Cartouches (10)

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Déplacer le regard des militants, des grèves ouvrières aux États-Unis, l’expérience du départ, des barrages israéliens, la Russie de Poutine, un trou dans le manteau de Spinoza, le Commun et Jean Jaurès, un village quelque part en Kabylie, un poste d’aide ménagère, les fourmis de l’écologie : nos chroniques du mois de mai. 


Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, de Lilian Mathieu

Que pense la sociologie des mouvements sociaux ? Dans le monde universitaire, les mobilisations sont devenues un sujet particulièrement prisé par les sociologues et les politistes. Développant de nombreux appareils théoriques, ils tentent de comprendre pourquoi, comment et avec quels effets des personnes décident, avec succès ou non, de se rassembler pour revendiquer quelque chose. Dans ce livre, le sociologue Lilian Mathieu ambitionne de rendre accessibles ces questionnements et résultats habituellement réservés aux publications et événements scientifiques. L’auteur se défend de vouloir « révéler aux militants ce qu’ils ignoreraient et de se poser à leur égard en conseiller ou en donneur de leçon », mais les invite simplement à « déplacer le regard » sur leur activité. L’ouvrage est divisé en chapitres présentant les réponses partielles et provisoires apportées aux grandes questions posées par l’analyse des mouvements sociaux : « Qu’est-ce qui provoque l’apparition d’un mouvement social ? », « Qui s’engage, et pour quelles raisons ? », « Quels moyens de lutte adopter ? », etc. Le pari, plutôt réussi car modestement lancé, est qu’aider les militants à effectuer un retour critique sur leurs pratiques et représentations « peut contribuer à faire progresser la part de conscience et de maîtrise au sein d’actions collectives émancipatrices prises dans des logiques, des dynamiques et des contraintes qui échappent en large part à la conscience de leurs protagonistes ». Le lecteur n’y trouvera ni solution miracle, ni grand cadre théorique englobant, mais simplement des pistes de réflexion et un état des lieux des débats entre « spécialistes ». Reste ensuite à retourner à l’incertaine et éprouvante réalité de l’action politique avec, espérons-le, quelques munitions supplémentaires. [M.H.]

Éditions Textuel, 2004
Le PDF du livre est disponible gratuitement sur l’archive ouverte HAL-SHS.

La Bombe, de Frank Harris

Aux toutes premières lignes de ce livre, un aveu : « Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. » Nous sommes à Haymarket Square, le 4 mai 1886 exactement. L’Amérique est secouée depuis plusieurs semaines par des grèves et des manifestations d’ouvriers étrangers. Tous venus du Vieux Continent en quête d’une vie meilleure, ils et elles découvrent une Amérique capitaliste qui n’a cure des conditions de travail de sa classe ouvrière — encore moins lorsqu’elle est constituée de migrants. De réunions en meetings, un mouvement de contestation naît où des milliers de personnes dénoncent l’exploitation, la mise en danger de leur santé et de leur vie au travail, le tout pour un salaire de misère. Mais l’État y répond par une forte répression, et la presse locale puis nationale ne couvre que très partiellement — et partialement — ces événements. Ce rassemblement du 4 mai vise à dénoncer les violences policières qui s’abattent sur ce mouvement ; en particulier celles du 1er Mai, qui ont fait un mort et une dizaine de blessés. Frank Harris, auteur et journaliste, membre de la communauté irlandaise américaine de l’Amérique du début du XXe siècle, rédige cette œuvre en partie fictive qui propose de retracer le déroulement de ces événements devenus historiques. L’on y suit les pensées de Rudolph Schnaubelt, membre du groupe anarchiste de Louis Lingg, qui serait le véritable lanceur de la bombe. Personnage fictif du récit de Harris, Schnaubelt ne sera pas arrêté par les autorités ; contrairement aux huit hommes qui furent jugés et dont sept furent condamnés à mort — par pendaison — à l’issu du fameux procès du 21 juin 1886 qui fut qualifié de « procès des anarchistes et du mouvement ouvrier ». Ce roman, que Charlie Chaplin aurait tenu pour « chef d’œuvre », est une belle occasion de se remémorer les événements à l’origine des rassemblements du 1er Mai — fête internationale des travailleurs en commémoration de ces luttes pour la journée de travail à huit heures. [C.G.]

