Série « Italie : des écrivaines et leurs luttes »
Longtemps, Amelia Rosselli hésitera entre le français, l’anglais et l’italien pour écrire prose et poésie. C’est qu’elle a été très tôt au contact de ces trois langues. Née en France d’une mère anglaise et d’un père italien, son enfance est marquée par l’assassinat de ce dernier, le militant antifasciste Carlo Rosselli, suivi d’une fuite avec la première vers les États-Unis afin d’échapper à l’occupant nazi. Installée à Rome après la guerre, elle choisit peu à peu d’écrire en italien, mais restera hantée, toujours, par les événements qui ont marqué sa jeunesse. Dans ce texte, écrit à l’occasion de la publication en français de Journal obtus en 2024 aux éditions Ypsilon et traduit par Marie Fabre, l’autrice sicilienne Maria Attanasio dresse le portrait mélancolique d’une de ses parentes en écriture, qui n’est autre, dit-elle, que « l’égale de Rimbaud, Hölderlin, Sylvia Plath ». Quatrième volet de notre série « Italie : des écrivaines et leurs luttes ».
[troisième volet : « L’abécédaire de Goliarda Sapienza »]
J’ai toujours détesté l’autoréférentialité — parler de soi en faisant semblant de parler d’autre chose et d’autres personnes — mais suis obligée de me raconter en racontant Amelia Rosselli.
1. Via del Corallo, 25
Ma dernière image d’elle, en mai quatre-vingt-quinze à Rome, où — invitée par Dacia Maraini à la Casa Moravia qu’elle dirigeait — j’étais allée présenter mon premier récit en prose, C’était en l’an 1698 qu’advint dans la ville le fait mémorable.
Je savais qu’Amelia allait mal, qu’elle avait des difficultés à marcher, et je ne l’attendais pas ; mais elle s’était fait accompagner et elle était là, dans le public.
Elle m’invita à manger avec elle le lendemain, dans son appartement, Via del Corallo ; une ruelle plutôt étroite, dont, la première fois, le nom me fit évidemment penser aux amulettes et aux fonds marins ; et qui pour elle, au contraire, évoquait les bas-reliefs des chœurs en bois des églises, mais aussi parfois la crinière d’un cavallo [cheval], ajouta-t-elle, hilare, devant mon air surpris. C’étaient peut-être les réfractions consonantiques du terme corallo [corail] qui suscitaient cette étrange association d’images, me dis-je ; comme dans sa poésie, dans la vie d’Amelia aussi le sens et l’intelligence de chaque mot débordaient sa pure formulation syllabique et son habituelle fonction d’usage.
Cette invitation me faisait très plaisir ; une habitude — chez elle ou à la trattoria — quand nous nous retrouvions à Rome, mais je lui dis que ce n’était pas la peine de se déranger : elle était visiblement souffrante. Elle insista.
« À demain », fut son au revoir.
Nous mangeâmes dans la petite cuisine des plats préparés et réchauffés, mais elle était très, très fatiguée, je pense que pour elle cela avait été un immense effort de s’occuper de commander et de se faire livrer la nourriture, de m’attendre, mais elle voulait m’accueillir du mieux qu’elle pouvait.
Nous passâmes dans l’autre pièce — où elle dormait et travaillait — et nous sommes restées un peu à parler accoudées à la fenêtre ; celle-ci donnait sur une cour intérieure d’où remontait le feuillage immense d’un arbre. Nous commentâmes le fait — un souvenir terrible qui me revient toujours quand je pense à elle — que même à vouloir se jeter, ce n’était pas facile de franchir ce feuillage et d’atteindre l’invisible pavé. Puis elle m’indiqua, avec une sorte de tristesse, le lointain profil de la coupole d’une église qui se détachait, nette et saillante, au-delà et au-dessus du périmètre clos des immeubles.
Elle était extrêmement fatiguée. Elle se coucha sur le lit, épuisée. « Maintenant ils ne me laissent plus marcher. Ils ne me laissent même plus écrire », s’excusa-t-elle.
À côté d’elle un livre, les tranquillisants, le briquet, les cigarettes.
[Philippe Berthommier]
2. Les ennuis
Elles étaient ses inséparables camarades — les cigarettes — où qu’elle aille.
Elle fumait même couchée, au lit, les yeux mi-clos, pendant que la cendre tombait de tous les côtés et que le mégot pendait dangereusement entre ses doigts ; et moi, dans une angoisse totale, quand, invitée à la maison, elle allait se reposer dans sa chambre. Mais il devait y avoir en elle, aux aguets, un dieu de la survie qui la protégeait d’elle-même : rien, jamais, pas même une petite brûlure dans le drap.
