Cédric Johnson : « Il n’y aura aucune révolution si elle n’engage pas la majorité de la population »


Entretien inédit pour le site de Ballast

À la fin des années 1960, le mili­tant afro-amé­ri­cain Fred Hampton cofon­da la « Rainbow Coalition », un front com­po­sé de Noirs socia­listes, de Portoricains mar­xistes, de pro­lé­taires et de révo­lu­tion­naires blancs. En rom­pant avec la frag­men­ta­tion cou­tu­mière des luttes et en construi­sant sur le ter­rain un espace plu­rieth­nique et anti­ca­pi­ta­liste, cette coa­li­tion devint bien­tôt le « pire cauchemar1Selon les mots de Bobby Lee, cofon­da­teur de la Rainbow Coalition ; voir son inter­view dans Solidarities – AREA Chicago, n° 3, sep­tembre 2006. » du FBI. Une réflexion d’une actua­li­té brû­lante, en France comme aux États-Unis. Pour conti­nuer à l’alimenter — bien modes­te­ment — et don­ner à débattre, nous publions aujourd’hui l’échange que nous avons eu avec l’essayiste afro-amé­ri­cain anti­li­bé­ral Cédric Johnson, auteur en 2007 de Revolutionaries to Race Leaders. Admirateur des com­bats enga­gés par Luther King et Malcolm X, il n’en reste pas moins scep­tique à l’endroit de la « nos­tal­gie » de ces années-ci et déplore le manque de prise en charge de la ques­tion de classe dans l’appréhension des enjeux liés à l’identité.


Commençons par Trump pour mieux l’oublier. Sa vic­toire est volon­tiers ana­ly­sée à gauche comme le pro­duit du racisme états-unien et du supré­ma­cisme blanc : est-ce votre lec­ture ?

Il ne fait aucun doute que Trump a construit sa marque poli­tique sur le racisme, mais cette his­toire est plus com­plexe que l’explication popu­laire selon laquelle il a été élu par une vague de résur­gence de la supré­ma­tie blanche — une déno­mi­na­tion aujourd’hui uti­li­sée à tort et à tra­vers. Bien avant de débu­ter sa cam­pagne pré­si­den­tielle, Trump a remis en cause la légi­ti­mi­té de la can­di­da­ture d’Obama en pro­cla­mant qu’il n’était pas un citoyen amé­ri­cain. Puis il a lan­cé des invec­tives contre les immi­grés, sou­te­nant que bien des Mexicains étaient des vio­leurs, des tueurs ou des cri­mi­nels, avant d’ajouter que « cer­tains, j’en suis sûr, sont des gens bien ». Durant sa cam­pagne, il a pro­mis de construire un mur le long de la fron­tière États-Unis/Mexique et d’expulser en masse2En fran­çais. les sans-papiers. Il a insul­té les parents du capi­taine Humayun Khan, tué en Irak. Dès qu’il est entré en fonc­tion, il a inter­dit d’entrée les visi­teurs en pro­ve­nance de pays à majo­ri­té musul­mane — et ce mal­gré les mani­fes­ta­tions mas­sives et les déci­sions de jus­tice, fina­le­ment vic­to­rieuses. Sans oublier, bien sûr, ses décla­ra­tions publiques après la marche des supré­ma­cistes blancs de Charlottesville qui s’est ter­mi­née par la mort de la contre-mani­fes­tante paci­fique Heather Heyer. La rhé­to­rique incen­diaire de Trump, et ses actions pro­vo­ca­trices depuis qu’il est au pou­voir (de même que l’intégration de gens comme Steve Bannon du média Breitbar News ou Stephen Miller — qu’un de mes amis appelle le « bébé de Goebbels »), ont encou­ra­gé cer­tains élé­ments d’extrême droite. Mais ils ne consti­tuent qu’un pan de l’électorat de Trump.

