Le Sumud des Palestiniens ne rompt pas


Texte inédit | Ballast

Le mot sumud désigne la per­sé­vé­rance des Palestinien·nes à vivre sur leur terre et à résis­ter à la colo­ni­sa­tion. Si un ces­sez-le-feu « en plu­sieurs phases » vient d’être conclu entre Israël et le Hamas, les habi­tants de Gaza conti­nuent de lut­ter au quo­ti­dien pour leur sur­vie. Loin des trac­ta­tions poli­tiques, une réa­li­té demeure constante : se battre pour faire exis­ter des vies, que ces der­nières soient encore sous les bombes, mais aus­si quand elles ne le sont pas. Nour Al-Tari, avo­cate pales­ti­nienne, réfu­giée au sud de la bande de Gaza, nous raconte ce com­bat pour la digni­té1.


Au cœur de Gaza, le brou­ha­ha de la vie se mêle aux échos de la des­truc­tion. L’image de son peuple y émerge comme une fleur s’é­pa­nouis­sant entre les rochers. Alors qu’Israël pour­suit ses attaques féroces contre les civils, les jour­na­listes, les hôpi­taux et les tentes des per­sonnes dépla­cées, la lutte pour la sur­vie des habitant·es de la bande de Gaza est aus­si une lutte pour pré­ser­ver leur digni­té et recons­truire la vie au milieu des ruines. C’est un mes­sage que Gaza adresse au monde entier : l’es­prit de rési­lience ne peut être vain­cu. Dans ce contexte, les Palestinien·nes conti­nuent de résis­ter à la dure réa­li­té mal­gré la des­truc­tion de leurs mai­sons et de leurs biens dans une guerre sans fin. Ces per­sonnes démontrent la force de leur volon­té face à l’ad­ver­si­té, car beau­coup cherchent à retrou­ver l’es­poir au milieu des ruines et à pour­suivre leur vie quo­ti­dienne mal­gré les obs­tacles. Dans chaque recoin de Gaza, on peut obser­ver dif­fé­rentes formes de rési­lience, qu’il s’a­gisse de petits moments comme une tasse de café par­ta­gée entre amis, ou de défis plus impor­tants comme le main­tien de la com­mu­nau­té et de la patrie face à la bru­tale machine de guerre.

« C’est un mes­sage que Gaza adresse au monde entier : l’es­prit de rési­lience ne peut être vaincu. »

Pour que la vie conti­nue, les habitant·es de Gaza doivent s’a­dap­ter à des condi­tions dif­fi­ciles, repen­ser les prio­ri­tés, les réor­ga­ni­ser. Les prin­ci­paux objec­tifs d’une jour­née sont d’as­su­rer sa sécu­ri­té, de se nour­rir et de se loger. Tout le reste est consi­dé­ré comme un luxe. Pour atté­nuer la dure­té de la guerre, les gens doivent per­sis­ter à tra­vailler mal­gré le dan­ger et la peur, en ne comp­tant que sur eux-mêmes pour gagner leur vie. Aussi, il faut être créa­tif dans la recherche de solu­tions aux pro­blèmes du quo­ti­dien. De nom­breuses per­sonnes exer­çaient des emplois qui leur conve­naient et qui cor­res­pon­daient à leurs capa­ci­tés. À cause de la guerre, elles ont été contraintes d’exer­cer de nou­velles pro­fes­sions. En rai­son des res­sources limi­tées, la rési­lience se déploie sous ses plus belles formes.

Un expresso au milieu de la guerre

Muhammad Habib a 53 ans. Ce père de famille à la barbe blanche et au visage joyeux habi­tait le quar­tier de Shujaiya, dans le sud de la bande de Gaza. Il a été dépla­cé avec sa famille à cause des com­bats. La guerre lui a fait perdre son gagne-pain — il pei­gnait des bus. Cependant, Mohammad ne s’est pas lais­sé abattre par les cir­cons­tances. Grâce à une machine à expres­so, il a ouvert un petit café près de sa tente, où il réside, sur la plage de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Il est convain­cu qu’of­frir une tasse de café chaud n’est pas seule­ment une source de reve­nus, mais aus­si une occa­sion d’ap­por­ter des sou­rires et d’a­mé­lio­rer l’hu­meur de ses clients. L’endroit est petit et ne peut accueillir plus de dix per­sonnes assises sur les chaises que Muhammad a ins­tal­lées, mais il reste à la dis­po­si­tion de tous ceux qui veulent com­man­der une tasse de café et l’emporter avec eux en chemin.