Peut-être les enveloppantes volutes de notre tabagisme acharné furent-elles précisément ce qui déclencha entre nous une entente immédiate quand, au début de l’année 1980, nous sommes devenues plus proches, après avoir été présentées hâtivement quelques mois auparavant à l’occasion d’une lecture romaine.
C’était le poète Dario Bellezza, que j’avais retrouvé en compagnie de l’écrivain Sebastiano Adamo, qui nous avait emmenés dans un restaurant à côté de Campo dei Fiori.
Et avec lui, imprévue, Amelia Rosselli.
Un double privilège pour moi — politique et poétique — que de me retrouver côte à côte avec la fille du martyre antifasciste Carlo Rosselli, et avec l’extraordinaire poète — elle n’aimait pas être définie poétesse — de Variations de guerre et de Document ; depuis peu, sur indication de Sebastiano, mon maître, je les avais lus, restant foudroyée par la puissance chtonienne de cette poésie, par son expressivité. Poésie où, malgré la superposition des significations, affleurait toujours la sensation d’un instant mental privilégié : une émotion souterraine, qui poussait sous le langage pour sortir de la cécité, s’isoler, émerger du magma. Devenir vérité autre, connaissance autre.
Presque appuyées l’une à l’autre sur le banc très étroit, nous commençâmes à discuter à bâtons rompus, poésie et politique — des sujets qui continueraient à dominer nos conversations — pendant qu’avec beaucoup de naturel, le discours glissait de la politique à ses ennuis.
Elle était très convaincante, c’est pourquoi j’ai mis du temps à me rendre compte de ses obsessions de persécution : les ennuis justement ; c’est ainsi qu’Amelia les définissait, s’exprimant avec une nonchalance complètement contradictoire avec la profonde souffrance qui les engendrait.
Très loin de la fatigue existentielle du spleen baudelairien aussi bien que de la sensibilité noble de l’ennui léopardien, ses ennuis avaient le visage terrifiant des dictatures et des génocides de l’histoire du XXe siècle : celui des commanditaires de mort fascistes, qui en 1937 avaient assassiné son père et son oncle ; et de la fuite trois ans plus tard — sept enfants et trois femmes — de la France en l’Angleterre puis aux États-Unis, alors qu’en Europe, avec la guerre, se répandait le nazisme. Et pour Amelia, enfant, la nécessité d’acquérir les codes linguistiques et culturels du pays où elle débarquait pour pouvoir communiquer ; bien très précieux, puis nœud problématique de sa vie et de son écriture.
D’où le dépaysement linguistique, « la route qui conduit je ne sais où » d’un perpétuel exil, passé à entendre la confusion des langues éclater comme un incendie — comme l’écrivait Hölderlin, le poète de la beauté et de l’harmonie, qui, reclus parmi ses fantômes, déménageait dans le siècle baroque, le XVIIe, en signant ses poèmes avec l’identité de Scardanelli.
[Philippe Berthommier]
3. La métrique de l’âme
De retour en Italie, Amelia Rosselli choisit l’italien comme langue de la poésie, tout en continuant cependant à osciller — d’un texte à l’autre, et parfois à l’intérieur d’un même texte — dans le trilinguisme de sa traumatique expérience de vie, qui, comme une force sismique, fait sortir de leurs gonds grammaire, orthographe, possibilités métaphoriques.
Une inédite métrique de l’âme estompe et aimante les significations, avec des lévitations phonétiques, des altérations lexicales, des proliférations hardies de sens, et une multiplicité de connexions et d’agglomérations du pluriel du monde et de ses langages. Selon les cas, l’émotion, les séductions sonores, ou le caprice de l’imaginaire, éloignent et renvoient l’un à l’autre signifiant et signifié, urgence communicative et sibyllinité métaphorique dans un rapport conçu comme toujours interchangeable ; tout comme, sur le plan strictement stylistique, syntaxe ou structure régulière, presque classique, et expérimentation linguistique acrobatique. Toutefois Amelia reparcourt toujours opiniâtrement le trajet dedans/dehors : une course inépuisable du vécu à la parole, qui en interroge les stratifications émotives et la mémoire sonore ; d’où l’implosion constitutive — dans sa poésie — de la substance polymorphe de la vie dans la forme toujours définitoire et définitive de son écriture.
