Hôpital public à l’agonie

Notre huitième numéro sort le 19 septembre. Abonnez-vous dès maintenant !


Texte inédit pour le site de Ballast

La ministre de la san­té Marisol Touraine s’est empres­sée de com­men­ter le bris de quelques vitres de l’hôpital Necker, tout en décla­rant « appor­ter tout son sou­tien aux soi­gnants ». Puis elle a appe­lé, au len­de­main de la tue­rie de Nice, ces mêmes soi­gnants à se mobi­li­ser alors qu’aucun d’eux n’a­vaient atten­du son appel pour venir prê­ter main forte aux secours débor­dés. En revanche, lors­qu’un cer­tain 13 novembre 2015, jour de grève natio­nale, les méde­cins ont sus­pen­du leur mobi­li­sa­tion contre la loi dite « de moder­ni­sa­tion du sys­tème de san­té » afin d’ap­por­ter leur aide aux hôpi­taux pari­siens qui accueillaient les vic­times des atten­tats, cette même ministre n’a eu aucun mot à ce pro­pos : pis, elle a jugé bon de main­te­nir son pro­jet de loi à l’Assemblée. Fin juin, à une semaine d’intervalle, à Toulouse et au Havre, deux infir­miers hos­pi­ta­liers se sont don­né la mort — dans les deux cas, suite à des restruc­tu­ra­tions de l’organisation du tra­vail impo­sées par les condi­tions bud­gé­taires dans les­quelles les hôpi­taux évo­luent actuel­le­ment, ce fut silence radio. Combien de temps encore allons-nous tolé­rer de voir le sys­tème de san­té public être déman­te­lé ? ☰ Par Sarah Kilani


HOPPORJuillet 2016. La mise en place des grou­pe­ments hos­pi­ta­liers de ter­ri­toire a com­men­cé : un pas de plus dans la des­truc­tion de l’hô­pi­tal public. Celle-ci est en marche depuis de nom­breuses années déjà — les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs enchaînent les mesures de pré­ca­ri­sa­tion, confor­mé­ment aux atten­dus néo­li­bé­raux : pri­va­ti­ser toutes les acti­vi­tés.

La cotisation sociale : une richesse qui échappe au contrôle capitaliste

La part du PIB des­ti­née au pro­fit n’a ces­sé de croître, pour atteindre aujourd’­hui 40 % (le reste étant répar­ti entre les salaires directs des tra­vailleurs, le reve­nu des indé­pen­dants et la coti­sa­tion sociale — cette der­nière finan­çant l’im­mense majo­ri­té du sys­tème de soin fran­çais, via l’assurance mala­die). La pres­sion constante afin de bais­ser la part des salaires dans la répar­ti­tion de la valeur ajou­tée, depuis l’a­vè­ne­ment néo­li­bé­ral, s’est accom­pa­gnée de mesures visant à s’ac­ca­pa­rer la part socia­li­sée du PIB (la coti­sa­tion), qui échappe tota­le­ment au contrôle capi­ta­liste, et donc aux pro­fits (excep­tion faite de la part de la coti­sa­tion sociale allouée au rem­bour­se­ment des médi­ca­ments ven­dus par les firmes phar­ma­ceu­tiques et à l’achat de maté­riel médi­cal auprès des mul­ti­na­tio­nales — comme Bayer ou General Electric). Ces mesures ont pu exis­ter grâce à une cam­pagne d’en­doc­tri­ne­ment, lar­ge­ment relayée par les médias, contre cette coti­sa­tion sociale et les ser­vices publics, notam­ment la san­té. Les coti­sa­tions ont été rebap­ti­sées « charges », le sys­tème de san­té a été accu­sé de « coû­ter » et on ne pré­sente plus le fameux « trou de la Sécu ».

