Amelia en fragments


Série « Italie : des écrivaines et leurs luttes »

Longtemps, Amelia Rosselli hési­te­ra entre le fran­çais, l’an­glais et l’i­ta­lien pour écrire prose et poé­sie. C’est qu’elle a été très tôt au contact de ces trois langues. Née en France d’une mère anglaise et d’un père ita­lien, son enfance est mar­quée par l’as­sas­si­nat de ce der­nier, le mili­tant anti­fas­ciste Carlo Rosselli, sui­vi d’une fuite avec la pre­mière vers les États-Unis afin d’é­chap­per à l’oc­cu­pant nazi. Installée à Rome après la guerre, elle choi­sit peu à peu d’é­crire en ita­lien, mais res­te­ra han­tée, tou­jours, par les évé­ne­ments qui ont mar­qué sa jeu­nesse. Dans ce texte, écrit à l’oc­ca­sion de la publi­ca­tion en fran­çais de Journal obtus en 2024 aux édi­tions Ypsilon et tra­duit par Marie Fabre, l’au­trice sici­lienne Maria Attanasio dresse le por­trait mélan­co­lique d’une de ses parentes en écri­ture, qui n’est autre, dit-elle, que « l’égale de Rimbaud, Hölderlin, Sylvia Plath ». Quatrième volet de notre série « Italie : des écri­vaines et leurs luttes ». 


[troi­sième volet : « L’abécédaire de Goliarda Sapienza »]


J’ai tou­jours détes­té l’autoréférentialité — par­ler de soi en fai­sant sem­blant de par­ler d’autre chose et d’autres per­sonnes — mais suis obli­gée de me racon­ter en racon­tant Amelia Rosselli.

1. Via del Corallo, 25

Ma der­nière image d’elle, en mai quatre-vingt-quinze à Rome, où — invi­tée par Dacia Maraini à la Casa Moravia qu’elle diri­geait — j’étais allée pré­sen­ter mon pre­mier récit en prose, C’était en l’an 1698 qu’advint dans la ville le fait mémo­rable.

Je savais qu’Amelia allait mal, qu’elle avait des dif­fi­cul­tés à mar­cher, et je ne l’attendais pas ; mais elle s’était fait accom­pa­gner et elle était là, dans le public.

Elle m’invita à man­ger avec elle le len­de­main, dans son appar­te­ment, Via del Corallo ; une ruelle plu­tôt étroite, dont, la pre­mière fois, le nom me fit évi­dem­ment pen­ser aux amu­lettes et aux fonds marins ; et qui pour elle, au contraire, évo­quait les bas-reliefs des chœurs en bois des églises, mais aus­si par­fois la cri­nière d’un caval­lo [che­val], ajou­ta-t-elle, hilare, devant mon air sur­pris. C’étaient peut-être les réfrac­tions conso­nan­tiques du terme coral­lo [corail] qui sus­ci­taient cette étrange asso­cia­tion d’images, me dis-je ; comme dans sa poé­sie, dans la vie d’Amelia aus­si le sens et l’intelligence de chaque mot débor­daient sa pure for­mu­la­tion syl­la­bique et son habi­tuelle fonc­tion d’usage.

Cette invi­ta­tion me fai­sait très plai­sir ; une habi­tude — chez elle ou à la trat­to­ria — quand nous nous retrou­vions à Rome, mais je lui dis que ce n’était pas la peine de se déran­ger : elle était visi­ble­ment souf­frante. Elle insista.

« À demain », fut son au revoir.

Nous man­geâmes dans la petite cui­sine des plats pré­pa­rés et réchauf­fés, mais elle était très, très fati­guée, je pense que pour elle cela avait été un immense effort de s’occuper de com­man­der et de se faire livrer la nour­ri­ture, de m’attendre, mais elle vou­lait m’accueillir du mieux qu’elle pouvait.