Une fois subvertie toute représentation univoque du réel, le monde révèle sa substance incohérente et désordonnée sous la géométrie des apparences, et dans le même temps — toute certitude ayant été perdue — sentiments, objets, personnes, expriment des possibilités inédites de connexion, dont souvent le sens reste obscur. Parfois, c’est la dose d’horreur cachée dans le quotidien qui affleure, avec la même évidence hallucinée par laquelle, dans les cauchemars, des détails habituels et banals se remplissent de terreur et d’effroi (ces vers, par exemple : « Ils le fusillèrent pendant qu’il buvait et / n’avait pas de gants. Des rixes et la persécution / trop tard aux yeux / des autres il se sauva. ») ; parfois, au contraire, c’est dans la densité métaphorique entre énigme et illumination de sa textualité que s’ouvrent de soudaines fulgurances de sens, avec une essentialité et une transparence lyrique dignes d’un fragment grec — « … regarde le mouvement du cœur / se faire tuf, et les pierres épointées, / s’épuiser / avec le flot » écrit-elle dans Document — comme si une vérité nouvelle, naissant du cœur même de la joie, se dilatait, dans une plénitude d’exister « peut-être l’air / écrit-il la magie, miracles, détentes / caractères qui urgent d’amour. Vérité qui renais quelle tumeur inespérée / celle-là qui m’assaille avec toi, courant / par des voies tumultueuses ? ».
Et malgré l’absolue transitivité sans solution de continuité — dans l’écriture et dans la vie — entre difficultés et extrême lucidité intellectuelle, ironie désenchantée et passion expressive, souffrance intérieure et respiration profonde du monde, par moments Amelia devenait soudainement gaie, comme en ce glacial printemps quatre-vingt-un à Palerme, où j’ai vécu à partir de 1979 pendant deux ans.
[Philippe Berthommier]
4. Les vergers de l’enfance
Aucun ennui à cette occasion ; sereine, comme pacifiée avec elle-même dès le voyage qui l’amenait de Catane, où j’étais venue la prendre, à Palerme, en traversant l’autoroute et en longeant les Madonies.
Il faisait déjà noir, il neigeait, les flocons dansaient dangereusement devant le tableau de bord et devant nos yeux — je conduisais presque à l’aveugle — mais Amelia, elle était joyeusement excitée par ce blanc et par ma conduite ; elle resta depuis lors toujours convaincue que j’étais une pilote confirmée !
Bien qu’elle connût de nombreux intellectuels (certainement les Palermitains de la néoavant-garde du Gruppo ‘63 : Testa, Perriera, etc.), elle ne voulut voir personne, ni participer à des lectures.
Ce furent des journées d’intenses conversations, nous parlions de livres et de la marche du monde — mais aussi de la vie : de la sienne, de la mienne — souvent assises dans la cuisine et toutes deux fumant furieusement ; mais elle parvenait à me battre : une cigarette après l’autre, allumée avec la précédente.
J’habitais dans une maison proche d’un opulent marché aux fruits, légumes, poisson, viande crue et bouillie, tous les aliments possibles, et des stands avec divers objets : le marché du Capo, qui est avec Vucciaria et Ballarò l’un des trois marchés arabes palermitains. Elle, elle aimait y aller seule : lunettes, sac — toujours mal fermé — et son air dégingandé et fragile. Moi, si je n’étais pas en cours, je restais chez moi à l’attendre, toujours avec angoisse, craignant qu’elle ne se fasse voler, ou que, distraite comme elle l’était, elle perde son sac à main, ses clés, son argent. Si maladroite — pensais-je en m’alarmant au fil des minutes — il se peut qu’elle ne trouve plus la route, qu’elle se fasse racketter. Mais non.
Un pas assuré, un toc-toc joyeux et péremptoire à la porte : ses joues, son esprit, ses yeux encore vifs des arômes, des sons, des couleurs de son insouciante errance au milieu du faste de ces couleurs, de ces odeurs, au rythme guttural des cris des vendeurs.
Bizarrement, il ne lui est jamais rien arrivé, bien qu’elle entretienne — elle, si réservée — des conversations intempestives avec vendeurs et passants.
Et pendant que nous nous activions pour le déjeuner, ou pour le dîner — de stricte survie, sans aucune habileté particulière ni l’une ni l’autre — elle me racontait ce qu’elle avait vu, ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait acheté — des fruits, quelque petit objet (exemple : une lime à ongles, un briquet) — bien qu’elle fût très parcimonieuse ; jusqu’en 1992, obtention du subside vital de la loi Bacchelli, elle fut en effet fortement oppressée par l’indigence.
