L’abécédaire de James C. Scott


Il y a un peu plus d’un an, on appre­nait la mort de l’an­thro­po­logue James C. Scott. Cela fai­sait une quin­zaine d’an­nées que le public fran­çais avait décou­vert son œuvre, enta­mée pour­tant dès les années 1980 en langue anglaise. Tenant, à l’ins­tar de Pierre Clastres, Marshall Sahlins ou David Graeber, d’une anthro­po­lo­gie par­fois qua­li­fiée d’« anar­chiste », Scott n’a ces­sé de remettre en cause les grands récits évo­lu­tion­nistes, l’é­vi­dence et la dési­ra­bi­li­té de l’État, tout en décryp­tant ses logiques et ses effets sur la struc­ture des socié­tés humaines, du néo­li­thique à nos jours. Aux méca­nismes de la domi­na­tion, qui n’est jamais aus­si féroce que cen­tra­li­sée et bureau­cra­tique, il oppose ain­si les visages mul­tiples de la résis­tance, ses formes sou­ter­raines comme les plus érup­tives. Si sa pen­sée aura été constante et lim­pide, sa tra­jec­toire n’est pas sans ambi­guï­té — en témoigne une col­la­bo­ra­tion avec la CIA en Birmanie durant ses années étu­diantes1. D’« avant-garde » à « Zomia », 26 entrées pour décou­vrir un pilier des études subalternes.


Avant-garde : « Aucune expres­sion ne ren­voie mieux à l’image de quan­ti­té et de nombre sans ordre que le mot de masses. Une fois que la base est décrite de la sorte, il est clair que sa contri­bu­tion au pro­ces­sus révo­lu­tion­naire sera limi­tée à son poids numé­rique et à la force brute qu’elle pour­ra déployer si elle est diri­gée avec fer­me­té. […] Lénine savait bien sûr par­fai­te­ment que la classe ouvrière avait bien une his­toire et des valeurs, mais cette his­toire et ces valeurs ris­quaient de la conduire dans la mau­vaise direc­tion si elles n’étaient pas rem­pla­cées par l’analyse his­to­rique et la théo­rie révo­lu­tion­naire avan­cée du socia­lisme scien­ti­fique. Dès lors, non seule­ment le par­ti d’avant-garde était essen­tiel afin d’assurer la cohé­sion tac­tique des masses, mais il devait aus­si lit­té­ra­le­ment pen­ser à leur place. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Bolcheviks : « Le fait le plus dis­cor­dant à pro­pos de la révo­lu­tion russe est que celle-ci ne fut pas ini­tiée de manière signi­fi­ca­tive par le par­ti d’avant-garde, les bol­che­viks. La plus grande réus­site de Lénine fut de s’emparer de la révo­lu­tion une fois celle-ci accom­plie. […] Ce qui sui­vit dans les années pré­cé­dant 1921 peut être au mieux décrit comme la recon­quête de la Russie par l’État bol­che­vik nais­sant. Cette recon­quête ne fut pas seule­ment une guerre civile contre les Blancs, il s’agissait aus­si d’une guerre contre les forces auto­nomes qui s’étaient empa­rées de pou­voirs locaux lors de la révo­lu­tion. Elle fut avant tout un long com­bat voué à détruire le pou­voir indé­pen­dant des soviets et à impo­ser aux tra­vailleurs le tra­vail à la pièce, le contrôle du tra­vail et l’abrogation du droit de grève. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Coulisse : « En cou­lisse, là où les domi­nés peuvent se réunir à l’abri du regard inqui­si­teur du pou­voir, une culture poli­tique tout à fait dis­so­nante peut émer­ger. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Dignité : « Je pri­vi­lé­gie les ques­tions de digni­té et d’autonomie, géné­ra­le­ment consi­dé­rées comme secon­daires par rap­port à l’exploitation maté­rielle. L’esclavage, la féo­da­li­té, les sys­tèmes de castes, le colo­nia­lisme et le racisme engendrent tou­jours des pra­tiques et des rituels de déni­gre­ment, des insultes et des atteintes au corps. […] De telles formes d’oppression privent les domi­nés du luxe ordi­naire de la réci­pro­ci­té néga­tive qui vau­drait l’échange d’une gifle pour une gifle, d’une insulte pour une insulte. Même les membres de la classe ouvrière contem­po­raine semblent accor­der une place au moins aus­si impor­tante dans leur expé­rience de la domi­na­tion aux bri­mades faites à leur digni­té et à la sur­veillance étroite et au contrôle dont ils font l’objet sur leur lieu de tra­vail qu’à des pré­oc­cu­pa­tions plus direc­te­ment liées au tra­vail en soi ou au salaire. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