Muhammad achète, tor­ré­fie et pré­pare lui-même son café, ce qui donne à son com­merce une touche par­ti­cu­lière. Il y pré­pare du café à l’aide d’une machine spé­ciale que l’on trouve rare­ment à Gaza en temps de guerre, et on dit qu’il est le pre­mier à l’u­ti­li­ser dans ce contexte. Malgré la taille modeste de son entre­prise, Muhammad a dû faire face à des dif­fi­cul­tés d’im­por­tance, notam­ment des cou­pures de cou­rant fré­quentes, qui l’ont inci­té à inves­tir dans des pan­neaux solaires pour ali­men­ter son équi­pe­ment et ser­vir ses clients.

En plus du café, Mohammad pro­pose un ser­vice de recharge de télé­phone dans son maga­sin pour un she­kel, ce qui rend l’en­droit à la fois confor­table et pra­tique pour les clients qui y trouvent ce dont ils ont besoin. « La vie n’est plus toute rose. Avant la guerre, nous pou­vions sim­ple­ment faire du café et le dégus­ter. Mais j’es­saye de toutes mes forces de répondre aux besoins de ma femme et de mon fils, qui ont eu l’i­dée et m’ont encou­ra­gé à lan­cer ce pro­jet. Mon sou­hait est de retour­ner dans la par­tie nord de la bande de Gaza dès que pos­sible ».

Mohammad est plus qu’un simple cafe­tier ; il est le sym­bole de la rési­lience pales­ti­nienne, qui trans­forme la dou­leur en espoir et trouve des façons de vivre, mal­gré tout, dans les choses les plus simples. Son café n’est pas seule­ment de l’éner­gie dans une tasse, mais un mes­sage de patience et de dévoue­ment en dépit des circonstances.

« Le café de Mohammad n’est pas seule­ment de l’éner­gie dans une tasse, mais un mes­sage de patience et de dévoue­ment en dépit des circonstances. »

Avant la guerre, les res­tau­rants popu­laires de Gaza ser­vaient les fala­fels comme plat de base à toutes les familles — il s’a­git d’un plat simple et abor­dable. Il était pos­sible d’a­che­ter huit fala­fels pour seule­ment un she­kel. Mais avec le début de la guerre et l’aug­men­ta­tion des prix des den­rées ali­men­taires, notam­ment de l’huile de fri­ture, des pois chiches et des légumes, le coût a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té. Aujourd’hui, un she­kel per­met de s’a­che­ter seule­ment deux fala­fels. Il est donc dif­fi­cile pour de nom­breuses familles d’en ache­ter ou de s’en pro­cu­rer suffisamment.

Dans ces condi­tions, de nom­breuses familles se sont tour­nées vers la fabri­ca­tion de fala­fels à la mai­son pour éco­no­mi­ser de l’argent. Une ancienne machine manuelle uti­li­sée pour moudre les pois chiches, le per­sil, l’ail et les oignons est sou­dai­ne­ment appa­rue comme une solu­tion neuve. Nos grands-parents l’u­ti­li­saient autre­fois pour moudre les pois chiches ou pour hacher la viande. C’est une machine manuelle en fer, dont les pièces déta­chables sont fixées sur une table en bois, qui a peu à peu été aban­don­née au pro­fit de machines élec­triques. Pour seule­ment 2 she­kels par kilo­gramme de pois chiches, les familles peuvent pro­duire jus­qu’à 50 fala­fels, ce qui en fait une option éco­no­mique et pra­tique pour répondre à leurs besoins alimentaires.

Cette redé­cou­verte n’a pas seule­ment aidé les familles, elle a éga­le­ment consti­tué une source de reve­nus pour de nom­breuses per­sonnes pos­sé­dant une machine. Elles ont com­men­cé à pro­po­ser des ser­vices de broyage de pois chiches à d’autres per­sonnes, créant ain­si une pos­si­bi­li­té de reve­nus sup­plé­men­taires tout en per­met­tant aux familles de conti­nuer à savou­rer ce plat tra­di­tion­nel bien-aimé à un prix raisonnable.