Mais elle se souvenait aussi d’autres sons, d’autres couleurs, d’autres odeurs : l’arôme frais de l’air, au matin, dans les vergers de l’enfance — dans le Maine, si je me souviens bien — où avec sa mère, ses frères, ses cousins, et ses tantes, elle allait cueillir des pommes. Un beau souvenir, disait-elle, comme une sensation de fraîcheur aux tempes. L’un des rares, avec celui de sa grand-mère paternelle bien-aimée, présente dans les conversations plus que les autres membres de la famille ; elle aussi était écrivaine, et Amelia portait son prénom, et grande fut sa douleur quand par nécessité elle dut vendre une maison que celle-ci lui avait laissée en héritage.
Toujours, dans ces journées palermitaines, elle me raconta l’angoisse des examens du bac, car, non reconnus d’un État à l’autre, elle était obligée de les passer dans plusieurs langues.
Par la suite, elle n’est jamais plus revenue sur des événements de son passé définis dans le temps et dans l’espace, car pour elle, le passé — le fascisme, la guerre, la fuite, l’exil — n’était jamais tel, réapparaissant toujours comme indélébile, halluciné, présent. Dans sa vie comme dans son discours. D’où l’agacement de voir certains qui l’évitaient alors, et qui en célèbrent maintenant la grandeur en tant que poète, l’égale de Rimbaud, Hölderlin, Sylvia Plath. Ce qu’elle est.
Mais elle l’était aussi alors, avec toutes ses difficultés et son besoin de trouver une écoute.
Une indomptable souffrance qui revint furieusement l’assaillir en septembre de cette même année, pendant sa visite à Caltagirone, où entre-temps, j’étais retournée vivre, laissant définitivement Palerme et mari.
[Philippe Berthommier]
5. Scènes de guerre à fleur d’horizon
J’avais loué une petite maison à la campagne, située sur une hauteur, où l’on faisait face à l’Etna tout en dominant la plaine de Catane, et au fond de la plaine, à fleur d’horizon, la base militaire de Sigonella ; et de l’autre côté, vers Ragusa, à moins de trente kilomètres, c’était Comiso, dont on parlait énormément à ce moment-là car avait été annoncée, par le ministre de l’Intérieur de l’époque, l’installation de missiles américains à tête nucléaire dans son aéroport. Cet été-là, Dario Bellezza vint me voir d’abord, puis en septembre Amelia, qui était toujours très attentive aux événements politiques.
Ce furent peut-être ces hypothétiques scènes de guerre, couplés aux discussions inévitables et animées sur les missiles et les bombes atomiques, qui alimentèrent encore plus sa souffrance : elle s’enfermait dans la petite chambre et elle criait, pleurait et maudissait dans toutes les langues ses persécuteurs — Himmler, Goebbels, mais aussi la CIA, le SISDE, l’OTAN, et les fascismes de tout temps et de tous lieux. Moi, je restais dans l’autre pièce — contiguë — à souffrir à mon tour de l’impuissance de ne pouvoir l’atteindre, lui porter secours.
Elle sortait de ces crises-là épuisée, comme une convalescente après une longue maladie ; son mal s’alternait en effet avec la manière toute particulière qu’elle avait de rire, d’être avec les autres, si bien que mon neveu Vincenzo qui avait six ans à l’époque, et avec lequel il lui arrivait de s’entretenir, me dit une fois, me laissant absolument stupéfaite : « Tata, comme elle est petite Amelia ! » — comme une égale, fragile malgré son âge, sa taille.
Je ne me souviens de rien d’autre de ces journées-là, sinon qu’elle allait terriblement mal, et les mots de mon neveu, et le poème que j’écrivis, et qui, avec ses seules initiales, fit partie de mon second recueil.
Mais Amelia ne l’a jamais su : elle me paraissait coupable, cette écriture sur sa douleur, et la référence à sa maladie, presque une offense.
[Philippe Berthommier]
6. Amelia lit…
Nombreuses ont été les rencontres et les lectures d’Amelia dans la Sicile orientale pendant cette décennie-là, parfois seule et parfois avec d’autres.