« Les coti­sa­tions ont été rebap­ti­sées « charges », le sys­tème de san­té a été accu­sé de « coû­ter », on ne pré­sente plus le fameux « trou de la Sécu ». »

Une fois la plus grande menace pour le capi­tal écar­tée, en 1967, c’est-à-dire la ges­tion de la Sécurité sociale par les repré­sen­tants des sala­riés élus, a pu com­men­cer en 1979 le gel pro­gres­sif du taux de coti­sa­tion patro­nale. Puis, au milieu des années 1990, celui du taux des coti­sa­tions sala­riales. La part de la valeur ajou­tée affec­tée à la masse sala­riale (renom­mée « coût du tra­vail ») a com­men­cé à décroître, fai­sant perdre à la Sécurité sociale plu­sieurs cen­taines de mil­liards d’eu­ros : ain­si, alors que les comptes de la Sécurité sociale étaient à l’é­qui­libre de 1945 à 1995, les années sui­vantes ont vu l’ap­pa­ri­tion de la dette bap­ti­sée « trou de la Sécu »1. D’autres réformes se sont suc­cé­dé : l’augmentation des durées de coti­sa­tion anté­rieures exi­gées ; la fis­ca­li­sa­tion, avec la Contribution sociale géné­ra­li­sée, depuis Michel Rocard ; la main­mise de l’État, du côté de son admi­nis­tra­tion, avec, notam­ment, le plan Juppé. Tout était désor­mais prêt pour la seconde étape, celle qui impo­sa aux acteurs du sys­tème de san­té de « faire des éco­no­mies ». Car alors même que ces acteurs pro­duisent de la richesse, et donc du PIB au même titre que le bou­lan­ger ou l’ou­vrier méca­ni­cien, la pro­pa­gande capi­ta­liste s’at­tache à leur nier cette pro­duc­tion de richesse en les accu­sant de « coû­ter ».

La T2A : la logique productiviste et concurrentielle pénètre dans les hôpitaux

Alors que, de longue date, les hôpi­taux publics étaient finan­cés par une dota­tion glo­bale for­fai­taire (allouée à chaque éta­blis­se­ment), la réforme de l’as­su­rance mala­die de 2004 a pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé le fonc­tion­ne­ment des éta­blis­se­ments de san­té. La grande majo­ri­té de leur finan­ce­ment s’ef­fec­tue désor­mais sur le prin­cipe de la tari­fi­ca­tion à l’ac­ti­vi­té (ou T2A) et dépend dès lors du nombre et de la nature des actes et des séjours réa­li­sés2. À chaque acte cor­res­pond un code, lequel donne droit à un rem­bour­se­ment de la part de l’assurance mala­die. Alors que tous les risques obser­vés au cours des expé­riences étran­gères furent annon­cés par les groupes de tra­vail3, cette réforme du finan­ce­ment des hôpi­taux s’est pour­sui­vie et s’est même accom­pa­gnée d’une dégra­da­tion impor­tante de la qua­li­té des soins — sans même par­ler des dérives majeures ayant trait à l’é­thique médi­cale. Ce sys­tème pousse très for­te­ment les hôpi­taux à orien­ter leur poli­tique vers une course aux actes lucra­tifs afin de leur per­mettre d’en­gran­ger de l’argent et de sur­vivre. Les méde­cins sont inci­tés à aug­men­ter leur acti­vi­té (notam­ment les chi­rur­giens et ceux qui ont une acti­vi­té de consul­ta­tion). Les dérives sont nom­breuses et les patients opé­rés hors indi­ca­tions ne sont pas rares. Les acti­vi­tés peu lucra­tives et coû­teuses pour les hôpi­taux sont, de fait, délais­sées.