Nous pas­sâmes dans l’autre pièce — où elle dor­mait et tra­vaillait — et nous sommes res­tées un peu à par­ler accou­dées à la fenêtre ; celle-ci don­nait sur une cour inté­rieure d’où remon­tait le feuillage immense d’un arbre. Nous com­men­tâmes le fait — un sou­ve­nir ter­rible qui me revient tou­jours quand je pense à elle — que même à vou­loir se jeter, ce n’était pas facile de fran­chir ce feuillage et d’atteindre l’invisible pavé. Puis elle m’indiqua, avec une sorte de tris­tesse, le loin­tain pro­fil de la cou­pole d’une église qui se déta­chait, nette et saillante, au-delà et au-des­sus du péri­mètre clos des immeubles.

Elle était extrê­me­ment fati­guée. Elle se cou­cha sur le lit, épui­sée. « Maintenant ils ne me laissent plus mar­cher. Ils ne me laissent même plus écrire », s’excusa-t-elle.

À côté d’elle un livre, les tran­quilli­sants, le bri­quet, les cigarettes.

[Philippe Berthommier]

2. Les ennuis

Elles étaient ses insé­pa­rables cama­rades — les ciga­rettes — où qu’elle aille.

Elle fumait même cou­chée, au lit, les yeux mi-clos, pen­dant que la cendre tom­bait de tous les côtés et que le mégot pen­dait dan­ge­reu­se­ment entre ses doigts ; et moi, dans une angoisse totale, quand, invi­tée à la mai­son, elle allait se repo­ser dans sa chambre. Mais il devait y avoir en elle, aux aguets, un dieu de la sur­vie qui la pro­té­geait d’elle-même : rien, jamais, pas même une petite brû­lure dans le drap.

Peut-être les enve­lop­pantes volutes de notre taba­gisme achar­né furent-elles pré­ci­sé­ment ce qui déclen­cha entre nous une entente immé­diate quand, au début de l’année 1980, nous sommes deve­nues plus proches, après avoir été pré­sen­tées hâti­ve­ment quelques mois aupa­ra­vant à l’occasion d’une lec­ture romaine.

C’était le poète Dario Bellezza, que j’avais retrou­vé en com­pa­gnie de l’écrivain Sebastiano Adamo, qui nous avait emme­nés dans un res­tau­rant à côté de Campo dei Fiori.

Et avec lui, impré­vue, Amelia Rosselli.

Un double pri­vi­lège pour moi — poli­tique et poé­tique — que de me retrou­ver côte à côte avec la fille du mar­tyre anti­fas­ciste Carlo Rosselli, et avec l’extraordinaire poète — elle n’aimait pas être défi­nie poé­tesse — de Variations de guerre et de Document ; depuis peu, sur indi­ca­tion de Sebastiano, mon maître, je les avais lus, res­tant fou­droyée par la puis­sance chto­nienne de cette poé­sie, par son expres­si­vi­té. Poésie où, mal­gré la super­po­si­tion des signi­fi­ca­tions, affleu­rait tou­jours la sen­sa­tion d’un ins­tant men­tal pri­vi­lé­gié : une émo­tion sou­ter­raine, qui pous­sait sous le lan­gage pour sor­tir de la céci­té, s’isoler, émer­ger du mag­ma. Devenir véri­té autre, connais­sance autre.

Presque appuyées l’une à l’autre sur le banc très étroit, nous com­men­çâmes à dis­cu­ter à bâtons rom­pus, poé­sie et poli­tique — des sujets qui conti­nue­raient à domi­ner nos conver­sa­tions — pen­dant qu’avec beau­coup de natu­rel, le dis­cours glis­sait de la poli­tique à ses ennuis.

Elle était très convain­cante, c’est pour­quoi j’ai mis du temps à me rendre compte de ses obses­sions de per­sé­cu­tion : les ennuis jus­te­ment ; c’est ain­si qu’Amelia les défi­nis­sait, s’exprimant avec une non­cha­lance com­plè­te­ment contra­dic­toire avec la pro­fonde souf­france qui les engendrait.