« Trump a été capable d’engranger l’appui de plus d’électeurs lati­nos que les can­di­dats répu­bli­cains pré­cé­dents, mal­gré sa rhé­to­rique xéno­phobe et anti-mexi­caine. Il a ras­sem­blé 13 % des votes des hommes noirs. »

Avant toute chose, sa coa­li­tion élec­to­rale n’est pas la même que sa coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale actuelle (majo­ri­tés au Congrès, lob­byistes puis­sants et bailleurs, direc­tion du par­ti, etc.), qui compte une frac­tion plus éclai­rée de la classe des inves­tis­seurs. Ces der­niers savent que l’extrémisme de droite, le racisme, le sexisme, les fron­tières fer­mées, le pro­tec­tion­nisme, la gou­ver­nance par tweets et la rhé­to­rique irres­pon­sable et chau­vine — ce sont là tous les traits dis­tinc­tifs de la pre­mière année de Trump à la pré­si­dence — sont des freins à l’investissement et à la cir­cu­la­tion trans­na­tio­nale du capi­tal. Une bou­tade qu’on pou­vait entendre à gauche aux États-Unis après l’élection était que « tous ceux qui ont voté pour Trump ne sont pas racistes, mais tous ceux qui sont racistes ont voté pour Trump ». C’est une façon utile de pen­ser tout cela. L’idée que Trump a été élu par une vague de résur­gence supré­ma­ciste blanche peut être résu­mée par l’argument de la « réac­tion blanche » ; on peut la faire remon­ter à la rhé­to­rique de la « majo­ri­té silen­cieuse » uti­li­sée par Nixon — cette thèse est en par­tie tou­jours vraie. Les Républicains s’appuient sou­vent sur une dénon­cia­tion des immi­grés, des Noirs pauvres et des fémi­nistes pour atti­ser le mécon­ten­te­ment et trou­ver des par­ti­sans dans cer­tains seg­ments de la popu­la­tion. Cela dit, le pro­blème avec l’explication de la « réac­tion blanche » est qu’elle dis­suade de faire une ana­lyse plus appro­fon­die de ce qui est en train de se pas­ser à tel ou tel moment, des motifs plus dis­crets et des inté­rêts his­to­riques sont en jeu.

Trump a été capable d’engranger l’appui de plus d’électeurs lati­nos que les can­di­dats répu­bli­cains pré­cé­dents, mal­gré sa rhé­to­rique xéno­phobe et anti-mexi­caine. Il a ras­sem­blé 13 % des votes des hommes noirs, ce qui est remar­quable… Mettre la focale sur le racisme ne per­met pas de voir com­ment le pro­gramme éco­no­mique de Trump, bien que rétro­grade, a été enten­du chez cer­tains électeurs3Les articles de Leslie Lopez et Christian Parenti, tous les deux parus sur Nonsite, ont été utile pour déter­mi­ner com­ment la rhé­to­rique pro­tec­tion­niste et hos­tile au mar­ché néo­li­bé­ral de Trump a réson­né dans des par­ties du pays qui ont été sai­gnées de leurs emplois et de leurs inves­tis­se­ments pen­dant des dizaines d’années.. Évidemment, ses pro­messes de créa­tion d’emploi reposent sur des poli­tiques favo­rables au capi­tal, comme la déré­gu­la­tion, qui exercent plus de pres­sion par le bas sur les salaires et par­ti­cipent du déman­tè­le­ment syn­di­cal. Mais ce que de nom­breux Américains ont enten­du, que ce soit vrai ou non, fut sa pro­messe d’un enga­ge­ment en faveur de la pros­pé­ri­té du pays plus fort que n’importe quelle pro­po­si­tion du camp Clinton, qui pro­met­tait davan­tage encore de ces poli­tiques com­mer­ciales qui ont conduit aux pertes d’emplois. Trump n’a pas fait beau­coup mieux que les deux der­niers can­di­dats répu­bli­cains à la pré­si­dence. Le gros de l’affaire, et la véri­table cause de sa vic­toire, c’est l’incroyable déraille­ment qu’a été la cam­pagne d’Hillary Clinton. 40 % de l’électorat amé­ri­cain est res­té à la mai­son. Elle n’a tout sim­ple­ment pas su pro­vo­quer la pas­sion. Sa cam­pagne a com­mis des erreurs de cal­culs fatales et des faux pas stra­té­giques dans la der­nière ligne droite de l’élection — à savoir consi­dé­rer que les États du Midwest, la vieille cein­ture sidé­rur­gique et auto­mo­bile allant de la Pennsylvanie jusqu’aux rives du lac Michigan, lui étaient acquis. Il y a, du reste, d’autres élé­ments de cette cam­pagne que l’argument de la « réac­tion blanche » ne rend pas visibles.

