Cartouches (100)


Habiter un quar­tier qu’on détruit, une his­toire du sabo­tage, sau­ver le monde avec une clé de bras, la guerre qu’on mène au peuple, les vies rebelles de femmes noires aux États-Unis, l’au­to­ges­tion du fon­cier sur le pla­teau du Larzac, la ségré­ga­tion raciale dans les années 1920, une généa­lo­gie du soin, une poé­sie du corps, mille his­toires pour dire celle d’une his­to­rienne algé­ro-amé­ri­ca­no-fran­çaise : nos chro­niques du mois de juin 2025. 


Les cour­sives, de Meryem-Bahia Arfaoui

Dans un entre­tien récent, la réa­li­sa­trice Meryem-Bahia Arfaoui nous disait : « Je ne veux pas me limi­ter au ciné­ma ou au son. » C’est chose faite avec la sor­tie de son pre­mier livre. Long poème en prose ou prose poé­tique ? Comme à son habi­tude, l’artiste refuse les assi­gna­tions. Mais dans ses mots il y a des larmes de pierres et de sel, l’odeur du tabac d’une clope qu’on tasse « comme on charge un fusil » et celle du « gou­dron chaud » qui se mêle « au pain frais ». Elle raconte la des­truc­tion du quar­tier d’Empalot à Toulouse où elle a gran­di et où elle est reve­nue habi­ter. « C’est long de remon­ter une rue à la ver­ti­cale », jusqu’au qua­tor­zième étage, « la der­nière cour­sive avant les nuages » où la famille venue de Tunisie habite dans « un cube bleu ». D’Empalot à Jendouba où elle est née, Meryem-Bahia Arfaoui tire des fils. Le colo­nia­lisme là-bas, et le colo­nia­lisme tou­jours ici, dans une langue impo­sée et une autre étouf­fée, dans des pré­noms « qu’on avait jamais pris la peine de pro­non­cer [cor­rec­te­ment] », dans le racisme de la voi­sine. Dans les pelles des bull­do­zers de l’Agence natio­nale de réno­va­tion urbaine aus­si. En même temps que tombent les pierres des immeubles, c’est l’histoire de mil­liers de famille venues d’ailleurs, sou­vent de l’autre côté de la Méditerranée, qu’on enterre sous les gra­vats. Comme ces grandes pein­tures murales, por­traits en noir et blanc qui s’effondrent peu à peu en pluies de pierres. Ce sont aus­si des liens de soli­da­ri­té et d’entraide qu’on démo­lit. Mais ces familles n’ont plus leur place dans un quar­tier que la mai­rie veut voir deve­nir « attrac­tif » pour y loger les classes moyennes et supé­rieures, dans une ville où le loge­ment est en ten­sion. Le nom Empalot lui-même dis­pa­raît, pour lais­ser place à la « Pharmacie du Stadium », au « Tabac du Stadium ». Tout proche de l’en­ceinte spor­tive, le quar­tier se trans­forme en par­king les jours de match. « Les sup­por­ters pissent sur ses murs. Quel genre de fleur éclot les pieds dans l’urine des autres ? ». [L.]

Blast, 2025

Quand les tra­vailleurs sabo­taient. France, États-Unis (1897–1918), de Dominique Pinsolle

