Alexey Sakhnin : « La victoire sur Poutine viendra de l’intérieur »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Alexey Sakhnin (Алексей Сахнин) est l’un des visages de la gauche russe. Né aux débuts des années 1980, il a été l’un des cadres du Front de gauche (Левый фронт) : une impor­tante coa­li­tion liée au Parti com­mu­niste russe, fon­dée en 2008 et ouver­te­ment oppo­sée au pou­voir de Vladimir Poutine. L’objectif du Front est de bâtir une « alter­na­tive pro­gres­siste à la bar­ba­rie capi­ta­liste », autre­ment dit de « construire une socié­té socia­liste juste ». En 2012, Sakhnin obte­nait l’a­sile poli­tique en Suède ; sept ans plus tard, il était de retour dans son pays natal. Depuis l’in­va­sion de l’Ukraine, il vit sous la menace per­ma­nente d’une arres­ta­tion : c’est que le mili­tant s’é­lève haut et fort contre cette « agres­sion armée d’une ampleur sans pré­cé­dent ». Il vient de quit­ter son par­ti, après la déci­sion de ce der­nier d’ap­prou­ver majo­ri­tai­re­ment la guerre. « Nous avons réel­le­ment besoin d’un front des peuples pour la paix, l’égalité, la liber­té et le socia­lisme. Malheureusement, pour construire ce monde et ce front, il fau­dra par­tir de zéro », a indi­qué Alexey Sakhnin dans son com­mu­ni­qué de départ. Malgré la cen­sure gou­ver­ne­men­tale, nous avons pu échan­ger avec lui de vive voix.


Vous venez de cla­quer la porte du Front de gauche de Russie.

Oui. Depuis deux semaines, nous sommes entrés dans un nou­veau contexte. Mes cama­rades et moi-même avons tou­jours été en contra­dic­tion avec l’opposition russe libé­rale. Maintenant, nous sommes face à une grande guerre et il n’y a plus aucune place pour ce débat. La seule ques­tion qui se pose est la sui­vante : com­ment stop­per cette guerre, sans attendre pas­si­ve­ment que la Russie l’emporte sur l’armée ukrai­nienne ? Le Front de gauche a tou­jours col­la­bo­ré avec le Parti com­mu­niste russe pour occu­per une place ins­ti­tu­tion­nelle — non sans grandes dif­fi­cul­tés. Certains diri­geants et mili­tants du PC reven­diquent un « patrio­tisme de gauche » : ça ne me pose­rait pas for­cé­ment pro­blème si ça ne confi­nait pas, par­fois, au chau­vi­nisme héri­té du sovié­tisme (« Il n’y a pas de nation ukrai­nienne »). Les com­mu­nistes ont été très actifs dans les mou­ve­ments sociaux de 2018–20191 et dans nos cam­pagnes élec­to­rales, c’est pour­quoi ils par­ti­cipent à la direc­tion du Front de gauche. Quand la guerre a été décla­rée, j’ai pro­po­sé de rédi­ger et de publier un texte clair pour s’y oppo­ser : à ma sur­prise, ça a pro­vo­qué une forte résis­tance dans nos rangs. La majo­ri­té pré­fé­rait ne faire aucune décla­ra­tion, en atten­dant que « la situa­tion devienne plus claire ». Nous avons alors pro­po­sé un texte déve­lop­pant notre posi­tion. D’autres membres ont pré­fé­ré « une posi­tion de com­pro­mis » : un long texte s’attardant sur la com­plexi­té du contexte géo­po­li­tique, sur l’histoire des rela­tions rus­so-ukrai­niennes, etc. Ce, tout en omet­tant le fait cen­tral : Vladimir Poutine a ordon­né à l’armée russe d’aller détruire des villes ukrai­niennes et des mil­liers de civils ukrai­niens paci­fiques. Pire, ce texte défen­dait la thèse selon laquelle Russes et Ukrainiens devraient com­battre ensemble le régime libé­ral de Kiev.

Comment com­prendre cette position ?

