Paris, 13 novembre 2015


« La peine que vous ressentez est notre peine,
la rage en vous est notre rage, votre combat est notre combat ! »
DAF (organisation libertaire turque)

att0Alger, un jour de mai 1993.
Il est neuf heures du matin. Tahar vient de quit­ter son domi­cile, situé dans la ban­lieue ouest de la capi­tale. Il monte dans sa voi­ture, garée au pied de l’im­meuble. Tahar est écri­vain ; Tahar est poète ; Tahar est jour­na­liste. Il porte des lunettes à mon­ture épaisse et une mous­tache qui ne l’est pas moins. Il a trente-neuf ans et le der­nier numé­ro de sa revue, Ruptures, vient tout juste de paraître. Un homme s’ap­proche de son véhi­cule ; il abaisse la vitre. Un canon de revol­ver. Deux coups de feu. Son corps, un pro­jec­tile enfon­cé dans la tête, est jeté au sol. Il ne se réveille­ra jamais de son coma et décè­de­ra quelques jours plus tard. Le Front isla­mique du salut reven­di­que­ra son assas­si­nat.

Paris, un jour de novembre 2015.
Il est neuf heures du soir. Asta, une phar­ma­cienne du quar­tier de Château Rouge, s’ap­prête à rejoindre sa famille. Elle se trouve en voi­ture, rue Bichat, avec des proches. Des coups de feu – des rafales d’AK-47 – reten­tissent ; ils se baissent aus­si­tôt. Son neveu, âgé d’un an, est assis à l’ar­rière du véhi­cule. Asta se redresse puis se tourne vers lui dans l’in­ten­tion de le pro­té­ger. Une balle tra­verse la vitre et se loge dans sa cage tho­ra­cique. Elle est ensuite extraite de l’ha­bi­tacle avant qu’un méde­cin ne l’exa­mine – en vain. Daech reven­di­que­ra les cinq attaques com­mises ce soir-là, qui firent 130 morts, de dix-sept natio­na­li­tés dif­fé­rentes.

Sans aveu et sans feu

« Ce sont des groupuscules fascistes, je ne vois aucun
inconvénient à dire ça. Je n’ai aucune espèce de complaisance
pour ces gens-là et je les tiens pour absolument nuisibles1. » A. Badiou

Tahar Djaout avait, il y a vingt ans déjà, dénon­cé le « fas­cisme théo­cra­tique » (l’ex­pres­sion lui revient) qui ôta la vie à Asta, et de tant d’autres avec elle. Il était un intel­lec­tuel, un homme public, une cible choi­sie avec soin et pré­ci­sion ; elle et ils étaient des gens dont le nom n’é­tait, pour la plu­part, connu que de leurs proches ou de leurs col­lègues, des ano­nymes dans l’ombre d’un quo­ti­dien simple, le leur, que trois com­man­dos pro­ba­ble­ment for­més en Syrie bri­sèrent au nom même de cet ano­ny­mat. Nous connais­sions Tahar de loin, par ses écrits seule­ment, sa prose ou ses poèmes, l’au­teur des Chercheurs d’os ; nous connais­sions Asta de plus près, sans tou­te­fois comp­ter au nombre de ses amis – nous la croi­sions dans le quar­tier ; elle avait soi­gné l’un de nous, il y a quelques mois de cela, et nos enfants, comme ceux des écoles alen­tour, aimaient la voir. Le FIS avait frap­pé Djaout en ver­tu, dirent-ils alors, de « son com­mu­nisme et sa haine vis­cé­rale de l’islam2 » ; Daech a frap­pé Paris, « capi­tale des abo­mi­na­tions et de la per­ver­sion », et la France « pour avoir pris la tête de la croisade, avoir osé insul­ter notre Prophète, s’être van­tés de com­battre l’Islam et frap­per les musul­mans en terre du Califat3 ».

