Habiter un quartier qu’on détruit, une histoire du sabotage, sauver le monde avec une clé de bras, la guerre qu’on mène au peuple, les vies rebelles de femmes noires aux États-Unis, l’autogestion du foncier sur le plateau du Larzac, la ségrégation raciale dans les années 1920, une généalogie du soin, une poésie du corps, mille histoires pour dire celle d’une historienne algéro-américano-française : nos chroniques du mois de juin 2025.
☰ Les coursives, de Meryem-Bahia Arfaoui
Dans un entretien récent, la réalisatrice Meryem-Bahia Arfaoui nous disait : « Je ne veux pas me limiter au cinéma ou au son. » C’est chose faite avec la sortie de son premier livre. Long poème en prose ou prose poétique ? Comme à son habitude, l’artiste refuse les assignations. Mais dans ses mots il y a des larmes de pierres et de sel, l’odeur du tabac d’une clope qu’on tasse « comme on charge un fusil » et celle du « goudron chaud » qui se mêle « au pain frais ». Elle raconte la destruction du quartier d’Empalot à Toulouse où elle a grandi et où elle est revenue habiter. « C’est long de remonter une rue à la verticale », jusqu’au quatorzième étage, « la dernière coursive avant les nuages » où la famille venue de Tunisie habite dans « un cube bleu ». D’Empalot à Jendouba où elle est née, Meryem-Bahia Arfaoui tire des fils. Le colonialisme là-bas, et le colonialisme toujours ici, dans une langue imposée et une autre étouffée, dans des prénoms « qu’on avait jamais pris la peine de prononcer [correctement] », dans le racisme de la voisine. Dans les pelles des bulldozers de l’Agence nationale de rénovation urbaine aussi. En même temps que tombent les pierres des immeubles, c’est l’histoire de milliers de famille venues d’ailleurs, souvent de l’autre côté de la Méditerranée, qu’on enterre sous les gravats. Comme ces grandes peintures murales, portraits en noir et blanc qui s’effondrent peu à peu en pluies de pierres. Ce sont aussi des liens de solidarité et d’entraide qu’on démolit. Mais ces familles n’ont plus leur place dans un quartier que la mairie veut voir devenir « attractif » pour y loger les classes moyennes et supérieures, dans une ville où le logement est en tension. Le nom Empalot lui-même disparaît, pour laisser place à la « Pharmacie du Stadium », au « Tabac du Stadium ». Tout proche de l’enceinte sportive, le quartier se transforme en parking les jours de match. « Les supporters pissent sur ses murs. Quel genre de fleur éclot les pieds dans l’urine des autres ? ». [L.]
Blast, 2025
☰ Quand les travailleurs sabotaient. France, États-Unis (1897–1918), de Dominique Pinsolle
Si le sabotage a été remis sur le devant de la scène ces dernières années par l’écologie radicale, l’histoire que retrace Dominique Pinsolle montre qu’il a d’abord été une tactique syndicale. Au tournant du XXe siècle, en Europe, particulièrement en France, puis aux États-Unis, on a pu espérer au sein du mouvement ouvrier qu’il puisse devenir « une arme aussi puissante et aussi légitime que la grève ». Ralentir la cadence, trouver « mille petites astuces pour souffler un peu et économiser ses forces », « là réside sans doute l’origine du sabotage : dans une réaction spontanée et universelle à l’exploitation ». La pratique a précédé le mot qui, dans la langue populaire de la fin du XIXe siècle, signifie « bâcler son travail » — l’histoire des sabots jetés par les ouvriers dans les machines relève de la légende. Mais, théorisé par le militant anarchiste Émile Pouget dans un contexte marqué par l’émergence du syndicalisme révolutionnaire, revendiqué par la CGT dès 1897 puis, quelques années plus tard, par l’Industrial Workers of the World (IWW), le « sabottage » devient une manière de réaffirmer l’autonomie ouvrière et « la primauté de l’action directe ». Sur son lieu de travail, alors que les grèves partielles perdent en efficacité, réduire la production ou en affecter la qualité apparaît comme un instrument pour faire pression sur l’employeur. Et, si la dégradation des outils de production n’en est qu’une des facettes et leur destruction jamais envisagée comme une finalité — ce qui le distingue du luddisme —, le sabotage porte aussi « l’espoir d’une grève générale paralysant matériellement le pays » et « un objectif ouvertement révolutionnaire ». L’espoir soulevé par cette tactique, certes « toujours minoritaire », s’est heurté, des deux côtés de l’Atlantique, à une entreprise massive de disqualification et à une répression féroce. Mais Dominique Pinsolle montre que cela ne suffit pas à expliquer son abandon. Certaines failles d’une méthode « au caractère nécessairement flou » et secret, des désillusions nées d’échecs dans certaines luttes locales, et les critiques formulées au sein même du camp ouvrier, où des voix toujours plus nombreuses pointent son inefficacité et son incapacité à faire advenir la grève générale, ont aussi contribué à son effacement du répertoire d’action de la classe ouvrière. [B.G.]