État : « Comment l’État en est-il peu à peu venu à mieux connaître ses sujets et leur envi­ron­ne­ment ? Soudain, des pro­ces­sus aus­si dis­pa­rates que la créa­tion de patro­nymes per­ma­nents, la stan­dar­di­sa­tion des uni­tés de poids et de mesure, l’établissement de cadastres et de registres de popu­la­tion, l’invention de la pro­prié­té libre et per­pé­tuelle, la stan­dar­di­sa­tion de la langue et du dis­cours juri­dique, l’aménagement des villes et l’organisation des réseaux de trans­ports me sont appa­rus comme autant de ten­ta­tives d’accroître la lisi­bi­li­té et la sim­pli­fi­ca­tion. Dans cha­cun de ces cas, des agents de l’État se sont atta­qués à des pra­tiques sociales locales d’une extrême com­plexi­té, qua­si­ment illi­sibles, comme les cou­tumes d’occupation fon­cière ou d’attribution de noms propres, et ils ont créé des grilles de lec­ture stan­dar­di­sées à par­tir des­quelles les pra­tiques pou­vaient être consi­gnées et contrô­lées cen­tra­le­ment. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Futur : « N’importe quelle idéo­lo­gie prê­chant ain­si sur l’autel du pro­grès pri­vi­lé­gie­ra certes pareille­ment le futur, mais le haut-moder­nisme porte cette ten­dance à son paroxysme. Le pas­sé est une entrave, une his­toire ancienne dont la seule voca­tion est d’être trans­cen­dée. Le pré­sent est la rampe de lan­ce­ment de pro­jets por­teurs d’un meilleur futur. […] Ce choix stra­té­gique de pri­vi­lé­gier le futur est lourd de consé­quences. Plus le futur est sus­cep­tible d’être connu et réa­li­sé, comme la foi dans le pro­grès encou­rage à le croire, moins ses avan­tages à venir sont pen­sés en inté­grant une part d’incertitude. En consé­quence, la plu­part des haut-moder­nistes sont convain­cus que la cer­ti­tude d’un meilleur futur jus­ti­fie les nom­breux sacri­fices à court terme qui se révé­le­ront néces­saires pour y arri­ver. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Guerre : « Le lien étroit entre appro­pria­tion et domi­na­tion fait qu’il est impos­sible de sépa­rer les idées et le sym­bo­lisme de la subor­di­na­tion du pro­ces­sus d’exploitation maté­rielle. De la même manière, il est impos­sible de sépa­rer la résis­tance sym­bo­lique voi­lée à la domi­na­tion des luttes maté­rielles visant à sou­la­ger ou inter­rompre l’exploitation. Tout comme la domi­na­tion, la résis­tance mène ain­si une guerre sur deux fronts. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Haut-moder­nisme : « Qu’est-ce que le haut-moder­nisme ? […] En son cœur se trouve une confiance abso­lue en la pos­si­bi­li­té de faire adve­nir un pro­grès linéaire et conti­nu, le déve­lop­pe­ment des savoirs scien­ti­fiques et tech­niques, la crois­sance éco­no­mique, la pla­ni­fi­ca­tion ration­nelle de l’ordre social, la satis­fac­tion crois­sante des besoins humains et, sur­tout, un contrôle de plus en plus accru sur la nature (y com­pris la nature humaine) à mesure qu’augmenterait la com­pré­hen­sion scien­ti­fique des lois natu­relles. Le haut-moder­nisme incarne ain­si une vision notoi­re­ment exu­bé­rante de la manière dont les béné­fices des pro­grès scien­ti­fiques et tech­niques peuvent être inves­tis – en géné­ral par le biais de l’État — dans tous les champs de l’activité humaine. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

[Paul Klee]