Dimanche soir ou lun­di, nous ne savons plus. Nous pas­sons voir la famille d’Asta dans le 19e arron­dis­se­ment. Une ving­taine de per­sonnes, toutes ori­gi­naires du Mali, s’en­lacent et échangent, ser­rées dans ce petit loge­ment. Nous pré­sen­tons nos condo­léances à la mère de la défunte, vêtue d’un bazin colo­ré. Des bou­teilles de jus d’o­range et de Coca-Cola sur la table basse du salon, près d’un bébé qui dort, allon­gé de tout son ventre sur le cana­pé ; au mur, brodée sur un tis­su sombre, une ins­crip­tion cora­nique. Et, dans le deuil, le sou­rire des femmes qui saluent ceux qui vont et viennent. La nièce d’Asta, sept ans, s’as­sied sur nos genoux.

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Capture écran d’une vidéo de Daech

« Comment une jeunesse qui avait pour emblèmes Che Guevara, Angela Davis, Kateb Yacine, Frantz Fanon, les peuples lut­tant pour leur liber­té et pour un sur­croît de beau­té et de lumière, a‑t-elle pu avoir pour héri­tière une jeu­nesse pre­nant pour idoles des prê­cheurs illu­mi­nés éruc­tant la vin­dicte et la haine, des idéo­logues de l’ex­clu­sion et de la mort ? », avait deman­dé Djaout en 1993, dans son article « La haine devant soi ». Les tueurs de Daech sont, pour ceux qui ont pu être iden­ti­fiés, de jeunes Français : Bilal, 20 ans ; Ismaël, 29 ans ; Samy, 28 ans ; Brahim, 31 ans ; Salah, 26 ans. Délinquants et petites frappes, pour nombre d’entre eux : vols, tra­fics de stu­pé­fiants, conduites sans per­mis, outrages – l’ex-com­pagne de Brahim Abdelsam confie à la presse bri­tan­nique : « Ses acti­vi­tés favo­rites étaient de fumer du can­na­bis et de dor­mir4 ». La jeune femme qui se trou­vait aux côtés des ter­ro­ristes, mer­cre­di 18 novembre à Saint-Denis, était, selon les témoi­gnages recueillis, « addict à la drogue dure et à l’al­cool5 » ; le « cer­veau » pré­su­mé de l’at­taque, Abdelhamid Abaaoud, avait jadis été condam­né pour vols et coups et bles­sures. Des pro­fils très proches de ceux des ter­ro­ristes Mohammed Merah (agres­sions, vols, recels), Amedy Coulibaly (vols, bra­quages), Ayoub El Khazzani (tra­fic de drogue) ou encore Mehdi Nemmouche (agres­sions, vols, recel, bra­quage). Nous sommes loin, bien loin, de la spi­ri­tua­li­té ou de l’as­cèse, par­fois rigo­riste, qu’in­duit le mono­théisme6 – nous sommes plus près de l’i­ma­gi­naire men­tal et cultu­rel de Tony Montana ou de Pablo Escobar que de celui de la confré­rie Qalandariya ou du juriste Abou Hanîfa (l’es­sayiste bri­tan­nique Jason Burke évoque « la sous-culture » urbaine du « gang­ster dji­had7 »). Des pro­fils que Marx et Engels purent en par­tie décrire, en leur temps, sous la caté­go­rie de « lum­pen­pro­lé­ta­riat » : « pépi­nière de voleurs et de cri­mi­nels de toute espèce, vivant des déchets de la socié­té, indi­vi­dus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu8 » ; groupe incar­nant le « pour­ris­se­ment pas­sif des couches les plus basses de la vieille socié­té9 » ; « rebuts et lais­sés pour compte de toutes les classes sociales, vaga­bonds, sol­dats ren­voyés de l’ar­mée, échap­pés des casernes et des bagnes, escrocs, voleurs à la rou­lotte11 » – une popu­la­tion sou­vent prête à « se vendre à la réac­tion12 ».