(DR)

Vous son­gez à quoi ?

Clinton était une cible facile pour le dis­cours de Trump contre le Traité de libre-échange nord-amé­ri­cain (ALENA) et le Partenariat trans-paci­fique (TPP). La branche Clinton du Parti démo­crate pro­meut ces poli­tiques depuis des décen­nies, en dépit de l’opposition des orga­ni­sa­tions de tra­vailleurs. Elle n’a pas pro­po­sé d’alternative au modèle néo­li­bé­ral ; cer­tains se sont tour­nés vers Trump comme vote contre l’approche libre-échan­giste mise en place par les deux der­niers gou­ver­ne­ments démo­crates. Bernie Sanders était un meilleur can­di­dat parce qu’il aurait repré­sen­té une alter­na­tive aux illu­sions pro­tec­tion­nistes de Trump comme à la libé­ra­li­sa­tion du com­merce de Clinton — deux approches favo­rables au capi­tal. Le pro­gramme de gauche popu­liste de Sanders aurait pu rem­por­ter une par­tie du sou­tien que Trump a reçu dans le cœur indus­triel du pays — le Midwest, des États comme le Wisconsin, le Michigan, l’Ohio et la Pennsylvanie : tous ont été déci­sifs dans sa vic­toire dans le col­lège élec­to­ral ; tous avaient été gagnés par Obama en 2008 et 2012.

« Sa rhé­to­rique anti-immi­gra­tion a cepen­dant l’effet de dis­traire le public amé­ri­cain, dépla­çant l’indignation des gens loin du capi­tal et de son rôle de pro­duc­tion de misère et de ruine éco­lo­gique. »

Il faut éga­le­ment dire clai­re­ment que Trump « aboie fort mais mord peu » sur une série de sujets. Il a gou­ver­né par des confé­rences de presse non conven­tion­nelles, des posts incen­diaires sur les réseaux sociaux et des décrets. Ses décla­ra­tions publiques et ses actions paraissent impro­vi­sées, ce qui plaît à des pans de la popu­la­tion fati­gués de la tri­an­gu­la­tion et de la dis­si­mu­la­tion des insi­ders de Washington. Trump est l’opposé du poli­ti­cien gou­rou des rela­tions publiques dont chaque mou­ve­ment et chaque mot est basé sur des son­dages et des « groupes témoins ». Les mots et les actions de Trump ont déclen­ché des fureurs heb­do­ma­daires, si ce n’est quo­ti­diennes. Malgré tout son tapage anti-immi­grant, Trump a expul­sé moins de citoyens mexi­cains pen­dant sa pre­mière année qu’Obama pen­dant la sienne. Pour finir, il faut contex­tua­li­ser cet argu­ment racial d’une manière qui ne soit pas une simple accu­sa­tion contre la « classe labo­rieuse blanche » : cela ne reflète pas de réelle sub­jec­ti­vi­té poli­tique mais c’est deve­nu une manière pra­tique pour les gens de gauche de poin­ter du doigt et d’ignorer les tra­vailleurs plu­tôt que d’assumer la res­pon­sa­bi­li­té des poli­tiques désas­treuses des man­dats Clinton et Obama. Il y a une uti­li­té au poi­son anti-immi­gra­tion de Trump, qui contre­carre la posi­tion pro-immi­gra­tion conve­nue que tiennent divers blocs capi­ta­listes de l’industrie de la res­tau­ra­tion, de l’hôtellerie, des lieux d’accueil, du bâti­ment et de l’agriculture : sa posi­tion contra­rie ceux qui ont accueilli à bras ouverts le flux constant de tra­vailleurs vul­né­rables, du Mexique et d’autres pays, parce qu’ils ont énor­mé­ment béné­fi­cié de cette situa­tion. Trump lui-même s’est enri­chi de ce flux dans ses tours condo­mi­nium, ses hôtels, ses casi­nos et tous ses autres inves­tis­se­ments. Sa rhé­to­rique anti-immi­gra­tion a cepen­dant l’effet de dis­traire le public amé­ri­cain, dépla­çant l’indignation des gens loin du capi­tal et de son rôle de pro­duc­tion de misère et de ruine éco­lo­gique. À la place, elle la dirige contre les élites de Washington, Hollywood, les « fake news », les Chinois, les tra­vailleurs mexi­cains, etc. Je ne crois même pas qu’il soit pro­fon­dé­ment atta­ché à cette rhé­to­rique mais il sait que cela lui construit une image. L’effet pro­fond est de frag­men­ter et de dévier les cri­tiques por­tant sur la classe capi­ta­liste.