Agone, 2024
☰ Gogoplata, tome 1, de Sophie Couderc
En l’An 20 de l’ère Tuva, il ne fait pas bon vivre sur Terre. Un champignon toxique, le radoxa, rend l’eau impropre et menace l’habitabilité de la planète. C’est pourquoi Tuva Skesh, l’exploratrice spatiale qui a une première fois sorti la Nation-Globe du pétrin astral, souhaite solliciter les gigantesques pouvoirs d’une bande d’extraterrestres aux contours indistincts, les animaux latéraux, qui vivent sur Triton, une lune de Saturne. Or elle n’entend pas aller seule à leur rencontre. Un tournoi de lutte concrète, sport mondial dérivé du ju-jitsu brésilien, est organisé pour choisir celui ou celle qui l’accompagnera — Gogoplata est l’histoire de cette grande compétition. On suit le parcours de Milonga, jeune passionnée de lutte et admiratrice fervente de Tuva Skesh. Sa prise favorite : la gogoplata, justement, un étranglement à l’aide de ses jambes où le tibia de l’une vient écraser la trachée de l’adversaire tandis que l’autre appuie derrière la tête. Milonga a toutefois fort à faire pour passer les tours de qualification et remporter le titre en même temps que le droit d’accompagner son idole sur Triton. L’organisation d’une grande messe sportive à un moment si critique a de quoi surprendre. Tandis que la Terre semble sur le point d’être dévastée, la plupart de ses habitants ont les yeux rivés sur quelques combattants et combattantes, dont les aptitudes à sauver le monde reposent sur des projections et des clés de bras. Tuva Skesh n’aurait-elle pas eu l’idée d’un tel cirque pour détourner l’attention de la population ? Nous aurons peut-être notre réponse dans le prochain tome. Pour l’heure, une seule question : tiraillée entre la rage de vaincre, l’amitié qui la lie à sa partenaire d’entraînement également concurrente et la loyauté néfaste entretenue envers sa mère, Milonga sortira-t-elle vainqueuse du raout planétaire ? [R.B.]
Magnani, 2024
☰ La guerre globale contre les peuples, de Mathieu Rigouste
Dans son nouvel ouvrage, Mathieu Rigouste propose une histoire éclairante des pratiques de contrôle des peuples par les régimes impérialistes et leurs satellites, pour maintenir l’ordre nécessaire au système d’exploitation capitaliste. La chronologie des dispositifs sécuritaires qu’il construit débute au XVIIe siècle, lorsque s’établit « un régime de pouvoir moderne en rupture avec le modèle médiéval », qui mêle « des dispositifs à la fois militaires et civils, guerriers et judiciaires, articulant la guerre civile et l’enfermement ». Les théoriciens militaires commencent à s’intéresser aux « guerres de partisans », une réflexion qui se développe en même temps que « l’expansion impériale continue à massacrer des peuples non-européens ». Outre la trame chronologique, l’auteur tire des fils reliant les pratiques sécuritaires d’un endroit à un autre et montre qu’elles font système. Il montre ainsi comment la colonisation britannique en Palestine utilise des outils de contre-insurrection développés en Irlande, en Inde ou au Soudan pour réprimer les révoltes arabes, qu’elle complète avec des techniques françaises comme le recensement de la population, la cartographie précise des lieux, l’obligation de détenir un document d’identité… Ces techniques sont ensuite transmises aux milices sionistes qui les réinvestissent dans leur guerre coloniale contre le peuple palestinien. La France n’est pas en reste, avec des militaires qui développent une doctrine de guerre contre-insurrectionnelle pendant la guerre d’Algérie, basée sur l’emploi de la terreur d’un côté et de la guerre psychologique de l’autre. Celle-ci est enseignée ensuite aux États-Unis puis à toutes les forces répressives des régimes autoritaires à travers le continent sud-américain, avant d’être exportée en Turquie où elle est utilisée contre les opposant·es, en particulier les Kurdes. Face à l’ampleur du dispositif répressif qui se déploie sous nos yeux, il ne s’agit toutefois pas de se résigner. « Nous n’aurons que ce que nous saurons prendre, créer et défendre par nous-mêmes », conclut l’auteur. [L.]