Très loin de la fatigue exis­ten­tielle du spleen bau­de­lai­rien aus­si bien que de la sen­si­bi­li­té noble de l’ennui léo­par­dien, ses ennuis avaient le visage ter­ri­fiant des dic­ta­tures et des géno­cides de l’histoire du XXe siècle : celui des com­man­di­taires de mort fas­cistes, qui en 1937 avaient assas­si­né son père et son oncle ; et de la fuite trois ans plus tard — sept enfants et trois femmes — de la France en l’Angleterre puis aux États-Unis, alors qu’en Europe, avec la guerre, se répan­dait le nazisme. Et pour Amelia, enfant, la néces­si­té d’acquérir les codes lin­guis­tiques et cultu­rels du pays où elle débar­quait pour pou­voir com­mu­ni­quer ; bien très pré­cieux, puis nœud pro­blé­ma­tique de sa vie et de son écriture.

D’où le dépay­se­ment lin­guis­tique, « la route qui conduit je ne sais où » d’un per­pé­tuel exil, pas­sé à entendre la confu­sion des langues écla­ter comme un incen­die — comme l’écrivait Hölderlin, le poète de la beau­té et de l’harmonie, qui, reclus par­mi ses fan­tômes, démé­na­geait dans le siècle baroque, le XVIIe, en signant ses poèmes avec l’identité de Scardanelli.

[Philippe Berthommier]

3. La métrique de l’âme

De retour en Italie, Amelia Rosselli choi­sit l’italien comme langue de la poé­sie, tout en conti­nuant cepen­dant à oscil­ler — d’un texte à l’autre, et par­fois à l’intérieur d’un même texte — dans le tri­lin­guisme de sa trau­ma­tique expé­rience de vie, qui, comme une force sis­mique, fait sor­tir de leurs gonds gram­maire, ortho­graphe, pos­si­bi­li­tés métaphoriques.

Une inédite métrique de l’âme estompe et aimante les signi­fi­ca­tions, avec des lévi­ta­tions pho­né­tiques, des alté­ra­tions lexi­cales, des pro­li­fé­ra­tions har­dies de sens, et une mul­ti­pli­ci­té de connexions et d’agglomérations du plu­riel du monde et de ses lan­gages. Selon les cas, l’émotion, les séduc­tions sonores, ou le caprice de l’imaginaire, éloignent et ren­voient l’un à l’autre signi­fiant et signi­fié, urgence com­mu­ni­ca­tive et sibyl­li­ni­té méta­pho­rique dans un rap­port conçu comme tou­jours inter­chan­geable ; tout comme, sur le plan stric­te­ment sty­lis­tique, syn­taxe ou struc­ture régu­lière, presque clas­sique, et expé­ri­men­ta­tion lin­guis­tique acro­ba­tique. Toutefois Amelia repar­court tou­jours opi­niâ­tre­ment le tra­jet dedans/dehors : une course inépui­sable du vécu à la parole, qui en inter­roge les stra­ti­fi­ca­tions émo­tives et la mémoire sonore ; d’où l’implosion consti­tu­tive — dans sa poé­sie — de la sub­stance poly­morphe de la vie dans la forme tou­jours défi­ni­toire et défi­ni­tive de son écriture.

Une fois sub­ver­tie toute repré­sen­ta­tion uni­voque du réel, le monde révèle sa sub­stance inco­hé­rente et désor­don­née sous la géo­mé­trie des appa­rences, et dans le même temps — toute cer­ti­tude ayant été per­due — sen­ti­ments, objets, per­sonnes, expriment des pos­si­bi­li­tés inédites de connexion, dont sou­vent le sens reste obs­cur. Parfois, c’est la dose d’horreur cachée dans le quo­ti­dien qui affleure, avec la même évi­dence hal­lu­ci­née par laquelle, dans les cau­che­mars, des détails habi­tuels et banals se rem­plissent de ter­reur et d’effroi (ces vers, par exemple : « Ils le fusillèrent pen­dant qu’il buvait et / n’avait pas de gants. Des rixes et la per­sé­cu­tion / trop tard aux yeux / des autres il se sau­va. ») ; par­fois, au contraire, c’est dans la den­si­té méta­pho­rique entre énigme et illu­mi­na­tion de sa tex­tua­li­té que s’ouvrent de sou­daines ful­gu­rances de sens, avec une essen­tia­li­té et une trans­pa­rence lyrique dignes d’un frag­ment grec — « … regarde le mou­ve­ment du cœur / se faire tuf, et les pierres époin­tées, / s’épuiser / avec le flot » écrit-elle dans Document — comme si une véri­té nou­velle, nais­sant du cœur même de la joie, se dila­tait, dans une plé­ni­tude d’exister « peut-être l’air / écrit-il la magie, miracles, détentes / carac­tères qui urgent d’amour. Vérité qui renais quelle tumeur ines­pé­rée / celle-là qui m’assaille avec toi, cou­rant / par des voies tumul­tueuses ? ».