Certains méde­cins, afin de faire sur­vivre leur ser­vice, sont ame­nés à dépas­ser très lar­ge­ment les limites accep­tables de l’é­thique — en met­tant en place des soins inutiles ou en main­te­nant arti­fi­ciel­le­ment cer­tains patients en vie pour pou­voir coder ces actes ou déblo­quer les enve­loppes allouées à ce type de soins. Dans sem­blable contexte, l’am­biance entre les soi­gnants s’a­vère rude­ment mise à l’é­preuve. Afin de « récu­pé­rer des parts de mar­ché » dans l’offre de soin, les hôpi­taux se placent en concur­rence directe avec les cli­niques pour les actes lucra­tifs (notam­ment chi­rur­gi­caux). La concur­rence a par­fois même lieu au sein de l’hô­pi­tal, où cer­tains ser­vices s’ar­rachent les acti­vi­tés lucra­tives — comme la greffe d’or­gane ! Les chi­rur­giens sont inci­tés à aug­men­ter leur acti­vi­té alors même qu’une pénu­rie majeure d’anes­thé­sistes sévit actuel­le­ment en France. Les éta­blis­se­ments de san­té s’ar­rachent alors ces spé­cia­listes indis­pen­sables à la réa­li­sa­tion des actes chi­rur­gi­caux, par­fois payés à prix d’or pour conti­nuer à assu­rer l’ac­ti­vi­té des blocs opé­ra­toires. Mais la T2A désa­van­tage net­te­ment l’hô­pi­tal public par rap­port aux cli­niques puisque le pre­mier gère les patho­lo­gies lourdes, assure une acti­vi­té de recherche et d’en­sei­gne­ment et, en tant que ser­vice public, ne peut sélec­tion­ner ses patients.

HOP1

La pro­cé­dure de codage des actes médi­caux est com­plexe. Il existe des mil­liers de mala­dies, avec des stades de gra­vi­té dif­fé­rents, des mil­liers d’actes asso­ciés et donc des mil­liers de codes. Afin d’op­ti­mi­ser au maxi­mum ce codage, de nom­breux hôpi­taux ont désor­mais recours à des « cabi­nets d’optimisation » — comme Altao. Ce sont des entre­prises pri­vées qui assurent, publi­ci­tés allé­chantes à l’appui, un meilleur reve­nu aux hôpi­taux pour véri­fier si des actes n’ont pas été oubliés ou mal codés4. Ce qui n’est pas sans poser pro­blème. À Saint-Malo, le méde­cin-chef du Département d’information médi­cale (ou DIM, ser­vice notam­ment res­pon­sable du codage) s’est vu har­ce­ler puis mis au pla­card pour avoir refu­sé, en invo­quant le secret médi­cal, l’accès aux dos­siers des patients à un cabi­net de ce genre auquel la direc­tion de l’hôpital avait fait appel. Ledit méde­cin a reçu le sou­tien de l’Ordre natio­nal des méde­cins et celui de la CNIL : ils confirment l’atteinte grave au secret médi­cal. Mais rien n’y fait. La direc­tion conti­nue à four­nir à Altao l’accès aux dos­siers médi­caux. Selon ce méde­cin, « c’est au total les don­nées médi­cales nomi­na­tives de 120 000 séjours qui sont trans­mises à cette socié­té d’optimisation. Elle a éga­le­ment pu consul­ter en toute illé­ga­li­té et impu­ni­té près de 1500 dos­siers de patients. Le direc­teur de l’hôpital com­mence alors une cam­pagne de dés­in­for­ma­tion et d’ostracisation du DIM5 », qui, en plus de dénon­cer la tra­hi­son du secret médi­cal, met en évi­dence le sur-codage de la part de l’entreprise.

« Afin de « récu­pé­rer des parts de mar­ché » dans l’offre de soin, les hôpi­taux se placent en concur­rence directe avec les cli­niques pour les actes lucra­tifs. »

Plusieurs témoins, dans des hôpi­taux dif­fé­rents et même d’anciens employés de ces entre­prises pri­vées, affirment l’existence d’une triche lors du codage visant à décla­rer des actes non réa­li­sés ou à aggra­ver l’état des patients afin d’arnaquer la Sécurité sociale. Un ancien consul­tant pour Altao rap­porte avoir lui-même pra­ti­qué le sur-codage. L’ancien chef du DIM de Saint-Malo éva­lue que par­mi les mil­lions d’euros de gains appor­tés par la socié­té pri­vée, envi­ron 40 % pro­vien­draient du sur-codage et seraient donc des escro­que­ries à l’assurance mala­die6. Pour avoir mis à l’index cette pra­tique, l’équipe du DIM de Saint-Malo est har­ce­lée : burn-out, arrêts mala­die et demandes de muta­tion de plu­sieurs agents. En 2013, une enquête est fina­le­ment déclen­chée par le CNIL et le rap­port se montre acca­blant pour l’hôpital en ques­tion : le voi­ci mis en demeure pour non-res­pect de la confi­den­tia­li­té des don­nées de san­té7. Malgré cela, rien ne change au niveau natio­nal. Le SNPHAR‑E, un syn­di­cat de méde­cins hos­pi­ta­liers, porte plainte contre X pour vio­la­tion du secret médi­cal8 ; en dépit des preuves acca­blantes, le pro­cu­reur de la République ne donne pas suite.