La Fabrique, 2025
☰ Vies rebelles. Histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queer et de femmes dangereuses, de Saidiya Hartman (trad. Souad Degachi et Maxime Shelledy)
« Au tournant du XXe siècle, les jeunes femmes noires étaient en rébellion ouverte. » Après la fin officielle de l’esclavage aux États-Unis, nombre de jeunes femmes noires des États du Sud gagnent les grandes villes de la côte est pour échapper à la plantation et aux lynchages — une migration que Saidiya Hartman décrit comme « une grève générale contre l’esclavage sous ses nouveaux atours ». À New York ou à Philadelphie, leur liberté sexuelle, leurs arrangements avec le cadre légal du mariage et les contraintes de l’hétérosexualité, leurs flâneries nocturnes, leurs rencontres hasardeuses et leur « recherche de la beauté » les font apparaître aux yeux de la police, des réformateurs sociaux et des psychiatres comme des « furies irresponsables ». Considérant que la lutte qu’elles mènent « pour s’inventer une vie belle et autonome » relève non de « mœurs dissolues » mais d’expérimentations politiques, Vies rebelles cherche à rendre justice à leur « imagination radicale » et leurs « pratiques indisciplinées ». Dans une forme narrative passionnante, la chercheuse s’attache à faire de ces « personnages mineurs » des sujets à part entière dans « l’histoire de la révolution sociale et des transformations de la vie intime qui se sont déroulées dans la ville noire au sein de la ville ». Si elle s’appuie sur une grande quantité d’archives, qu’il s’agisse de comptes rendus judiciaires, de rapports de police ou d’enquêtes sociologiques comme celles de W. E. B. Du Bois, Saidiya Hartman écrit bien plutôt à rebours de ces documents qui « présentent ces femmes noires comme un problème » et cherche à répondre à leur « désir d’être représentée[s] autrement ». Son travail sur les archives laisse ainsi toute sa place à la supposition et à la spéculation pour tenter de voir à travers les yeux de ces jeunes femmes et établir à partir de leurs expériences intimes « un contre-récit libéré du jugement et de la classification » qui les soumettaient « à la surveillance, aux arrestations, à la sanction et à l’enfermement ». [A.B.]
Seuil, 2024
☰ Larzac, de Philippe Durand
Le plateau du Larzac est un symbole des luttes paysannes. Dans les années 1970, le projet d’extension d’un camp militaire mobilise les paysan·nes qui refusent de se voir expropriés. 103 d’entre elles et eux prêtent le serment de ne pas quitter leur terre. Dix années de lutte non-violente déboucheront sur une victoire : iels obtiennent la gestion collective des 6 300 hectares de terres agricoles sauvées des bidasses. La Société civile des terres du Larzac (SCTL) est créée en novembre 1984. Six mois plus tard, elle signe avec l’État un bail emphytéotique prenant fin en 2013 mais qui sera renouvelé jusqu’en 2083. La SCTL regroupe une centaine de sociétaires, qui se réunissent en AG une ou deux fois par an. Le principe directeur qui les guide est celui de la propriété d’usage : l’attribution d’un logement et de terres se fait sur présentation d’un projet qui doit être validé par les sociétaires. Une fois à la retraite, il faut s’en aller. L’apport financier mis en entrant est reversé, avec une compensation pour les éventuels travaux effectués, pactole qui permet de s’installer ailleurs. Le système permet à de démarrer une activité pour des paysans qui ne disposent pas d’un héritage foncier ou d’un capital économique leur permettant d’acheter des terres. Comédien, Philippe Durand est allé à la rencontre des habitant·es et a recueilli leurs paroles, transmises sans commentaires dans l’ouvrage. Les points de vue sont variés, du conseil de gérance à celui d’ancien·nes ou de personnes arrivées plus récemment. L’ensemble permet de se faire une idée de cette alternative non capitaliste de gestion du foncier agricole, loin du modèle de l’agro-business défendu par la FNSEA. La confédération paysanne est d’ailleurs très présente dès les débuts de SCTL et dans les propos des interviewé·es — mais « c’est pas que ça », comme le précise l’un d’eux, qui rappelle la diversité des profils au sein du projet et les tensions qui peuvent demeurer entre « gens du coin » et « nouveaux et nouvelles arrivant·es ». [L.]