Et mal­gré l’absolue tran­si­ti­vi­té sans solu­tion de conti­nui­té — dans l’écriture et dans la vie — entre dif­fi­cul­tés et extrême luci­di­té intel­lec­tuelle, iro­nie désen­chan­tée et pas­sion expres­sive, souf­france inté­rieure et res­pi­ra­tion pro­fonde du monde, par moments Amelia deve­nait sou­dai­ne­ment gaie, comme en ce gla­cial prin­temps quatre-vingt-un à Palerme, où j’ai vécu à par­tir de 1979 pen­dant deux ans.

[Philippe Berthommier]

4. Les vergers de l’enfance

Aucun ennui à cette occa­sion ; sereine, comme paci­fiée avec elle-même dès le voyage qui l’amenait de Catane, où j’étais venue la prendre, à Palerme, en tra­ver­sant l’autoroute et en lon­geant les Madonies.

Il fai­sait déjà noir, il nei­geait, les flo­cons dan­saient dan­ge­reu­se­ment devant le tableau de bord et devant nos yeux — je condui­sais presque à l’aveugle — mais Amelia, elle était joyeu­se­ment exci­tée par ce blanc et par ma conduite ; elle res­ta depuis lors tou­jours convain­cue que j’étais une pilote confirmée !

Bien qu’elle connût de nom­breux intel­lec­tuels (cer­tai­ne­ment les Palermitains de la néoa­vant-garde du Gruppo ‘63 : Testa, Perriera, etc.), elle ne vou­lut voir per­sonne, ni par­ti­ci­per à des lectures.

Ce furent des jour­nées d’intenses conver­sa­tions, nous par­lions de livres et de la marche du monde — mais aus­si de la vie : de la sienne, de la mienne — sou­vent assises dans la cui­sine et toutes deux fumant furieu­se­ment ; mais elle par­ve­nait à me battre : une ciga­rette après l’autre, allu­mée avec la précédente.

J’habitais dans une mai­son proche d’un opu­lent mar­ché aux fruits, légumes, pois­son, viande crue et bouillie, tous les ali­ments pos­sibles, et des stands avec divers objets : le mar­ché du Capo, qui est avec Vucciaria et Ballarò l’un des trois mar­chés arabes paler­mi­tains. Elle, elle aimait y aller seule : lunettes, sac — tou­jours mal fer­mé — et son air dégin­gan­dé et fra­gile. Moi, si je n’étais pas en cours, je res­tais chez moi à l’attendre, tou­jours avec angoisse, crai­gnant qu’elle ne se fasse voler, ou que, dis­traite comme elle l’était, elle perde son sac à main, ses clés, son argent. Si mal­adroite — pen­sais-je en m’alarmant au fil des minutes — il se peut qu’elle ne trouve plus la route, qu’elle se fasse racket­ter. Mais non.

Un pas assu­ré, un toc-toc joyeux et péremp­toire à la porte : ses joues, son esprit, ses yeux encore vifs des arômes, des sons, des cou­leurs de son insou­ciante errance au milieu du faste de ces cou­leurs, de ces odeurs, au rythme gut­tu­ral des cris des vendeurs.

Bizarrement, il ne lui est jamais rien arri­vé, bien qu’elle entre­tienne — elle, si réser­vée — des conver­sa­tions intem­pes­tives avec ven­deurs et passants.

Et pen­dant que nous nous acti­vions pour le déjeu­ner, ou pour le dîner — de stricte sur­vie, sans aucune habi­le­té par­ti­cu­lière ni l’une ni l’autre — elle me racon­tait ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait ache­té — des fruits, quelque petit objet (exemple : une lime à ongles, un bri­quet) — bien qu’elle fût très par­ci­mo­nieuse ; jusqu’en 1992, obten­tion du sub­side vital de la loi Bacchelli, elle fut en effet for­te­ment oppres­sée par l’indigence.