Saleh Al-Henawi, âgé de 64 ans, tra­vaillait dans la construc­tion avant la guerre. En plus de son emploi prin­ci­pal, il pra­tique depuis long­temps la pêche avec sa famille. Depuis le début de la guerre, Saleh a per­du son bateau avec lequel il pou­vait s’a­ven­tu­rer au large. Les bom­bar­de­ments ont brû­lé un cer­tain nombre de bateaux dans le port, dont le sien. Mais il n’a pas bais­sé les bras et au contraire a essayé, avec son filet de pêche, de conti­nuer ce passe-temps et ce métier qu’il aime.

« La crise des liqui­di­tés est deve­nue une vraie dif­fi­cul­té tou­chant tous les sec­teurs de la socié­té à Gaza. »

Avec l’hi­ver et les hautes vagues, il ne peut pas pêcher tous les jours car il est dif­fi­cile de lan­cer le filet en mer, et les occa­sions de rame­ner du pois­son sont limi­tées. En lan­çant le filet, Saleh essaie d’as­su­rer un repas à sa famille, et si la pêche est suf­fi­sante, il la par­tage aus­si avec ses amis dans le camp où il est dépla­cé. Il en pro­pose par­fois une par­tie à la vente à un prix mar­chan­dé avec les acheteurs.

Pénurie d’espèces

Les fonds entrant dans la région depuis le début de la guerre étant limi­tés, la crise des liqui­di­tés est deve­nue une vraie dif­fi­cul­té tou­chant tous les sec­teurs de la socié­té à Gaza, des pro­prié­taires de petites et grandes entre­prises aux employés, en pas­sant par ceux qui dépendent de l’aide finan­cière ou des envois de fonds. Tout le monde est confron­té à d’im­menses dif­fi­cul­tés d’ac­cès et d’u­ti­li­sa­tion de l’argent liquide, les frais d’ob­ten­tion de liqui­di­tés pou­vant atteindre ou dépas­ser 25 %.

Pour pal­lier ces dif­fi­cul­tés, beau­coup de com­mer­çants et habi­tants se sont tour­nés vers des appli­ca­tions ban­caires pour effec­tuer des tran­sac­tions. Les ache­teurs trans­fèrent les fonds direc­te­ment sur le compte du ven­deur, ce qui éli­mine le besoin d’argent liquide. Cette méthode s’est répan­due dans divers com­merces, notam­ment les super­mar­chés, les ven­deurs de fruits et légumes, les phar­ma­cies et les maga­sins de vête­ments ou de chaussures.

Les habi­tants ont en outre adop­té des pra­tiques ori­gi­nales, comme la répa­ra­tion des billets de banque déchi­rés ou endom­ma­gés, que l’on scotche et recolle pour faci­li­ter leur uti­li­sa­tion dans les tran­sac­tions quo­ti­diennes. M. Mohammad Al-Ashqar et son fils de 14 ans réparent les billets de banque usés pour ceux qui les pos­sèdent, contri­buant ain­si à les main­te­nir en cir­cu­la­tion sur les marchés. 

« Les habi­tants ont adop­té des pra­tiques ori­gi­nales, comme la répa­ra­tion des billets de banque déchi­rés ou endommagés. »

La pénu­rie d’argent per­sis­tant en rai­son de la guerre, les habi­tants de Gaza sont aus­si reve­nus à la pra­tique ances­trale du troc. Connu pour être anté­rieur d’en­vi­ron 6 000 ans à l’in­ven­tion de l’argent, le troc a fait son retour comme moyen d’é­vi­ter l’ex­ploi­ta­tion et l’ex­tor­sion. À titre d’exemple, un bloc de fro­mage peut être échan­gé contre un kilo­gramme de farine, ou un litre d’huile contre du sucre.

