Comment l’extrême droite identitaire croit devenir respectable


Depuis le début des années 2000, l’ex­trême droite est en quête de res­pec­ta­bi­li­té. S’ils existent encore, les concerts néo-nazis, les men­suels roya­listes et les raton­nades ne sont plus ses moyens d’ex­pres­sion favo­ris. Elle met ain­si en sour­dine son anti­sé­mi­tisme his­to­rique pour mieux inves­tir une rhé­to­rique isla­mo­phobe, accen­tue son ancrage ter­ri­to­rial et délaisse les signes les plus visibles d’une vio­lence pour­tant fon­da­trice. La mou­vance iden­ti­taire, en par­ti­cu­lier, se dote de nou­veaux codes cultu­rels et sociaux pour sor­tir de sa posi­tion mar­gi­nale. Son but ? Parvenir à l’hé­gé­mo­nie au sein de l’ex­trême droite et influen­cer plus lar­ge­ment le champ poli­tique. C’est ce qu’a­na­lyse le socio­logue Samuel Bouron dans Politiser la haine, paru récem­ment aux édi­tions La Dispute. Extrait. 


Une désidentification des classes populaires pour se normaliser

En s’identifiant à cette sous-culture [d’ex­trême-droite, incar­née par la figure du bone­head, ndlr], les iden­ti­taires s’exposent eux-mêmes aux sté­réo­types simi­laires à ceux qu’ils appliquent à la popu­la­tion musul­mane. Fréquemment qua­li­fiés de « fachos », ils sont assi­mi­lés à des jeunes hommes dé­viants des classes popu­laires, ré­pu­tés vio­lents, inca­pables de dé­bat rai­son­né1 et mar­qués par l’échec sco­laire ou la mar­gi­na­li­sa­tion sociale. Ces stig­mates com­pro­mettent leur ten­ta­tive de se pré­sen­ter comme l’altérité radi­cale2 des « racailles » musul­manes qu’ils dénoncent.

En cher­chant à s’identifier au peuple « authen­tique » et res­pec­table, les iden­ti­taires se heurtent à leur propre mar­gi­na­li­sa­tion, étant eux aus­si ran­gés dans la caté­go­rie des « mau­vais pauvres » que per­sonne ne sou­haite incar­ner. Cette assi­mi­la­tion affai­blit leur capa­ci­té à caté­go­ri­ser le monde social en un « nous » oppo­sé à un « eux », ré­dui­sant ain­si leur influence poli­tique. Pour contrer cette dis­qua­li­fi­ca­tion, les iden­ti­taires tentent de pro­je­ter une image de res­pec­ta­bi­li­té et de cou­rage, espé­rant se dé­ta­cher de l’image de mili­tants vio­lents et hai­neux qui leur colle à la peau.

« En cher­chant à s’identifier au peuple authen­tique et res­pec­table, les iden­ti­taires se heurtent à leur propre marginalisation. »

Dans la pers­pec­tive de sor­tir des marges, les fon­da­teurs des iden­ti­taires, pour­tant socia­li­sés au sein de la sous-culture d’extrême droite, tentent de main­te­nir à l’écart les mili­tants qui se ré­fèrent encore, en dehors de l’entre-soi de la com­mu­nau­té, aux sym­boles fas­ci­sants. Cette stra­té­gie dite de « dé­dia­bo­li­sa­tion », rela­ti­ve­ment ana­logue à celle orga­ni­sée par Marine Le Pen au RN, vise à bri­ser la dyna­mique d’ostracisation poli­tique et mé­dia­tique. Mais cette ana­lyse manque aus­si le dé­pla­ce­ment que l’extrême droite opère dans l’espace social, en se dé­si­den­ti­fiant des classes popu­laires3 pour mieux se mettre en confor­mi­té avec le groupe natio­nal majo­ri­taire. Bien que l’extrême droite ancienne gé­né­ra­tion reven­dique une supé­rio­ri­té raciale blanche, les codes mili­tants qu’ils adoptent (vio­lence, vul­ga­ri­té, etc.), et qui les consti­tuent en menace à l’ordre public, entrent en contra­dic­tion avec l’idéal, plus bour­geois, de res­pec­ta­bi­li­té et de nor­ma­li­té asso­ciés à la blan­chi­té hé­gé­mo­nique4.