Libertalia, 2025
☰ Frère noir, suivi de Vue sur l’Amérique, de Magdeleine Paz
« Frère noir, c’est vrai, je ne te connais pas. Mes parents n’ont pas eu d’esclaves, je n’ai pas été élevée sur les genoux d’une Mamie. Je n’ai pas eu à redouter l’étau noir de tes bras. Tu ne m’as pas volé de montre. Et je n’ai pas perçu cette odeur de ta peau qui fait s’évanouir les blancs. Je t’ai approché comme un homme. Je t’ai regardé comme un frère. Je ne connais, de toi, que le bruit de tes chaînes, la nuit de ta prison, tes mains domestiquées, et les plaies rouges de ton dos. Car elles sont rouges, je l’ai vu. […] Est-ce assez pour parler de toi ? » Dans les années 1920, Magdeleine Paz (1889–1973) découvre l’Amérique. Ne supportant pas de voir les Afro-Américains lui montrer de la déférence parce qu’elle est blanche, elle souhaite témoigner. Elle raconte le commerce triangulaire, l’esclavage, l’Underground Railroad, l’abolition et les lois promulguées pour que rien ne change, le Ku Klux Klan, la fabrication de la ligne de couleur qui cimente l’union des riches et des pauvres blancs, leur rejet par les syndicats jusqu’à la création de l’IWW, les « lynching parties » auxquelles elle assiste et dont les descriptions sont difficilement soutenables. Ces exécutions par des foules excitées étaient souvent motivées par des incriminations pour « crimes sexuels ». Pourtant, « pendant deux siècles les cas de viol commis par des Nègres sur des femmes blanches, sont, non point rares, ils sont totalement inconnus. Ces accusations n’ont surgi qu’après la transformation d’un système économique défectueux en un flot montant de richesses, qui nécessitait à sa source un approvisionnement considérable de main-d’œuvre que l’esclavage, au Sud, était seul à pouvoir fournir. » D’abord tournée vers les blancs abolitionnistes, la vindicte de la foule se tourne, après l’émancipation, vers les Afro-Américains pour « replacer le noir dans ses fers ». Bouleversant témoignage dont la finesse n’a d’égal que la rigueur. [E.L.]
Plein chant, 2024
☰ D’amour et de force. Une généalogie du soin, de Daniela Rea Gómez (trad. Amandine Semat et Anna Touati)
Daniela Rea Gómez est une journaliste mexicaine indépendante. Elle a notamment travaillé sur les violences systémiques qui visent les femmes et sur les violations des droits humains. Mais dans ce livre, dont le titre original espagnol est Fruto, elle s’intéresse à « une généalogie du soin ». À la manière dont nos pratiques de soin sont ancrées dans des héritages aussi bien personnels que sociaux, « de postures éthiques, politiques » : « on nous passe, de génération en génération, le flambeau de ce que nous ne pouvons pas tolérer ». Elle a choisi pour cela une forme composite : le livre alterne entre les pages de son propre journal de maternité et des entretiens menées avec des femmes de milieux et de parcours différents, qu’elle a rencontrées au fil de ses investigations et avec qui elle a noué une relation qui dure parfois depuis plusieurs années. Elle y a inclus sa propre mère. Et dans toute cette matière, elle ajoute ses propres commentaires et analyses avec le recul du temps. À la source du livre, la maternité de l’autrice, qui l’a « acculée dans un espace obscur pendant que le monde extérieur exigeait [d’elle] qu’elle se définisse à travers [son] métier, celui de journaliste ». Elle a donc décidé « [d]’écouter d’autres personnes pour [s]’écouter [elle]-même et trouver » ce qu’elles avaient « en commun ». Si le livre part de la maternité, il ne s’y résume pas : « Les histoires de soin de ne se réduisent pas aux mères mais nous impliquent toutes. » L’autrice se livre ouvertement sur les émotions qui la traversent, aussi bien heureuses que violentes. En ressort un texte fort, qui remue et interroge, et que les hommes en particulier seraient bien inspirés de lire, précieuse occasion de se former et de réfléchir sur un sujet encore beaucoup trop associé aux femmes. Daniela Rea Gómez aborde également un thème cher aux éditions Ici-bas, qui se font depuis longtemps porte-voix de celles et ceux qui réfléchissent à « écrire en écoutant », pour reprendre les mots de John Gibler. [L.]