Éditions La dernière goutte, 2015

Américanisme, de Chimamanda Ngozi Adichie

« En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. » Ifemelu et Obinze grandissent dans le Nigeria des années 1990, sans réelles perspectives d’avenir et dans le fantasme — sans arrêt entretenu par ceux qui ont pu partir — de l’Amérique ou de l’Angleterre. Chacun leur tour, ils vont faire l’expérience du départ, de la vie dans un pays qui leur est étranger, puis du retour et de la réadaptation. Ifemelu, aux États-Unis dans le monde universitaire, et Obinze, comme travailleur sans-papier à Londres, vont s’immerger dans des modes de vie, des représentations et des comportements qui bouleversent ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. La langue intime et chaleureuse de Chimamanda Ngozie Adichie nous fait suivre chacune de leurs péripéties en collant à la violence et la richesse de ce qu’ils découvrent. Roman d’amour, Americanah nous raconte les joies, les douleurs de ces deux personnages émouvants de sincérité qui se cherchent eux-mêmes et l’un l’autre. À la fois à l’intérieur et à l’extérieur des sociétés qu’ils habitent, le décalage qu’ils vivent les éclaire de manière profondément originale. Côtoyant immigrés et Américains, et les anciens expatriés de retour au pays, Ifemelu et Obinze livrent une chronique saisissante où s’entremêlent grande et petite histoire. Les personnages nous content les failles qui les composent, leurs rêves, et nous emportent dans la description d’un monde où la couleur de la peau, la langue, la coiffure, la richesse perdent de leur sens évident pour apparaître comme des marqueurs sociaux dont il faut apprivoiser les codes. Comment ne pas se trahir ? Comment rester soi-même ? Qui est-on lorsque les images qui nous construisent forment autant de fils contradictoires et évidents ? Comment ne pas être une « americanah », une expatriée méprisante pour son pays d’origine, ni le réduire à un idéal figé ? [J.G.]

Éditions Gallimard, 2014

Palestine, de Hubert Haddad

« À quoi bon ? poursuivit Nessim d’une voix blanche. Nous sommes bannis de chez nous, délogés, dépossédés, tous captifs. Partout des murs dressés, des barrages, des routes de détournement. Est-ce qu’on peut vivre comme ça, parqués dans les enclos et les cages d’une ménagerie ? Veut-on nous pousser au suicide, à la dévastation ? Je hais notre sort, je les déteste tous à en perdre l’esprit… » Dans cette œuvre à l’humanité déroutante, Hubert Haddad nous plonge dans le vaste univers tragique d’un pays que nous ne connaissons que trop peu de l’intérieur. Lorsqu’une patrouille israélienne est assaillie par un commando palestinien, c’est le début d’une longue et difficile intrigue pour ce jeune soldat qui, suite à une prise d’otage, en perd tous ses repères — allant jusqu’à égarer son propre nom. C’est lorsqu’il est recueilli par deux jeunes Palestiniennes que le soldat se crée sa propre identité : il devient Nessim, un jeune homme désormais en proie aux souffrances et aux tensions qui accablent la Cisjordanie. Haddad ne se contente pas d’interroger son lecteur sur le conflit israélo-palestinien, il bouleverse nos définitions des sentiments et notre compréhension du concept d’identité. Comme dans chacun de ses romans, Hubert Haddad détient, dans Palestine, le don de sublimer une tragédie pleine de failles et de tumultes. [M.S.F]

Éditions Zulma, 2007
Le Festival Ciné-Palestine se tient en ce moment, en Île-de-France, jusqu’au 5 juin.

