Tahar Bekri : « Poète dans la Cité »


Entretien pour le site de Ballast

La première fois que nous le rencontrons, il déclame ses poèmes en passant du français à l’arabe. Il aime alterner les voix, tenir ensemble l’exil et l’enracinement, le voyage et l’ancrage, le chant de liberté et le chant d’amour — indiscernables, indémêlables. Tahar Bekri naquit à Gabès, en Tunisie, cinq années avant que son pays n’accédât à l’indépendance ; au sortir du cachot (« atteinte à la sûreté de l’État »), il s’exila en France dans les années 1970. Lyrique et politique, passeur, aussi, puisqu’il traduit les littératures tunisiennes et palestiniennes. Bekri n’en finit pas de dire la mer et la terreur, celle du monde marchand comme des islamistes violents – eux que les démocraties occidentales ont soutenu « pour lutter contre le communisme, le marxisme, le socialisme, l’anti-impérialisme », eux que les pouvoirs arabes ont utilisé pour « réprimer les mouvements de gauche, pour écraser l’émancipation ». Entretien, d’un mûrier à Césaire.


bekri1Votre tout dernier recueil de poésie s’intitule Mûrier triste dans le printemps arabe et commence par ces vers : « D’étranges corneilles / Ont volé ta floraison / L’ombre confondue avec le soleil ». Faut-il y voir la métaphore politique que l’on imagine ?…

Vous faites allusion au poème qui donne son titre au recueil. En effet, cet arbre qui a nourri mon enfance dans la palmeraie natale, dans le Sud tunisien, Gabès, oasis qui était réputée pour sa soie, je l’ai retrouvé en Bretagne, dans mes séjours estivaux. Il s’est imposé à moi comme métaphore de ce printemps arabe volé à ses vrais bâtisseurs. On a détourné le mûrier et ses fruits. Ce qui aurait pu être suave et doux, c’est-à-dire jouir de la liberté, est devenu en quelques mois un hiver sombre, avec des vers qui rongent la saison, au lieu de nous aider à tisser des rayons de lumière, de beauté et d’épanouissement de l’être. Les oiseaux, qui auraient pu se délecter du mûrier, arbre méditerranéen, oriental, asiatique, ont été chassés par des corneilles et des corbeaux, bien rapaces, des vautours voleurs de liberté, de vie et d’humanité. L’islamisme radical, de plus en plus violent, qui donne la mort, ne date pas d’hier. Il théorise « la gestion de la barbarie », empêche le soleil et les Lumières, fait planer sur notre réalité mondiale un rideau d’obscurité des plus effrayants. Je vis comme une tragédie personnelle ce qui arrive au monde arabo-musulman, mais aussi un partout à travers le monde — et j’essaie de l’exprimer avec ce devoir du poète : écrire.

Poésie et politique ont-elles forcément partie liée, pour vous qui avez connu la prison en Tunisie en 1975 pour vos activités estudiantines ? Comment la poésie peut-elle participer à l’émancipation ?

« Quand les premières manifestations en Tunisie ont commencé, les citoyens scandaient le vers du jeune poète tunisien Aboulkacem Chebbi. »

Je me considère comme un poète dans la Cité. Poète citoyen. Les idéaux de la poésie, je veux dire, la liberté, la dignité de l’être, la conscience morale, la défense du monde et l’amour de l’humanité ne me semblent pas éloignés ou étrangers à l’écriture poétique. Mon vécu, mon être, sont une lutte permanente, une affirmation de ce qui me pousse à écrire. Mais je dois le faire sans dogme, sans propagande, sans être un écho, plutôt une quête de l’éveil, une résistance à l’opprobre, aux manquements à la dignité de l’Humain. La poésie ne peut être sœur de l’asservissement, de l’humiliation, de l’oppression, de la dictature. Elle est le contraire. Quand les premières manifestations en Tunisie ont commencé, les citoyens scandaient le vers du jeune poète tunisien Aboulkacem Chebbi, né en 1909 et mort en 1934 : « Si le peuple décide de vivre un jour / Force est au Destin de répondre ». Ce chant est la dignité de la poésie qui est la fierté des peuples dans leur courage et leur lutte. Pour autant, le poème n’est pas un slogan ou un mot d’ordre ! L’émancipation est vibrer avec ses émotions, son cœur, son esprit, son visage humain, sa langue, ses langues, son imagination… En somme, le dépassement de soi.