Si le sabo­tage a été remis sur le devant de la scène ces der­nières années par l’écologie radi­cale, l’histoire que retrace Dominique Pinsolle montre qu’il a d’abord été une tac­tique syn­di­cale. Au tour­nant du XXe siècle, en Europe, par­ti­cu­liè­re­ment en France, puis aux États-Unis, on a pu espé­rer au sein du mou­ve­ment ouvrier qu’il puisse deve­nir « une arme aus­si puis­sante et aus­si légi­time que la grève ». Ralentir la cadence, trou­ver « mille petites astuces pour souf­fler un peu et éco­no­mi­ser ses forces », « là réside sans doute l’origine du sabo­tage : dans une réac­tion spon­ta­née et uni­ver­selle à l’exploitation ». La pra­tique a pré­cé­dé le mot qui, dans la langue popu­laire de la fin du XIXe siècle, signi­fie « bâcler son tra­vail » — l’histoire des sabots jetés par les ouvriers dans les machines relève de la légende. Mais, théo­ri­sé par le mili­tant anar­chiste Émile Pouget dans un contexte mar­qué par l’émergence du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, reven­di­qué par la CGT dès 1897 puis, quelques années plus tard, par l’Industrial Workers of the World (IWW), le « sabot­tage » devient une manière de réaf­fir­mer l’autonomie ouvrière et « la pri­mau­té de l’action directe ». Sur son lieu de tra­vail, alors que les grèves par­tielles perdent en effi­ca­ci­té, réduire la pro­duc­tion ou en affec­ter la qua­li­té appa­raît comme un ins­tru­ment pour faire pres­sion sur l’employeur. Et, si la dégra­da­tion des outils de pro­duc­tion n’en est qu’une des facettes et leur des­truc­tion jamais envi­sa­gée comme une fina­li­té — ce qui le dis­tingue du lud­disme —, le sabo­tage porte aus­si « l’espoir d’une grève géné­rale para­ly­sant maté­riel­le­ment le pays » et « un objec­tif ouver­te­ment révo­lu­tion­naire ». L’espoir sou­le­vé par cette tac­tique, certes « tou­jours mino­ri­taire », s’est heur­té, des deux côtés de l’Atlantique, à une entre­prise mas­sive de dis­qua­li­fi­ca­tion et à une répres­sion féroce. Mais Dominique Pinsolle montre que cela ne suf­fit pas à expli­quer son aban­don. Certaines failles d’une méthode « au carac­tère néces­sai­re­ment flou » et secret, des dés­illu­sions nées d’échecs dans cer­taines luttes locales, et les cri­tiques for­mu­lées au sein même du camp ouvrier, où des voix tou­jours plus nom­breuses pointent son inef­fi­ca­ci­té et son inca­pa­ci­té à faire adve­nir la grève géné­rale, ont aus­si contri­bué à son effa­ce­ment du réper­toire d’action de la classe ouvrière. [B.G.]

Agone, 2024

Gogoplata, tome 1, de Sophie Couderc

En l’An 20 de l’ère Tuva, il ne fait pas bon vivre sur Terre. Un cham­pi­gnon toxique, le radoxa, rend l’eau impropre et menace l’ha­bi­ta­bi­li­té de la pla­nète. C’est pour­quoi Tuva Skesh, l’ex­plo­ra­trice spa­tiale qui a une pre­mière fois sor­ti la Nation-Globe du pétrin astral, sou­haite sol­li­ci­ter les gigan­tesques pou­voirs d’une bande d’ex­tra­ter­restres aux contours indis­tincts, les ani­maux laté­raux, qui vivent sur Triton, une lune de Saturne. Or elle n’en­tend pas aller seule à leur ren­contre. Un tour­noi de lutte concrète, sport mon­dial déri­vé du ju-jit­su bré­si­lien, est orga­ni­sé pour choi­sir celui ou celle qui l’ac­com­pa­gne­raGogoplata est l’his­toire de cette grande com­pé­ti­tion. On suit le par­cours de Milonga, jeune pas­sion­née de lutte et admi­ra­trice fer­vente de Tuva Skesh. Sa prise favo­rite : la gogo­pla­ta, jus­te­ment, un étran­gle­ment à l’aide de ses jambes où le tibia de l’une vient écra­ser la tra­chée de l’ad­ver­saire tan­dis que l’autre appuie der­rière la tête. Milonga a tou­te­fois fort à faire pour pas­ser les tours de qua­li­fi­ca­tion et rem­por­ter le titre en même temps que le droit d’ac­com­pa­gner son idole sur Triton. L’organisation d’une grande messe spor­tive à un moment si cri­tique a de quoi sur­prendre. Tandis que la Terre semble sur le point d’être dévas­tée, la plu­part de ses habi­tants ont les yeux rivés sur quelques com­bat­tants et com­bat­tantes, dont les apti­tudes à sau­ver le monde reposent sur des pro­jec­tions et des clés de bras. Tuva Skesh n’au­rait-elle pas eu l’i­dée d’un tel cirque pour détour­ner l’at­ten­tion de la popu­la­tion ? Nous aurons peut-être notre réponse dans le pro­chain tome. Pour l’heure, une seule ques­tion : tiraillée entre la rage de vaincre, l’a­mi­tié qui la lie à sa par­te­naire d’en­traî­ne­ment éga­le­ment concur­rente et la loyau­té néfaste entre­te­nue envers sa mère, Milonga sor­ti­ra-t-elle vain­queuse du raout pla­né­taire ? [R.B.]