« Des ano­nymes dans l’ombre d’un quo­ti­dien simple, le leur, que trois com­man­dos pro­ba­ble­ment for­més en Syrie bri­sèrent au nom même de cet ano­ny­mat. »

Dans son essai Comment fabrique-t-on un kami­kaze ?, Brahim Marrakchi avait minu­tieu­se­ment ana­ly­sé les par­cours des « bombes humaines » qui avaient frap­pé Casablanca en 2003 : les ter­ro­ristes étaient, pour la grande majo­ri­té, des hommes âgés d’une ving­taine d’an­nées ori­gi­naires de bidon­villes. Familles nom­breuses, échec sco­laire, chô­mage, rup­ture des liens sociaux, mar­gi­na­li­té spa­tiale – l’au­teur note : « La pau­vre­té, l’ex­clu­sion socio-éco­no­mique et le sen­ti­ment de déchéance sociale comptent par­mi les prin­ci­pales causes de l’ex­tré­misme et du ter­ro­risme13» Une ana­lyse proche de celle que le socio­logue Raphaël Lioger four­nit, au len­de­main des atten­tats contre Charlie Hebdo : « Des jeunes qui n’ont pas réus­si leur pro­ces­sus d’individuation, qui ne trouvent pas de place, sont com­plè­te­ment déso­cia­li­sés14 ». L’économique et le social, seule­ment ? Sous-esti­mer ce fac­teur empêche de plei­ne­ment mesu­rer ces enjeux et ne voir que lui ne per­met pas de les appré­hen­der dans toutes leurs tex­tures (Abdelhamid Abaaoud était de « bonne famille » et Oussama Ben Laden, nul ne l’i­gnore, un enfant de la haute). L’islamologue Olivier Roy rap­porte, dans L’Islam mon­dia­li­sé, que l’ex­pli­ca­tion « stric­te­ment socio­lo­gique reste assez pauvre15 » : l’is­lam, qu’ils ont ren­con­tré tard dans leur néan­moins jeune vie (et qu’ils ne connaissent que très super­fi­ciel­le­ment, comme bien des études l’in­diquent), est une « occa­sion de recom­po­si­tion iden­ti­taire et pro­tes­ta­taire16 ». L’entrée dans « la cour des grands » (en com­bat­tant les grands de ce bas monde), la fin d’un sen­ti­ment dia­spo­rique pour des citoyens expo­sés au racisme. Nicolas Hénin fut l’un des otages de Daech ; il raconte : « Ils se pré­sentent comme des super héros. Cependant, hors camé­ra, ils sont pathé­tiques à bien des égards. Ce sont des enfants des rues ivres d’idéologie et de pou­voir17. »

L’impératif de complexité18

« Quand un notable me parle de « terrorisme »,
et non de frappe, résistance ou représailles, il ne m’apprend
pas grand-chose sur le fait, sinon que c’est lui le patron19. » R. Debray

Une idée tend vers une cer­taine véri­té lors­qu’elle embrasse tout et son contraire. Lorsqu’elle décèle dans le noir la part de blanc et dans ce der­nier son pan de noir. Lorsqu’elle ras­semble A et Z pour prendre la mesure des 24 strates qui les séparent. Ceux qui – et nous les avons lus, enten­dus et vus nom­breux, cette semaine – détiennent la clé ne méritent pas une seconde de peine. Ceux qui pensent conte­nir pareils enjeux dans une seule réponse (au choix : « la haine de la liber­té et de la civi­li­sa­tion », « le vide spi­ri­tuel et le maté­ria­lisme », « la pau­vre­té et le déses­poir », « le capi­ta­lisme mon­dia­li­sé », « l’im­pé­ria­lisme occi­den­tal », « le sio­nisme », « l’is­lam », « le sys­tème racial », « l’is­la­mo­pho­bie d’État ») n’é­lu­cident rien : ils ne révèlent que l’ob­ses­sion qui les habite. L’embarras nous emporte et nous man­quons d’é­lo­quence ; esquis­sons seule­ment, ici, quelques lignes de rai­son sen­sible. Nous ne pro­po­se­rons rien (stra­té­gie par­ti­daire, alliances immé­diates, manœuvres mili­taires), sinon une parole oblique, entre­la­cée – que nous ne sommes pas, c’est fort heu­reux !, les seuls à par­ta­ger –, en ces jours cul par-des­sus tête.