« Vladimir Poutine a ordon­né à l’armée russe d’aller détruire des villes ukrai­niennes et des mil­liers de civils ukrai­niens pacifiques. »

Elle est hon­teuse. Et elle s’explique lar­ge­ment, à mon avis, par la peur du régime russe et par l’incapacité morale des géné­ra­tions ayant gran­di dans l’imaginaire de la Seconde Guerre mon­diale à recon­naître que leur propre pays est l’agresseur. Malheureusement, la majo­ri­té du Front de gauche a choi­si cette option : cette coa­li­tion a donc explo­sé. J’ai pas­sé dix-sept ans de ma vie comme l’un des lea­ders de ce front. Nous avons mené des batailles poli­tiques — les mani­fes­ta­tions de 2012 ; nous avons été arrê­tés et empri­son­nés ; nous avons com­mis des erreurs, ren­con­tré des dif­fi­cul­tés, connu des suc­cès ; j’ai fait l’ex­pé­rience, pen­dant six ans, de la condi­tion de réfu­gié poli­tique à l’étranger. Sergueï Oudaltsov [oppo­sant à Vladimir Poutine et pré­sident du Front de gauche, ndlr] défend la mau­vaise posi­tion, mais ça n’enlève rien au fait qu’il ait été empri­son­né sans rai­son pen­dant cinq années.

Vous atten­diez-vous à ce que le gou­ver­ne­ment russe enva­hisse l’Ukraine ?

J’ai été vrai­ment sur­pris — comme tous les gens de gauche dans le monde, comme tous les gens de bon sens, comme tous les défen­seurs de la paix. Les élites russes et la classe diri­geante ne vou­laient pas de cette guerre. Si on s’en tient à leurs seuls inté­rêts égoïstes, la guerre est un choix irra­tion­nel. L’historienne amé­ri­caine Barbara W. Tuchman a décrit les méca­nismes qui ont conduit au déclen­che­ment de la Première Guerre mon­diale : per­sonne ne vou­lait la guerre mais la guerre était la seule issue pos­sible pour les pro­ta­go­nistes en pré­sence. La guerre devait iné­luc­ta­ble­ment écla­ter car aucune des crises mon­diales du capi­ta­lisme depuis trois cents ans ne s’est sol­dée autre­ment… Mais je n’avais pas anti­ci­pé qu’elle se déclen­che­rait maintenant.

[Forces russes, 18 février 2022 | VCG]

Comment inter­pré­tez-vous l’ar­gu­ment pou­ti­nien d’une guerre visant à « déna­zi­fier » l’Ukraine ?

C’est tota­le­ment vide de sens. Il est vrai que, depuis huit ans, le régime ukrai­nien déploie une pro­pa­gande natio­na­liste. Il est vrai qu’il existe des groupes para­mi­li­taires d’extrême droite et que des réseaux d’extrême droite se retrouvent au cœur des forces de sécu­ri­té, des ser­vices secrets, etc. Mais le gou­ver­ne­ment russe a main­te­nu avec l’Ukraine, durant toute cette période, de pro­fi­tables échanges com­mer­ciaux. Certains des héros du « Printemps russe » [Ру́сская весна́]2, des acti­vistes pro-russes de l’est ukrai­nien, ont été arrê­tés en Russie et ren­voyés en Ukraine. Maintenant, Poutine répète que l’« opé­ra­tion spé­ciale », comme il l’appelle — nous n’avons pas le droit de pro­non­cer le mot « guerre » —, est gui­dée par la lutte contre le natio­na­lisme et l’extrême droite. Mais la Russie elle-même penche vers l’extrême droite ! Le gou­ver­ne­ment russe dépense beau­coup d’argent pour faire de la pro­pa­gande anti­so­vié­tique d’un point de vue natio­na­liste et conser­va­teur. Je vous invite à regar­der les fils natio­na­listes sur Telegram… User de la rhé­to­rique de la « déna­zi­fi­ca­tion » de l’Ukraine pour jus­ti­fier cette guerre n’a aucun sens.

Les gauches occi­den­tales sont divi­sées sur les res­pon­sa­bi­li­tés de l’OTAN dans ce conflit et son esca­lade. Pensez-vous que la prise en compte des res­pon­sa­bi­li­tés de l’Alliance pour­rait conduire à rela­ti­vi­ser celles de la Russie ?

