Nos rues


Témoignage inédit pour le site de Ballast

Tom a la trentaine. Les épaules larges, le cheveu sombre, une barbiche qu’il rase dès qu’il en a l’occasion. Il ne sait plus depuis combien de temps il vit dans la rue — « Avant la naissance de ma chienne, en tout cas, et elle a 8 ans. » Nous le rencontrons dans une commune de la Mayenne. Il fait la manche dans un centre-ville sinistré, comme tant d’autres, par la fermeture des petits commerces depuis l’implantation des grandes surfaces en zone industrielle. Le taux de chômage dépasse ici les 20 %. Le cinéma a fermé ses portes ; des ouvriers du bâtiment vont et viennent aux abords de l’église. Chaque sans-abri veille jalousement sur le « coin » qu’il a fait sien pour gagner quelques pièces — le bureau de poste, le supermarché, la boulangerie franchisée. Il nous raconte son parcours.


Ma première nuit à la rue ? Ah ça, oui, je m’en souviens ! J’avais 16 ans, j’étais au lycée et j’avais deux heures de colle et je les ai pas faites. C’était juste avant de passer mon diplôme ETC, employé technique de collectivité. Un truc de merde qui m’intéressait pas du tout. Bref. Je suis sorti et la directrice m’a dit que j’étais viré. Quand je suis rentré chez moi, ma mère m’a mis deux coups de poing dans la gueule et m’a dit qu’elle voulait plus me voir. « Dégage. » Je me suis fait foutre dehors puis j’ai rencontré un mec qui s’appelait Jojo. Il avait une tente canadienne. On a logé à deux dedans et on se nourrissait grâce aux poubelles d’un Carrefour. Fallait sauter un muret et on allait chopper la bouffe : ils la jettent une ou deux journées avant qu’elle soit périmée, mais c’est toujours mangeable. Tous les magasins font ça mais c’est super surveillé. Maintenant, tu as plein de magasins qui éventrent les produits et qui mettent de l’essence dedans pour pas qu’on se serve. On se rend compte à quel point c’est abusé de faire ça ? Des mecs passaient en bagnole et nous jetaient des canettes en nous traitant de clochards. Un soir, il a tellement plu que j’avais la toile de la tente collée sur la peau. J’ai eu des ganglions énormes. Il y a eu des grosses misères, au début : je savais pas ce que c’était, la rue, alors j’ai galéré. Après je me suis dit « Faut relativiser ». J’ai rencontré une gonzesse, on s’est installés ensemble pendant deux ans et Jojo me l’a piquée. Donc je me suis barré et j’ai habité dans une Fiat Panda pendant un moment.

« J’ai fait de la charpente, de la peinture, de la couverture, du carrelage. J’ai une fois été chef d’équipe peintre en bâtiment pour refaire un hôpital. J’ai été maçon, serveur et cuistot, aussi. »

J’étais un enfant battu, ça a commencé comme ça. Ma mère a divorcé et elle s’est mis avec un brocanteur. On n’avait rien, on faisait les brocantes à la con, on égorgeait les cochons et les moutons. Mon père, je le connais pas. Il a disparu quand j’avais 3 ans. Un jour, ma mère a pris toutes nos affaires et s’est enfuie avec moi dans la Mayenne. Mon père nous a retrouvés, il m’a repris et six mois après, les flics m’ont ramené chez ma mère. Puis plus jamais de nouvelles. Personne a jamais voulu m’en parler. J’ai qu’un souvenir : il avait une moto, qu’il garait dans le couloir de son appartement, et je suis tombé en grimpant dessus. J’ai encore la cicatrice. C’est mon seul souvenir de lui. Un jour, j’ai tapé son nom sur Internet mais il y en a des millions : je sais pas comment le retrouver. Franchement, j’aimerais le retrouver mais j’ai peur de tomber sur une pierre. Ma mère et mon beau-père brocanteur me donnaient des sous, une misère, quand je travaillais enfant pour eux. Je grattais les vieux pavés hexagonaux avec une truelle, tu grattes le béton qu’il y a dessus, tu les trempes dans l’acide, tu les frottes, tu en fais des milliers comme ça. Et ils les revendaient. Ça vaut cher les pavés de l’ancienne époque, faut pas croire. Y’a pas plus voleur qu’un brocanteur, ça je le jure. Mais j’ai toujours eu à manger dans ma gamelle. Je me faisais défoncer la gueule, mais on mangeait. Ma mère était une grosse alcoolique — comme mon oncle, mon grand-père et mes beaux-pères. Toute ma famille était dans l’alcool. Ma grand-mère est née en Bretagne et elle a travaillé comme vendeuse au Bon Marché, à Paris.