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Guerre d’Irak, par Lynsey Addario

Passons sur les pro­pos a prio­ri auda­cieux mais lapi­daires (« Vos guerres, nos morts » ; comme si l’at­taque contre les des­si­na­teurs de Charlie Hebdo, de nou­veau men­tion­née dans le com­mu­ni­qué de Daech, n’a­vait pour seul motif que les opé­ra­tions armées de « nos » gou­ver­ne­ments au Moyen-Orient) et les sen­tences aus­si gran­di­lo­quentes que tra­gi-comiques (« Opposer aux assas­sins notre mépris de civi­li­sés20 », lance Pascal Bruckner ; « C’est en effet une guerre de civi­li­sa­tions21 », assure Onfray). Passons sur les expli­ca­tions mono­cau­sales et binaires — pen­sée sans cou­leurs, par masses, tas, blocs. Psalmodier que tout cela n’a-rien-à-voir-avec-l’is­lam est aus­si sot que de jurer que l’État isla­mique serait l’in­car­na­tion de l’i­déal musul­man : Daech s’ins­crit dans le vaste monde musul­man tout en ne repré­sen­tant en rien la tota­li­té de ce der­nier (comme les expé­di­tions impé­ria­listes de Bush à la gloire de Dieu n’im­pliquent pas l’en­tiè­re­té des chré­tiens ; comme les mas­sacres israé­liens au phos­phore blanc sur les civils gazaouis n’en­gagent pas le judaïsme sur l’en­semble de la pla­nète – des évi­dences…). Opposer le « monde libre » (nous) à l’obs­cu­ri­té (eux) est un colo­riage pour enfant de quatre ans ; il en va de même pour le binôme, par trop usé, par trop ancien, de Civilisation et de Barbarie. Grands mots pour pense-petit. Jouets épais pour courtes vues. Daech tue bien plus de musul­mans que de « mécréants » : le « conflit de civi­li­sa­tions » rentre au ves­tiaire.

« Une idée tend vers une cer­taine véri­té lors­qu’elle embrasse tout et son contraire. Lorsqu’elle décèle dans le noir la part de blanc et dans ce denier son pan de noir. »

Nous serions alors « en guerre contre l’is­la­misme », clai­ronne Joseph Macé-Scaron, de Marianne. Si l’is­la­misme est « l’is­lam poli­tique », alors le Hamas, le Jihad isla­mique, l’Iran et le Hezbollah en sont ; ils ont pour­tant tous condam­né, avec force, les der­nières attaques. Le ministre Laurent Fabius n’a­vait-il pas décla­ré que le Front al-Nosra, direc­te­ment lié à Al-Qaïda, fai­sait « un bon bou­lot22 » en Syrie contre Bachar el-Assad ? Ce même Front qui, au len­de­main des atten­tats du 13 novembre, a salué la mort des « infi­dèles » fran­çais. Une « guerre contre le ter­ro­risme » ? Le ter­ro­risme est une moda­li­té de lutte, un modus ope­ran­di, une stra­té­gie, pas une cible déli­mi­tée ni un enne­mi stable, net, iden­ti­fié. On sait l’é­chec nord-amé­ri­cain de cette « guerre » : pre­nons-en note.

Les attentats : un geste politique

« Il existe des gens qui s’efforcent désespérément de créer
un choc des civilisations. Deux des principaux s’appellent
Oussama Ben Laden et George Bush. » N. Chomsky 