Mais elle se sou­ve­nait aus­si d’autres sons, d’autres cou­leurs, d’autres odeurs : l’arôme frais de l’air, au matin, dans les ver­gers de l’enfance — dans le Maine, si je me sou­viens bien — où avec sa mère, ses frères, ses cou­sins, et ses tantes, elle allait cueillir des pommes. Un beau sou­ve­nir, disait-elle, comme une sen­sa­tion de fraî­cheur aux tempes. L’un des rares, avec celui de sa grand-mère pater­nelle bien-aimée, pré­sente dans les conver­sa­tions plus que les autres membres de la famille ; elle aus­si était écri­vaine, et Amelia por­tait son pré­nom, et grande fut sa dou­leur quand par néces­si­té elle dut vendre une mai­son que celle-ci lui avait lais­sée en héritage.

Toujours, dans ces jour­nées paler­mi­taines, elle me racon­ta l’angoisse des exa­mens du bac, car, non recon­nus d’un État à l’autre, elle était obli­gée de les pas­ser dans plu­sieurs langues.

Par la suite, elle n’est jamais plus reve­nue sur des évé­ne­ments de son pas­sé défi­nis dans le temps et dans l’espace, car pour elle, le pas­sé — le fas­cisme, la guerre, la fuite, l’exil — n’était jamais tel, réap­pa­rais­sant tou­jours comme indé­lé­bile, hal­lu­ci­né, pré­sent. Dans sa vie comme dans son dis­cours. D’où l’agacement de voir cer­tains qui l’évitaient alors, et qui en célèbrent main­te­nant la gran­deur en tant que poète, l’égale de Rimbaud, Hölderlin, Sylvia Plath. Ce qu’elle est.

Mais elle l’était aus­si alors, avec toutes ses dif­fi­cul­tés et son besoin de trou­ver une écoute.

Une indomp­table souf­france qui revint furieu­se­ment l’assaillir en sep­tembre de cette même année, pen­dant sa visite à Caltagirone, où entre-temps, j’étais retour­née vivre, lais­sant défi­ni­ti­ve­ment Palerme et mari.

[Philippe Berthommier]

5. Scènes de guerre à fleur d’horizon

J’avais loué une petite mai­son à la cam­pagne, située sur une hau­teur, où l’on fai­sait face à l’Etna tout en domi­nant la plaine de Catane, et au fond de la plaine, à fleur d’horizon, la base mili­taire de Sigonella ; et de l’autre côté, vers Ragusa, à moins de trente kilo­mètres, c’était Comiso, dont on par­lait énor­mé­ment à ce moment-là car avait été annon­cée, par le ministre de l’Intérieur de l’époque, l’installation de mis­siles amé­ri­cains à tête nucléaire dans son aéro­port. Cet été-là, Dario Bellezza vint me voir d’abord, puis en sep­tembre Amelia, qui était tou­jours très atten­tive aux évé­ne­ments politiques.

Ce furent peut-être ces hypo­thé­tiques scènes de guerre, cou­plés aux dis­cus­sions inévi­tables et ani­mées sur les mis­siles et les bombes ato­miques, qui ali­men­tèrent encore plus sa souf­france : elle s’enfermait dans la petite chambre et elle criait, pleu­rait et mau­dis­sait dans toutes les langues ses per­sé­cu­teurs — Himmler, Goebbels, mais aus­si la CIA, le SISDE, l’OTAN, et les fas­cismes de tout temps et de tous lieux. Moi, je res­tais dans l’autre pièce — conti­guë — à souf­frir à mon tour de l’impuissance de ne pou­voir l’atteindre, lui por­ter secours.

Elle sor­tait de ces crises-là épui­sée, comme une conva­les­cente après une longue mala­die ; son mal s’alternait en effet avec la manière toute par­ti­cu­lière qu’elle avait de rire, d’être avec les autres, si bien que mon neveu Vincenzo qui avait six ans à l’époque, et avec lequel il lui arri­vait de s’entretenir, me dit une fois, me lais­sant abso­lu­ment stu­pé­faite : « Tata, comme elle est petite Amelia ! » — comme une égale, fra­gile mal­gré son âge, sa taille.