Magnani, 2024

La guerre glo­bale contre les peuples, de Mathieu Rigouste

Dans son nou­vel ouvrage, Mathieu Rigouste pro­pose une his­toire éclai­rante des pra­tiques de contrôle des peuples par les régimes impé­ria­listes et leurs satel­lites, pour main­te­nir l’ordre néces­saire au sys­tème d’exploitation capi­ta­liste. La chro­no­lo­gie des dis­po­si­tifs sécu­ri­taires qu’il construit débute au XVIIe siècle, lorsque s’é­ta­blit « un régime de pou­voir moderne en rup­ture avec le modèle médié­val », qui mêle « des dis­po­si­tifs à la fois mili­taires et civils, guer­riers et judi­ciaires, arti­cu­lant la guerre civile et l’enfermement ». Les théo­ri­ciens mili­taires com­mencent à s’intéresser aux « guerres de par­ti­sans », une réflexion qui se déve­loppe en même temps que « l’expansion impé­riale conti­nue à mas­sa­crer des peuples non-euro­péens ». Outre la trame chro­no­lo­gique, l’auteur tire des fils reliant les pra­tiques sécu­ri­taires d’un endroit à un autre et montre qu’elles font sys­tème. Il montre ain­si com­ment la colo­ni­sa­tion bri­tan­nique en Palestine uti­lise des outils de contre-insur­rec­tion déve­lop­pés en Irlande, en Inde ou au Soudan pour répri­mer les révoltes arabes, qu’elle com­plète avec des tech­niques fran­çaises comme le recen­se­ment de la popu­la­tion, la car­to­gra­phie pré­cise des lieux, l’obligation de déte­nir un docu­ment d’identité… Ces tech­niques sont ensuite trans­mises aux milices sio­nistes qui les réin­ves­tissent dans leur guerre colo­niale contre le peuple pales­ti­nien. La France n’est pas en reste, avec des mili­taires qui déve­loppent une doc­trine de guerre contre-insur­rec­tion­nelle pen­dant la guerre d’Algérie, basée sur l’emploi de la ter­reur d’un côté et de la guerre psy­cho­lo­gique de l’autre. Celle-ci est ensei­gnée ensuite aux États-Unis puis à toutes les forces répres­sives des régimes auto­ri­taires à tra­vers le conti­nent sud-amé­ri­cain, avant d’être expor­tée en Turquie où elle est uti­li­sée contre les opposant·es, en par­ti­cu­lier les Kurdes. Face à l’ampleur du dis­po­si­tif répres­sif qui se déploie sous nos yeux, il ne s’agit tou­te­fois pas de se rési­gner. « Nous n’aurons que ce que nous sau­rons prendre, créer et défendre par nous-mêmes », conclut l’auteur. [L.]

