Quel internationalisme ? Rencontre Lordon-Besancenot


L’Internationale, on le sait depuis la chanson, sera le genre humain. Oui, mais comment ? Et tout se gâte, sinon s’enraie, ici. Nul n’oublie, depuis la boucherie de 1914, que les prolétaires eurent pourtant une patrie : des Français et des Allemands s’entretuèrent. Le camp de l’émancipation brandit haut l’idéal internationaliste, de l’Espagne antifasciste des années 1930 au Che lançant, du Congo à la Bolivie, que « tout être humain véritable doit sentir dans son visage le coup donné au visage d’un autre être humain ». Mais l’internationalisme induit-il le dépassement des nations ou la coopération solidaire de ces dernières ? La question fâche et charrie son lot d’injures et de malentendus. Pour en débattre et tâcher d’en clarifier les enjeux, nous avons organisé cet échange entre le philosophe Frédéric Lordon et l’un des porte-paroles du NPA, Olivier Besancenot. Le premier jure qu’il n’est d’internationalisme que « de la contagion » et déplore l’abstraction d’une frange de la gauche radicale à ce sujet ; le second s’inquiète de la « grande régression » à laquelle nous assistons, celle de l’éloge des frontières ou de l’État, fût-ce à des fins socialistes. Une urgence plus qu’une question, donc.


Une rencontre Lordon-Bensancenot sur l’internationalisme : rien qu’à voir l’étiquette, déjà tout le monde salive. Les deux compères sont d’excellents orateurs, d’authentiques penseurs, ils cheminent ensemble dans le territoire d’une gauche radicale exigeante avec juste assez d’écart entre eux pour que leur débat soit à la fois nécessaire et possible. Pour Besancenot, l’internationalisme est la condition de toute politique, et la référence à la nation ouvre toujours le risque d’un repli susceptible de nous priver des contacts avec ce qu’on appelait jadis le « prolétariat », catégorie vaste où l’on pouvait se retrouver par-delà les frontières. Pour Lordon, l’inter-nationalisme ne se conçoit qu’avec un tiret qui reconnaît qu’il faut bien, pour qu’elles interagissent, qu’il y ait des nations, c’est-à-dire des périmètres d’exercice réel de la souveraineté. On voit dès lors où se joue la discussion : sur la question de ce périmètre, celui de ce « nous » à partir duquel peut se bâtir un projet social émancipateur.

Mais au-delà du fond, passionnant, que les deux débatteurs explorent avec opiniâtreté, il y a la forme que prend cette rencontre, infiniment réjouissante. Elle tient un peu d’un consentement réciproque à l’épreuve : le philosophe à l’épreuve du politique, le politique à l’épreuve du philosophe, l’un et l’autre jouant le jeu avec plus que de la sincérité — une sorte de gourmandise. Et c’est bientôt comme un dialogue socratique qui s’esquisse sous nos yeux : Lordon fait Socrate, aiguillon malicieux, intraitable dans l’exigence conceptuelle, mais généreux dans la manière, et même un peu farceur — « Tu vas voir, c’est exprès pour te taquiner. » Et Besancenot, dans cette expérience maïeutique, est le plus stimulant des disciples : reconnaissant à la fois le trouble (« il est dérangeant, Fred, il me dérange ») et ses vertus heuristiques (« on est là pour réfléchir, pour approfondir »), il soumet le philosophe à des cas limites, teste la pertinence des concepts sur ses propres préoccupations de terrain, fait venir des considérations que Lordon n’avait pas prises en compte — se réclamer de la nation ne produit pas les mêmes effets selon qu’on est une nation dominée (colonisée) ou dominante (impérialiste) ; et la France est bien de cette deuxième catégorie, qui rend très problématique qu’on consente à faire corps avec des dominants haïssables qu’il s’agit au contraire de neutraliser, voire d’évincer. Sur ce point d’orgue, les orateurs, partis de lieux dissemblables, s’accordent à l’unisson : comme le dit Lordon, « chacun est dans sa ligne mélodique, et ça ne fait pas une cacophonie pour autant ».

Encore un motif de réjouissance, pour conclure : les conditions dans lesquelles cet entretien arrive à votre connaissance constituent la réalisation parfaite de la coopération entre partenaires distincts et voisins à la fois. C’est la revue Ballast qui a organisé la rencontre : Hors-Série, Durango Studio, Agiti Films ont permis qu’il soit filmé, monté, diffusé ; Radio Parleur en a capté le son (déjà disponible depuis quelques jours sur la toile)… Et c’est tous ensemble que nous sommes fiers et heureux de vous l’offrir.

Judith Bernard, de Hors-Série


Première partie

Deuxième partie : Questions


Photographies de couverture : Cyrille Choupas


REBONDS

☰ Lire notre entretien avec Olivier Besancenot : « Le récit national est une imposture », octobre 2016
☰ Lire notre entretien avec Frédéric Lordon : « L’internationalisme réel, c’est l’organisation de la contagion », juillet 2016

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