Je ne me sou­viens de rien d’autre de ces jour­nées-là, sinon qu’elle allait ter­ri­ble­ment mal, et les mots de mon neveu, et le poème que j’écrivis, et qui, avec ses seules ini­tiales, fit par­tie de mon second recueil.

Mais Amelia ne l’a jamais su : elle me parais­sait cou­pable, cette écri­ture sur sa dou­leur, et la réfé­rence à sa mala­die, presque une offense.

[Philippe Berthommier]

6. Amelia lit…

Nombreuses ont été les ren­contres et les lec­tures d’Amelia dans la Sicile orien­tale pen­dant cette décen­nie-là, par­fois seule et par­fois avec d’autres.

Nous étions toutes des femmes — bien que pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes du point de vue expres­sif comme du point de vue humain — les par­ti­ci­pantes de la ren­contre du 21 mars 1989 dans un hôtel de Catane : Amelia Rosselli ; Maria Attanasio, qui écrit à pré­sent ; Jolanda Insana, ico­no­claste et pas­sion­née comme ses textes ; et Maria Luisa Spaziani, diva matro­nale dans sa manière d’interpréter le rôle de poète, et deman­dant pour cette rai­son une impor­tante com­pen­sa­tion pour ses pres­ta­tions, tout en cher­chant conti­nuel­le­ment des fonds et de nou­velles ins­crip­tions pour la ges­tion du Centro Montale, qu’elle avait fondé.

Cette lec­ture avait été orga­ni­sée par une asso­cia­tion fémi­nine, qui, à la fin, offrit à cha­cune d’entre nous un petit pen­den­tif en argent.

Bruyantes furent les remon­trances de Spaziani, crai­gnant que le cadeau ne soit sub­sti­tu­tif du cachet ; et inutiles, les mots ras­su­rants mais indi­gnés de l’organisatrice : elle vou­lait être payée tout de suite, séance tenante, cher­chant la soli­da­ri­té pour appuyer sa démarche. Elle n’en trou­va pas. Distant, iro­nique, mais tran­chant, fut le com­men­taire d’Amelia, fron­tal et railleur celui de Jolanda — Maria Luisa fut for­cée de se taire, et l’organisatrice, plu­tôt satisfaite.

En récom­pense, j’eus deux pen­den­tifs : celui qui m’avait été remis et celui qu’Amelia se hâta de m’offrir. Elle était en effet d’une sobrié­té abso­lue, à la limite de la non­cha­lance dans l’habillement, mais élé­gante natu­ra­li­ter, comme son frère John auquel elle res­sem­blait beau­coup : tous deux grands, réser­vés, très anglais d’aspect, et avec une grande finesse inté­rieure dans leurs rap­ports avec les autres. Quand, deux ans aupa­ra­vant, j’étais allée pour la pre­mière fois à Londres au cours de l’été, Amelia vou­lut à tout prix que je fasse sa connais­sance. J’allai le trou­ver à Brighton, et nous res­tâmes presque tout l’après-midi à par­ler de sa tour­men­tée de sœur, qui dans ces mois-là sem­blait plus sou­la­gée, presque heu­reuse grâce à l’anthologie de ses poèmes tout juste sor­tie chez Garzanti ; John expri­mait une ten­dresse pro­tec­trice, presque pater­nelle envers elle, bien qu’il eût à peine trois ans de plus.

À Caltagirone aus­si Amelia fit de nom­breuses lec­tures, dont une avec les usa­gers du dis­pen­saire d’hygiène men­tale, déjà à l’avant-garde dans ces années-là ; l’un des seuls, non seule­ment en Sicile mais dans toute l’Italie, à avoir des mai­sons de famille, des appar­te­ments, de petites com­mu­nau­tés thé­ra­peu­tiques ouvertes, le tout for­te­ment vou­lu par un jeune psy­chiatre élève de Basaglia, qui par­mi toutes les acti­vi­tés du dis­pen­saire, orga­ni­sait aus­si un prix de poésie.