Chaque sec­tion locale filtre ain­si l’intégration dans le mou­ve­ment des nou­veaux membres, lorsqu’ils ne sont pas dé­jà par­rai­nés. Un cadre iden­ti­taire me parle par exemple d’un mili­tant, can­di­dat à l’entrée dans le mou­ve­ment, reca­lé parce qu’il n’était « pas encore prêt ». Un mili­tant « pas encore prêt » signi­fie qu’il doit encore apprendre à maî­tri­ser l’expression de son enga­ge­ment poli­tique, pour en gom­mer les mani­fes­ta­tions trop expli­cites, vul­gaires ou agres­sives, aus­si bien phy­si­que­ment que ver­ba­le­ment. De même, l’accès aux strates supé­rieures, où se prennent les dé­ci­sions poli­tiques, est res­treint. Surtout, les formes les moins dicibles de racisme s’expriment à huis clos, dans les « mai­sons de l’identité », ces locaux ou bars iden­ti­taires qui les pré­servent des regards exté­rieurs. La vio­lence expli­cite des bone­heads n’a donc pas dis­pa­ru avec la créa­tion du mou­ve­ment iden­ti­taire et elle conti­nue de moti­ver les enga­ge­ments des mili­tants5. De manière gé­né­rale, apprendre à savoir se battre fait par­tie de leur appren­tis­sage. Mais la vio­lence phy­sique tente d’être rela­ti­ve­ment conte­nue et invi­si­bi­li­sée par la hié­rar­chie de l’organisation, de façon à dis­so­cier ce qui se fait et ce qui se dit en cou­lisses de la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle tour­née vers un public extérieur.

Lors de mon enquête, au sein du mou­ve­ment, nous rece­vons aus­si tout un ensemble d’injonctions visant à ne plus nous iden­ti­fier à la figure du bone­head et ses prin­ci­paux dé­ri­vés phy­siques et ves­ti­men­taires : crâne rasé ou che­veux très courts, bottes de sé­cu­ri­té, marques de vê­te­ments conno­tés, etc., qui rendent les mili­tants repé­rables au pre­mier regard. Le rejet des attri­buts du mou­ve­ment skin­head s’accompagne d’un cer­tain mé­pris de classe envers ces der­niers — sur­nom­més, entre autres, les « gogols 886 ». Ce qui est pré­sen­té comme un folk­lore ves­ti­men­taire et musi­cal est asso­cié à un enga­ge­ment du pas­sé par la strate supé­rieure du mou­ve­ment. Il nous est deman­dé de manière gé­né­rale d’arrêter de nous foca­li­ser sur les affron­te­ments avec nos adver­saires, dont le dé­clin poli­tique ne mé­ri­te­rait pas de toute façon que l’on y dé­pense notre éner­gie. Nous ne nous bat­tons pas prio­ri­tai­re­ment contre les com­mu­nistes, ou contre les anti­fas­cistes, mais contre les immi­grés. Le code ves­ti­men­taire adop­té pré­tend à l’inverse faire preuve d’une cer­taine « tenue ». Le style casual se rap­proche d’un dan­dysme asso­ciant un style sports­wear, parais­sant jeune et dé­con­trac­té — par exemple, chaus­sures de sport au style vin­tage — avec un ves­tiaire plus tra­di­tion­nel et plus proche de celui des caté­go­ries supé­rieures, recher­chant un effet plus « habillé ». Certains vont jusqu’à opter, notam­ment en public, pour une tenue plus proche de celle des cadres éco­no­miques, pré­fé­rant por­ter des che­mises, pan­ta­lons et chaus­sures en cuir, les assi­mi­lant davan­tage aux mili­tants de la droite tra­di­tion­nelle. D’une cer­taine façon, « l’union des droites » prô­née par le mou­ve­ment iden­ti­taire se pré­pare alors jusque dans l’apparence physique.