Infrapolitique : « Il existe tout un domaine que je nomme infra­po­li­tique parce qu’il se situe hors de l’éventail visible de ce que l’on consi­dère habi­tuel­le­ment comme de l’activité poli­tique. L’État a de tout temps contre­car­ré l’organisation des classes subor­don­nées, sans par­ler des épi­sodes de contes­ta­tion publique. Pour les groupes subal­ternes, ce type d’activité poli­tique est dan­ge­reux. Ceux-ci ont en grande par­tie com­pris, comme les gué­rillas, que la divi­si­bi­li­té, les petits nombres et la dis­per­sion les aident à échap­per aux repré­sailles. Par infra­po­li­tique, j’entends les actes tels que le ralen­tis­se­ment déli­bé­ré, le bra­con­nage, le cha­par­dage, la dis­si­mu­la­tion, le sabo­tage, la déser­tion, l’absentéisme, l’occupation illé­gale et la fuite. […] [L]a somme de mil­liers, et même de mil­lions, de petits actes peut entraî­ner des effets majeurs sur la guerre, le droit à la terre, les impôts et les rap­ports de pro­prié­té. » (Petit éloge de l’a­nar­chisme, Lux, 2013 [2012])

Jumelle : « Chaque domaine de résis­tance publique à la domi­na­tion est sui­vi de près par l’ombre d’une sœur jumelle infra­po­li­tique qui s’efforce d’atteindre les mêmes objec­tifs stra­té­giques, mais dont la dis­cré­tion est mieux adap­tée pour résis­ter à un adver­saire qui rem­por­te­rait pro­ba­ble­ment toute confron­ta­tion ouverte. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Kolkhoze : « Si le kol­khoze a certes lour­de­ment échoué à géné­rer d’immenses sur­plus de den­rées ali­men­taires, il a rela­ti­ve­ment bien ser­vi à l’État à déter­mi­ner des modes de cultures, fixer les salaires réels dans les cam­pagnes, s’approprier une large por­tion de la quan­ti­té de céréales effec­ti­ve­ment pro­duites et réduire poli­ti­que­ment les cam­pagnes au silence. La grande réus­site, si l’on peut employer ce terme, de l’État sovié­tique dans le sec­teur agri­cole fut de s’emparer d’un ter­rain social et éco­no­mique sin­gu­liè­re­ment défa­vo­rable à l’appropriation et au contrôle et de mettre en place des formes ins­ti­tu­tion­nelles et des pra­tiques de pro­duc­tion mieux adap­tées à la sur­veillance, à la ges­tion, à l’appropriation et au contrôle par en haut. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Luxemburg : « À l’encontre de la pré­fé­rence de Lénine pour l’ordre et le contrôle, [Rosa] Luxemburg jux­ta­po­sait le tableau inévi­ta­ble­ment désor­don­né, tumul­tueux et vivant de l’action sociale à grande échelle. […] Lénine pro­cé­dait comme si le che­min vers le socia­lisme avait déjà été bali­sé en détail et comme si la tâche du par­ti consis­tait à employer une dis­ci­pline de fer afin que le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire main­tienne son cap. Au contraire, Luxemburg croyait que le futur du socia­lisme res­tait à décou­vrir et à inven­ter par le biais d’une réelle col­la­bo­ra­tion entre les ouvriers et l’État révo­lu­tion­naire. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998]) 

Masque : « Plus la dis­pa­ri­té est grande entre le pou­voir du domi­nant et celui du subor­don­né et plus ce pou­voir est exer­cé de manière arbi­traire, plus le texte public joué par le subor­don­né aura un carac­tère sté­réo­ty­pé et ritua­li­sé. En d’autres termes, plus le pou­voir est mena­çant, plus le masque se fait épais. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Nomadisme : « Loin d’être la matière pre­mière ori­gi­nale qui aurait ser­vi à construire les États et les civi­li­sa­tions, les socié­tés des hautes terres sont pour l’essentiel un pro­duit déri­vé du pro­ces­sus de for­ma­tion de l’État, conçu pour offrir aus­si peu de prise que pos­sible aux logiques d’appropriation. On consi­dère désor­mais que le noma­disme pas­to­ral repré­sente un pro­ces­sus d’adaptation secon­daire de la part de popu­la­tions qui sou­hai­taient aban­don­ner l’État agraire tout en tirant avan­tage des oppor­tu­ni­tés com­mer­ciales et des pos­si­bi­li­tés de pillage. Il en va de même pour la culture sur brû­lis : comme le pas­to­ra­lisme, elle contri­bue à dis­per­ser les popu­la­tions et elle est dépour­vue de tout centre névral­gique — place que pour­rait occu­per un État. La nature fur­tive de ses pro­duc­tions agri­coles déjoue les ten­ta­tives d’appropriation. » (Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né. Une his­toire anar­chiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Seuil, 2013 [2009])