Une précarisation globale de l’hôpital

Les admi­nis­tra­tions traquent toute pos­si­bi­li­té de recette ou d’é­co­no­mie en mul­ti­pliant les rap­ports d’ac­ti­vi­té ou les études de taux d’oc­cu­pa­tion des lits. Les ser­vices de réani­ma­tion n’ayant pas un taux d’oc­cu­pa­tion maxi­mal sont mena­cés de voir cer­tains de leurs lits fer­més. Il arrive alors que des patients hos­pi­ta­li­sés soient gar­dés un ou deux jours de plus que néces­saire, avant leur trans­fert dans une autre uni­té, lorsque le ser­vice dis­pose de lits vides — et ce afin d’aug­men­ter arti­fi­ciel­le­ment son taux d’oc­cu­pa­tion et d’é­vi­ter à terme les fer­me­tures de lits jugés pas assez ren­tables pour les admi­nis­tra­tions. Cela per­met en sus de fac­tu­rer un for­fait plus rému­né­ra­teur que celui alloué pour une jour­née d’hos­pi­ta­li­sa­tion dans un ser­vice tra­di­tion­nel. Ce sys­tème les incite par­fois à exa­gé­rer la gra­vi­té de l’é­tat des patients lors­qu’ils codent le séjour du patient, sous peine de ne pas voir déblo­quer le finan­ce­ment for­fai­taire asso­cié : en deçà d’un cer­tain seuil de gra­vi­té du patient (score IGS2 infé­rieur à 15), quand bien même le ser­vice aurait pra­ti­qué une sur­veillance ou des soins néces­saires, celui-ci n’est pas rému­né­ré. Les méde­cins sont pri­son­niers d’un dilemme omni­pré­sent : tri­cher ou voir leur ser­vice ou une par­tie de leurs lits fer­més — et ne plus pou­voir pro­di­guer de soins.

Les res­tric­tions bud­gé­taires ont mené à des restruc­tu­ra­tions qui ont détruit le prin­cipe de spé­cia­li­sa­tion des soi­gnants à la faveur de la poly­va­lence, per­met­tant de dépla­cer les para­mé­di­caux d’une uni­té à l’autre. Malheureusement, les acti­vi­tés de soins sont fort dif­fé­rentes ; ce noma­disme est pour­voyeur d’er­reurs, de stress intense et de dégra­da­tion de la qua­li­té de vie au tra­vail9. L’absentéisme, le burn-out et les sui­cides sont légion10. Les internes, main-d’œuvre bon mar­ché, sont sur­ex­ploi­tés dans la plu­part des CHU : des semaines de 60 heures en moyenne11, allant par­fois jusqu’à 96 dans cer­taines spé­cia­li­tés, à cer­taines périodes de l’année, avec un repos de garde après 24 heures de tra­vail res­pec­té de manière très inégale. Si cette situa­tion a tou­jours été pour les étu­diants en méde­cine, le fonc­tion­ne­ment de cer­tains hôpi­taux, ne pou­vant se per­mettre de recru­ter des méde­cins, est désor­mais tota­le­ment dépen­dant de ces jeunes encore en for­ma­tion qui, bien sou­vent, effec­tuent le même tra­vail qu’un méde­cin diplô­mé. Les ten­ta­tives de rap­pel des admi­nis­tra­tions à l’ordre et de légi­fé­rer sur le temps de tra­vail des internes12 se sont sou­vent sol­dées par un échec. Pour cause : ces der­niers ne dénoncent que très rare­ment leurs condi­tions de tra­vail de peur de perdre des oppor­tu­ni­tés pro­fes­sion­nelles (durant leurs études, ils sont mis en com­pé­ti­tion pour l’accession aux postes très pri­sés de chef de cli­nique-assis­tant).