« L’OTAN, les États-Unis et les poli­ti­ciens de droite en Europe ont fait tout ce qui était en leur pou­voir pour mettre de l’huile sur le feu. »

L’OTAN, les États-Unis et les poli­ti­ciens de droite en Europe ont fait tout ce qui était en leur pou­voir pour mettre de l’huile sur le feu. Bien sûr, les extré­mistes éta­su­niens sont ravis de la pers­pec­tive de voir l’Ukraine deve­nir un nou­vel Afghanistan. Mais il est poli­ti­que­ment et mora­le­ment impos­sible de défendre l’invasion russe en rai­son de ces intrigues. Ceux qui sont ten­tés d’user d’une telle argu­men­ta­tion prennent le risque de se rendre com­plices d’une entre­prise impé­ria­liste cri­mi­nelle et san­glante. Même du point de vue des inté­rêts natio­naux de la Russie, cette guerre ins­talle une situa­tion bien pire. Le natio­na­lisme russe lui-même est aujourd’­hui tra­ver­sé de contra­dic­tions. Poutine disait que des mis­siles tirés de Kharkov [deuxième plus grande ville d’Ukraine, ndlr] pour­raient tou­cher la Russie en six minutes. Or Kharkov est à la même dis­tance de la Russie que les pays baltes. En rai­son de cette guerre, il y aura désor­mais des mis­siles à six minutes de la Russie dans les pays baltes alors que ce n’était pas le cas pré­cé­dem­ment. Des forces poli­tiques euro­péennes (de gauche, du centre, de droite) s’opposaient à ce que le bud­get mili­taire de leur pays atteigne 2 % du PIB comme le pré­co­nise l’OTAN : désor­mais, l’Ouest est uni sur l’enjeu mili­taire. Les défen­seurs de la paix res­tent, eux, sans argu­ments. Poutine a atta­qué sans pro­vo­ca­tion objec­tive. La ques­tion s’impose : pour­quoi l’a‑t-il fait, alors que de telles consé­quences étaient prévisibles ?

Vous avez une idée ?

J’ai une théo­rie. Tout au long de la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus en 2020, Poutine fai­sait extrê­me­ment atten­tion. Il s’est iso­lé dans son bun­ker. Certains médias occi­den­taux l’ont ana­ly­sé comme une dépres­sion à l’origine de sa sup­po­sée folie actuelle. Cette hypo­thèse est trop simple. Il n’était pas tota­le­ment iso­lé : il a certes renon­cé à ses contacts régu­liers avec la classe diri­geante, avec les oli­garques — ceux qui sou­hai­taient le ren­con­trer devaient aupa­ra­vant obser­ver trois semaines de qua­ran­taine. Mais il com­mu­ni­quait quo­ti­dien­ne­ment avec des aides de camp, des hommes des ser­vices secrets qui ont entre­te­nu autour de lui une atmo­sphère conspi­ra­tion­niste. C’est dans cette période que s’est fomen­tée cette inva­sion, peut-être pas comme un plan A, mais comme un plan B. Cette inva­sion obéit à une ratio­na­li­té : Poutine avait clai­re­ment en tête l’idée selon laquelle une rup­ture défi­ni­tive avec l’Ouest serait syno­nyme de catas­trophe, de menaces inédites pour la Russie. Avant la guerre, cha­cun spé­cu­lait sur l’après-Poutine en 2024 : com­ment assu­rer la conti­nui­té du régime ? Tout le monde entre­voyait une crise, à l’image de celle qu’a tra­ver­sé la Biélorussie voi­là deux ans : Moscou 2024 res­sem­ble­rait à Minsk 2020. C’est ici que l’Ukraine entre en jeu. Imaginons que dans une telle situa­tion d’instabilité interne, l’Ukraine ait atta­qué le Donbass… De façon plus géné­rale, l’Ukraine est source de divi­sions per­ma­nentes au cœur même de la classe dirigeante.

[Ligne de front, Kiev, 3 mars 2022 | Aris Messinis | AFP | Getty Images]

Les offi­ciers des ser­vices secrets entou­rant Poutine se fichent com­plè­te­ment des gens, du peuple — à la dif­fé­rence des diri­geants civils obli­gés de recou­rir à la pro­pa­gande, à la mani­pu­la­tion pour impo­ser leurs choix. Tous ces bureau­crates éva­luent, dis­cutent les oppor­tu­ni­tés qui se pré­sentent à eux : « Ne devrait-on pas reve­nir à un diri­geant plus libé­ral, ouvert à l’Ouest ? » Poutine a essayé pen­dant huit ans de les unir à tra­vers un com­pro­mis com­mer­cial avec l’Ouest. Si l’Ouest isole la Russie, il faut une « res­pon­sa­bi­li­té mutuelle » entre le régime et les oli­garques. Toutes les élites poli­tiques, admi­nis­tra­tives, mili­taires et éco­no­miques russes ont don­né leur impri­ma­tur à une déci­sion qui ne pour­ra jamais être excu­sée par l’Ouest. Ils n’ont plus qu’une alter­na­tive : sou­te­nir Poutine ou prendre le risque de finir devant la Cour pénale inter­na­tio­nale. Poutine, de son côté, obéit à une ratio­na­li­té auto­cra­tique : l’invasion de l’Ukraine lui per­met de gar­der le pou­voir en Russie.