[Paul Klee]

Ordre : « Les rela­tions de domi­na­tion sont aus­si des rela­tions de résis­tance. Une fois éta­blie, la domi­na­tion ne se main­tient pas par sa seule force intrin­sèque. Dans la mesure où elle implique le recours au pou­voir afin d’extraire, contre le gré des domi­nés, tra­vail, pro­duc­tion, ser­vice ou impôts, elle engendre une grande forme de résis­tance et ne peut se main­te­nir que grâce à des efforts conti­nus pour la ren­for­cer, la pré­ser­ver et l’ajuster. Une grande par­tie de ces tra­vaux de main­te­nance est ancrée dans le sym­bo­lisme de la domi­na­tion, par le biais de mani­fes­ta­tions et de mises en scène du pou­voir. Chaque mani­fes­ta­tion publique et affi­chée du pou­voir — chaque ordre, chaque acte de défé­rence, chaque liste et chaque clas­se­ment, chaque dis­po­si­tion céré­mo­niale, chaque puni­tion publique, chaque men­tion d’un terme hono­ri­fique ou péjo­ra­tif — consti­tue un geste sym­bo­lique de domi­na­tion qui à la fois exprime et ren­force l’ordre hié­rar­chique. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Pouvoir : « Avoir le pou­voir, c’est n’être pas dans l’obligation d’agir, ou, plus pré­ci­sé­ment, avoir la capa­ci­té de se com­por­ter de manière négli­gente ou infor­melle lors d’une tran­sac­tion don­née. […] Le dédain asso­cié à la pos­ses­sion du pou­voir peut bien au sens phy­sique ren­voyer à un moi qui ne serait pas sur ses gardes, alors que la ser­vi­li­té néces­site presque par défi­ni­tion une obser­va­tion atten­tive de l’humeur et des exi­gences du déten­teur du pou­voir, sui­vie des réponses appro­priées. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

Quadrillage : « Le capi­ta­lisme à grande échelle est tout autant por­teur d’homogénéisation, d’uniformité, de qua­drillage et de sim­pli­fi­ca­tions extrêmes que l’État, avec néan­moins une dif­fé­rence : du point de vue des capi­ta­listes, la sim­pli­fi­ca­tion doit rap­por­ter. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Spontanées : « La plu­part des révo­lu­tions ne sont pas l’œuvre de par­tis révo­lu­tion­naires, mais bien le pré­ci­pi­té d’actions spon­ta­nées et impro­vi­sées (l’aventurisme dans le jar­gon mar­xiste), […] les mou­ve­ments sociaux orga­ni­sés sont habi­tuel­le­ment le pro­duit, et non la cause, de pro­tes­ta­tions et de mani­fes­ta­tions non coor­don­nées et […] les grands acquis éman­ci­pa­teurs et por­teurs de liber­té pour l’humanité ne sont pas le fruit de pro­cé­dures ins­ti­tu­tion­nelles ordon­nées, mais bien d’actions désor­don­nées, impré­vues et spon­ta­nées qui ont fis­su­ré l’ordre social de bas en haut. » (Petit éloge de l’a­nar­chisme, Lux, 2013 [2012])

