L’abécédaire de Goliarda Sapienza


Série « Italie : des écrivaines et leurs luttes »

Un temps comé­dienne et sym­pa­thi­sante com­mu­niste, Goliarda Sapienza s’est ache­mi­née vers l’é­cri­ture, rom­pant aus­si bien avec sa car­rière théâ­trale, débu­tée après la Seconde Guerre mon­diale, qu’a­vec le socle idéo­lo­gique qui avait jus­qu’a­lors été le sien. Celle qui s’est dit « de plus en plus anar­chiste » avec l’âge publie un pre­mier récit inti­tu­lé Lettre ouverte à la fin des années 1960, dans lequel elle dis­sèque ce que le fas­cisme a fait à son enfance. Il sera sui­vi de quelques autres, d’un recueil de poé­sie et, sur­tout, de L’Art de la joie, dont la tra­duc­tion en fran­çais par Nathalie Castagné l’a fait connaître à un large public en 2005. Depuis une dizaine d’an­nées, les édi­tions du Tripode se sont lan­cées dans la publi­ca­tion de l’en­semble de son œuvre — ces vingt-six entrées, d’« amour » à « zouave », en pré­sentent un aper­çu. Troisième volet de notre série « Italie : des écri­vaines et leurs luttes ».


[deuxième volet : « J’appartenais aux souf­frants — un récit de Maria Occhipinti »]


Amour : « Le soup­çon me vient de n’avoir jamais rien com­pris de l’amour, parce que de tous les mots, celui-ci étant le plus char­gé de vie et le plus libre, il peut deve­nir un levier dan­ge­reux pour la recherche de soi, et donc l’instrument à tra­vers lequel se démasquent de fausses idées, de fausses lois, de fausses limi­ta­tions, phy­siques et morales. Voilà la rai­son pour laquelle amour est le mot le plus déna­tu­ré, empri­son­né der­rière les bar­reaux des codes légaux, par des cen­seurs, des hommes poli­tiques et des méde­cins ven­dus à l’ordre. » (Lettre ouverte, Le Tripode, 2021)

Bonheur : « Est-il pos­sible qu’une grande joie soit équi­va­lente à une dou­leur ? Le bon­heur n’a pas d’histoire, dit Tolstoï. Mais ce n’est pas vrai. Le bon­heur a une his­toire. Le bon­heur est la seule chose qu’il fau­drait décrire, qu’il fau­drait ensei­gner ». (Lettre ouverte, Le Tripode, 2021)

Confiance : « Hier soir dans le train m’est venue une brusque pen­sée, vrai­ment posi­tive, je crois. J’ai pen­sé (sans pré­pa­ra­tion, vrai­ment comme, enfant, on pense au futur) : j’ai encore devant moi vingt ans de jeu­nesse. Et avant même d’être consciente de cette réflexion, une grande espé­rance et une grande joie m’ont enva­hie. Espérons que la nature m’é­pargne et ne me contre­dise pas. Et quand bien même ? Ma révo­lu­tion per­son­nelle contre les évan­giles esthé­tiques qui tour­mentent les femmes, je dois l’a­voir menée très loin si je peux connaître, fût-ce dans un moment presque incons­cient, dans un train qui file et en lisant des bêtises, un élan de confiance aus­si grand. » (« Août 1976 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Douleur : « S’enterrer en pleine vie pour être en mesure de gran­dir ? C’est ain­si. Même ce que nous appe­lons dou­leur fait par­tie des choses de la vie, et si, comme des enfants gâtés par l’utopie de l’absence de dou­leur, tou­jours et à tout prix, nous ne par­ve­nons pas à écou­ter l’enseignement de la peine, de la mélan­co­lie, du tra­gique, nous ne sommes pas dignes de vivre, comme per­sonnes j’entends, et autant vaut dégrin­go­ler dans l’avidité et la non-pen­sée. » (« Septembre 1989 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Ensemble : « Je me suis depuis si peu de temps échap­pée de l’im­mense colo­nie péni­ten­tiaire qui sévit dehors, bagne social décou­pé en sec­tions rigides de pro­fes­sions, de classes, d’âges, que cette façon de pou­voir brus­que­ment être ensemble – citoyennes de tous milieux sociaux, cultures, natio­na­li­tés – ne peut que m’ap­pa­raître comme une liber­té folle, insoup­çon­née. » (L’Université de Rebibbia, Le Tripode, 2013)