La Fabrique, 2025

Vies rebelles. Histoires intimes de filles noires en révolte, de radi­cales queer et de femmes dan­ge­reuses, de Saidiya Hartman (trad. Souad Degachi et Maxime Shelledy)

« Au tour­nant du XXe siècle, les jeunes femmes noires étaient en rébel­lion ouverte. » Après la fin offi­cielle de l’es­cla­vage aux États-Unis, nombre de jeunes femmes noires des États du Sud gagnent les grandes villes de la côte est pour échap­per à la plan­ta­tion et aux lyn­chages — une migra­tion que Saidiya Hartman décrit comme « une grève géné­rale contre l’es­cla­vage sous ses nou­veaux atours ». À New York ou à Philadelphie, leur liber­té sexuelle, leurs arran­ge­ments avec le cadre légal du mariage et les contraintes de l’hé­té­ro­sexua­li­té, leurs flâ­ne­ries noc­turnes, leurs ren­contres hasar­deuses et leur « recherche de la beau­té » les font appa­raître aux yeux de la police, des réfor­ma­teurs sociaux et des psy­chiatres comme des « furies irres­pon­sables ». Considérant que la lutte qu’elles mènent « pour s’in­ven­ter une vie belle et auto­nome » relève non de « mœurs dis­so­lues » mais d’ex­pé­ri­men­ta­tions poli­tiques, Vies rebelles cherche à rendre jus­tice à leur « ima­gi­na­tion radi­cale » et leurs « pra­tiques indis­ci­pli­nées ». Dans une forme nar­ra­tive pas­sion­nante, la cher­cheuse s’at­tache à faire de ces « per­son­nages mineurs » des sujets à part entière dans « l’his­toire de la révo­lu­tion sociale et des trans­for­ma­tions de la vie intime qui se sont dérou­lées dans la ville noire au sein de la ville ». Si elle s’ap­puie sur une grande quan­ti­té d’ar­chives, qu’il s’a­gisse de comptes ren­dus judi­ciaires, de rap­ports de police ou d’en­quêtes socio­lo­giques comme celles de W. E. B. Du Bois, Saidiya Hartman écrit bien plu­tôt à rebours de ces docu­ments qui « pré­sentent ces femmes noires comme un pro­blème » et cherche à répondre à leur « désir d’être représentée[s] autre­ment ». Son tra­vail sur les archives laisse ain­si toute sa place à la sup­po­si­tion et à la spé­cu­la­tion pour ten­ter de voir à tra­vers les yeux de ces jeunes femmes et éta­blir à par­tir de leurs expé­riences intimes « un contre-récit libé­ré du juge­ment et de la clas­si­fi­ca­tion » qui les sou­met­taient « à la sur­veillance, aux arres­ta­tions, à la sanc­tion et à l’en­fer­me­ment ». [A.B.]

Seuil, 2024

Larzac, de Philippe Durand

Le pla­teau du Larzac est un sym­bole des luttes pay­sannes. Dans les années 1970, le pro­jet d’extension d’un camp mili­taire mobi­lise les paysan·nes qui refusent de se voir expro­priés. 103 d’entre elles et eux prêtent le ser­ment de ne pas quit­ter leur terre. Dix années de lutte non-vio­lente débou­che­ront sur une vic­toire : iels obtiennent la ges­tion col­lec­tive des 6 300 hec­tares de terres agri­coles sau­vées des bidasses. La Société civile des terres du Larzac (SCTL) est créée en novembre 1984. Six mois plus tard, elle signe avec l’État un bail emphy­téo­tique pre­nant fin en 2013 mais qui sera renou­ve­lé jusqu’en 2083. La SCTL regroupe une cen­taine de socié­taires, qui se réunissent en AG une ou deux fois par an. Le prin­cipe direc­teur qui les guide est celui de la pro­prié­té d’usage : l’attribution d’un loge­ment et de terres se fait sur pré­sen­ta­tion d’un pro­jet qui doit être vali­dé par les socié­taires. Une fois à la retraite, il faut s’en aller. L’apport finan­cier mis en entrant est rever­sé, avec une com­pen­sa­tion pour les éven­tuels tra­vaux effec­tués, pac­tole qui per­met de s’installer ailleurs. Le sys­tème per­met à de démar­rer une acti­vi­té pour des pay­sans qui ne dis­posent pas d’un héri­tage fon­cier ou d’un capi­tal éco­no­mique leur per­met­tant d’acheter des terres. Comédien, Philippe Durand est allé à la ren­contre des habitant·es et a recueilli leurs paroles, trans­mises sans com­men­taires dans l’ouvrage. Les points de vue sont variés, du conseil de gérance à celui d’ancien·nes ou de per­sonnes arri­vées plus récem­ment. L’ensemble per­met de se faire une idée de cette alter­na­tive non capi­ta­liste de ges­tion du fon­cier agri­cole, loin du modèle de l’agro-business défen­du par la FNSEA. La confé­dé­ra­tion pay­sanne est d’ailleurs très pré­sente dès les débuts de SCTL et dans les pro­pos des interviewé·es — mais « c’est pas que ça », comme le pré­cise l’un d’eux, qui rap­pelle la diver­si­té des pro­fils au sein du pro­jet et les ten­sions qui peuvent demeu­rer entre « gens du coin » et « nou­veaux et nou­velles arrivant·es ». [L.]