On accuse parfois les poètes de chanter sous la pluie, quand ils devraient fabriquer des parapluies. Le lyrisme et la revendication sont-ils compatibles ?

Le chant de liberté n’est pas à opposer au chant d’amour. Ils sont nombreux les poètes qui ont mêlé l’un à l’autre. Je pense à Pouchkine, Neruda, Nâzım HikmetGarcía Lorca, Aragon, Éluard, Séféris, Sayyab, Darwich… Ou Chebbi lui-même. La liste serait longue. Il serait malheureux de condamner le lyrisme au profit de « la revendication ». Il est un besoin essentiel à l’humain. Son expression traverse toute l’histoire de la création et de la culture humaine. Mais comme toujours, c’est la qualité, la profondeur de ce que nous écrivons qui est convaincante ou pas, quel que soit le registre ou le thème. Il y a de magnifiques poèmes d’amour soufi, mystique, intérieur, qui dépassent de loin l’agitation revendicatrice. Le lyrisme n’est pas la béatitude simpliste, la surface des choses, la platitude des jours mais leur sève nourricière, au prix, parfois, de la douleur intime, du soleil noir de la mélancolie. Que fait-on de Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Apollinaire ou Pessoa ?

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Vous avez participé aux actions en faveur d’Ashraf Fayad, poète condamné en Arabie Saoudite, d’abord à mort, puis à 8 ans de prison et 800 coups de fouet pour « apostasie »… Savez-vous où en est-il aujourd’hui ? 

Il n’y a pas qu’en Arabie Saoudite que cette situation se trouve. Au Qatar, aussi, le poète Mohamed al-Ajami est en prison après avoir été condamné à mort pour son poème contre le souverain, « Nous sommes tous la révolution du jasmin ». Il faut se garder de limiter cette situation à cette région. Depuis des décennies, on assassine les créateurs, on attente à leur vie, on les menace (Tahar Djaout, Youssef Sebti, Van Gogh, Faraj Fouda, Salman Rushdie, Naguib Mahfouz, Taslima Nasreen, Nawal el Saadawi...). On meurt ou on est condamné par la vision rétrograde, figée, ultra-conservatrice, archaïque, immuable, salafiste, wahhabite, par l’interprétation la plus littéraliste du Coran, ennemie de l’art et de la liberté de la création. Comme si l’Islam n’a pas ses modernistes, ses lectures progressistes ! Savez-vous que dans ce pays, le mot « création » est banni et interdit parce qu’il est réservé à Dieu ? La création est remplacée par « ibda’ » : « talent ». Mais ces moments obscurs de l’Histoire ne sont pas réservés à la religion musulmane — ils ont mené à l’échafaud, aux bûchers, aux autodafés bien des œuvres, des artistes et des créateurs. Ce qui est intolérable, c’est de voir que tout cela peut se présenter de nos jours jusqu’à la Commission des Droits de l’homme aux Nations unies, où l’Arabie saoudite, qui représente le groupe Asie est, à la tête du comité consultatif chargé de recommander des nominations pour les experts des droits de l’homme… Faut-il en rire ou pleurer ? La modernité vend son âme aux puissants, aux riches, aux rois du pétrole et du gaz, aux acquéreurs d’armes ! Que pèse un poète face à de telles arrogances ? Il y va de notre conscience morale…

Votre dernier recueil est une sorte de déambulation imaginaire, de géographie poétique. Faut-il inventer un langage, un rythme propre à chaque lieu ? 

« La modernité vend son âme aux puissants, aux riches, aux rois du pétrole et du gaz, aux acquéreurs d’armes ! »

Ce n’est pas un voyage imaginaire : je suis allé à Cuba, à Bamako, à Leipzig, à Casablanca, au Portugal… Et bien sûr en Tunisie. Ce que j’écris s’inspire du vécu, qui s’écrit aussi en prose et que je publie dans mes carnets de voyage : Le Livre du souvenir vient d’être réédité en Poche chez Elyzad. D’autres lieux m’habitent, où je ne suis pas allé, Palmyre, Lampedusa… C’est l’émotion forte qui est à l’origine du poème. Ce qui me marque. Ensuite, il y a les éléments qui composent l’univers du poème et qui se réfèrent au lieu, à la sensation. Le langage est comme une toile de peinture, une palette où s’enchevêtrent évocations, sensations, allusions, métaphores. L’écriture tend à révéler le réel dans l’imaginaire, et vice-versa, l’antagonisme, le conflit intérieur, la vision, la quête. Il y a la recherche mais il y a beaucoup de hasard mallarméen.