Individuellement, les iden­ti­taires sont dé­sor­mais plus dif­fi­ci­le­ment repé­rables par un œil non aver­ti et peuvent tout à fait être hors de soupçon d’un enga­ge­ment à l’extrême droite, dans leur milieu pro­fes­sion­nel notam­ment. Certains s’amusent de voir leurs col­lègues, qui ne connaissent pas leurs opi­nions poli­tiques, dé­plo­rer devant eux les idéo­lo­gies ayant trait à l’extrême droite. Les chefs ré­pètent aus­si à plu­sieurs reprises d’éviter de mili­ter à visage cou­vert et « d’arrêter la culture du pseu­do ». « On n’est pas un groupe ter­ro­riste », comme l’explique l’un d’entre eux. Il est aus­si deman­dé d’éviter de publier des « trucs crades » sur les ré­seaux sociaux, c’est-à-dire de pos­ter des publi­ca­tions aux conte­nus ouver­te­ment fascistes.

« D’une cer­taine façon, l’union des droites prô­née par le mou­ve­ment iden­ti­taire se pré­pare alors jusque dans l’apparence physique. »

J’ai aus­si pu entendre, tout au long de l’enquête, un cer­tain nombre d’injonctions qui valo­risent la confor­ma­tion aux normes majo­ri­taires, le fait d’être « comme il faut ». « Dans tous les domaines il faut viser le très bon, avoir des objec­tifs éle­vés » : être un bon mili­tant, c’est d’abord « réus­sir nos vies », en fai­sant des études, en ayant « une vie inté­res­sante » mais aus­si en ayant « un bon bou­lot » et en fon­dant une famille. Les mili­tants sont invi­tés à mani­fes­ter tous les signes d’une confor­ma­tion sociale, être pro­duc­tifs, tra­vailleurs, parents modèles, en forme, beaux, ath­lé­tiques et à l’aise dans les rela­tions sociales. Les idées poli­tiques doivent s’exprimer par des formes cultu­relles lé­gi­times, moins faci­le­ment iden­ti­fiables pour les adver­saires poli­tiques. Ainsi, les iden­ti­taires s’identifient aujourd’hui davan­tage aux classes moyennes et supé­rieures qu’aux classes popu­laires. La dis­tance d’avec les classes popu­laires se tra­duit aus­si dans la com­po­si­tion du groupe mili­tant. Les groupes d’extrême droite les plus mobi­li­sés sont moins com­po­sés de classes popu­laires à faible niveau de diplôme7, pré­caires et mal inté­grés socia­le­ment, ni même d’ouvriers, que par la frac­tion droite de l’espace social8 ayant un fort sen­ti­ment d’indépendance et une croyance dans le fait de ne devoir qu’à elle-même sa réus­site sociale. Céline, 24 ans, coif­feuse à domi­cile, exprime par exemple son aver­sion pour les « assis­tés » qui pro­fi­te­raient des aides de l’État qu’elle ali­men­te­rait lar­ge­ment par les impôts qu’elle paie.

Les don­nées que j’ai recueillies sur la com­po­si­tion sociale du groupe montrent que la grande majo­ri­té est diplô­mée de l’enseignement supé­rieur, en par­ti­cu­lier en droit, en science poli­tique, ain­si que dans les filières courtes de l’enseignement supé­rieur (BTS, DUT). Les mili­tants sont donc fami­liers d’une culture uni­ver­si­taire et ne se tiennent pas à l’écart des pra­tiques cultu­relles grand public des jeunes de leur âge (ciné­ma, sport, musique, etc.). Nicolas Mitrevitch, qui a mené trente-trois entre­tiens bio­gra­phiques avec des iden­ti­taires entre 2017 et 2022, n’a ren­con­tré qu’un seul mili­tant pro­ve­nant de classe popu­laire, et vingt-et-un ayant au moins un parent de classe supé­rieure9.