Mais j’ai vraiment été un bosseur. J’ai fait de la charpente, de la peinture, de la couverture, du carrelage. J’ai une fois été chef d’équipe peintre en bâtiment pour refaire un hôpital. J’ai été maçon, serveur et cuistot, aussi. J’ai fait du terrassement, et ça j’adorais : tu creuses les tranchées, tu tires les câbles électriques, tu mets du gravier, tu passes la dameuse, tu remets du goudron. J’adorais ça. J’ai fait ça pendant un an. Le grillage bleu en plastique, c’est pour l’eau. Le marron, c’est pour la merde. Le rouge, c’est pour l’électricité. Le vert, pour les PTT. Je saurais le refaire ! J’ai aussi bossé deux ans et demi dans une usine d’abattoir, toujours en Mayenne. J’étais tâcheron dans la volaille et dans le bœuf. À l’usine, ils égorgeaient. Je devais tout nettoyer là où ils apportaient les animaux vivants et qu’ils les accrochaient aux crochets. Ils les saignaient dans une baignoire immense : il y avait des milliers de litres de sang à la fin de la journée. Une piscine de sang. C’est exorbitant, c’est un truc de malade. Le sang devient de la gélatine, je devais tout nettoyer. Des fois la tête des poulets restait coincée. L’usine était construite sur une ancienne usine. Il y avait des rats énormes. Ça se passait mal avec mon chef. Il y avait une benne avec tous les animaux morts : des chevaux, des vaches, n’importe quoi. Et mon chef il aimait bien me faire chier. Je bossais bien alors il pouvait pas me virer, mais il me faisait payer. Un jour, la benne était pleine. Que des cadavres. Et il m’a demandé de descendre dans la benne pour aller chercher un bac. C’est lourd un bac. 70 kilos, un truc comme ça. J’y vais, j’essaie de le remonter, j’y arrivais pas. Je l’ai traité d’enculé le chef, j’ai dit que ça se fait pas. J’ai pris appui sur une vache. J’attrape le bac et je me suis enfoncé dans la vache, jusqu’au ventre. Je suis ressorti, j’ai jeté le bac, je suis rentré chez moi et je me suis lavé. Mais j’adore les animaux. Je boufferai jamais un chien, même dans la merde. Je sauve que le chien, avant l’Homme, même.

Archibald Apori

Et puis j’ai eu mon putain d’accident où je me suis ouvert la main. C’était un jeudi soir. Je rentre du travail et je me suis blessé sur les carreaux de la porte de la cuisine parce que j’étais énervé. Ça a sectionné un tendon. Le vendredi, j’étais hospitalisé au CHU donc j’ai pas pu aller au travail. C’était une mission Intérim et ils ont pris ça pour une démission. Ils ont dit que j’avais démissionné alors que pas du tout. J’ai porté une attelle pendant un an. Là, je suis tombé dans l’alcool — avant, je buvais pas —, dans la drogue, la dépression. Et la prison pendant quatre mois. C’est cette main droite qui a niqué ma vie. Les huissiers sont venus et ils ont tout pris car je payais plus le loyer, vu que je pouvais pas toucher le chômage. Ils ont pris toutes mes bandes dessinées et mes statues de Toutankhamon, mes pyramides.

