, les pharmacies et les magasins de vêtements ou de chaussures.
Les habitants ont en outre adopté des pratiques originales, comme la réparation des billets de banque déchirés ou endommagés, que l’on scotche et recolle pour faciliter leur utilisation dans les transactions quotidiennes. M. Mohammad Al-Ashqar et son fils de 14 ans réparent les billets de banque usés pour ceux qui les possèdent, contribuant ainsi à les maintenir en circulation sur les marchés.
« Les habitants ont adopté des pratiques originales, comme la réparation des billets de banque déchirés ou endommagés. »
La pénurie d’argent persistant en raison de la guerre, les habitants de Gaza sont aussi revenus à la pratique ancestrale du troc. Connu pour être antérieur d’environ 6 000 ans à l’invention de l’argent, le troc a fait son retour comme moyen d’éviter l’exploitation et l’extorsion. À titre d’exemple, un bloc de fromage peut être échangé contre un kilogramme de farine, ou un litre d’huile contre du sucre.
Le combat pour l’éducation
Les difficultés rencontrées par Maram Ahmed, lycéenne à Gaza dans les conditions difficiles de la guerre, reflètent la résilience et la détermination d’une jeune génération confrontée à l’adversité. La guerre, qui vise à détruire tous les aspects de la vie normale, n’a pas anéanti son rêve de réussite. Maram n’est pas la seule à relever ce défi ; elle est un exemple parmi d’autres de ces nombreuses étudiantes qui poursuivent leurs études sous des tentes, dans des abris ou par le biais de l’enseignement en ligne, tout en étant confrontées à des pénuries d’électricité et à des conditions précaires.

Le ministère de l’Éducation a déclaré le retour à l’apprentissage en ligne pour éviter que les élèves ne perdent deux années d’études consécutives. En outre, de nombreuses institutions et organisations ont commencé à installer des tentes éducatives pour les élèves du primaire afin de leur redonner de l’énergie et de leur rappeler l’importance de l’éducation, en particulier après la destruction des universités et le ciblage des écoles. Dans ces circonstances difficiles, Maram et ses camarades trouvent de l’espoir dans la poursuite de leurs études, malgré les défis quotidiens auxquels ils sont confrontés.
Maram étudie et révise ses leçons dans une tente ne dépassant pas quatre mètres sur six, dans le quartier de Mawasi à Khan Younis. Elle est confrontée non seulement à la difficulté de ne pas aller à l’école, mais aussi au problème des coupures d’électricité, le plus grand obstacle à ses études. Elle raconte : « Le soir, j’utilise le téléphone de ma sœur pour m’éclairer, car la batterie de mon téléphone est épuisée, et les heures de clarté sont trop courtes pour que je puisse réviser mes leçons. Il est crucial pour moi de terminer l’ensemble du programme avant le mois de février, date à laquelle commenceront les examens de Tawjihi, qui sont la porte d’entrée de mon avenir et me permettront de choisir la filière universitaire à laquelle j’aspire. »
« Maram étudie et révise ses leçons dans une tente ne dépassant pas quatre mètres sur six, dans le quartier de Mawasi à Khan Younis. »
Elle ajoute : « Chaque jour, je vais avec un groupe de filles du camp, et nous marchons sur de longues distances pour rejoindre un professeur qui nous aide pour nos leçons et nous prépare pour les examens. C’est mon rêve depuis l’enfance : réussir le Tawjihi avec une bonne note. Je n’avais jamais imaginé que les circonstances seraient aussi difficiles, mais il n’y a pas de désespoir quand il y a de l’espoir. »
Cette histoire reflète la détermination et la persévérance de toute une génération d’étudiant·es souffrant du poids de la guerre. Malgré les conditions difficiles, ils gardent espoir en l’avenir et en l’éducation. Ils prouvent que la connaissance est le seul espoir de construire un avenir meilleur, même au milieu des conditions les plus difficiles.

Malgré la guerre et la rudesse des conditions, les habitant·es de Gaza démontrent leur détermination à survivre dans la dignité, grâce à des solutions ingénieuses et à de petits projets entretenant leurs aspirations à une vie digne. Qu’il s’agisse de réutiliser des ressources simples ou de mélanger des techniques traditionnelles et modernes, les habitants de Gaza sont un symbole de résilience, prouvant que la vie continue à Gaza et que l’inventivité est le langage de la survie.
Toutes les photographies sont de Nour Al-Tari
- Ce témoignage a été écrit avant la signature du cessez-le-feu qui devrait entrer en vigueur ce 19 janvier 2025.[↩]
REBONDS
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