De « l’antre du diable » (der­nier numé­ro papier du Point) aux « bar­bares23 » et aux « sau­vages » tant décrits, de la presse au dis­cours de François Hollande, il faut, semble-t-il, for­cer la note dans l’im­ma­té­riel et le phra­seur. Comme si les enjeux étaient irra­tion­nels. Comme s’il fal­lait recou­rir à quelque vocable extra-humain pour cer­ner l’ins­tant. En frap­pant Paris, les sol­dats du Califat – puis­qu’ils se nomment ain­si, non­obs­tant leur ama­teu­risme – nous rap­pellent ce que trop d’entre nous eurent ten­dance à oublier : tout est poli­tique. Notre quo­ti­dien, dans ses plis les plus ordi­naires, s’in­sère dans une dyna­mique natio­nale et inter­na­tio­nale. Le hasard des balles réveille les angles morts : il n’est nulle place pour les tours d’i­voire, la désin­vol­ture, le dan­dysme et le « je vis ma vie ». Chacun est frag­ment d’un col­lec­tif poli­tique, cha­cun – parce que citoyen, parce que ani­mal social – est por­tion, plus ou moins res­pon­sable, d’a­gen­ce­ments éco­no­miques, mili­taires, his­to­riques, sociaux et cultu­rels. On peut le nier, le refu­ser, en rire ou s’en laver les mains ; on peut, mais le « hasard » sait se rap­pe­ler à notre bon sou­ve­nir – cette fois, ce fut dans l’ab­jec­tion d’un grand car­nage, attes­tant que « la guerre » n’est pas qu’une don­née loin­taine, vague infor­ma­tion, images en boucle sur nos chaînes de télé­vi­sion qui ne nous concer­ne­raient guère, et que « la paix » demeure une construc­tion poli­tique tou­jours fra­gile et pro­vi­soire. Des lieux de fête furent visés (cafés, sport, musique) ; c’est l’in­no­cence d’une géné­ra­tion pro­té­gée qui tombe avec les corps.

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Mohammed Emwazi dans une vidéo de Daech

Pléthore furent les réac­tions décon­nec­tées de tout cadre tem­po­rel (et éco­no­mique : qui achète le pétrole que Daech exporte ? qui sont nos clients en matière d’ar­me­ment ? quels sont nos par­te­na­riats finan­ciers avec ceux qui ravi­taillent, idéo­lo­gi­que­ment et maté­riel­le­ment, les for­ma­tions extré­mistes armées ?). « Ils » en veulent à « nos » liber­tés et à « notre » laï­ci­té ; « ils » n’aiment pas « notre mode de vie » (ce fameux « french way of life24 » dont il convient de ne pas oublier les fon­da­tions de classe : il n’est pas une iden­ti­té col­lec­tive neutre mais une pro­jec­tion mino­ri­taire et pri­vi­lé­giée) ; « ils » veulent détruire la joie de vivre fran­çaise – du naïf, com­pré­hen­sible sous l’é­mo­tion du drame, au plus gro­tesque : « Nous, nos bombes sont sexuelles », clame un des­sin cir­cu­lant sur les réseaux sociaux ; « C’est eux qui font de nous un peuple. En nous agres­sant, ils nous rap­pellent ce que nous sommes. […] C’est ça qui nous ras­semble : c’est les filles en mini-jupes, les ter­rasses des bis­trots, les filles et les gar­çons25 », cer­ti­fia sans rire la jour­na­liste Élisabeth Lévy. L’analyse à hau­teur de tis­su et la résis­tance, dès lors, sur le ter­rain du sym­bole (« Et un moji­to qu’ils n’au­ront pas ! »). Plus fécond, sans doute, serait d’en­tendre qu’il ne s’a­git pas de la France en tant que telle (même si Daech a fait savoir à de mul­tiples reprises que l’Hexagone était une cible de pré­di­lec­tion) mais d’un espace autre­ment plus vaste : les fas­cistes théo­cra­tiques de l’EI ont ébran­lé la Tunisie, l’Égypte, la Russie, la Belgique, le Canada, l’Australie, le Liban, l’Afghanistan, le Danemark, la Turquie ou encore le Nigeria. L’émoi natio­nal est légi­time, à l’é­vi­dence, mais n’ayons pas la larme plus orgueilleuse que néces­saire : la France n’est pas une excep­tion ; elle est un objec­tif mili­taire par­mi d’autres.