Amelia Rosselli fut invi­tée. J’exprimai au méde­cin-chef, qui était aus­si un ami, ma contra­rié­té, cette invi­ta­tion m’ayant presque sem­blé être un manque de res­pect, comme à lui dire : poète men­ta­le­ment en dif­fi­cul­té pour usa­gers en dif­fi­cul­té ; mais elle au contraire en fut très contente. Bien que pre­nant des médi­ca­ments et ayant subi de nom­breux inter­ne­ments, elle ne se voyait pas du tout comme ça : elle ne consi­dé­rait pas que ses ennuis étaient une patho­lo­gie, mais un des­tin malheureux.

Sa lec­ture advint en conclu­sion de la mani­fes­ta­tion, sui­vant un ordre rigou­reu­se­ment alpha­bé­tique avec les usa­gers et les poètes locaux ; je deman­dai inuti­le­ment à ce que sa per­for­mance fût net­te­ment sépa­rée par rap­port aux autres. Indifférente à toute for­ma­li­té, Amelia atten­dit son tour avec eux, la poé­sie n’étant pas pour elle un rôle à per­for­mer, mais une condi­tion de l’existence. Dans la parole, à tra­vers la parole.

Et ce fut en effet la grâce déchi­rante de ses textes, faite d’étrangeté lin­guis­tique et de luci­di­té intel­lec­tuelle, qui fit la dif­fé­rence : la dra­ma­tique éner­gie de sa voix obs­cure, qui sans rien concé­der au public, pro­dui­sait du silence, impo­sait une écoute, un par­tage émo­tion­nel, comme dans l’attente d’une immi­nente révélation.

Toujours.

À Castelporziano aus­si, où, pour la pre­mière fois, à la fin du mois de juin 1979, dans le légen­daire Festival International de Poésie, je l’avais écou­tée ; tous les poètes, ita­liens et étran­gers, furent accueillis et assaillis par des cris, des hur­le­ments, des lan­cers d’objets, de légumes, de cou­verts, de tout, par trente mille jeunes — india­ni metro­po­li­ta­ni et alter­na­tifs de toutes sortes — qui bivoua­quèrent pen­dant trois jours sur cette plage, dans la poé­sie cher­chant peut-être, sans la trou­ver, une réponse au sens de l’existence. Tous furent contes­tés. À part Allen Ginsberg avec les magné­ti­santes modu­la­tions de ses man­tras, et Amelia Rosselli avec les vibra­tions d’un dire sans ori­peaux, qui, au gré de ses sus­pen­sions internes, scan­dait des cas­sures d’ombre d’une syl­labe à l’autre, des lézardes de silence d’un mot à l’autre.

[Philippe Berthommier]

7. Amelia, Maria et la chouette effraie

Elle pro­fi­tait de chaque occa­sion pour s’arrêter quelques jours à Caltagirone, impli­quée dans mon quo­ti­dien — ma mère, mes com­pa­gnons de vie (Tano d’abord, Giovanni ensuite), les amis, ayant plu­sieurs fois pas­sé ensemble la période entre Noël et le jour de l’an.

Celui de 1998 fut magni­fique : plein d’amis à table le soir du réveillon, réunis en une allé­gresse de mets et de mots ; je por­tais une nou­velle jupe, cou­sue en toute hâte par ma mère avec le tis­su qu’Amelia m’avait ame­né en cadeau. Me sur­pre­nant gran­de­ment : pour la pre­mière fois elle ne m’amenait pas un livre, comme elle le fai­sait tou­jours — les dates des dédi­caces de ces livres m’ont gui­dée dans la chro­no­lo­gie de ce bref memoir — et sur­tout pour le choix de l’étoffe, on ne peut plus éloi­gné de la rigueur chro­ma­tique et déco­ra­tive de son style ves­ti­men­taire, mais répon­dant plei­ne­ment à mon goût plu­tôt excen­trique et baroque. Et je l’imaginais — elle si réfrac­taire à perdre du temps et de l’énergie en inuti­li­tés consu­mé­ristes et salon­nières — par­cou­rir la ville, regar­der, éva­luer, choi­sir enfin ce tis­su-là. Et tout cela pour moi : j’en fus très touchée.