Le mou­ve­ment com­prend tou­te­fois une rela­tive dis­per­sion sociale. Certains des cadres sont issus de familles bour­geoises et poli­ti­sées à l’extrême droite, étu­diants ou diplô­més d’études longues (bac +5), éven­tuel­le­ment de grandes écoles (écoles d’ingénieurs, Sciences Po). C’est le cas des deux chefs du camp auquel j’ai par­ti­ci­pé, Sébastien et Marc-Antoine. Sébastien, 24 ans, issu d’une famille d’extrême droite, milite chez les iden­ti­taires depuis ses 17 ans et a par­ti­ci­pé aux huit camps d’été ayant eu lieu depuis la créa­tion du mou­ve­ment. Diplômé de Polytech Grenoble, il est dé­sor­mais ingé­nieur en pré­ven­tion des risques. Marc-Antoine, 25 ans, dirige quant à lui la sec­tion des Jeunesses iden­ti­taires de Genève depuis six années. Il est éco­no­miste d’entreprise (bac +3) et offi­cier dans l’armée suisse. À l’inverse, le bas de la hié­rar­chie concentre davan­tage de mili­tants des classes popu­laires rurales, moins diplô­més, et dont l’engagement à l’extrême droite est davan­tage mar­qué sur les corps. Ces der­niers tendent plu­tôt à gra­vi­ter autour des sec­tions locales, en ne par­ti­ci­pant qu’aux acti­vi­tés les plus éloi­gnées de la forme sco­laire (concerts et mani­fes­ta­tions plu­tôt que confé­rences). Leur enga­ge­ment est plus irré­gu­lier, ils peuvent dis­pa­raître pen­dant plu­sieurs semaines avant de réapparaître.

S’engager à l’extrême droite pour se « blanchir »

En miroir de la popu­la­tion musul­mane qu’ils stig­ma­tisent, les iden­ti­taires s’engagent dans un pro­ces­sus de blan­chi­ment, enten­du comme l’adoption d’une atti­tude et la confor­ma­tion à des normes ren­voyant à des posi­tions sociales domi­nantes au sein d’un espace social racia­li­sé. Cette dé­marche est indis­so­ciable d’une ten­ta­tive pour se gran­dir socialement.

« Les idées poli­tiques doivent s’exprimer par des formes cultu­relles lé­gi­times, moins faci­le­ment iden­ti­fiables pour les adver­saires politiques. »

Brian, l’un des rares mili­tants que je ren­contre issus de classe popu­laire, incarne une tra­jec­toire sociale en dé­clin. Étudiant en his­toire de l’art de 19 ans, il vit avec son père, anté­rieu­re­ment petit patron, qui a été contraint de se recon­ver­tir comme ouvrier d’usine, avant qu’un pro­blème de san­té ne l’oblige à ces­ser de tra­vailler et à dé­mé­na­ger dans un petit appar­te­ment dans un quar­tier d’habitat social. Sa mère, en phase ter­mi­nale d’un can­cer, dé­cède quelques semaines après notre ren­contre. Brian se poli­tise notam­ment par un tra­vail gé­néa­lo­gique qui lui sert de sup­port à l’élaboration d’un ré­cit fami­lial. Alors que nous ren­trons ensemble d’une réu­nion mili­tante, il me dé­taille fiè­re­ment sa filia­tion avec la noblesse locale, qui aurait par­ti­ci­pé au com­bat roya­liste de la chouan­ne­rie et qu’il dé­crit comme « authen­tique » et « hé­roïque ». Un autre de ses ancêtres aurait éga­le­ment été maire de la ville. Bien qu’il ait fré­quen­té un temps les Jeunesses ouvrières chré­tiennes (JOC), dans le sillage de son grand-père com­mu­niste et de son père, sa posi­tion à l’égard de l’Église est deve­nue pro­gres­si­ve­ment plus conser­va­trice. Cette évo­lu­tion l’a rap­pro­ché de mou­ve­ments réac­tion­naires comme la Fraternité Saint-Pie X, très pré­sente dans la région, au point qu’il hésite à embras­ser une car­rière sacer­do­tale. Il pré­sente quelques stig­mates cor­po­rels : un stra­bisme pro­non­cé, des moments d’« absence » liés à des dys­fonc­tion­ne­ments moteurs, et une obé­si­té qui tranchent avec l’idéal du corps viril pro­mu au sein du groupe mili­tant. S’engager chez les iden­ti­taires l’amène à hyper­tro­phier les attri­buts qui marquent son ancien­ne­té sur le ter­ri­toire. Il se voit comme un Français « de souche » et se sent sub­jec­ti­ve­ment plus proche de la bour­geoi­sie ancienne, bien qu’il appar­tienne objec­ti­ve­ment aux frac­tions pré­ca­ri­sées des classes popu­laires. L’identification à la blan­chi­té semble être pour lui le seul moyen de se démar­quer des groupes sociaux plus bas que lui10.