Femmes : « Ces femmes, je le vois aujourd’hui, m’ont fer­mé la bouche pen­dant de nom­breuses années. Comment ? Je vous explique : puisqu’elles étaient déshé­ri­tées, vic­times de la socié­té, je fus obli­gée de les aimer, de connaître leurs his­toires, de les mettre sur un petit autel, d’allumer des cierges et de ne pen­ser qu’à elles, de n’écrire que sur elles. » (Lettre ouverte, Le Tripode, 2021)

Giudice : « C’est de là que vient tout mon pro­blème, j’ai eu une mère excep­tion­nelle… Ce fut l’une des pre­mières fémi­nistes d’Italie… Syndicaliste, elle a par­ti­ci­pé à la bataille pour obte­nir les 14 heures de tra­vail par jour… puis les 12, les 10 et enfin les 8… elle a par­ti­ci­pé aux pre­mières grèves… Elle s’appelait Maria Giudice… […] Elle a fait du jour­na­lisme… un gros tra­vail poli­tique. Puis pen­dant vingt ans elle a dû res­ter en Sicile, durant le fas­cisme… Elle a fait de la pri­son pen­dant un cer­tain temps… C’est une des ita­liennes les plus inté­res­santes de son temps. » (Entretien avec Michèle Causse et Maryvonne Lapouge repro­duit dans Écrits, voix d’Italie, des femmes, 1977)

Humilier : « Voici une autre ten­ta­tion à vaincre : le plai­sir maso­chiste de patau­ger dans l’or­gueil d’être de la racaille et deve­nir la cible de leurs défou­le­ments. Parce qu’on sait bien qu’il peut y avoir une satis­fac­tion auto-puni­tive dans le fait de se sen­tir com­plè­te­ment per­due. Encore une fois je repousse les sirènes car­cé­rales qui m’in­si­nuent les dou­ceurs de l’a­pi­toie­ment sur soi, et je décide de ne pas oublier que même si je suis ici pour payer ma trans­gres­sion, les autres — indi­vi­duel­le­ment, veux-je dire — n’ont aucun droit de m’hu­mi­lier. » (L’Université de Rebibbia, Le Tripode, 2013)

[Louise Nevelson, extrait de Celebration No. 6, 1979]

Illettrisme : « La voie de la sco­la­ri­sa­tion gué­ris­seuse de tous les maux de la socié­té […] se révèle une malé­dic­tion pour qui a une nature manuelle et non intel­lec­tuelle : ce qui s’est révé­lé comme une sco­la­ri­sa­tion for­cée a tué tant de génies-artistes, de cor­don­niers, de for­ge­rons, en ne créant plus qu’une masse de jeunes à qui ce lavage de cer­veau a enle­vé toute digni­té de vie, bons seule­ment pour un emploi de petits fonc­tion­naires et, avec le temps, voués à cette autre malé­dic­tion, l’illet­trisme qui afflige notre socié­té. » (« Septembre 1989 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Jeunes : « Toutes les géné­ra­tions à vingt-cinq ou à trente ans disent : Je ne com­prends pas les jeunes d’au­jourd’­hui. Tous les dix ans, depuis que j’en ai vingt, j’ai enten­du cette phrase dite par des amis et des amies qui se consi­dèrent comme l’élite du pays. Il n’y a pas d’es­poir pour l’ins­tant et je ne vois pas pour­quoi eux, les jeunes, dont il est clair qu’ils sentent cette divi­sion de classes — la plus ter­rible qui soit —, je ne vois pas pour­quoi ils ne devraient pas cas­ser, brû­ler, détruire. Je suis tou­jours avec eux, même si je sais que je ne peux ni ne dois, par un acte pater­na­liste, les adu­ler ni les pous­ser. Il leur faut agir seuls, comme les pauvres et les femmes. » (« Août 1977 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Kafka : « La vie en Italie n’est qu’une errance d’un bureau à un autre pour pro­tes­ter : comme dit Angelo [der­nier com­pa­gnon de Sapienza, ndlr], si Kafka était né aujourd’­hui, il n’au­rait rien écrit, à cause de l’hor­reur, ou du côté risible du som­met auquel sont par­ve­nues nos vicis­si­tudes de citoyens. » (« Septembre 1989 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Libre : « Il fal­lait être libre, pro­fi­ter de chaque ins­tant, expé­ri­men­ter chaque pas de cette pro­me­nade que nous appe­lons vie. Libre d’observer, d’étudier, de regar­der par la fenêtre, de guet­ter à tra­vers cette forêt d’édifices chaque lumière qui de la mer se glisse entre les volets. » (L’Art de la joie, Le Tripode, 2016)