Nous avions inter­ro­gé Angela Davis en 2014 : elle nous disait que les 10 points du pro­gramme des Black Panthers41 – Nous vou­lons la liber­té. Nous vou­lons le pou­voir de déter­mi­ner la des­ti­née de notre Communauté Noire. 2 – Nous vou­lons le plein emploi pour notre peuple. 3 – Nous vou­lons que cesse le pillage de la com­mu­nau­té noire par les capi­ta­listes. 4 – Nous vou­lons des loge­ments décents, aptes à abri­ter des êtres humains. 5 – Nous vou­lons l’éducation pour notre peuple qui expo­se­rait la véri­table nature déca­dente de la socié­té amé­ri­caine. 6 – Nous vou­lons que tous les hommes noirs soient exemp­tés du ser­vice mili­taire. 7 – Nous vou­lons une fin immé­diate aux meurtres et aux bru­ta­li­tés de la police. 8 – Nous vou­lons la liber­té pour tous les Noirs déte­nus dans les pri­sons et péni­ten­ciers fédé­raux, d’État, de com­té et muni­ci­paux. 9 – Nous vou­lons que tous les Noirs, lorsqu’ils com­pa­raissent devant un tri­bu­nal, soient jugés par un Jury com­po­sés de leurs pairs, ou par des gens issus de leurs com­mu­nau­tés noires, comme le sti­pule la Constitution des États-Unis. 10 – Nous vou­lons de la terre, du pain, des loge­ments, un ensei­gne­ment, de quoi nous vêtir, la jus­tice et la paix, et comme notre objec­tif prin­ci­pal : un plé­bis­cite super­vi­sé par l’Organisation des Nations Unies se dérou­lant dans la « colo­nie » noire, et auquel ne pour­ront par­ti­ci­per que des sujets noirs « colo­ni­sés », afin de déter­mi­ner la volon­té du peuple noir quant à sa des­ti­née natio­nale. étaient tou­jours d’actualité, et peut-être « plus encore ».

Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue selon lequel rien n’a chan­gé. C’est la ligne domi­nante de nom­breux com­men­ta­teurs et acti­vistes mais c’est une pers­pec­tive qui crée une gigan­tesque confu­sion quant à ce que nous connais­sons aujourd’hui, socia­le­ment et poli­ti­que­ment. Trop sou­vent, ce genre de pen­sée amène à une impasse poli­tique. L’idée que rien n’a chan­gé est car­ré­ment ahis­to­rique ; c’est le fond de com­merce du cynisme poli­tique. Là où je rejoins Angela Davis, c’est que cer­tains des maux que les Black Panthers dénon­çaient — la ghet­toï­sa­tion, la pau­vre­té et les vio­lences poli­cières — sont encore très pré­sents. Mais il faut mesu­rer jusqu’à quel point les choses ont chan­gé. Et consi­dé­rer les limites de l’approche des Panthers dans les années 1960. Il faut avoir à l’esprit que même quand les Panthers étaient à leur apo­gée, la majo­ri­té des pri­son­niers amé­ri­cains était encore blanche, même si les Noirs étaient sur-repré­sen­tés dans la popu­la­tion car­cé­rale. Depuis les grandes heures des Panthers, les tech­niques de police et l’État car­cé­ral ont accru leur capa­ci­té tech­no­lo­gique, leur pou­voir social et, mal­heu­reu­se­ment, leur large sou­tien popu­laire. Les Panthers fai­saient face à des situa­tions qui ont sur­vé­cu jusqu’à pré­sent, mais dans des formes encore plus colos­sales. Pourtant, même main­te­nant, la vio­lence de la police et l’incarcération sont des phé­no­mènes res­sen­tis plus lar­ge­ment que les slo­gans de Black Lives Matter ou la nos­tal­gie des Black Panthers ne le concèdent. Pour beau­coup de mili­tants, il est dif­fi­cile de voir cela — en par­tie du fait du pro­fond res­pect et de la nos­tal­gie qu’ils ont du radi­ca­lisme noir des années 1960, mais aus­si parce que nous livrons un com­bat d’arrière-garde depuis très long­temps.