« N’ayons pas la larme plus orgueilleuse que néces­saire : la France n’est pas une excep­tion ; elle est un objec­tif mili­taire par­mi d’autres. »

Plus fécond, sans doute, serait d’en­tre­voir les longues durées : guerre du Golfe (1990–1991), guerre d’Irak (2003–2011), guerre d’Afghanistan (2001–2014) – à quoi il faut ajou­ter les inter­ven­tions occi­den­tales en Libye (2011), au Mali (2013), en Irak et en Syrie (2014–2015). Sans même par­ler de l’oc­cu­pa­tion de la Palestine, depuis 1948, à la suite des déci­sions occi­den­tales que l’on sait. Oussama Ben Laden avait d’ailleurs jus­ti­fié les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 ain­si : « Après qu’il fut deve­nu insup­por­table de voir l’op­pres­sion et la tyran­nie de la coa­li­tion amé­ri­ca­no-israé­lienne contre notre peuple de Palestine et du Liban, j’ai alors eu cette idée26. » Trois ans aupa­ra­vant, les lea­ders d’Al-Qaïda avaient signé une fat­wa afin de faire savoir qu’il conve­nait de tuer les Américains et leurs alliés (civils ou mili­taires) car ils étaient res­pon­sables de l’oc­cu­pa­tion de la mos­quée al-Aqsa, à Jérusalem, et de Masjid al-Haram, la mos­quée sacrée de la Mecque. Cela ne jus­ti­fie rien (est-il besoin de le pré­ci­ser ?) mais sou­ligne qu’il n’y a nulle « irra­tio­na­li­té dia­bo­lique » dans les attaques orches­trées, depuis quelques années, par les forces fas­cistes théo­cra­tiques – de Ben Laden à Abou Bakr al-Baghdadi. Cette guerre, contrai­re­ment à ce que nous lisons par­tout (« Une grande guerre a com­men­cé, car on nous l’a décla­rée27 », Étienne Gernelle, jour­na­liste), cette guerre qui oppo­se­rait l’Occident à l’Orient ter­ro­riste, ce sont bien les oli­gar­chies suc­ces­sives du pre­mier monde qui en sont le ter­reau.

L’État isla­mique d’Irak a vu le jour en 2006. Comme nombre d’a­na­lystes et d’ac­teurs de pre­mier plan l’ont indi­qué – à com­men­cer par Tony Blair et Dominique de Villepin –, ce der­nier est, pour par­tie, le fruit de la doc­trine atlan­tiste appli­quée sur le sol ira­kien – pour par­tie car il serait insen­sé, en plus d’être raciste, de nier ses capa­ci­tés auto­nomes et ses des­seins propres. Et c’est bien au nom de la poli­tique fran­çaise menée en Syrie et des « inno­cents » tom­bés sous les bombes hexa­go­nales que les ter­ro­ristes jurent avoir tiré, ce ven­dre­di 13 novembre (motif réité­ré dans la vidéo adres­sée, same­di 21, au pré­sident de la République). Cela s’ap­pelle, par des moyens immondes, faire de la poli­tique. La réponse doit donc être de même nature, et non sym­bo­lique ou mora­li­sante (« nos valeurs » – encore fau­drait-il, du reste, savoir ce que l’on entend par celles-ci au regard de ce que l’Europe a su sécré­ter en son sein, de Sobibór aux crimes colo­niaux en terres mal­gaches ou algé­riennes ; res­tons modestes, ne bom­bons pas le torse plus qu’il ne faut).

Éloge de la zone grise

« La montée de l’islamisme radical n’est-elle
pas l’exact corrélé de la disparition de la gauche laïque
dans les pays musulmans ?28 » S. Žižek