Le jour sui­vant (ou peut-être celui encore d’après) nous sommes allés tous ensemble à Ragusa ; il pleu­vait des cordes mais elle fut émer­veillée par les archi­tec­tures baroques d’Ibla et par les odeurs du res­tau­rant typique où nous man­geâmes. Elle était insou­ciante, sans angoisses ; être avec les autres, mais sur­tout voir des choses nou­velles, la sous­trayait en quelque sorte à elle-même, car elle avait une grande curio­si­té, une ana­ly­tique curio­si­té, pour l’inconnu du monde.

Nombreuses sont les pho­tos de ces années-là, presque toutes prises par Giovanni.

Et la plus sin­gu­lière : elle, moi, et une chouette effraie, qu’un ami éco­lo­giste avait trou­vée bles­sée au bord d’un bois et secou­rue. Il nous avait racon­té la chose, et nous étions allées à la cam­pagne pour la voir.

Parfois Amelia avait des accès d’irritation ner­veuse si quelque chose, et sur­tout quelqu’un, ne lui conve­nait pas, mais tou­jours une res­pec­tueuse consi­dé­ra­tion envers les créa­tures les plus désar­mées : les enfants, les usa­gers du dis­pen­saire, et l’œil mélan­co­lique de cette chouette-là, qu’elle tint entre ses mains, cares­sa, en dis­cou­rant sur le mal­heu­reux sort de ces oiseaux noc­turnes, pas­sant pour être de mau­vaise augure — pour­chas­sés, cap­tu­rés, tués, et dans la langue anglaise, bien que celle-ci soit lexi­ca­le­ment beau­coup plus riche que l’italienne, car­ré­ment igno­rés ; ils étaient tous iden­ti­fiés avec le même nom, sans dis­tinc­tion, étant, même dans l’art, sym­bole de mort. Mais tra­dui­sant par­fois le contraire, au-delà de l’intention de l’artiste. Et elle cita le por­trait d’une jeune femme (défunte) d’un peintre pré­ra­phaé­lite : entre ses bras elle ser­rait avec amour une chouette effraie, qui, inerte et inof­fen­sive comme un enfant, au lieu d’en indi­quer la mort, fai­sait écla­ter la vie par l’amour mater­nel de cette étreinte, et par ses formes, l’harmonie de la beauté.

Et — s’adressant à Giovanni — avec une com­plice iro­nie elle conclut, « On va essayer nous aus­si ! Prends la pho­to ! »

[Philippe Berthommier]

8. Diario ottuso

Dans les années quatre-vingt-dix, elle vint très peu en Sicile, de plus en plus fati­guée, avec des dif­fi­cul­tés à se dépla­cer ; mais quand j’allais à Rome nous ne man­quions jamais de nous voir.

Jusqu’à cette der­nière fois. Jusqu’à ce der­nier livre, que ce jour-là, avant que je m’en aille elle m’offrit, Diario ottu­so.

Une dédi­cace, une date — 24 mai 1995 — la cal­li­gra­phie vacillante, apeurée.

Et les paroles finales de ce livre. Le ter­ri­fiant de ces paroles.

Que je ne par­viens pas à effa­cer de mon esprit : « Et ain­si, ce fut lumière exacte : elle se per­sua­da d’avoir trou­vé sa dimen­sion vitale : le pas savoir, le pas voir, le pas com­prendre. »


[lire le cin­quième et der­nier volet : « Maria Attanasio : L’écriture doit être une expé­rience de véri­té et une parole de liber­té »]


Maria Attanasio, « Amelia en frag­ments », dans Amelia Rosselli, Journal obtus, tra­duc­tion de Marie Fabre, Paris, Ypsilon édi­teur 2024
Illustration de ban­nière : Philippe Berthommier


REBONDS

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Maria Attanasio

Maria Attanasio est une écrivaine sicilienne née en 1943 à Caltagirone, ville où elle vit toujours aujourd'hui. Trois de ses récits ont été traduits et publiés aux éditions Ypsilon, dont La fille de Marseille en 2024.

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