« C’est un dur métier que l’exil », dites-vous dans l’un de vos textes. La poésie peut-elle métamorphoser l’épreuve du déracinement ?

Dans le poème « L’exil rebelle », je dialogue avec Nâzım Hikmet et bien d’autres poètes qui ont connu l’exil. Ce sont mes frères et sœurs en liberté. Dans le même poème, j’écris : « Vaut mieux être étranger que chien fidèle avec laisse ». Au-delà de la douleur de l’exil réel (je suis resté treize ans — de 1976 à 1989 — sans rentrer en Tunisie, avec un statut de réfugié, et ce après ma sortie de prison), c’est un apprentissage humain de l’éloignement, de l’absence des siens et de la terre natale. Mais je ne me suis jamais senti déraciné — au contraire. La métamorphose est comment transformer notre blessure en force, en belle rencontre, en ouverture sur le monde. Aimer exige que vous puisiez en vous ce qui transforme la nostalgie en conviction que la liberté vaut le sacrifice de soi.

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Vos recueils sont marqués par l’actualité — notamment le dernier : Palmyre, l’élégie pour Tombouctou, Place de la République, Lampedusa… Y a-t-il dans la poésie de quoi penser le monde ?

Malheureusement, la réalité du monde s’est imposée à moi depuis longtemps, dans sa violence et sa barbarie, et je n’ai pas attendu l‘actualité pour écrire. Certains poèmes auxquels vous faites allusion ont été écrits il y a plusieurs années et il était, hélas, facile de les rassembler avec d’autres dans ce recueil. La barbarie ne date pas des derniers « événements » de Daech : Shoah, génocide au Rwanda, massacres de masse en Bosnie, Pol Pot au Cambodge, massacres collectifs inter-religieux en Asie… Pour ne citer que les plus proches de nous. Le devoir du poète est de s’opposer à ce qui est monstrueux, à la terreur, à l’intolérance, à la violence ; son devoir est d’être attaché à la fraternité humaine, aux Lumières, à l’élévation de l’être. Afin qu’il quitte sa bestialité sauvage. La paix n’est pas un vœu, c’est une nécessité ; l’utopie poétique n’est pas un luxe mais un devoir éthique.

Vous évoquez une rencontre avec Aimé Césaire. Cette « visite à Fort-de-France » a marqué bien des poètes — Nimrod en a même fait un livre. Au-delà du pèlerinage fraternel, de l’hommage rendu au maître, pourquoi vous a-t-elle tant frappé ?

« Il y a plus d’interrogations inquiètes que de réponses satisfaites. Le doute rend modeste. »

Oui, j’ai eu la chance de le rencontrer à Fort-de-France. Je n’ai pas de maîtres en poésie, mais des connivences et des liens forts ou proches. Jeune étudiant en Tunisie dans les années 1970, je déclamais, avec d’autres, les vers de Césaire : « Debout la négraille ! » En écho à son Carnet de retour au pays natal, j’ai publié un long poème en 1983, « Carnet de départ du pays natal ». La révolte de Césaire est mienne parce qu’elle est la dignité des poètes, dont je vous parlais précédemment. Son attachement à l’Afrique est mien et je suis souvent malheureux de constater que les écrivains arabes ou maghrébins ignorent la littérature antillaise et africaine. L’inverse est presque vrai, et rares sont ceux, comme Édouard Glissant, qui étaient liés à Kateb Yacine. Il y a quelques années, j’ai consacré un article au grand poète soudanais de langue arabe Mohamed Faytouri, dont toute l’œuvre est un hymne pour l’Afrique. Il est totalement inconnu par les francophones ! Ce sont des anomalies regrettables !

« Don Quichotte à rebours / Il poursuivait le mirage de l’écriture » : est-ce un autoportrait ?

Bien malin parmi les poètes celui qui puisse prétendre à transformer le monde, trouver le poème tout prêt sur un plateau. L’écriture est une épreuve, un labeur, une implication, un état, un plaisir, parfois, une douleur, souvent. Je me pose des questions régulièrement sur la poésie, sur sa nécessité, son pouvoir, son utilité. Il y a plus d’interrogations inquiètes que de réponses satisfaites. Le doute rend modeste.

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Toutes les illustrations sont de Carlo Zinelli (1916-1974).


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