Parlez-nous de la répres­sion qui frappe les mani­fes­tants anti­guerre en Russie.

« Le régime russe évo­luait depuis long­temps vers une dic­ta­ture. Aujourd’hui il a fait un grand bond dans cette direc­tion. La police a carte blanche. »

Le régime russe évo­luait depuis long­temps vers une dic­ta­ture. Aujourd’hui il a fait un grand bond dans cette direc­tion. La guerre signi­fie tou­jours, en interne, la pri­son, la des­truc­tion des liber­tés. À ce jour, le but prin­ci­pal de la répres­sion et de la rhé­to­rique publique qui l’entoure est de rendre l’atmosphère effrayante, et ils réus­sissent très bien à le faire. L’appareil répres­sif manque d’effectifs mais ils entendent semer l’effroi : voi­là pour­quoi la police a carte blanche. Il y a deux jours, dans une mani­fes­ta­tion, une femme a été arrê­tée pour avoir fil­mé l’événement. Un poli­cier l’a frap­pée en lui disant : « Poutine nous laisse faire ce qu’on veut de vous, nation de traîtres, on vous frap­pe­ra, on vous tor­tu­re­ra, on vous vio­le­ra. » C’est exac­te­ment ce qu’ils veulent : nous cho­quer, nous faire res­sen­tir la peur.

Votre oppo­si­tion publique vous place dans une situa­tion dan­ge­reuse. Dans quel état d’es­prit êtes-vous, à l’heure où nous parlons ?

Je suis comme tout le monde : j’ai peur. Je n’ai pas de visa et, de toute façon, quit­ter la Russie est qua­si­ment impos­sible — ou tout au moins très dif­fi­cile. Je ne veux pas lais­ser ici mes cama­rades, mes amis, mon pays, ma famille. Mais c’est vrai, je ne me sens pas très bien. J’ai par­lé à visage décou­vert ; j’ai, dès les pre­miers jours, écrit un texte anti­guerre ; j’ai pris la parole dans quelques mani­fes­ta­tions ; j’ai écrit tant que c’était encore pos­sible dans les médias, puis sur les réseaux sociaux. J’ai don­né des entre­tiens à des médias occi­den­taux ; j’ai par­lé lors d’un mee­ting de La France insou­mise. Assez pour éco­per d’une lourde peine de pri­son. Ce que je ne sou­haite évi­dem­ment pas.

Quel est le sen­ti­ment domi­nant, selon vous, dans l’o­pi­nion russe ?

La situa­tion géné­rale est que la majo­ri­té ne sup­porte pas la guerre. La moi­tié de la popu­la­tion a dans un pre­mier temps tout fait pour s’accrocher à l’illusion que ce n’était pas une guerre, que c’était une opé­ra­tion de libé­ra­tion de l’Ukraine, que nous aidions nos amis, que ça allait finir très vite, demain. Mais l’humeur change très rapi­de­ment et le camp de l’opposition à la guerre est loin de se résu­mer à une mino­ri­té pro-occi­den­tale appar­te­nant aux classes moyennes. Le but des auto­ri­tés est de nous bâillon­ner. C’est pour ça qu’elles ont inter­dit tous les médias d’opposition (y com­pris les médias d’op­po­si­tion libé­raux que je cri­tique depuis des années). J’ai tou­jours pen­sé que deux points de vue, même mau­vais, c’est tou­jours mieux qu’un seul.… Tout le monde, et je m’y inclus, vit dans la peur. Nous essayons de conti­nuer à nous expri­mer à tra­vers Telegram, qui est plus ou moins la der­nière pla­te­forme dis­po­nible pour par­ler à tous ceux aux­quels on peut par­ler. Et, au-delà des argu­ments sur le carac­tère injuste et san­glant de cette guerre, nous aler­tons sur la catas­trophe éco­no­mique et sociale qui s’esquisse déjà. McDonald’s vient d’annoncer la fer­me­ture de ses 850 res­tau­rants en Russie. À la chute de l’Union sovié­tique, son implan­ta­tion avait été célé­brée comme le signe d’une époque nou­velle : elle est bel et bien révo­lue. 62 000 sala­riés se retrouvent sur le car­reau. L’économie russe est prise dans les mailles des échanges mon­diaux. Une grande menace plane sur des dizaines de grandes usines qui vont être mises à l’arrêt — c’est déjà le cas pour cer­taines d’entre elles. Le rouble a per­du la moi­tié de sa valeur ; des mil­lions de per­sonnes vont devoir affron­ter des situa­tions tra­giques, com­pa­rables à celles qui pré­va­laient au début des années 1990, au moment de la « thé­ra­pie de choc ». À l’époque, un modèle éco­no­mique s’est impo­sé avec la pro­messe de garan­tir, en contre­par­tie, la paix et la sta­bi­li­té. Désormais nous avons la guerre et les années 1990 reviennent.