Libertalia, 2025

Frère noir, sui­vi de Vue sur l’Amérique, de Magdeleine Paz

« Frère noir, c’est vrai, je ne te connais pas. Mes parents n’ont pas eu d’es­claves, je n’ai pas été éle­vée sur les genoux d’une Mamie. Je n’ai pas eu à redou­ter l’é­tau noir de tes bras. Tu ne m’as pas volé de montre. Et je n’ai pas per­çu cette odeur de ta peau qui fait s’évanouir les blancs. Je t’ai appro­ché comme un homme. Je t’ai regar­dé comme un frère. Je ne connais, de toi, que le bruit de tes chaînes, la nuit de ta pri­son, tes mains domes­ti­quées, et les plaies rouges de ton dos. Car elles sont rouges, je l’ai vu. […] Est-ce assez pour par­ler de toi ? » Dans les années 1920, Magdeleine Paz (1889–1973) découvre l’Amérique. Ne sup­por­tant pas de voir les Afro-Américains lui mon­trer de la défé­rence parce qu’elle est blanche, elle sou­haite témoi­gner. Elle raconte le com­merce tri­an­gu­laire, l’esclavage, l’Underground Railroad, l’abolition et les lois pro­mul­guées pour que rien ne change, le Ku Klux Klan, la fabri­ca­tion de la ligne de cou­leur qui cimente l’union des riches et des pauvres blancs, leur rejet par les syn­di­cats jusqu’à la créa­tion de l’IWW, les « lyn­ching par­ties » aux­quelles elle assiste et dont les des­crip­tions sont dif­fi­ci­le­ment sou­te­nables. Ces exé­cu­tions par des foules exci­tées étaient sou­vent moti­vées par des incri­mi­na­tions pour « crimes sexuels ». Pourtant, « pen­dant deux siècles les cas de viol com­mis par des Nègres sur des femmes blanches, sont, non point rares, ils sont tota­le­ment incon­nus. Ces accu­sa­tions n’ont sur­gi qu’après la trans­for­ma­tion d’un sys­tème éco­no­mique défec­tueux en un flot mon­tant de richesses, qui néces­si­tait à sa source un appro­vi­sion­ne­ment consi­dé­rable de main-d’œuvre que l’es­cla­vage, au Sud, était seul à pou­voir four­nir. » D’abord tour­née vers les blancs abo­li­tion­nistes, la vin­dicte de la foule se tourne, après l’émancipation, vers les Afro-Américains pour « repla­cer le noir dans ses fers ». Bouleversant témoi­gnage dont la finesse n’a d’égal que la rigueur. [E.L.]