Pour que ce blan­chi­ment soit pos­sible, les iden­ti­taires accom­pagnent les nou­veaux mili­tants dans une démarche de « réen­ra­ci­ne­ment », notam­ment via un tra­vail de recons­truc­tion bio­gra­phique qui invite à mar­quer son atta­che­ment à une lignée régio­nale et par­fois fami­liale. Les mili­tants dis­posent pour cela d’une trame à par­tir de laquelle ils sont ame­nés à réécrire leur his­toire per­son­nelle. Les nou­veaux mili­tants rem­plissent un ques­tion­naire, qui n’est pas sans rap­pe­ler le tra­vail bio­gra­phique que le Parti com­mu­niste fai­sait réa­li­ser à ses mili­tants. Comme avec le ques­tion­naire des iden­ti­taires, le PC four­nis­sait un sché­ma d’autobiographie qui ser­vait de guide à un récit de soi. Les mili­tants étaient ame­nés à don­ner une cer­taine cohé­rence à leur his­toire de vie et à la faire conver­ger avec les per­cep­tions du monde four­nies par l’organisation11. Bien sûr, chez les iden­ti­taires le ques­tion­naire vise moins à faire émer­ger une conscience de classe qu’une conscience de race. Faire par­tie des iden­ti­taires conduit à ne plus se défi­nir qu’à tra­vers cette ori­gine raciale reconstituée.

L’identification exclu­sive en tant que « Français de souche » repose sur une mise à l’arrière-plan des autres modes d’identification pos­sibles (en termes pro­fes­sion­nels, éco­no­miques, fami­liaux, etc.) qui s’effacent pro­gres­si­ve­ment. Si la pro­fes­sion et, plus géné­ra­le­ment, les appar­te­nances sociales deviennent secon­daires, l’appartenance ter­ri­to­riale devient un mar­queur domi­nant, constam­ment mis en avant. Chaque sec­tion mili­tante reven­dique les emblèmes de sa région. Je découvre des bla­sons de villes tatoués sur les corps de quelques mili­tants ou accro­chés aux rétro­vi­seurs des voi­tures, cer­tains prennent des cours de langues régio­nales, d’autres sont incol­lables sur la mémoire et les tra­di­tions de leur région, ou ont recons­ti­tué leur généa­lo­gie et peuvent ain­si dire depuis com­bien de géné­ra­tions leur famille vit sur le ter­ri­toire. Les mili­tants se font ain­si les dépo­si­taires d’une culture régio­nale, qui se devrait d’être ins­crite en eux en rai­son de leur ori­gine. Comme un per­son­nage de roman, le jeune mili­tant est sup­po­sé décou­vrir qu’il est le déten­teur des tra­di­tions de son pays et porte sur ses épaules tout son héri­tage fami­lial, qui ris­que­rait d’être détruit par l’intrusion d’ennemis bien déci­dés, dans cet ima­gi­naire, à impo­ser une culture « dif­fé­rente ». La capa­ci­té à authen­ti­fier son lien, per­çu comme « char­nel », avec sa région, com­pose une par­tie des res­sources valo­ri­sées par le mou­ve­ment. Tout ce tra­vail qui consiste à se pen­ser comme un autoch­tone authen­tique, à « s’enraciner », montre à quel point l’ancrage ter­ri­to­rial relève, si ce n’est d’une inven­tion12, en tout cas d’une construc­tion a pos­te­rio­ri, qui se fait en miroir de la mino­ra­tion des groupes raci­sés, éga­le­ment en rai­son de leur ori­gine. Ce pro­ces­sus de blan­chi­ment aligne ain­si les iden­ti­taires sur des médias dif­fu­sant des repré­sen­ta­tions conformes aux normes de la blan­chi­té hégé­mo­nique13.