[Arrestation d'un citoyen russe brandissant le message "Pas de guerre avec l'Ukraine ! Poutine doit démissionner !", Moscou, 24 février 2022 | Kirill Kudryavtsev | AFP | Getty Images]

Quelles sont jus­te­ment les consé­quences des sanc­tions éta­su­niennes et euro­péennes sur les citoyens russes ordinaires ?

Ça fait seule­ment deux semaines : les pro­blèmes les plus graves sont devant nous… Mais les effets se font déjà res­sen­tir et, bien sûr, le peuple est affec­té. Les médias n’évoquent pas la guerre mais ils parlent de l’augmentation des prix. Celui des couches pour bébé a dou­blé. Les gens doivent se rui­ner pour en ache­ter. Les ser­vices funé­raires sont deve­nus inabor­dables. Même mou­rir est deve­nu trop cher… Mais vivre coûte très cher éga­le­ment. Les prix des den­rées ali­men­taires ont grim­pé de 40, 50, voire 70 %. Le sucre a dis­pa­ru de la plu­part des étals. Certaines chaînes de maga­sins inter­disent d’acheter plus de deux pains. Je n’ai ces­sé d’entendre ces trente der­nières années que les pénu­ries étaient le symp­tôme du com­mu­nisme, que c’était le résul­tat de l’économie com­mu­niste cen­tra­li­sée et pla­ni­fiée. Et voi­là que nous avons des pénu­ries énormes. Les maga­sins sont à moi­tié vides.

Il y a quelques jours, Sergueï Lavrov, le chef de la diplo­ma­tie russe, a aver­ti qu’« une Troisième Guerre mon­diale », si elle devait avoir lieu, serait « une guerre nucléaire dévas­ta­trice ». L’entendez-vous comme une menace ?

« Au début d’une guerre, c’est tou­jours dif­fi­cile : l’hystérie natio­na­liste l’emporte dans tous les camps. Elle se mani­feste en Russie comme en Europe. »

Ça sonne comme une menace. Le 18 octobre 2018, à Sotchi, Vladimir Poutine avait déjà pré­ve­nu que la Russie n’hésiterait pas à recou­rir à l’arme nucléaire. « Nous ne ripos­te­rons que lorsque nous serons cer­tains que nous sommes atta­qués. Ce sera une catas­trophe, mais nous n’en aurons pas été les ini­tia­teurs. Les agres­seurs doit savoir que nous, en tant que mar­tyrs, irons au para­dis, tan­dis qu’ils mour­ront sim­ple­ment sans avoir le temps de se repen­tir », avait-il affir­mé. J’espère que nous n’en sommes aujourd’hui qu’au stade de la menace. Pour l’instant, ils affirment qu’ils ne veulent pas appuyer sur le bou­ton rouge. Mais ils ont ce bou­ton rouge à dis­po­si­tion. Et il y a de moins en moins de solu­tions dans ce monde mou­rant de l’hypocrisie néo­li­bé­rale. Oui, nous vivons dans la menace gran­dis­sante de l’apocalypse. Mais l’es­sen­tiel pour les mili­tants de gauche et les consciences atta­chées à la jus­tice, c’est d’ap­prendre de ces menaces ter­ribles : ce n’est pas une bonne idée de croire qu’on pour­rait faire plier la Russie de Poutine avec des chars et des mis­siles. La vic­toire sur Poutine vien­dra de l’intérieur. Cette guerre n’est pas une guerre entre l’Est et l’Ouest, entre la Russie et l’OTAN, entre les civi­li­sa­tions ortho­doxe et catho­lique — comme le pensent les idiots conser­va­teurs. C’est une guerre que la dic­ta­ture de Poutine livre au peuple ukrai­nien et au peuple russe. C’est pour­quoi nous avons l’obligation de trou­ver un che­min vers la paix.