Tribu : « La tri­bu consti­tue un module de gou­ver­ne­ment. J’entends par là le fait que dési­gner des tri­bus était une tech­nique per­met­tant de clas­ser et, éven­tuel­le­ment, d’administrer ceux qui n’étaient pas ou pas encore des pay­sans. Une fois la tri­bu dési­gnée comme telle et rap­por­tée à un ter­ri­toire, elle pou­vait faire office d’unité ser­vant à éta­blir un tri­but en hommes et en mar­chan­dises, d’entité à laquelle il était pos­sible d’assigner un chef offi­ciel […]. Les États et les empires créent des tri­bus afin, pré­ci­sé­ment, de mettre un terme au carac­tère fluc­tuant et informe des rela­tions sociales ver­na­cu­laires. […] Leur exis­tence n’a pour seul but que de mettre un terme admi­nis­tra­tif aux flot­te­ments en tous genres, en ins­ti­tuant des uni­tés de gou­ver­nance et de négo­cia­tion. » (Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né. Une his­toire anar­chiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Seuil, 2013 [2009])

Utilitariste : « Parce qu’elle en était arri­vée à per­ce­voir la forêt comme une mar­chan­dise, la fores­te­rie scien­ti­fique entre­prit de la remo­de­ler comme une machine pro­dui­sant cette mar­chan­dise. La sim­pli­fi­ca­tion uti­li­ta­riste de la forêt consti­tua certes une manière effi­cace de maxi­mi­ser la pro­duc­tion de bois à court et moyen terme. Toutefois, au bout du compte, son insis­tance sur les quan­ti­tés et les pro­fits comp­tables, son hori­zon tem­po­rel rela­ti­ve­ment court et le vaste ensemble de consé­quences qu’elle avait réso­lu­ment déci­dé d’ignorer revinrent la han­ter. […] La forêt sim­pli­fiée consti­tue un sys­tème plus vul­né­rable, en par­ti­cu­lier sur le long terme, car ses effets sur les sols, l’eau et les popu­la­tions para­sites deviennent mani­fes­te­ment néga­tifs. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

[Paul Klee]

Violence : « Dans un sys­tème de domi­na­tion, il ne s’agit pas seule­ment de dis­si­mu­ler ses sen­ti­ments et de pro­duire les gestes atten­dus à la place. Il est plu­tôt sou­vent ques­tion de contrô­ler l’impulsion natu­relle pous­sant à la rage, aux insultes, à la colère et à la vio­lence que ces sen­ti­ments font naître. […] Pour tous ceux qui au cours de l’histoire ont connu la ser­vi­tude, […] la clé de la sur­vie, de loin pas tou­jours maî­tri­sée, a été de rava­ler sa bile, d’étouffer sa rage et de domi­ner l’impulsion de vio­lence phy­sique. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

W. E. B. DuBois : « Afin de com­prendre les fan­tasmes les plus luxu­riants du texte caché, il faut les consi­dé­rer non pas iso­lés mais en tant que réac­tion à la domi­na­tion […]. L’inventivité et l’originalité de ces fan­tasmes s’expriment dans la manière dont ils inversent et annulent une domi­na­tion par­ti­cu­lière. Personne ne per­çut ceci avec autant d’acuité que W. E. B. DuBois, qui écri­vit à pro­pos de la double conscience du Noir amé­ri­cain pro­ve­nant de la ségré­ga­tion raciale : Une telle double vie avec des pen­sées, des devoirs et des classes sociales dédou­blées doit néces­sai­re­ment don­ner nais­sance à des paroles et à des idéaux dédou­blés , et ten­ter l’esprit vers les faux-sem­blants ou la révolte, vers l’hypocrisie ou vers le radi­ca­lisme. » (La Domination et les arts de la résis­tance. Fragments du dis­cours subal­terne, Éditions Amsterdam, 2019 [1992])

XIXe siècle : « Au moins jusqu’au début du XIXe siècle, les dif­fi­cul­tés de trans­port, l’état de la tech­no­lo­gie mili­taire, et par-des­sus tout les réa­li­tés démo­gra­phiques, impo­saient de sévères limites à l’extension des États, y com­pris des plus ambi­tieux. » (Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né. Une his­toire anar­chiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Seuil, 2013 [2009])