Black Panthers, Oakland, 1968 (par Stephen James, Courtesy of Steven Kasher Gallery)

Il y a d’autres rai­sons de se méfier des appels à adap­ter les ana­lyses et les stra­té­gies des Panthers à notre période. Les Panthers étaient héroïques. Ils ont osé ima­gi­né que la frac­tion la plus sub­mer­gée de la classe labo­rieuse urbaine pour­rait mener la révo­lu­tion au cœur du plus puis­sant des pays capi­ta­listes. Ils ont payé un prix ter­rible pour leurs efforts5Ici, à Chicago, nous allons com­mé­mo­rer l’année pro­chaine le 50e anni­ver­saire du meurtre, par la police, de deux diri­geants des Black Panthers de l’Illinois, Mark Clark et Fred Hampton, lors d’un raid avant l’aube.. Des dizaines de Panthers ont été tués par la police dans le pays, et beau­coup d’autres ont été arrê­tés et jetés en pri­son entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. Dans le même temps, les Panthers n’ont jamais été capables d’obtenir un consen­te­ment de masse pour le pro­gramme révo­lu­tion­naire qu’ils pro­po­saient. Pour qu’un tel pro­jet l’emporte, l’adhésion et l’appui du peuple est indis­pen­sable. Ils se voyaient comme l’avant-garde mais le rôle de l’avant-garde est d’inciter et de mobi­li­ser les masses pour l’action révo­lu­tion­naire : les Panthers étaient popu­laires, en par­ti­cu­lier dans la Nouvelle gauche, et sans aucun doute dans les com­mu­nau­tés noires dans le pays, mais la popu­la­ri­té n’est pas la puis­sance.

« Bien que la guerre froide soit ter­mi­née depuis long­temps, que les condi­tions de vie quo­ti­dienne empirent, que les salaires stag­nent, que le tra­vail soit mono­tone, insa­tis­fai­sant et dif­fi­cile à trou­ver pour des mil­lions d’Américains, nous conti­nuons à per­ce­voir les inté­rêts du capi­tal comme les nôtres. »

Il n’y aura aucune révo­lu­tion aux États-Unis si elle n’engage pas la vaste majo­ri­té de la popu­la­tion. Si on regarde les choses en face, beau­coup d’Américains étaient conte­nus et ras­su­rés par un niveau de vie enviable, une ava­lanche de biens de consom­ma­tion, le diver­tis­se­ment de masse et les acti­vi­tés de loi­sir. Le conser­va­tisme poli­tique ins­til­lé par la socié­té de consommation6Un pro­blème sur lequel Herbert Marcuse, Betty Friedan, Grace et Jimmy Boggs, Vance Packard, Students for a Democratic Society, Huey Newton et beau­coup d’autres ont écrit à l’époque. s’est lar­ge­ment accru à l’âge des niches mar­ke­ting inces­santes, des iden­ti­tés névro­tiques de consommation7Original : « ota­ku-like consu­mer iden­ti­ties »., du finan­ce­ment par le cré­dit et de la poli­tique per­for­ma­tive encou­ra­gée par les réseaux sociaux et les vidéos virales. Tout cela milite contre la pen­sée et l’action oppo­sés au pou­voir de la classe capi­ta­liste, ou même contre le fait de voir les inté­rêts du capi­tal comme une force des­truc­trice dans la socié­té. Il semble que nous soyons dans une situa­tion encore pire que celle que Marcuse soup­çon­nait dans L’Homme uni­di­men­sion­nel. Bien que la guerre froide soit ter­mi­née depuis long­temps, que les condi­tions de vie quo­ti­dienne empirent, que les salaires stag­nent, que le tra­vail soit mono­tone, insa­tis­fai­sant et dif­fi­cile à trou­ver pour des mil­lions d’Américains, nous conti­nuons à per­ce­voir les inté­rêts du capi­tal comme les nôtres. Même des moments de rébel­lion comme Occupy Wall Street et Black Lives Matter semblent être des flam­bées tem­po­raires, inca­pables de délo­ger le pou­voir impé­rieux du capi­tal ni d’imposer des limites concrètes à la volon­té de la classe des inves­tis­seurs.