La Russie sous Poutine, de Jean-Jacques Marie

Entre les images mainstream d’un Poutine arrogant, raciste, piétinant les droits de l’homme, prêt à rétablir l’Empire russe à coups de guerre et d’annexion, refusant de jouer le jeu des institutions internationales et les contre-discours le peignant comme une des seules résistances à l’impérialisme américain, voire comme un ouvriériste faisant ce qu’il peut face aux oligarques et aux autres mafieux, difficile de s’y retrouver. C’est pourtant ce que permet de faire Jean-Jacques Marie, historien, spécialiste de l’URSS, auquel on doit notamment des biographies de Trotsky, Staline et Lénine (et, plus récemment, la publication du Rapport Khrouchtchev). Dans La Russie sous Poutine, Marie évite de prendre parti dans un débat idéologiquement manichéen pro ou contre Poutine, et préfère dresser, point par point, un état des lieux de la Russie de nos jours. Le sous-titre, Au pays des faux semblants, est bienvenu : faux-semblant des soi-disant « révolutions de couleur » ; faux-semblants des syndicats qui ne sont que des courroies de transmission du pouvoir et qui contribuent à briser tout mouvement social ; faux-semblant d’un nationalisme exacerbé qui est surtout, pour Poutine, un moyen d’essayer de détourner le débat public des problèmes économiques et sociaux ; faux-semblant d’une opposition très médiatisée par les Occidentaux, comme celle des Pussy Riots (qui veulent chasser Poutine du pouvoir tout en étant fascinés par des oligarques spécialistes des optimisations fiscales). Marie montre le paradoxe du pouvoir de cet État qui, malgré sa fragilité, possède cependant encore une souveraineté conséquente — bien que menant des politiques de privatisation et d’ouverture aux capitaux étrangers (avec notamment l’adhésion du pays à l’OMC en 2011) qui ne peuvent mener qu’à l’affaiblissement du rôle de ce même État. Paradoxe qui semble insoluble, et qui dépasse largement la figure de Poutine, d’un pays gangrené par une bureaucratie qui se doit de maintenir en place un appareil étatique à même de piller les ressources du pays, tout en dénationalisant le maximum de biens possibles… pour piller plus facilement. Le tout sur fond de colère sociale, dans un pays où 96 % des Russes sont considérés comme pauvres, dans un pays où il y a deux fois moins de diplômés de l’enseignement supérieur qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à quand ? [L.V.]

Éditions Payot & Rivages, Paris, 2016

 Le Manteau de Spinoza — Pour une éthique hors la Loi, d’Ivan Segré

Baruch Spinoza, excommunié de la synagogue d’Amsterdam en 1656 et condamné pour athéisme, avait un trou dans son manteau. Ce trou, résultant d’un coup de couteau, est le symbole, nous dit Ivan Segré — philosophe et talmudiste —, de la haine que provoquait sa libre pensée, « hors la Loi », autonome. Son scepticisme, interprété à l’aune d’une posture antijuive, fait que Spinoza est accusé de trahison. Plus de 350 ans plus tard, l’affaire n’est pas close. Dans Le sage trompeur, Jean-Claude Milner interprète un passage du Traité Théologico-politique de Spinoza comme étant l’une des racines de l’antisémitisme rationaliste ou laïque. Pour Spinoza, nous dit Milner, la seule voie possible pour échapper aux persécutions serait l’assimilation et, à terme, la disparition du « nom Juif », la « persécution parfaite ». Issue à laquelle Spinoza serait favorable. Milner, tout médisant qu’il soit, n’en produit pas moins un texte argumenté et intelligent. Ivan Segré lui répond implacablement, mettant en lumière l’obscurantisme de ses propos. Car, pour Ivan Segré, cette interprétation est bien la conséquence d’une lecture malveillante de Spinoza. Renversant l’ordre établi, contre la pensée dogmatique, Spinoza fait primer la raison et la connaissance, dans une perspective proprement philosophique et émancipatrice. Deux lectures vont dès lors s’opposer. Milner recherchant dans l’implicite du texte de Spinoza, n’hésitant pas à brutaliser la source d’origine ; Segré, herméneute de qualité, travaillant au contraire sur l’explicite du texte, prenant par exemple les contradictions de Spinoza à bras le corps et non pas comme des tromperies dans le but d’effacer le « nom Juif ». Ce livre, sous des atours plutôt austères, offre en réalité une lecture particulièrement jouissive — Segré pouvant à l’occasion faire preuve d’un humour grinçant. Mais, surtout, il nous apprend à (bien) lire et à penser (avec rigueur) ; ce qui n’est pas la moindre des qualités. Si la première partie est en forme de règlement de comptes, il approfondit son propos avec une fine analyse des tenants et aboutissants de la manœuvre de Milner à la lumière de Spinoza, du contexte historique des textes, des références bibliques et talmudiques, etc. Mais cet essai est aussi politique, et la pensée spinoziste se fait ligne de démarcation. Le Manteau de Spinoza s’inscrit dans une suite bibliographique de son auteur. En effet, Ivan Segré réhabilite la figure de l’intellectuel juif, et le judaïsme, dans une perspective émancipatrice et progressiste, voire révolutionnaire, contre les caricatures réactionnaires et droitières qui occupent majoritairement le magistère de la parole. [J.C.]