Le combat pour l’éducation

‏Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par Maram Ahmed, lycéenne à Gaza dans les condi­tions dif­fi­ciles de la guerre, reflètent la rési­lience et la déter­mi­na­tion d’une jeune géné­ra­tion confron­tée à l’ad­ver­si­té. La guerre, qui vise à détruire tous les aspects de la vie nor­male, n’a pas anéan­ti son rêve de réus­site. Maram n’est pas la seule à rele­ver ce défi ; elle est un exemple par­mi d’autres de ces nom­breuses étu­diantes qui pour­suivent leurs études sous des tentes, dans des abris ou par le biais de l’en­sei­gne­ment en ligne, tout en étant confron­tées à des pénu­ries d’élec­tri­ci­té et à des condi­tions précaires.

Le minis­tère de l’Éducation a décla­ré le retour à l’ap­pren­tis­sage en ligne pour évi­ter que les élèves ne perdent deux années d’é­tudes consé­cu­tives. En outre, de nom­breuses ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions ont com­men­cé à ins­tal­ler des tentes édu­ca­tives pour les élèves du pri­maire afin de leur redon­ner de l’éner­gie et de leur rap­pe­ler l’im­por­tance de l’é­du­ca­tion, en par­ti­cu­lier après la des­truc­tion des uni­ver­si­tés et le ciblage des écoles. Dans ces cir­cons­tances dif­fi­ciles, Maram et ses cama­rades trouvent de l’es­poir dans la pour­suite de leurs études, mal­gré les défis quo­ti­diens aux­quels ils sont confrontés.

Maram étu­die et révise ses leçons dans une tente ne dépas­sant pas quatre mètres sur six, dans le quar­tier de Mawasi à Khan Younis. Elle est confron­tée non seule­ment à la dif­fi­cul­té de ne pas aller à l’é­cole, mais aus­si au pro­blème des cou­pures d’élec­tri­ci­té, le plus grand obs­tacle à ses études. Elle raconte : « Le soir, j’u­ti­lise le télé­phone de ma sœur pour m’é­clai­rer, car la bat­te­rie de mon télé­phone est épui­sée, et les heures de clar­té sont trop courtes pour que je puisse révi­ser mes leçons. Il est cru­cial pour moi de ter­mi­ner l’en­semble du pro­gramme avant le mois de février, date à laquelle com­men­ce­ront les exa­mens de Tawjihi, qui sont la porte d’en­trée de mon ave­nir et me per­met­tront de choi­sir la filière uni­ver­si­taire à laquelle j’as­pire. »

« Maram étu­die et révise ses leçons dans une tente ne dépas­sant pas quatre mètres sur six, dans le quar­tier de Mawasi à Khan Younis. »

Elle ajoute : « Chaque jour, je vais avec un groupe de filles du camp, et nous mar­chons sur de longues dis­tances pour rejoindre un pro­fes­seur qui nous aide pour nos leçons et nous pré­pare pour les exa­mens. C’est mon rêve depuis l’en­fance : réus­sir le Tawjihi avec une bonne note. Je n’a­vais jamais ima­gi­né que les cir­cons­tances seraient aus­si dif­fi­ciles, mais il n’y a pas de déses­poir quand il y a de l’es­poir. »

Cette his­toire reflète la déter­mi­na­tion et la per­sé­vé­rance de toute une géné­ra­tion d’étudiant·es souf­frant du poids de la guerre. Malgré les condi­tions dif­fi­ciles, ils gardent espoir en l’a­ve­nir et en l’é­du­ca­tion. Ils prouvent que la connais­sance est le seul espoir de construire un ave­nir meilleur, même au milieu des condi­tions les plus difficiles.

Malgré la guerre et la rudesse des condi­tions, les habitant·es de Gaza démontrent leur déter­mi­na­tion à sur­vivre dans la digni­té, grâce à des solu­tions ingé­nieuses et à de petits pro­jets entre­te­nant leurs aspi­ra­tions à une vie digne. Qu’il s’a­gisse de réuti­li­ser des res­sources simples ou de mélan­ger des tech­niques tra­di­tion­nelles et modernes, les habi­tants de Gaza sont un sym­bole de rési­lience, prou­vant que la vie conti­nue à Gaza et que l’in­ven­ti­vi­té est le lan­gage de la survie.


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Nour Al-Tari


  1. Ce témoi­gnage a été écrit avant la signa­ture du ces­sez-le-feu qui devrait entrer en vigueur ce 19 jan­vier 2025.[]

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