Nous étions toutes des femmes — bien que profondément différentes du point de vue expressif comme du point de vue humain — les participantes de la rencontre du 21 mars 1989 dans un hôtel de Catane : Amelia Rosselli ; Maria Attanasio, qui écrit à présent ; Jolanda Insana, iconoclaste et passionnée comme ses textes ; et Maria Luisa Spaziani, diva matronale dans sa manière d’interpréter le rôle de poète, et demandant pour cette raison une importante compensation pour ses prestations, tout en cherchant continuellement des fonds et de nouvelles inscriptions pour la gestion du Centro Montale, qu’elle avait fondé.
Cette lecture avait été organisée par une association féminine, qui, à la fin, offrit à chacune d’entre nous un petit pendentif en argent.
Bruyantes furent les remontrances de Spaziani, craignant que le cadeau ne soit substitutif du cachet ; et inutiles, les mots rassurants mais indignés de l’organisatrice : elle voulait être payée tout de suite, séance tenante, cherchant la solidarité pour appuyer sa démarche. Elle n’en trouva pas. Distant, ironique, mais tranchant, fut le commentaire d’Amelia, frontal et railleur celui de Jolanda — Maria Luisa fut forcée de se taire, et l’organisatrice, plutôt satisfaite.
En récompense, j’eus deux pendentifs : celui qui m’avait été remis et celui qu’Amelia se hâta de m’offrir. Elle était en effet d’une sobriété absolue, à la limite de la nonchalance dans l’habillement, mais élégante naturaliter, comme son frère John auquel elle ressemblait beaucoup : tous deux grands, réservés, très anglais d’aspect, et avec une grande finesse intérieure dans leurs rapports avec les autres. Quand, deux ans auparavant, j’étais allée pour la première fois à Londres au cours de l’été, Amelia voulut à tout prix que je fasse sa connaissance. J’allai le trouver à Brighton, et nous restâmes presque tout l’après-midi à parler de sa tourmentée de sœur, qui dans ces mois-là semblait plus soulagée, presque heureuse grâce à l’anthologie de ses poèmes tout juste sortie chez Garzanti ; John exprimait une tendresse protectrice, presque paternelle envers elle, bien qu’il eût à peine trois ans de plus.
À Caltagirone aussi Amelia fit de nombreuses lectures, dont une avec les usagers du dispensaire d’hygiène mentale, déjà à l’avant-garde dans ces années-là ; l’un des seuls, non seulement en Sicile mais dans toute l’Italie, à avoir des maisons de famille, des appartements, de petites communautés thérapeutiques ouvertes, le tout fortement voulu par un jeune psychiatre élève de Basaglia, qui parmi toutes les activités du dispensaire, organisait aussi un prix de poésie.
Amelia Rosselli fut invitée. J’exprimai au médecin-chef, qui était aussi un ami, ma contrariété, cette invitation m’ayant presque semblé être un manque de respect, comme à lui dire : poète mentalement en difficulté pour usagers en difficulté ; mais elle au contraire en fut très contente. Bien que prenant des médicaments et ayant subi de nombreux internements, elle ne se voyait pas du tout comme ça : elle ne considérait pas que ses ennuis étaient une pathologie, mais un destin malheureux.
Sa lecture advint en conclusion de la manifestation, suivant un ordre rigoureusement alphabétique avec les usagers et les poètes locaux ; je demandai inutilement à ce que sa performance fût nettement séparée par rapport aux autres. Indifférente à toute formalité, Amelia attendit son tour avec eux, la poésie n’étant pas pour elle un rôle à performer, mais une condition de l’existence. Dans la parole, à travers la parole.
Et ce fut en effet la grâce déchirante de ses textes, faite d’étrangeté linguistique et de lucidité intellectuelle, qui fit la différence : la dramatique énergie de sa voix obscure, qui sans rien concéder au public, produisait du silence, imposait une écoute, un partage émotionnel, comme dans l’attente d’une imminente révélation.
Toujours.
À Castelporziano aussi, où, pour la première fois, à la fin du mois de juin 1979, dans le légendaire Festival International de Poésie, je l’avais écoutée ; tous les poètes, italiens et étrangers, furent accueillis et assaillis par des cris, des hurlements, des lancers d’objets, de légumes, de couverts, de tout, par trente mille jeunes — indiani metropolitani et alternatifs de toutes sortes — qui bivouaquèrent pendant trois jours sur cette plage, dans la poésie cherchant peut-être, sans la trouver, une réponse au sens de l’existence. Tous furent contestés. À part Allen Ginsberg avec les magnétisantes modulations de ses mantras, et Amelia Rosselli avec les vibrations d’un dire sans oripeaux, qui, au gré de ses suspensions internes, scandait des cassures d’ombre d’une syllabe à l’autre, des lézardes de silence d’un mot à l’autre.