Éditions La Fabrique, 2014

Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, de Pierre Dardot et Christian Laval

Quelle alternative à l’hégémonique « raison néolibérale » ? Depuis le début des années 2000, de nombreux mouvements altermondialistes et écologistes se construisent autour d’un principe particulier : celui de commun. Prenant leur suite, Dardot et Laval tentent d’abord de clarifier un concept largement utilisé dans de nombreux contextes et à des fins variées. Ils proposent un long et riche retour critique sur les travaux existants – Marx (le commun est produit par le capital), Proudhon (le commun est une force immanente et spontanée volée par le capital), Elinor Ostrom (les « biens communs »), l’éthique hacker et les « communs de la connaissance », etc. Puis retracent l’histoire des communs dans le droit et les institutions — Magna Carta, Common Law, droit coutumier de la pauvreté, droit prolétarien, etc. Au fur et à mesure, les auteurs construisent une conception du commun qui ne se limite pas à une qualité — c’est le cas des « biens communs » —, mais à un principe politique par lequel les citoyens doivent se gouverner eux-mêmes. L’ouvrage, marqué par un contenu fortement théorique, se termine par une série de propositions politiques : le développement d’une politique du commun, entendue comme « réorganisation du social en faisant du droit d’usage l’axe juridique de la transformation sociale et politique, en lieu et place du principe de propriété » ; l’institution de l’entreprise commune ; la transformation des services publics en institutions du commun ; l’institution de communs mondiaux et d’une fédération des communs, etc. Pour faire advenir ce monde, le philosophe et le sociologue invitent à « retrouver la grandeur de l’idée de révolution », non pas, pour reprendre les mots de Castoriadis, comme guerre civile ou effusion de sang, mais comme « changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même ». Pour dépasser le capitalisme, ni l’encerclement, ni l’effondrement, ni la prise de pouvoir ne fonctionneront : il faudra plutôt compter sur la convergence entre différentes activités dans la direction du commun. Et les auteurs de citer Jaurès : « Que tous les hommes passent, de l’état de concurrence brutale et de conflit, à l’état de coopération, que la masse s’élève, de la passivité économique à l’initiative et à la responsabilité, que toutes les énergies qui se dépensent, en luttes stériles ou sauvages, se coordonnent pour une grande action commune, c’est la fin la plus haute que peuvent se proposer les hommes. » [M.H]

Éditions La Découverte, 2014

L’Opium et le Bâton, de Mouloud Mammeri

« Séduire ou réduire, mystifier ou punir, depuis que le monde est monde, aucun pouvoir n’a jamais su sortir de la glu ce dilemme ; tous n’ont jamais eu à choisir qu’entre ces deux pauvres termes : l’opium ou le bâton. » Le procédé est classique : la poignée de ceux qui commandent a toujours dominé la masse des gouvernés selon ces deux méthodes, le mensonge ou la violence. En plein cœur de la guerre d’indépendance algérienne, si la première n’a pas tout à fait disparu, elle a tout de même laissé la place belle à la seconde : tous ceux qui osent se dresser contre la France, ces « rebelles » qui remettent en cause le système colonialiste, seront traqués, torturés, placés dans des camps, forcés de retrouver le chemin de la raison ou de mourir pour leurs idées. Des quartiers d’Alger aux villages reculés de Kabylie, les Algériens sont pris dans un étau : soumis à l’armée française le jour, alliés clandestins du FLN la nuit, leur existence est prise dans un conflit où les ennemis et les alliés ont parfois des airs de famille, où les hommes se rangent du côté du puissant par opportunisme ou changent de camp en même temps qu’ils comprennent l’horreur qui se déroule sous leurs yeux. Mouloud Mammeri, grande figure de la littérature algérienne francophone, dresse ici un portrait poignant de ces luttes inextricables et de ses héros anonymes. Quand la tradition millénaire d’un village kabyle est balayée, en quelques années, par une guerre d’un genre nouveau, les choix sont limités car tout le monde, de gré ou de force, est prié de choisir son camp : ce sera la Révolution ou la soumission. Il faudra plier sous la bâton ou décider de frapper à son tour. [J.D.]