« L’identification à la blan­chi­té semble être pour lui le seul moyen de se démar­quer des groupes sociaux plus bas que lui. »

Pour les iden­ti­taires, la sépa­ra­tion des Blancs et des non-Blancs pro­cède d’un double mou­ve­ment, d’altérisation et de mino­ra­tion des popu­la­tions raci­sées d’une part, et de rat­ta­che­ment à la popu­la­tion majo­ri­taire d’autre part. Leur tra­vail méta­po­li­tique ne se limite donc pas à la dis­qua­li­fi­ca­tion de la popu­la­tion musul­mane. Il vise aus­si, avec l’appui d’une par­tie des médias, à s’aligner sur les normes domi­nantes pour mieux agir sur les fron­tières sym­bo­liques entre groupes sociaux.

Pour les iden­ti­taires, la socié­té est en effet tra­ver­sée par l’opposition fon­da­men­tale entre un « nous » et un « eux » struc­tu­rée par un anta­go­nisme racial, bien que le genre et la classe res­tent omni­pré­sents en arrière-plan. Ce méca­nisme illustre un pro­ces­sus cen­tral de la racia­li­sa­tion des rap­ports sociaux : accen­tuer les anta­go­nismes entre Blancs et non-Blancs tout en mini­mi­sant les autres dimen­sions. Ce pas­sage d’un espace social com­plexe à une vision binaire fait de la race l’unique clé d’interprétation des troubles à l’ordre social. Cette caté­go­ri­sa­tion du monde social leur per­met, au moins sub­jec­ti­ve­ment, de se repo­si­tion­ner au som­met de la hié­rar­chie, même ceux qui en sont objec­ti­ve­ment éloi­gnés. Elle leur offre une forme de res­pec­ta­bi­li­té sociale à moindres frais, d’être « comme il faut », sans avoir à remettre en cause les struc­tures col­lec­tives qui dé­fi­nissent leur posi­tion dans les rap­ports sociaux.

Observer les recom­po­si­tions sociales et idéo­lo­giques à l’intérieur de la mou­vance iden­ti­taire per­met ain­si de pen­ser les stra­té­gies de l’extrême droite sous l’angle des rap­ports sociaux. Le FN-RN, au-delà de son oppo­si­tion fon­da­men­tale à l’immigration, a tou­jours été tra­ver­sé par des luttes entre plu­sieurs orien­ta­tions idéo­lo­giques, par­mi les­quelles les iden­ti­taires tentent de s’imposer. Dans les années 2010, deux lignes majeures se sont affron­tées : la ligne sou­ve­rai­niste, incar­née par Florian Philippot, s’est oppo­sée à celle, iden­ti­taire, de Marion Maréchal. Philippot, mar­qué par son pas­sage dans les cercles che­vè­ne­men­tistes, a cher­ché à élar­gir la base élec­to­rale du FN en atti­rant cer­taines frac­tions des classes popu­laires pré­ca­ri­sées, notam­ment dans les ter­ri­toires ouvriers du nord de la France. Pour cela, il a insis­té sur la thé­ma­tique de la sor­tie de l’euro et de l’Union euro­péenne, ain­si que sur un pro­tec­tion­nisme éco­no­mique ren­for­cé. Cependant, il a volon­tai­re­ment évi­té de s’engager sur les enjeux chers aux mili­tants de La Manif pour tous, comme l’avortement. À l’inverse, Marion Maréchal a davan­tage cher­ché ses ré­serves de voix au sein de la droite tra­di­tion­nelle, plus conser­va­trice et catho­lique, notam­ment dans le sud-est de la France. En tant qu’ancienne dé­pu­tée du Vaucluse, elle a cen­tré son dis­cours sur la dé­fense de l’« iden­ti­té française », enten­due comme une vision essen­tia­liste et mé­mo­rielle d’une « France éter­nelle » mena­cée par l’immigration et l’islam. Opposée au mariage pour tous et cri­tique envers la « bana­li­sa­tion de l’avortement », elle a ancré sa ligne dans un conser­va­tisme radical.