Plein chant, 2024

D’amour et de force. Une généa­lo­gie du soin, de Daniela Rea Gómez (trad. Amandine Semat et Anna Touati)

Daniela Rea Gómez est une jour­na­liste mexi­caine indé­pen­dante. Elle a notam­ment tra­vaillé sur les vio­lences sys­té­miques qui visent les femmes et sur les vio­la­tions des droits humains. Mais dans ce livre, dont le titre ori­gi­nal espa­gnol est Fruto, elle s’intéresse à « une généa­lo­gie du soin ». À la manière dont nos pra­tiques de soin sont ancrées dans des héri­tages aus­si bien per­son­nels que sociaux, « de pos­tures éthiques, poli­tiques » : « on nous passe, de géné­ra­tion en géné­ra­tion, le flam­beau de ce que nous ne pou­vons pas tolé­rer ». Elle a choi­si pour cela une forme com­po­site : le livre alterne entre les pages de son propre jour­nal de mater­ni­té et des entre­tiens menées avec des femmes de milieux et de par­cours dif­fé­rents, qu’elle a ren­con­trées au fil de ses inves­ti­ga­tions et avec qui elle a noué une rela­tion qui dure par­fois depuis plu­sieurs années. Elle y a inclus sa propre mère. Et dans toute cette matière, elle ajoute ses propres com­men­taires et ana­lyses avec le recul du temps. À la source du livre, la mater­ni­té de l’autrice, qui l’a « accu­lée dans un espace obs­cur pen­dant que le monde exté­rieur exi­geait [d’elle] qu’elle se défi­nisse à tra­vers [son] métier, celui de jour­na­liste ». Elle a donc déci­dé « [d]’écouter d’autres per­sonnes pour [s]’écouter [elle]-même et trou­ver » ce qu’elles avaient « en com­mun ». Si le livre part de la mater­ni­té, il ne s’y résume pas : « Les his­toires de soin de ne se réduisent pas aux mères mais nous impliquent toutes. » L’autrice se livre ouver­te­ment sur les émo­tions qui la tra­versent, aus­si bien heu­reuses que vio­lentes. En res­sort un texte fort, qui remue et inter­roge, et que les hommes en par­ti­cu­lier seraient bien ins­pi­rés de lire, pré­cieuse occa­sion de se for­mer et de réflé­chir sur un sujet encore beau­coup trop asso­cié aux femmes. Daniela Rea Gómez aborde éga­le­ment un thème cher aux édi­tions Ici-bas, qui se font depuis long­temps porte-voix de celles et ceux qui réflé­chissent à « écrire en écou­tant », pour reprendre les mots de John Gibler. [L.]

Ici-bas, 2025

La Main de la main, de Laura Vazquez

« Apportez-moi une chaise / un bout de pain et un livre, / appor­tez-moi l’or­di­na­teur / et l’al­pha­bet de la langue des signes, / appor­tez-moi une boîte de bois / pour que je me lève, / pour que j’é­crive, / pour que je com­mence. » Ces quelques vers le montrent : la poé­sie de Laura Vazquez requiert peu de choses pour exis­ter — des motifs, des formes, deux ou trois objets, le corps et la bizar­re­rie d’en pos­sé­der un, d’être à la fois dedans et, par ce corps, dehors. Il n’est pas sur­pre­nant, dès lors, qu’il ne lui faille guère plus que se lever pour que les mots viennent. Son pre­mier recueil, La Main de la main, a été publié en 2014, l’an­née où elle lance une revue inti­tu­lé Muscle, petit objet poé­tique et colo­ré qui entend bien revi­go­rer la langue fran­çaise en emprun­tant à celles d’ailleurs. À peine dix ans plus tard, Laura Vazquez reçoit le prix Goncourt de la poé­sie pour l’en­semble de son œuvre — car oui, entre temps, une œuvre s’est construite. En quoi pro­cède-t-elle de ces poèmes désor­mais un peu anciens ? La Main de la main paraî­tra sans doute de fac­ture moins ori­gi­nale que La Semaine per­pé­tuelle, Le Livre du large et du long ou Zéro, ces étranges et réjouis­sants textes publiés aux édi­tions du Sous-sol. On y retrouve pour­tant la même atten­tion omni­sciente qui per­met à l’au­trice de décrire un moment dans sa tota­li­té, sans céder au bavar­dage. Prenons par exemple ce moment-là : « Les habi­tants ferment leur porte. / C’est le soir main­te­nant. / Je te fais la cui­sine avec un peu d’huile, / avec un peu de citron, / avec des herbes fraîches. / Je te donne mes deux mains, tu me donnes / quelques fraises, c’est la sai­son que tu pré­fères, / la lumière est épaisse, / les voi­sins sont endor­mis, / les chiens se lèchent les poils. » Un peu plus loin, il se pour­suit et d’un geste se referme : « Le soir garde notre salive dans sa petite bouche, il s’en­fonce dans nos yeux, tu ne parles pas beau­coup, il s’en­fonce dans nos joues, le soir, tes yeux sont fra­giles, ils sont noirs, ils s’en­foncent dans la cui­sine. / Je pose un pot de miel, c’est la nuit sur la table. » Et sou­dain l’obs­cu­ri­té paraît enve­lop­per toutes les choses qui com­posent la scène, ses objets et ses gens. Le poème a fait son œuvre, il s’est trans­for­mé en un petit mor­ceau du monde. [E.M.]