Tahar Djaout écri­vit dans les colonnes de Ruptures : « Je ne cau­tion­ne­rai jamais vos cieux inclé­ments et rétré­cis où l’anathème tient lieu de cre­do, je ne cau­tion­ne­rai jamais la peur miton­née par vos prêtres ban­dits de grands che­mins qui ont usur­pé des auréoles d’anges. Je me tien­drai hors de por­tée de votre béné­dic­tion qui tue, vous pour qui l’horizon est une porte clouée, vous dont les regards éteignent les foyers d’espoir, trans­forment chaque arbre en cer­cueil29» Ceux qui clouent les portes de l’ho­ri­zon ont frap­pé, une fois de plus. S’il faut, pour appro­cher le siècle qui vient, user de lignes franches et claires, s’il faut cou­per le monde en deux et n’a­voir pas la main qui tremble, soit, tran­chons : entre les dis­ciples de l’Identité pure (des­potes reli­gieux ou natio­na­listes de toutes obé­diences) et les autres (les entre-deux, les bigar­rés, les ici et là, les mal fichus, les hési­tants, les dis­pa­rates, les zébrés, les c’est-à-voir, les pétris, les bâtards, les com­po­sites, les mâti­nés, les hété­ro­gènes). Les fas­cistes théo­cra­tiques rêvent du même monde que nombre de leurs enne­mis : le Bien contre le Mal, le Passé – idéa­li­sé – contre le Présent – déca­dent – (« une iden­ti­té en forme de mirage et un idéal qui prend l’his­toire à recu­lons30 », disait Djaout), les nôtres contre les autres, les conformes contre les déviants. Les raton­neurs et les iden­ti­taires nour­rissent les mêmes songes épu­ra­teurs que leurs « enne­mis com­plé­men­taires31 » du Levant. Dans les colonnes de sa revue Dabiq, Daech s’en pre­nait aux ama­teurs de la zone grise : conti­nuons d’oc­cu­per cet espace uni­ver­sel, poings ser­rés, contre les sim­pli­fi­ca­teurs de noir ou de blanc vêtus.

Tony Blair et George W. Bush, Maison Blanche, 17 mai 2007 | BLOOMBERG

Ces attaques s’ins­crivent dans un engre­nage pré­vi­sible et il y en aura d’autres. Le choc et l’ef­froi ne doivent pas nous empê­cher de gar­der la tête froide – l’Histoire, cruelle majus­cule, a le secret des désastres et des rebonds. Refusons les faux dilemmes (comme si la réponse au fana­tisme serait un quel­conque ordre répu­bli­cain libé­ral-capi­ta­liste ren­for­cé – « Ceux qui ne sont pas prêts à cri­ti­quer la démo­cra­tie libé­rale devraient aus­si se taire sur le fon­da­men­ta­lisme reli­gieux32 », avan­ça le phi­lo­sophe Slavoj Žižek, tant la pre­mière, enten­due comme garante du main­tien capi­ta­liste, avive par ses man­que­ments l’é­lan du second) et les vrais pièges : cette Union sacrée que Rosa Luxemburg décri­vit durant la Première Guerre mon­diale, non sans sar­casme, comme « une fête de récon­ci­lia­tion atten­dris­sante33 » ; ces marches offi­cielles, main dans la main avec les élites cor­rom­pues et autres Netanyahou. Daech aspire à la guerre civile entre Français ; nous avons pas­sé près d’une année à cher­cher qui était Charlie ou qui ne l’é­tait pas, une année à oppo­ser les vic­times entre elles : les attaques ont cette fois frap­pé sans dis­tinc­tion, du 93 au Paris bohème – les tran­chées ne sont pas celles que trop tendent à tra­cer.

*

Aux abords du Bataclan. Des moines boud­dhistes prient à quelques pas des mon­ceaux de fleurs et des bou­gies éteintes par le froid. Les jour­na­listes sai­sissent, ici ou là, les traits tirés. Une jeune femme accroche la pho­to­gra­phie d’une proche dis­pa­rue. Scotchés aux grillages, des mots de Kurdes et d’Iraniens. « Te quer­re­mos siempre – Tu fami­lia, Mama », agra­fé à un bou­quet ; la devise répu­bli­caine, non loin. Une femme voi­lée tient une fleur à la main. Nous dépo­sons des roses rouges et quelques vers de Desnos : « Ceux qui ont mis le feu aux mai­sons / Ceux qui ont tué nos frères, nos sœurs / Jamais ne nous vain­cront ».