Le pro­gramme des Panthers, comme une grande par­tie du radi­ca­lisme noir Black Power, était ancré dans la réa­li­té his­to­rique-démo­gra­phique du ghet­to urbain noir, où, pen­dant une période, tous les Noirs étaient relé­gués mal­gré les dif­fé­rences de niveau d’éducation et de reve­nu. Ce ghet­to noir du milieu du XXe siècle n’existe plus. Ce que l’on observe dans le demi-siècle der­nier, c’est un pro­ces­sus d’exode des classes moyennes noires des villes cen­trales et une re-ségré­ga­tion des pauvres, urbains, noirs8Ce pro­ces­sus inten­sif de classe a été appe­lé « hyper­sé­gré­ga­tion » par le socio­logue fran­çais Loïc Wacquant.. Ce phé­no­mène passe inaper­çu pour les ana­lyses contem­po­raines qui se concentrent sur la ségré­ga­tion raciale et les dis­pa­ri­tés raciales dans la san­té, l’éducation, etc., sans pen­ser de manière sérieuse et nuan­cée la struc­ture et les poli­tiques de classe internes à la popu­la­tion noire. Ces ana­lyses ne désa­grègent que rare­ment la popu­la­tion noire en termes de classes et, sou­vent, mini­misent le pou­voir et le rôle de la classe pro­fes­sion­nelle-mana­gé­riale noire dans la per­pé­tua­tion des poli­tiques néo­li­bé­rales et revan­chardes. Même si le pro­gramme en 10 points des Black Panthers reste à cer­tains égards per­ti­nent aujourd’hui, est-ce que quelqu’un peut sur cette base construire un mou­ve­ment d’adhésion popu­laire ? Dans la classe moyenne noire ? Parmi les mil­lions d’Américains qui ne vivent pas dans des condi­tions d’hyperségrégation urbaine ? Je ne le crois pas.

Black Lives Matter (Flickr/Alisdare Hickson)

Votre récent tra­vail s’est en effet concen­tré sur les points à vos yeux aveugles d’une cer­taine nos­tal­gie du mou­ve­ment pour les droits civiques. En quoi la com­pré­hen­sion que nous en avons, au sein des divers espaces lut­tant pour l’émancipation, serait-elle incom­plète ?

Depuis le début des mani­fes­ta­tions Black Lives Matter contre la vio­lence de la police et des « vigi­lants », on observe la résur­gence de la rhé­to­rique anti­co­lo­niale dans le débat public amé­ri­cain. Des mili­tants et des uni­ver­si­taires se sont notam­ment tour­nés vers une ana­lo­gie colo­niale pour com­prendre le malaise social actuel : celle-ci était popu­laire dans les années 1960 et sou­te­nait que les Noirs consti­tuaient aux États-Unis une colo­nie interne qui avait plus en com­mun avec les peuples domi­nés d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Il y a envi­ron deux ans, un de mes amis m’a dit qu’il enten­dait écrire un article uti­li­sant l’analogie colo­niale pour com­prendre Ferguson, dans le Missouri — la ban­lieue à majo­ri­té noire de Saint-Louis où Michael Brown, un Noir de 18 ans désar­mé, a été tué par l’officier de police blanc Darren Wilson. Il y a évi­dem­ment une res­sem­blance : un quar­tier à majo­ri­té noire et pauvre, un arché­type de ségré­ga­tion raciale et une force de police à majo­ri­té blanche. Nous avions eu une conver­sa­tion inté­res­sante mais j’avais vigou­reu­se­ment pris posi­tion contre l’utilité de l’analogie colo­niale dans le cas pré­sent. Au cours de confé­rences et de dis­cus­sions publiques récentes, on m’a deman­dé de don­ner mon opi­nion sur la per­ti­nence de Frantz Fanon sur les condi­tions actuelles aux États-Unis. Ces asso­cia­tions sont trop lâches et trop impres­sion­nistes pour être utiles…