Voyez-vous une pos­si­bi­li­té de construire un mou­ve­ment inter­na­tio­nal éman­ci­pa­teur pour s’op­po­ser à la fois à l’expédition meur­trière de Poutine et à l’hé­gé­mo­nie occi­den­tale capitaliste ?

Oui et non. Au début ce sera très com­pli­qué. Les fau­teurs de guerre à l’Ouest voient se réa­li­ser tous leurs pro­jets : ils ont main­te­nant toutes les rai­sons d’obtenir plus de cré­dits mili­taires, de ren­for­cer les armées, de faire tour­ner à plein régime les indus­tries d’armement… Tout ça contri­bue­ra à rendre le monde plus dan­ge­reux. Quand je vivais en Suède, il y avait tou­jours des dis­cus­sions dans les­quelles la Russie était dépeinte comme un ter­rible pays bar­bare, sous-déve­lop­pé. Toujours, je répon­dais : « Non les gars, la Russie n’est pas le pas­sé de l’Europe. La Russie est votre futur. Regardez ce qui se passe en Russie et vous ver­rez ce qui arri­ve­ra à vos propres socié­tés. » Tout se passe ici en accé­lé­ré. Voilà deux semaines, nous devions nous résoudre à des com­pro­mis com­pli­qués, avec de petits pro­grès de temps à autre. Maintenant les choses sont simples, claires. Le che­min vers la paix, c’est la trans­for­ma­tion totale de la Russie. La paix est incom­pa­tible avec le pré­sent sys­tème poli­tique, avec les condi­tions sociales qui ont ren­du Poutine pos­sible. Poutine est bien enten­du res­pon­sable per­son­nel­le­ment de cette guerre. Mais il est aus­si le résul­tat de ces trente der­nières années d’inégalités et d’exploitation pen­dant les­quelles les récits natio­na­listes ont été légi­ti­més, tan­dis que la perte de voix des plus pauvres ouvrait la voie aux dérives dic­ta­to­riales. La guerre est le fruit de ces pen­chants libé­raux et natio­na­listes. Si nous ne sommes pas empor­tés par la famine ou éra­di­qués par une catas­trophe nucléaire d’ici quelques mois, un grand espace s’ouvrira aux gens comme nous, pour nos valeurs, nos pro­po­si­tions. Les libé­raux se sont dis­cré­di­tés dans les années 1990. Les natio­na­listes et les conser­va­teurs qui leur ont suc­cé­dé sont en train de creu­ser leur tombe. Au début d’une guerre, c’est tou­jours dif­fi­cile : l’hystérie natio­na­liste l’emporte dans tous les camps. Elle se mani­feste en Russie comme en Europe. L’union sacrée se fait autour des classes diri­geantes, de l’armée. Mais au fil du temps, quand tous se sen­ti­ront au milieu de la catas­trophe, le camp de la paix et de la vie rega­gne­ra du ter­rain, par­tout dans le monde. Vous savez, en russe, nous avons un seul et même mot pour dési­gner la paix et le monde : « мир ». Pour faire la paix, nous n’avons pas d’autre choix que de chan­ger ce monde.


Photographie de ban­nière : répres­sion du mou­ve­ment anti­guerre russe à Saint-Pétersbourg, 24 février 2022 | Anton Vaganov | Reuters


  1. D’importantes mobi­li­sa­tions ont alors eu lieu en Russie contre, notam­ment, la réforme des retraites, la répres­sion poli­tique et la fraude élec­to­rale.
  2. Au prin­temps 2014, des mani­fes­ta­tions se sont suc­cé­dé dans de nom­breuses villes de l’est et du sud de l’Ukraine, en oppo­si­tion au mou­ve­ment Euromaïdan. Ces mobi­li­sa­tions se sont ensuite muées dans le Donbass en une insur­rec­tion armée sépa­ra­tiste.

REBONDS

☰ Lire notre traduction "Libertaires et pacifistes en Ukraine : le choix des armes ?", Mike Ludwig, mars 2022
☰ Lire notre traduction « Ukraine : le regard de Noam Chomsky », mars 2022
☰ Lire notre traduction « Manifeste : socialistes et communistes russes contre la guerre », mars 2022

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