La stra­té­gie iden­ti­taire, comme le montrent les normes internes à l’organisation, ne vise pas prio­ri­tai­re­ment à repré­sen­ter les classes popu­laires, mais plu­tôt à pré­pa­rer une union des hé­ri­tiers, réu­nis­sant par la droite de l’espace social dif­fé­rentes frac­tions de classes : des plus grands hé­ri­tiers (la bour­geoi­sie ancienne et une par­tie du patro­nat) aux plus petits (la petite bour­geoi­sie éco­no­mique, voire le haut des classes popu­laires, pro­prié­taire de son loge­ment). C’est en dé­fi­ni­tive sur l’imaginaire de cet hé­ri­tage blanc que les iden­ti­taires tentent de capi­ta­li­ser poli­ti­que­ment, en for­mant un « nous », blanc et catho­lique, qui ferme la porte aux der­niers arrivés.


Texte extrait de Samuel Bouron, Politiser la haine. La bataille cultu­relle de l’ex­trême droite iden­ti­taire, La Dispute, 2025. 


  1. Une bro­chure anti­fas­ciste note iro­ni­que­ment que les « fachos » se carac­té­risent par « un regard vide », assez com­pa­rable à celui du bovin.[]
  2. Candace West et Sarah Fenstermaker, « Faire la dif­fé­rence », Terrains & tra­vaux, n° 10, 2006, p. 103–136.[]
  3. Beverley Skeggs, Des femmes res­pec­tables. Classe et genre en milieu popu­laire, Marseille, Agone, 2015.[]
  4. Sylvie Laurent, Pauvre petit blanc. Le mythe de la dé­pos­ses­sion raciale, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2020.[]
  5. Emmanuel Casajus, Style et vio­lence dans l’extrême droite radi­cale, Paris, Cerf, 2023.[]
  6. 88 est un signe de recon­nais­sance néo-nazi cor­res­pon­dant à l’abréviation de « Heil Hitler » (HH).[]
  7. Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury et Guillaume Letourneur (dir.), Sociologie poli­tique du Front natio­nal, Villeneuve d’Asq, Presses Universitaires du Septentrion, 2023.[]
  8. Nona Mayer, La Boutique contre la gauche, Paris, Presses de la Fondation natio­nale des sciences poli­tiques, 1986.[]
  9. Nicolas Mitrevitch, « Stratégies du mou­ve­ment iden­ti­taire », La Vie des idées, 17 dé­cembre 2024.[]
  10. Félicien Faury, Des élec­teurs ordi­naires. Enquête sur la nor­ma­li­sa­tion de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.[]
  11. Claude Pennetier et Bernard Pudal (dir.), Autobiographies, auto-cri­tiques, aveux dans le monde com­mu­niste, Paris, Belin, 2002.[]
  12. Éric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.), L’Invention de la tra­di­tion, Paris, Amsterdam, 2012 (1983).[]
  13. Maxime Cervulle, Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et mé­dias, Paris, Amsterdam, 2021.[]

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