Éditions La Découverte, 1992

Push, de Sapphire

Vous avez sans doute entendu parler du film Precious, grand succès de l’année 2009 récompensé aux Oscars. Mais Precious, c’est d’abord un livre, l’histoire d’une antihéroïne dont le nom sonne ironiquement : à seize ans, elle est noire, obèse, illettrée, battue et maltraitée par sa mère et se réfugie dans des rêves télévisuels où elle s’imagine en chanteuse et star de clips sexy. Lorsqu’elle se retrouve pour la deuxième fois enceinte de son père (après avoir déjà donné naissance à un bébé malformé), elle est renvoyée de son école et apprend qu’elle est atteinte du sida. Difficile de trouver pire. Histoire glauque à souhait ; roman misérabiliste ? Eh bien, non. Parce que Precious se rebelle, qu’elle veut éduquer et aimer son fils. Qu’elle découvre à l’école alternative, grâce à une professeure dévouée, la possibilité de lire et d’écrire. Qu’elle ne cesse de se battre (« – Je sais que vous êtes fatiguée, mais faut pas lâcher maintenant, allez, Precious, encore un effort. – Et bon, je le fais. ») Un roman engagé, un roman de luttes, d’espoir sans idéalisme cependant, dans une société où les services sociaux ferment les uns après les autres et où, après tous ses efforts, Precious ne peut espérer grand-chose d’autre qu’un poste d’aide ménagère — « torcher le cul des riches Blancs », comme elle dit. C’est Precious qui nous raconte tout cela, avec son langage de fille déscolarisée qui apprivoise peu à peu les mots. Peu à peu ses compagnes prennent aussi la parole, chacune racontant son histoire, avec tout autant de rage (« Fin, non, COMMENCEMENT » ; « C’est pas encore fini ! »). Narration oralisée, balbutiements de mots incomplets, fragments de lettres, journal intime raturé et poèmes se succèdent, faisant de Precious une œuvre hybride, entre roman et performance poétique proche du slam. Une grande œuvre. [L.V.]

Éditions de l’Olivier, 1997

Made in India, le laboratoire écologique de la planète, de Bénédicte Manier

Il arrive que des fourmis déplacent un éléphant. Que de simples citoyens court-circuitent les volontés de grosses multinationales. Que des décennies de diasporas écologiques au sein d’un monde où la modernité — dans son logiciel occidental — industrielle et sans frontières, fassent naître, pour contraster l’absurdité des décisions politiques déconnectées, quantités d’initiatives dites « locales » menées par des citoyens ordinaires. La journaliste Bénédicte Manier avait gratté le monde pour en répertorier ces gestes, comme autant de tirs groupés, dans son ouvrage Un million de révolutions tranquilles. Connaisseuse de l’Inde, qu’elle sillonne depuis vingt ans, elle y prolonge cette réflexion dans son dernier livre, et rappelle combien ces initiatives locales (des solutions concrètes en matière de santé, d’agriculture écologiste, de nutrition, d’assainissement des eaux, de recyclage des déchets) ont le poids du nombre dans le second pays le plus peuplé de la planète — pays dont nul n’ignore la disparité des niveaux de vie. Les enjeux, de fait, y sont nombreux, et les solutions trouvées ont des conséquences immédiates sur un grand nombre de personnes : l’Inde est une immense zone d’expérimentation. Ainsi, l’important réseau Honey Bee, « seul au monde à articuler les savoirs de fermiers, d’artisans, de scientifiques, d’informaticiens et d’étudiants », accompagne la commercialisation accessible de centaines d’inventions d’anonymes, issues de savoir-faire épars, et forme de nombreuses femmes, et hommes, venus d’autres zones rurales d’Afrique et d’Asie. Les problèmes qui se posent dans les Suds se résoudraient essentiellement par une coopération Sud-Sud. « Ce clivage entre high tech et low tech, reflet d’une société très inégalitaire, pourrait sembler un handicap. C’est en réalité un atout. Aucun autre pays au monde ne sait aussi bien articuler ces deux aptitudes pour mettre des solutions techniques ou agro-écologiques au service de tous ». Manier nous laisse voir des centaines de collaborations victorieuses entre entrepreneurs passés par des universités internationales, soucieux de travailler avec les savoir-faire locaux, visant à préserver/réparer les écosystèmes tout en améliorant la vie des habitants, avec les latitudes et les matériaux des populations. Des barefoot doctors aux solar mamas, on y apprend qu’une grand-mère illettrée peut devenir ingénieure solaire. Des solutions qui se veulent à la portée de tous. « Je ne crois pas au changement venu d’en haut, mais plutôt au partage des savoirs déja disponibles », lui dira encore Rikin, dirigeant de l’ONG Digital Green. [M.M.]

Éditions Premier Parallèle, 2015


Photographie de bannière : Farmer and sons walking in the face of a dust storm, Arthur Rothstein, 1936  


REBONDS

Cartouches 9, avril 2016
Cartouches 8, mars 2016
Cartouches 7, février 2016
Cartouches 6, janvier 2016
Cartouches 5, décembre 2015

Ballast
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ballast-redaction@orange.fr

Collectif de création politique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »

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