HOP3

Le nombre de soi­gnant a été réduit, aug­men­tant d’au­tant la charge de tra­vail pour ceux qui res­tent et ne peuvent plus accor­der beau­coup de temps à chaque patient. La qua­li­té des soins s’est consi­dé­ra­ble­ment dégra­dée. Les soins de confort sont deve­nus un luxe. La qua­li­té de la nour­ri­ture dans les hôpi­taux s’est effon­drée ; chose inac­cep­table : l’alimentation est la base de la san­té et de nom­breux patients sont hos­pi­ta­li­sés pour dénu­tri­tion. Elle est même désor­mais ration­née dans de nom­breux hôpi­taux, par­fois jus­qu’à l’ab­surde — par exemple : lorsque les aides-soi­gnantes reçoivent des consignes sur la déli­vrance de la quan­ti­té de café au mil­li­litre près. Certains malades se font livrer de la nour­ri­ture par leurs familles. De nom­breux hôpi­taux de proxi­mi­té ont dû fer­mer et les pla­teaux tech­niques ont été cen­tra­li­sés. De plus, les hôpi­taux publics vers les­quels cette demande de soin a été réaf­fec­tée n’ont pas vu leurs effec­tifs médi­caux aug­men­tés. Alors que les méde­cins dis­posent d’une enve­loppe annuelle pour leur for­ma­tion conti­nue, cer­tains pré­fèrent se faire finan­cer les congrès hors de prix par les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques afin d’é­par­gner ce coût à leur hôpi­tal : cela génère les pro­blèmes d’in­dé­pen­dance que l’on sait.

« Les méde­cins sont pri­son­niers d’un dilemme omni­pré­sent : tri­cher ou voir leur ser­vice ou une par­tie de leurs lits fer­més. »

La dégra­da­tion de la qua­li­té de vie au tra­vail pour les soi­gnants a ren­du l’hô­pi­tal public de moins en moins attrac­tif, au pro­fit, bien sou­vent, des éta­blis­se­ments à but lucra­tif qui pour la plu­part appar­tiennent à des groupes finan­ciers. Cette fuite des méde­cins accé­lère non seule­ment la dégra­da­tion des soins, la quan­ti­té de tra­vail, mais pro­voque aus­si une baisse de la quan­ti­té des actes — et donc les entrées d’argent pour les hôpi­taux. En 2009, la loi HPST, moti­vée par le désir de Nicolas Sarkozy de « mettre un seul patron à l’hô­pi­tal13 » a per­mis de ren­for­cer la gou­ver­nance exer­cée par les direc­teurs des hôpi­taux en éten­dant leurs pou­voirs (par exemple : en confir­mant l’organisation par pôles médi­caux, dont les méde­cins-chefs ne sont ni élus, ni dési­gnés par leurs pairs dont ils sont les repré­sen­tants, mais sont nom­més par le direc­teur de l’établissement, lui-même nom­mé par le gou­ver­ne­ment lors­qu’il s’agit d’un CHU). La sou­ve­rai­ne­té des méde­cins dans l’organisation du tra­vail et la poli­tique de l’hôpital a éga­le­ment été réduite par le can­ton­ne­ment de la com­mis­sion médi­cale d’établissement à un rôle pure­ment consul­ta­tif. Cette loi pré­voit que le direc­teur d’hôpital ne soit plus sys­té­ma­ti­que­ment issu de l’École des hautes études en san­té publique ; il pour­ra être recru­té sur CV, pro­ve­nant du sec­teur pri­vé — ouvrant davan­tage encore la porte à des per­sonnes plus sou­cieuses de l’équilibre bud­gé­taire ordon­né par le gou­ver­ne­ment que des pré­oc­cu­pa­tions médi­cales, notam­ment d’ordre éthique.