« Où cela nous mène-t-il de par­ler des Noirs comme d’une colo­nie inté­rieure ? Quelles sont les solu­tions ? La libé­ra­tion natio­nale ? »

Les ana­lo­gies peuvent être valables, en par­ti­cu­lier dans le tra­vail poli­tique. Par exemple, même si c’était trop sim­pliste pour décrire les dyna­miques des plan­ta­tions, l’analogie de Malcolm X avec « esclave de maison/esclave des champs » a été une cri­tique puis­sante de la dimen­sion conser­va­trice de la marche sur Washington de 1963. En asso­ciant les prin­ci­paux diri­geants du mou­ve­ment pour les droits civiques comme Martin Luther King, Ralph Abernathy, James Farmer et Roy Wilkins aux « esclaves de mai­son », Malcolm don­nait une pré­sen­ta­tion humo­ris­tique de la manière dont les forces les plus mili­tantes du mou­ve­ment étaient muse­lées, ses élites et la Maison-Blanche tenue par Kennedy s’efforçant de faire pas­ser la légis­la­tion sur les droits civiques. La puis­sance de l’analogie colo­niale, au moins pen­dant les années 1960, a été de réorien­ter la pen­sée poli­tique noire et la pra­tique vers une « libé­ra­tion de la colo­nie », tour­nant le dos à la recon­nais­sance de droits civiques for­mels et allant vers une affir­ma­tion effec­tive et signi­fi­ca­tive de l’auto-détermination et de la puis­sance. L’analogie colo­niale trou­vait alors un écho parce que la plu­part des Noirs, quels que soient leur édu­ca­tion et leurs reve­nus, étaient relé­gués au ghet­to noir — bien que sous des condi­tions dif­fé­rentes de celles de la classe pro­fes­sion­nelle-mana­gé­riale noire, qui avait ses propres enclaves dans toutes les villes au long du XXe siècle9Comme Strivers Row à Harlem, LeDroit Park à Washington DC, St. Albans dans le Queens, Chatham et Pill Hill à Chicago, Swette Auburn à Atlanta, Southern Heights à Baton Rouge, Pontchartrain Park à la Nouvelle-Orléans, etc..

C’était ce ter­ri­toire, le ghet­to noir, que les gens vou­laient reven­di­quer et uti­li­ser comme une base de pou­voir poli­tique. La libé­ra­tion natio­nale a alors conduit au contrôle poli­tique par les Noirs de dizaines de villes amé­ri­caines. Il y avait de grandes attentes sur ce qu’ils pour­raient accom­plir, mais, après 50 ans, nous savons que le régime de gou­ver­ne­ment noir à Cleveland, Newark, Oakland, la Nouvelle-Orléans et de nom­breuses autres villes a ren­con­tré une foule de pro­blèmes, des limites et des bar­rières éco­no­mi­co-struc­tu­relles dans la mise en place du pro­grès que beau­coup atten­daient pour les cir­cons­crip­tions noires10Dans son der­nier livre Looking Up Our Own, James Forman Jr. exa­mine ces contra­dic­tions internes et de classe à Washington DC, qui a été le foyer d’une géné­ra­tion de réfu­giés du mou­ve­ment pour les droits civiques.. Washington a été gou­ver­née par des Noirs depuis la fin des années 1960 mais la ville a pas­sé quelques-unes des lois pénales et poli­cières les plus sévères de la nation dans les années 1970 et 1980. C’est une his­toire com­plexe, qui ne peut pas être com­prise par des dis­cus­sions en termes de colo­nia­lisme, d’anticolonialisme ou de néo­co­lo­nia­lisme. Il faut de l’analyse. Une ana­lyse qui devrait mener vers des solu­tions viables. Où cela nous mène-t-il de par­ler des Noirs comme d’une colo­nie inté­rieure ? Quelles sont les solu­tions ? La libé­ra­tion natio­nale ? À quoi res­semble (ou res­sem­blait) une poli­tique noire anti­co­lo­niale en pra­tique ? Dans les années 1960, cela a per­mis aux mou­ve­ments noirs de s’aligner sur les luttes anti­co­lo­niales et les nou­veaux gou­ver­ne­ments socia­listes dans le tiers monde mais cela n’a plus les mêmes impli­ca­tions.