Yeux : « L’histoire de la pro­prié­té est celle de l’incorporation inexo­rable au sein d’un régime fon­cier de ce qui était pré­cé­dem­ment per­çu comme des cadeaux de la nature : forêts, gibier, friches, prai­ries, mine­rais sou­ter­rains, eau et cours d’eau, droits aériens (concer­nant l’espace situé au-des­sus de bâti­ments ou d’une sur­face don­née), air res­pi­rable et même séquences géné­tiques. Dans le cas de terres arables déte­nues en com­mun, l’imposition de la pleine pro­prié­té appor­tait une cla­ri­fi­ca­tion non aux habi­tants de la loca­li­té — la struc­ture du droit cou­tu­mier avait tou­jours été suf­fi­sam­ment claire à leurs yeux —, mais au per­cep­teur et au spé­cu­la­teur fon­cier. Le cadastre apporte aux pou­voirs publics une mine de ren­sei­gne­ments et four­nit ain­si la base de la vision en sur­plomb de l’État et le fon­de­ment d’un mar­ché fon­cier supra­lo­cal. » (L’Œil de l’État. Moderniser, uni­for­mi­ser, détruire, La Découverte, 2021 [1998])

Zomia : « Ce qui fait de la Zomia2 une région ne réside donc pas tant dans une uni­té poli­tique, qui lui fait cruel­le­ment défaut, mais dans des formes com­pa­rables de divers types d’agriculture col­li­néenne, dans la dis­per­sion et la mobi­li­té, et dans un éga­li­ta­risme brouillon incluant — cela n’est pas acces­soire — un sta­tut rela­ti­ve­ment plus éle­vé pour les femmes que dans les val­lées. […] Les popu­la­tions des col­lines de la Zomia ont acti­ve­ment résis­té à l’incorporation au sein de la struc­ture de l’État clas­sique, de l’État colo­nial et de l’État-nation indé­pen­dant. […] La Zomia n’est pas sim­ple­ment une région de résis­tance aux États des val­lées : elle est aus­si une zone-refuge. Par refuge, je veux signi­fier qu’une bonne par­tie de la popu­la­tion des col­lines est venue s’y ins­tal­ler, durant plus d’un mil­lé­naire et demi, afin d’échapper aux diverses souf­frances qui résul­taient des pro­jets de construc­tion éta­tique des val­lées. Loin d’être des lais­sés-pour-compte du pro­grès de la civi­li­sa­tion des val­lées, ces popu­la­tions ont, sur le long terme, choi­si de se pla­cer hors de por­tée de l’État. » (Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né. Une his­toire anar­chiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Seuil, 2013 [2009])


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et cor­res­pon­dances des auteur·e·s.
Illustration de ban­nière : Paul Klee


  1. « Je n’ai donc pas su quoi faire et j’ai deman­dé à rejoindre la CIA. J’avais posé ma can­di­da­ture à la facul­té de droit de Harvard et j’a­vais été accep­té, et sur une sorte d’é­clair d’au­dace, j’ai posé ma can­di­da­ture pour une bourse du Rotary pour la Birmanie, et j’ai obte­nu la bourse du Rotary pour la Birmanie. Je me suis dit : Je peux repor­ter la facul­té de droit de Harvard, je peux tou­jours aller à la facul­té de droit, mais quand aurai-je l’oc­ca­sion d’al­ler en Birmanie ? J’ai donc déci­dé d’al­ler en Birmanie et j’y ai pas­sé un an. Entre-temps — cela ne figure pas dans beau­coup de mes docu­ments — les gens de la CIA m’ont deman­dé de rédi­ger des rap­ports sur la poli­tique étu­diante bir­mane et ain­si de suite, ce que j’ai fait. Ensuite, ils se sont arran­gés avec l’Association natio­nale des étu­diants pour que j’aille à Paris pen­dant un an et que je sois le repré­sen­tant à l’é­tran­ger de l’Association natio­nale des étu­diants. » Interview menée par Todd Holmes en 2018 dans le cadre du Yale Agrarian Studies Oral History Project.[]
  2. « Cet immense espace mon­ta­gneux situé à la péri­phé­rie de l’Asie du Sud-Est conti­nen­tale, de la Chine, de l’Inde et du Bangladesh s’étend sur envi­ron 2,5 mil­lions de kilo­mètres car­rés. […] Des cal­culs approxi­ma­tifs esti­me­raient les popu­la­tions mino­ri­taires de la Zomia à envi­ron 80 à 100 mil­lions de per­sonnes. Ses popu­la­tions sont frag­men­tées en cen­taines d’identités eth­niques et au moins cinq familles lin­guis­tiques qui défient toute clas­si­fi­ca­tion simple. »[]

REBONDS

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