La loi Touraine : un voile jeté sur le financement de la santé et la rationalisation de la pénurie hospitalière

Avec la loi Touraine, un nou­veau cap a été pas­sé. Sous un pré­texte tota­le­ment fal­la­cieux d’ac­cès aux soins, le tiers-payant a été géné­ra­li­sé : véri­table che­val de Troie des mutuelles. Son opa­ci­té va pou­voir mas­quer aux yeux des citoyens une réa­li­té qui ne se fera pro­ba­ble­ment pas attendre : le dérem­bour­se­ment pro­gres­sif des soins par l’as­su­rance mala­die au pro­fit des assu­rances pri­vées. Le patient n’ayant plus à avan­cer le tarif des soins, il ne ver­ra plus quelle part est prise en charge par l’assurance mala­die et quelle part est rem­bour­sée par sa mutuelle. Le trans­fert du finan­ce­ment de la san­té de la coti­sa­tion sociale vers les mar­chés pri­vés peut com­men­cer en toute dis­cré­tion. L’américanisation du sys­tème est en marche. Alors que le sys­tème de san­té aux USA s’a­vère plus « coû­teux » que le sys­tème fran­çais (18 % du PIB ver­sus 11 %14), alors qu’il est bien moins effi­cace en terme d’é­ga­li­té d’ac­cès aux soins, qu’im­porte !, c’est vers lui que l’on tend désor­mais.

La loi Touraine impose éga­le­ment la créa­tion des grou­pe­ments hos­pi­ta­liers de ter­ri­toire (GHT). La mise en place de ce pro­jet, ins­pi­ré par le rap­port Larcher de 2008 (remis sous la pré­si­dence de Nicolas Sarkozy), a débu­té ce mois-ci et doit être abou­ti en 2021. Cette pro­cé­dure pré­voit la créa­tion de pôles d’activité cli­nique inter-éta­blis­se­ments visant à « coor­don­ner l’offre de soins ». Sauf que, dans le contexte de res­tric­tions bud­gé­taires, au nom de « l’optimisation » et de « la mutua­li­sa­tion des moyens »15, il ne faut pas dou­ter que cela don­ne­ra lieu à la fer­me­ture de cer­tains ser­vices (son­geons à l’activité de coro­na­ro­gra­phie, qui ne sera plus dis­po­nible dans tous les éta­blis­se­ments). Le gou­ver­ne­ment attend de cette mesure au moins 450 mil­lions d’eu­ros d’é­co­no­mie. Dans cette logique de pôles inter-éta­blis­se­ments, cer­tains méde­cins devien­dront nomades, devant se dépla­cer entre les dif­fé­rents hôpi­taux du GHT afin d’assurer les soins ici et là. Ce qui ne sera pas sans poser des dif­fi­cul­tés d’accès aux soins pour les patients qui devront se rendre dans un autre hôpi­tal que celui à proxi­mi­té de chez eux afin de pou­voir béné­fi­cier de cer­tains actes. En défi­ni­tive, comme le craint le secré­taire géné­ral de la CGT du centre hos­pi­ta­lier d’Avignon, « il s’agira uni­que­ment de ratio­na­li­ser la ges­tion de la pénu­rie16 ».

HOP2

Vers une privatisation de la santé

Le fond de tout ceci, c’est que les tech­no­crates euro­péens ont comme volon­té de pri­va­ti­ser le sec­teur de la san­té. Les ins­ti­tu­tions de l’Union euro­péenne qui ont cette année révi­sé à la baisse le bud­get de l’État fran­çais n’au­ront de répit qu’une fois les ser­vices publics défi­ni­ti­ve­ment anéan­tis. Ainsi, Manuel Valls a annon­cé en mars 2015 qu’il comp­tait réa­li­ser au sein de l’as­su­rance mala­die trois mil­liards d’eu­ros d’é­co­no­mie en trois ans — dont 860 mil­lions issus de la « maî­trise de la masse sala­riale ». En clair : la sup­pres­sion de 22 000 postes dans les hôpi­taux, soit envi­ron 2 % des effec­tifs17. Un chiffre consi­dé­rable lorsque l’on sait déjà dans quelles condi­tions tra­vaillent cer­tains soi­gnants, alors même que les hôpi­taux, de par le sys­tème de tari­fi­ca­tion, sont inci­tés à aug­men­ter leur acti­vi­té. Travailler plus avec moins de moyens pécu­niaires et humains : un véri­table casse-tête chi­nois.