Matière : « C’est la vie : il n’y a pas de bien par­fait, ni de beau par­fait, ni de mal par­fait. Tout doit alter­ner pour pou­voir être vie et pour ne pas se perdre au milieu des ailes men­son­gères de la rai­son, des théo­ries, des uto­pies sans failles, par­faites de la plus cruelle des per­fec­tions : celle que l’esprit des­sine abs­trai­te­ment sans tenir compte du pain, des entrailles, du désir char­nel, c’est-à-dire de la matière, qui, si l’on suit sa leçon, est la seule qui puisse nous ensei­gner le sublime. » (« Octobre 1989 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Nazîm Hikmet : « Tu étais un grand géant, Nazîm [Hikmet], aux yeux per­venches et à la cri­nière blanc rous­sâtre, pleine d’on­du­la­tions d’a­cier ; ton cœur était fêlé, non par le long séjour dans les pri­sons turques, mais par la décep­tion qui avait ouvert une brèche d’a­mer­tume où tout dou­ce­ment la mort dépo­sait ses œufs, un à un. » (« Novembre 1989 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

[Louise Nevelson, extrait de Celebration No. 5, 1979]

Outsider : « Voilà ce que j’ai appris de lui, et pour moi la femme a tou­jours été la mer. Entendons-nous, pas une mer dans un élé­gant cadre doré pour fana­tiques du pay­sage, mais la mer secrète de la vie : aven­ture magni­fique ou déses­pé­rée, cer­cueil et ber­ceau, sibylle muette et sûre réponse, espace immense où mesu­rer notre cou­rage d’in­di­vi­dua­listes endur­cis, à nous, voleurs du riche et bien­fai­teurs du pauvre, d’accord sur une phrase brève et pré­cise : Toujours en-dehors de tous les pou­voirs éta­blis ; seuls, mais avec l’orgueil de connaître la rec­ti­tude propre aux out­si­ders. » (Moi, Jean Gabin, Le Tripode, 2012)

Prison : « Ici les échelles de valeur de cha­cun se mani­festent avec une clar­té abso­lue, et il n’y a pas moyen de cacher aux autres, et encore moins à nous-mêmes, notre nature. Cela m’éclaire enfin sur la vraie rai­son de la ter­reur que nous avons tous de la pri­son : nous savons ata­vi­que­ment que là-dedans il ne nous sera plus pos­sible de faire tenir debout la construc­tion idéale que nous-mêmes, aidés par la culture, l’argent, les bonnes manières, nous nous sommes soi­gneu­se­ment édi­fiée dehors. » (L’Université de Rebibbia, Le Tripode, 2013)

Quelconque : « Bientôt n’exis­te­ra plus l’ar­ti­sa­nat de l’é­cri­ture, et il ne peut y avoir d’art véri­table sans arti­sa­nat. Bientôt le livre sera confec­tion­né comme un pro­duit quel­conque de l’in­dus­trie, dans un labo­ra­toire diri­gé par une équipe d’ha­biles tech­ni­ciens, seule­ment aptes à conten­ter le goût moyen du moment, qui per­met de grands et faciles béné­fices. » (Lettre à Sandro Pertini, sans date, repro­duite dans Miroirs du temps, Le Tripode, 2024)

Raconter : « Seul ce qui est écrit reste et avec le temps devient vie, la seule vie lisible, bien que ce soit à par­tir d’in­nom­brables points de vue et, même si ça peut paraître un para­doxe, la seule véri­table dans l’ab­so­lu. Ce petit ser­mon t’est dédié, Goliarda, à toi et à ton pro­blème dont tu as vou­lu me faire part : donne-toi au métier de racon­ter, ne te laisse pas effrayer par la misère qui pour­suit tou­jours celui qui s’ap­prête à entre­prendre ce métier, et ne t’at­triste pas. » (Rendez-vous à Positano, Le Tripode, 2018)

Sérénité : « Les feuillets vides me prennent désor­mais à la gorge comme des jour­nées pri­vées de vie et de joie : parce que même une dou­leur, un échec, une humi­lia­tion, s’ils sont écrits, se trans­muent sinon en joie, du moins en une grande séré­ni­té : séré­ni­té qu’at­teint tou­jours celui qui sait que, dans le bien ou le mal, même dans une jour de dou­leur […], on a conti­nué à culti­ver à la bêche son petit jar­din. » (« Février 1992 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Tempête : « Je suis fati­guée de toutes ces lubies mora­li­santes qui flottent dans l’air et je pré­fère une vraie tem­pête. […] Je ne peux plus entendre théo­ri­ser la vie et les gens. Mon incom­pré­hen­sion ancienne des mots Fidélité, Amour, Sincérité, Honnêteté est deve­nue aujourd’­hui, en moi-même, une véri­table répu­gnance pour ces vieux modules dépas­sés. Je crois de plus en plus qu’on ne peut dire la véri­té, jamais. Ni aimer de façon abso­lue, jamais. » (Lettre à Giulio Questi, 24 août 1964, repro­duite dans Miroirs du temps, Le Tripode, 2024)