[Philippe Berthommier]
7. Amelia, Maria et la chouette effraie
Elle profitait de chaque occasion pour s’arrêter quelques jours à Caltagirone, impliquée dans mon quotidien — ma mère, mes compagnons de vie (Tano d’abord, Giovanni ensuite), les amis, ayant plusieurs fois passé ensemble la période entre Noël et le jour de l’an.
Celui de 1998 fut magnifique : plein d’amis à table le soir du réveillon, réunis en une allégresse de mets et de mots ; je portais une nouvelle jupe, cousue en toute hâte par ma mère avec le tissu qu’Amelia m’avait amené en cadeau. Me surprenant grandement : pour la première fois elle ne m’amenait pas un livre, comme elle le faisait toujours — les dates des dédicaces de ces livres m’ont guidée dans la chronologie de ce bref memoir — et surtout pour le choix de l’étoffe, on ne peut plus éloigné de la rigueur chromatique et décorative de son style vestimentaire, mais répondant pleinement à mon goût plutôt excentrique et baroque. Et je l’imaginais — elle si réfractaire à perdre du temps et de l’énergie en inutilités consuméristes et salonnières — parcourir la ville, regarder, évaluer, choisir enfin ce tissu-là. Et tout cela pour moi : j’en fus très touchée.
Le jour suivant (ou peut-être celui encore d’après) nous sommes allés tous ensemble à Ragusa ; il pleuvait des cordes mais elle fut émerveillée par les architectures baroques d’Ibla et par les odeurs du restaurant typique où nous mangeâmes. Elle était insouciante, sans angoisses ; être avec les autres, mais surtout voir des choses nouvelles, la soustrayait en quelque sorte à elle-même, car elle avait une grande curiosité, une analytique curiosité, pour l’inconnu du monde.
Nombreuses sont les photos de ces années-là, presque toutes prises par Giovanni.
Et la plus singulière : elle, moi, et une chouette effraie, qu’un ami écologiste avait trouvée blessée au bord d’un bois et secourue. Il nous avait raconté la chose, et nous étions allées à la campagne pour la voir.
Parfois Amelia avait des accès d’irritation nerveuse si quelque chose, et surtout quelqu’un, ne lui convenait pas, mais toujours une respectueuse considération envers les créatures les plus désarmées : les enfants, les usagers du dispensaire, et l’œil mélancolique de cette chouette-là, qu’elle tint entre ses mains, caressa, en discourant sur le malheureux sort de ces oiseaux nocturnes, passant pour être de mauvaise augure — pourchassés, capturés, tués, et dans la langue anglaise, bien que celle-ci soit lexicalement beaucoup plus riche que l’italienne, carrément ignorés ; ils étaient tous identifiés avec le même nom, sans distinction, étant, même dans l’art, symbole de mort. Mais traduisant parfois le contraire, au-delà de l’intention de l’artiste. Et elle cita le portrait d’une jeune femme (défunte) d’un peintre préraphaélite : entre ses bras elle serrait avec amour une chouette effraie, qui, inerte et inoffensive comme un enfant, au lieu d’en indiquer la mort, faisait éclater la vie par l’amour maternel de cette étreinte, et par ses formes, l’harmonie de la beauté.
Et — s’adressant à Giovanni — avec une complice ironie elle conclut, « On va essayer nous aussi ! Prends la photo ! »
[Philippe Berthommier]
8. Diario ottuso
Dans les années quatre-vingt-dix, elle vint très peu en Sicile, de plus en plus fatiguée, avec des difficultés à se déplacer ; mais quand j’allais à Rome nous ne manquions jamais de nous voir.
Jusqu’à cette dernière fois. Jusqu’à ce dernier livre, que ce jour-là, avant que je m’en aille elle m’offrit, Diario ottuso.
Une dédicace, une date — 24 mai 1995 — la calligraphie vacillante, apeurée.
Et les paroles finales de ce livre. Le terrifiant de ces paroles.
Que je ne parviens pas à effacer de mon esprit : « Et ainsi, ce fut lumière exacte : elle se persuada d’avoir trouvé sa dimension vitale : le pas savoir, le pas voir, le pas comprendre. »
Maria Attanasio, « Amelia en fragments », dans Amelia Rosselli, Journal obtus, traduction de Marie Fabre, Paris, Ypsilon éditeur 2024
Illustration de bannière : Philippe Berthommier
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