« En clair : la sup­pres­sion de 22 000 postes dans les hôpi­taux, soit envi­ron 2 % des effec­tifs. »

Quand les hôpi­taux seront défi­ni­ti­ve­ment pré­ca­ri­sés et rede­ve­nus des dis­pen­saires, comme avant la construc­tion des CHU finan­cée grâce à la coti­sa­tion sociale dans les années 196018, les patients n’au­ront plus que le choix de se diri­ger vers les cli­niques pour se faire soi­gner. S’ils en ont les moyens. Car le gel des coti­sa­tions, la com­pres­sion conti­nue de la masse sala­riale, le chô­mage et les nom­breux cadeaux de l’État aux entre­prises en termes de coti­sa­tions patro­nales fini­ront par mettre à terre l’as­su­rance mala­die, au béné­fice des mutuelles qui auront la part belle. Mais le prix de celles-ci ayant voca­tion à explo­ser, seuls ceux qui pour­ront dans l’a­ve­nir s’en payer une de qua­li­té auront un accès satis­fai­sant aux soins. L’avènement de la Sécurité sociale a per­mis une éga­li­té d’ac­cès aux soins jamais éga­lée dans l’Histoire — ni même dans aucun autre pays dans le monde. Le capi­tal, par trop obnu­bi­lé par ses pro­fits, n’a jamais su assu­rer cor­rec­te­ment une mis­sion de ser­vice public, que ce soit la san­té, la vieillesse ou les trans­ports. Que les méde­cins ne se fassent plus d’illu­sions : la sécu­ri­té de l’emploi et la liber­té d’exer­cice dont ils dis­posent en France seront sans tar­der balayées quand les mutuelles et les cli­niques sou­mises aux objec­tifs action­na­riaux de ren­ta­bi­li­té seront reines. Les patients n’au­ront pro­ba­ble­ment plus le choix de leur méde­cins ; les mutuelles les diri­ge­ront vers ceux avec qui elles auront pas­sé des contrats aux prix qui leur convien­dront. Et l’é­thique médi­cale telle que nous la connais­sons sera un loin­tain sou­ve­nir, et se ver­ra tota­le­ment redé­fi­nie.

En réa­li­té, accu­ser les méde­cins pour leurs man­que­ments, ou même les agents des admi­nis­tra­tions hos­pi­ta­lières, n’a pas vrai­ment de sens dans la mesure où ceux-ci — qui, pour la plu­part, ignorent ce qui se joue depuis des années au niveau euro­péen — ne font que ten­ter de faire sur­vivre leurs ser­vices ou leurs hôpi­taux. Les hommes ne sont que le fruit des struc­tures dans les­quelles ils évo­luent. Le ser­ment d’Hippocrate nous dit : « Au moment d’être admis à exer­cer la méde­cine, je pro­mets et je jure d’être fidèle aux lois de l’hon­neur et de la pro­bi­té. Mon pre­mier sou­ci sera de réta­blir, de pré­ser­ver ou de pro­mou­voir la san­té dans tous ses élé­ments, phy­siques et men­taux, indi­vi­duels et sociaux. […] J’informerai les patients des déci­sions envi­sa­gées, de leurs rai­sons et de leurs consé­quences. Je ne trom­pe­rai jamais leur confiance et n’ex­ploi­te­rai pas le pou­voir héri­té des cir­cons­tances pour for­cer les consciences. Je don­ne­rai mes soins à l’in­di­gent et à qui­conque me le deman­de­ra. Je ne me lais­se­rai pas influen­cer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. […] Je ferai tout pour sou­la­ger les souf­frances. Je ne pro­lon­ge­rai pas abu­si­ve­ment les ago­nies. Je ne pro­vo­que­rai jamais la mort déli­bé­ré­ment. Je pré­ser­ve­rai l’in­dé­pen­dance néces­saire à l’ac­com­plis­se­ment de ma mis­sion. […] Que les hommes et mes confrères m’ac­cordent leur estime si je suis fidèle à mes pro­messes ; que je sois désho­no­ré et mépri­sé si j’y manque19. » Combien d’entre nous ont été ame­nés, consciem­ment ou non, à tra­hir ce ser­ment suite aux injonc­tions qui sont, in fine, celles du capi­tal ?