Ici-bas, 2025
☰ La Main de la main, de Laura Vazquez
« Apportez-moi une chaise / un bout de pain et un livre, / apportez-moi l’ordinateur / et l’alphabet de la langue des signes, / apportez-moi une boîte de bois / pour que je me lève, / pour que j’écrive, / pour que je commence. » Ces quelques vers le montrent : la poésie de Laura Vazquez requiert peu de choses pour exister — des motifs, des formes, deux ou trois objets, le corps et la bizarrerie d’en posséder un, d’être à la fois dedans et, par ce corps, dehors. Il n’est pas surprenant, dès lors, qu’il ne lui faille guère plus que se lever pour que les mots viennent. Son premier recueil, La Main de la main, a été publié en 2014, l’année où elle lance une revue intitulé Muscle, petit objet poétique et coloré qui entend bien revigorer la langue française en empruntant à celles d’ailleurs. À peine dix ans plus tard, Laura Vazquez reçoit le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre — car oui, entre temps, une œuvre s’est construite. En quoi procède-t-elle de ces poèmes désormais un peu anciens ? La Main de la main paraîtra sans doute de facture moins originale que La Semaine perpétuelle, Le Livre du large et du long ou Zéro, ces étranges et réjouissants textes publiés aux éditions du Sous-sol. On y retrouve pourtant la même attention omnisciente qui permet à l’autrice de décrire un moment dans sa totalité, sans céder au bavardage. Prenons par exemple ce moment-là : « Les habitants ferment leur porte. / C’est le soir maintenant. / Je te fais la cuisine avec un peu d’huile, / avec un peu de citron, / avec des herbes fraîches. / Je te donne mes deux mains, tu me donnes / quelques fraises, c’est la saison que tu préfères, / la lumière est épaisse, / les voisins sont endormis, / les chiens se lèchent les poils. » Un peu plus loin, il se poursuit et d’un geste se referme : « Le soir garde notre salive dans sa petite bouche, il s’enfonce dans nos yeux, tu ne parles pas beaucoup, il s’enfonce dans nos joues, le soir, tes yeux sont fragiles, ils sont noirs, ils s’enfoncent dans la cuisine. / Je pose un pot de miel, c’est la nuit sur la table. » Et soudain l’obscurité paraît envelopper toutes les choses qui composent la scène, ses objets et ses gens. Le poème a fait son œuvre, il s’est transformé en un petit morceau du monde. [E.M.]
Cheyne, 2014
☰ Mille histoires diraient la mienne, de Malika Rahal
Les ouvrages de la collection Aparté des éditions de l’EHESS entremêlent des récits personnels de chercheuses et de chercheurs avec l’analyse qu’elles et ils en font à l’aide des outils de leur discipline. Le résultat donne des livres forts, dans un style hybride qui rappelle le journalisme littéraire et laisse toute sa place à la parole des personnes. Directrice de l’Institut d’histoire du temps présent, connue pour ses recherches sur l’Algérie contemporaine ancrées dans l’histoire de la lutte de libération nationale, Malika Rahal a retracé à travers son histoire personnelle ce qui l’a amenée à faire aujourd’hui de l’histoire comme un « engagement anti-colonialiste », « fût-ce au milieu de la guerre ». Tout au long du livre, écrit alors que Gaza est écrasée par les bombes israéliennes, la question palestinienne donne tout son sens à cette position. Malika Rahal montre d’ailleurs comment les luttes de libération résonnent les unes avec les autres, en particulier la lutte victorieuse de l’Algérie avec celle de la Palestine. Écrit de manière sensible, avec une attention portée aux détails, l’ouvrage est largement accessible aux non-universitaires. À travers le récit familial de l’autrice et celui de ses recherches, on plonge dans la lutte de libération nationale algérienne d’un point de vue non européano-centré et dans toutes les difficultés d’écrire l’histoire de l’Algérie post-1962. Avec générosité, Malika Rahal nous fait suivre son parcours d’historienne en formation, ses doutes et ses questionnements, les difficultés auxquelles elle est confrontée, les impasses contre lesquelles elle bute — comme lorsqu’un facilitateur de rencontre clôt un entretien important au bout d’une heure, sans qu’elle ait pu poser les questions qu’elle aurait souhaité. L’histoire du temps présent a ceci de particulier qu’elle implique des témoins encore en vie. Le livre se révèle ainsi un formidable outil d’apprentissage méthodologique. Ainsi, par exemple, quand elle explique comment, malgré les enjeux de classe et de genre à l’œuvre, elle essaie de mettre à l’aise les personnes dont elle veut recueillir le témoignage. Mille raisons donc de lire ce livre. [L.]
Éditions de l’EHESS, 2025
Photographie de bannière : Mario De Biasi, Naples, vers 1950
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