Cheyne, 2014

Mille his­toires diraient la mienne, de Malika Rahal

Les ouvrages de la col­lec­tion Aparté des édi­tions de l’EHESS entre­mêlent des récits per­son­nels de cher­cheuses et de cher­cheurs avec l’analyse qu’elles et ils en font à l’aide des outils de leur dis­ci­pline. Le résul­tat donne des livres forts, dans un style hybride qui rap­pelle le jour­na­lisme lit­té­raire et laisse toute sa place à la parole des per­sonnes. Directrice de l’Institut d’histoire du temps pré­sent, connue pour ses recherches sur l’Algérie contem­po­raine ancrées dans l’histoire de la lutte de libé­ra­tion natio­nale, Malika Rahal a retra­cé à tra­vers son his­toire per­son­nelle ce qui l’a ame­née à faire aujourd’hui de l’histoire comme un « enga­ge­ment anti-colo­nia­liste », « fût-ce au milieu de la guerre ». Tout au long du livre, écrit alors que Gaza est écra­sée par les bombes israé­liennes, la ques­tion pales­ti­nienne donne tout son sens à cette posi­tion. Malika Rahal montre d’ailleurs com­ment les luttes de libé­ra­tion résonnent les unes avec les autres, en par­ti­cu­lier la lutte vic­to­rieuse de l’Algérie avec celle de la Palestine. Écrit de manière sen­sible, avec une atten­tion por­tée aux détails, l’ouvrage est lar­ge­ment acces­sible aux non-uni­ver­si­taires. À tra­vers le récit fami­lial de l’autrice et celui de ses recherches, on plonge dans la lutte de libé­ra­tion natio­nale algé­rienne d’un point de vue non euro­péa­no-cen­tré et dans toutes les dif­fi­cul­tés d’écrire l’histoire de l’Algérie post-1962. Avec géné­ro­si­té, Malika Rahal nous fait suivre son par­cours d’historienne en for­ma­tion, ses doutes et ses ques­tion­ne­ments, les dif­fi­cul­tés aux­quelles elle est confron­tée, les impasses contre les­quelles elle bute — comme lorsqu’un faci­li­ta­teur de ren­contre clôt un entre­tien impor­tant au bout d’une heure, sans qu’elle ait pu poser les ques­tions qu’elle aurait sou­hai­té. L’histoire du temps pré­sent a ceci de par­ti­cu­lier qu’elle implique des témoins encore en vie. Le livre se révèle ain­si un for­mi­dable outil d’apprentissage métho­do­lo­gique. Ainsi, par exemple, quand elle explique com­ment, mal­gré les enjeux de classe et de genre à l’œuvre, elle essaie de mettre à l’aise les per­sonnes dont elle veut recueillir le témoi­gnage. Mille rai­sons donc de lire ce livre. [L.]

Éditions de l’EHESS, 2025


Photographie de ban­nière : Mario De Biasi, Naples, vers 1950


REBONDS

Cartouches 99, mai 2025
Cartouches 98, avril 2025
Cartouches 97, mars 2025
Cartouches 96, jan­vier 2025
Cartouches 95, décembre 2024
Cartouches 94, novembre 2024

Ballast

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