« Dans la rue, plus les gens ils sont riches, moins ils vont te regarder. Ils vont t’ignorer comme une merde. »

Aujourd’hui, je ne fais plus attention à moi, je picole tous les jours. Je suis devenu un clodo. Mais ma chienne elle bouffe plus que moi — je me nourris avec le houblon de la bière et je vais aux Restos du Cœur. Je crèverais pour elle. Même si je trouve que je l’aime plus qu’elle m’aime. Et ça me blesse, parfois. Je suis peut-être un peu parano. Souvent, la nuit, quand on dort elle va ensuite dormir à un autre endroit. Des gens m’ont proposé de l’acheter quand on fait la manche… Je vois à la façon de marcher de la personne, à sa façon d’être — je sais pas comment expliquer —, si elle va me donner ou pas. Même au « Bonjour » ou au « Bonsoir » je peux deviner. J’ai tellement vécu dehors que je connais les tonalités. J’ai bon à 80 %. Parfois je me trompe, dans les deux sens. Je dis toujours « Bonjour madame, ou monsieur, est-ce que vous auriez pas un peu de monnaie à me dépanner ? ». S’ils disent « Non, désolé », je dis « Merci, au revoir ». Mais je dis « Merci » car ils m’ont pas ignoré. Ils m’ont répondu, ils m’ont pas pris pour une merde. Quand on me donne 2 euros, je leur dis toujours qu’ils sont super gentils. En moyenne, ça tourne aux alentours de 70 centimes, 1 euro. Le plus gros que j’ai eu, c’était devant un Lidl. À Lidl ! Un soir, un mec me dit « Viens, on va faire des courses ». Il insiste. Il m’a acheté un paquet de croquettes pour ma chienne et à bouffer à chier pour moi. Il m’a demandé « Tu bois ? ». J’ai répondu « Bah ouais, je suis à la rue donc je suis alcoolique. » Il m’a acheté de la bière et de la vodka. Et après il m’a filé un billet de 20. J’ai halluciné !

J’ai horreur de faire la manche. J’ai horreur de demander de l’argent à des gens qui ont rien. On n’est pas un pays riche. Je sais que les gens survivent, sont en galère, que c’est pas évident. Ça me fait chier de taxer. La première demi-heure de manche, ça marche jamais. Je déprime. Et puis ça marche. Il me faut 5 euros par jour. J’arrive toujours à m’en sortir comme ça. Dans la rue, plus les gens ils sont riches, moins ils vont te regarder. Ils vont t’ignorer comme une merde. Tu peux crever la gueule ouverte. Plus ils ont de pognon, plus ils sont radins. Parfois, quand les gens me répondent pas je me suis demandé si je parlais assez fort. Je me demande s’ils m’ignorent ou s’ils m’ont pas entendu. Ça m’intimide beaucoup de faire la manche. Même encore maintenant. C’est pour ça que je dois boire avant : sans bière dans le sang, je peux pas. Mais c’est pas que moi : j’ai jamais vu un mec à la rue qui ne boive pas. Les meufs à la rue, on leur propose de les héberger beaucoup plus. Mais c’est souvent pour les niquer. J’en ai connu pas mal. C’est comme ça. Mais les femmes gagnent plus que nous, dehors. Et les migrants, ils font pas la manche. Mais on se parle pas, ils parlent pas français. On discute jamais ensemble. Les gens qui te disent « Vous pouvez pas trouver un travail ? », c’est ce qui revient le plus quand ils sont méchants. Je leur réponds qu’un SDF n’a pas de justificatif de domicile donc qu’il ne peut pas se faire embaucher. Au début, ça me mettait très mal à l’aise qu’on pensait que je sois fainéant. Maintenant, je m’en fous.

Il y a 10 ans, les SDF, on était tous solidaires ; aujourd’hui, si un clochard te tend une bière ouverte, réfléchis bien à trois fois. J’en ai parlé avec d’autres et ils disent pareil. Je sais pas ce qui a changé. Ça a plus rien à voir. Avant, on se donnait les adresses des squats, maintenant c’est plus possible.


Illustrations : Archibald Apori


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