Toutes les pho­to­gra­phies sont de Sarah Kilani.


NOTES

1. L’enjeu de la coti­sa­tion sociale, Christine Jakse, Éditions du Croquant, 2012.
2. Loi n° 2003–1199 du 18 décembre 2003 de finan­ce­ment de la sécu­ri­té sociale pour 2004.
3. « La tari­fi­ca­tion à l’activité (réforme de l’allocation de res­sources des éta­blis­se­ments de san­té), pré­sen­ta­tion des grandes lignes de la réforme », p. 27. Document réa­li­sé par toute l’équipe de la Mission T2A sous la coor­di­na­tion de Christophe Andréoletti.
4. « Violation du secret médi­cal : des sous-trai­tants pri­vés ont accès aux dos­siers des patients dans les hôpi­taux », Le Canard enchaî­né, 2 octobre 2013.
5. Intervention du Docteur Jean-Jacques Tanquerel, GLIERES, 1er juin 2014.
6. Témoignage d’un ancien consul­tant pour Altao et du Docteur Tanquerel, docu­men­taire « Cash inves­ti­ga­tion – Santé : la loi du mar­ché », dif­fu­sé sur France 2 en 2015.
7. https://www.cnil.fr/sites/default/files/typo/document/D2013-037_MED_CH_ST_MALO.pdf
8. http://www.snphar.com/data/upload/files/plainte%20penale%2001_10_13.pdf.pdf
9. « Le Havre : une infir­mière de l’hô­pi­tal se sui­cide, après avoir mis en cause ses condi­tions de tra­vail dans une lettre », France Info.fr, juin 2016. 
10. « Burn-out des pro­fes­sion­nels de san­té : « Si nous aban­don­nons, qui va nous rem­pla­cer ? »20 minutes, février 2014. 
11. « Internes en méde­cine : Gardes, Astreintes et Temps de tra­vail », étude de l’ISNIH. 2012–2013. 
12. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000030295642&categorieLien=id
13. Cité dans La Tribune, 28 avril 2009, page 2.
14. http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/panorama2014.pdf
15. « Réforme hos­pi­ta­lière : le décret est publié, feu vert pour les GHT », Le Quotidien du Medecin, mars 2016.
16. « Hôpitaux. La refonte cas­se­ra bien plus que des vitres »Humanité dimanche, juin 2016. 
17. « 22.000 postes sup­pri­més dans les hôpi­taux d’i­ci fin 2017 », L’Obs, mars 2015. 
18. « Les coti­sa­tions sociales en sept ques­tions », entre­tien avec Christine Jakse, Réseau sala­riat, novembre 2015. 
19. Voir la ver­sion com­plète ici : https://www.conseil-national.medecin.fr/le-serment-d-hippocrate-1311.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Bernard Friot : « Nous n’avons besoin ni d’employeurs, ni d’actionnaires pour pro­duire », sep­tembre 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Sofia Tzitzokou, phar­ma­cienne grecque dans un dis­pen­saire auto­gé­ré, juillet 2015

Sarah Kilani
Sarah Kilani

Médecin anesthésiste-réanimateur, militante anticapitaliste pour une démocratie radicale et une écologie politique.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 8

Notre huitième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Julien, une vie française (Léon Mazas) ▽ Marseille sous les décombres (Maya Mihindou) ▽ Rencontre avec Charles Piaget ▽ La gauche face à la technique (avec François Jarrige et Alex Williams) ▽ Athènes, lignes de front (Rosa Moussaoui) ▽ Les violences sexuelles au travail (Mélanie Simon-Franza, Stéphane Simard-Fernandez) ▽ Les animaux luttent aussi (Frédéric Côté-Boudreau) ▽ Nouvelles de l'Amassada (Roméo Bondon et Jules Gras) ▽ De l'esclavage à la coopération : chronique de la dépendance (Saïd Bouamama) ▽ Un portrait de Joris Evens (Thibauld Weiler) ▽ Au nouveau Tchangarey, Niger (Adam Elhadj Saidi Aboubacar et Marie Detemple) ▽ La dernière toile (Adeline Baldacchino) ▽ « Exit la terre » (Seyhmus Dagtekin)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.