NOTES

1A. Badiou, L’Explication, Lignes, 2010, p. 62.
2. Voir H. Zerrouky, La Nébuleuse isla­miste en France et en Algérie, Éditions 1, 2002.
3. Extrait de leur com­mu­ni­qué offi­ciel.
4. « Attentats du 13 novembre : l’ex-femme de Brahim Abdeslam décrit un homme « pas du tout reli­gieux » », TF1, 19 novembre 2015.
5. « Attentats à Paris : les connais­sances d’Hasna Aït Boulahcen sont sous le choc », RTL, 20 novembre 2015
6. Le juge Marc Trévidic estime à 10 % leur « taux de reli­gio­si­té ».
7. « L’Etat isla­mique pro­pose une vie plus exci­tante que de tra­vailler au McDonald’s »Le Temps, 19 novembre 2015.
8. K. Marx, Les luttes des classes en France : 1848–1850, Éditions sociales, 1974, p. 58.
9K. Marx et F. Engels, Manifeste du par­ti com­mu­niste, Librio, 2004.
11. K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Flammarion, 2007.
12. K. Marx et F. Engels, Manifeste du par­ti com­mu­niste, op. cit.
13. B. Marrakchi, Comment fabrique-t-on un kami­kaze ?, Koutoubia, 2009, p. 131.

14. « Raphaël Liogier : “Le jiha­disme ne vient pas du com­mu­nau­ta­risme mais de la déso­cia­li­sa­tion” »Les Inrocks, 7 jan­vier 2015.
15. O. Roy, L’Islam mon­dia­li­sé, Essais Points, 2004, p. 30.
16Ibid., p. 218.
17. « J’ai été otage de l’État isla­mique. Daesh craint plus notre uni­té que nos frappes aériennes »The Guardian, 19 novembre 2015.
18Nous emprun­tons cette expres­sion à Edgar Morin.
19. R. Debray, Chroniques de l’i­dio­tie triom­phante, Fayard, 2004, pp. 110–111.
20. P. Bruckner, « Un Pearl Harbor à la fran­çaise », Le Point, n° 2254, 19 novembre 2015, p. 106.
21. M. Onfray, « La France doit ces­ser sa poli­tique isla­mo­phobe », Le Point, op. cit., p. 115
22. « Des Syriens demandent répa­ra­tion à Fabius », Le Figaro, 10 décembre 2014.

23. « Bref, presque à tous égards, le terme de bar­ba­rie appa­raît comme un mot brû­lé. Brûlé parce qu’on l’a trop employé pour dési­gner l’autre en géné­ral, et, par­ti­cu­liè­re­ment, le musul­man. Brûlé, parce qu’il fait écran à toute intel­li­gence pré­cise de l’ennemi qu’exige toute situa­tion de guerre. Brûlé, parce qu’il situe le conflit exac­te­ment sur le ter­rain où Daech veut le situer : celui de la culture et des valeurs et non celui de la poli­tique, des alliances et des rap­ports de force. » P. Zaoui, « Le triple embar­ras du mot « bar­bare » », Libération, 17 novembre 2015.
24. Nous emprun­tons cette expres­sion au pro­fes­seur Jean-Yves Pranchère.
25. Dans l’é­mis­sion Langue de bois s’abs­te­nir, sur la chaîne D8.
26. Cité M. Bettati, dans Le Terrorisme : Les voies de la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, Odile Jacob, 2013, p. 48.
27. Le Point, n° 2254, 19 novembre 2015, p. 13.
28. S. Žižek, Quelques réflexions blas­phé­ma­toires, Actes Sud, 2015, p. 19. 
29. Ruptures, n° 2, 20–26 jan­vier 1993.
30« La haine devant soi », Ruptures, n° 1, 13 ‑19 jan­vier 1993.
31. Nous emprun­tons la for­mule à Germaine Tillon – Les Ennemis com­plé­men­taire : Guerre d’Algérie, 2005.

32. S. Žižek, Quelques réflexions blas­phé­ma­toires, Actes Sud, 2015, p. 21.
33. R. Luxemburg, « La crise de la social-démo­cra­tie », 1916.


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Abbas Fahdel : « En Irak, encore dix ans de chaos », sep­tembre 2015
☰ Lire l’en­tre­tien avec Georges Habache, cofon­da­teur du FPLP (Memento), juin 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Xavier Muntz : « Le dan­ger évident, pour la région, c’est le repli com­mu­nau­taire », mai 2015
☰ Lire notre article « Charlie Hebdo, deux jours plus tard », jan­vier 2015

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