Utopie : « Tu as tout sai­si de moi, y com­pris mon enga­ge­ment poli­tique pas­sé, de ma décep­tion qui remonte aux années cin­quante et de mon état actuel : néces­si­té d’u­to­pie, besoin de trans­gres­sion. […] ces décep­tions pas­sées m’ont ame­née à une sorte de bon­heur don­qui­cho­tesque qui me pousse à res­ter fidèle à une rébel­lion abso­lue contre tout ce qui est contrainte, muti­la­tion de soi-même et de ses rêves. » (Lettre à Mirella, 14 décembre 1980, repro­duite dans Miroirs du temps, Le Tripode, 2024)

[Louise Nevelson, extrait de Celebration No. 4, 1979]

Vie : « La vie est com­bat, rébel­lion et expé­ri­men­ta­tion, voi­là ce dont tu dois t’enthousiasmer jour après jour et heure après heure. Regarde-moi, je suis mort si sou­vent en com­bat­tant, et pour­tant je suis ici avec toi tran­quille à me sou­ve­nir et me réjouir de mes luttes, prêt à renaître et à recom­men­cer. Recommencer […] voi­là le secret, rien ne meurt, tout finit et tout recom­mence, seul l’esprit de la lutte est immor­tel, de lui seul jaillit ce que com­mu­né­ment nous appe­lons la vie. » (Moi, Jean Gabin, Le Tripode, 2012)

Woolf : « Je relis l’Orlando de Virginia Woolf, avec le plai­sir d’avoir la confir­ma­tion de ce que j’avais com­pris toute jeune : c’est un chef d’œuvre abso­lu et aus­si plein de joie juvé­nile, comme si Virginia, dans sa matu­ri­té, s’était libé­rée de toutes les angoisses-insé­cu­ri­tés-fra­gi­li­tés que le fait d’être femme implique, même aujourd’hui (ima­gi­nez à l’époque). Elle l’a écrit sept ou huit ans avant son sui­cide… Si près de cet acte absurde, tant de frai­cheur et de fan­tai­sie assu­mées et joyeuses : qu’est-ce qui l’a tra­hie ? […] Elle a payé l’audace d’entrer chez les grands sans tra­hir son être de femme. J’espère y par­ve­nir moi aus­si, avec le temps. » (« Février 1979 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

XIXe siècle : « Je lis dans La Repubblica : Heurts et bagarres au grand bal des débu­tantes à Vienne au cri de « Non aux riches ». Jamais cri ne fut plus archaïque et pri­mi­tif, on se croi­rait à la fin du XIXe siècle […]. Il y a de quoi rire avec Charlie Chaplin de ces slo­gans pleins d’es­poir que de temps à autre un laïc de gauche (pro­fon­dé­ment catho­lique et réac­tion­naire) s’empresse de crier sur les pages des jour­naux : […] je ne reven­dique pas l’u­to­pie mais l’i­dée de lut­ter tou­jours, avec la convic­tion que chaque amé­lio­ra­tion est momen­ta­née et péris­sable, prise comme elle l’est dans la loi même de l’é­vo­lu­tion per­pé­tuel­le­ment cyclique de l’homme et du corps social. » (« Février 1990 », dans Carnets, Le Tripode, 2019)

Yeux : « Quand je m’é­veille, il n’y a plus de soleil. À sa place, une lumière blan­châtre de toi­lettes publiques répand une espère d’au­rore boréale. Je ne par­viens pas à bou­ger mes membres : mon désir de refer­mer les yeux, de ne plus faire un geste, est immense. Voici les sirènes car­cé­rales qui reviennent à l’at­taque : elles ont de longs che­veux blancs de lune et de mains d’algues. » (L’Université de Rebibbia, Le Tripode, 2013)

Zouave : « Quand on uti­lise les mots des fas­cistes on finit par les absor­ber, peu à peu ils te tra­vaillent de l’intérieur et un beau matin tu te retrouves fin prêt pour eux, avec che­mise noire et pan­ta­lon à la zouave. » (L’Art de la joie, Le Tripode, 2016)


[lire le qua­trième volet : « Amelia en fragments »]


Tous les abé­cé­daires sont confec­tion­nés, par nos soins, sur la base des ouvrages, articles et cor­res­pon­dances des auteur·es.
Illustration de ban­nière : Louise Nevelson, extrait de Celebration No. 2, 1979


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