Malcolm X, mai 1964 (DR)

Bernie Sanders s’est par­fois vu repro­cher d’être « color­blind » [aveugle à la cou­leur]. Le com­pre­nez-vous ?

Je ne pense pas que son pro­gramme en tant que tel était color­blind. C’était une éti­quette facile pour ses adver­saires, les démo­crates clin­to­niens et les membres du com­men­ta­riat de gauche qui vou­laient dis­cré­di­ter l’approche uni­ver­sa­liste et social-démo­crate de la cam­pagne. Les poli­tiques publiques que Sanders pro­po­saient auraient été mas­si­ve­ment béné­fiques pour la classe labo­rieuse noire et lati­no — par exemple, l’inscription gra­tuite dans les uni­ver­si­tés publiques pour les étu­diants. L’immense majo­ri­té des étu­diants issus de mino­ri­tés qui vont à l’université le font dans des ins­ti­tu­tions publiques et la bar­rière prin­ci­pale à l’obtention d’un bac­ca­lau­réat, pour de nom­breux Américains, est leur capa­ci­té à payer les frais d’inscription et les autres dépenses qui y sont liées. La for­ma­tion uni­ver­si­taire a été mise hors d’atteinte pour des mil­lions d’Américains — en par­ti­cu­lier pour les pro­lé­ta­riats des mino­ri­tés — quand les coûts d’inscription ont explo­sé. Une bonne part de ces coûts viennent des à-côtés (nou­veaux dor­toirs, des offres de café­té­ria et de res­tau­ra­tion crois­santes, des com­plexes spor­tifs, des espaces de loi­sir) et des coûts admi­nis­tra­tifs en expan­sion. Cet argent n’arrive pas jusqu’aux corps ensei­gnants : de nom­breuses uni­ver­si­tés font désor­mais appels à des ensei­gnants à temps par­tiel et ont accru leur offre de cours en ligne pour cou­per les frais et rat­tra­per les grosses uni­ver­si­tés.

« C’est une honte que tant de gens de gauche voient encore la popu­la­tion noire des États-Unis de manière si sim­pliste alors que cette popu­la­tion est plus grande que celle du Canada. »

Comme étu­diant de licence, j’étais à la Southern University de Bâton-Rouge. C’est une uni­ver­si­té his­to­ri­que­ment noire ; ma famille et beau­coup d’amis y ont étu­dié. À l’époque, c’était la plus grosse uni­ver­si­té noire, comp­tant près de 10 000 étu­diants, et c’était le seul sys­tème uni­ver­si­taire noir. On avait trois cam­pus : Bâton-Rouge, la Nouvelle Orléans et Shreveport-Bossier City. Quand j’y suis entré à la fin des années 1980, les frais d’inscriptions étaient de moins de 800 dol­lars par semestre. Cela lais­sait l’éducation supé­rieure acces­sible pour beau­coup d’habitants de Louisiane, en par­ti­cu­lier ceux qui vivaient encore chez leurs parents et tra­vaillaient à temps par­tiel, et même à temps plein. En plus, c’était une uni­ver­si­té à l’inscription ouverte : il n’y avait pas d’autre cri­tère que la pos­ses­sion d’un diplôme du secon­daire ou d’une équivalence11Graduate Equivalency Diploma : GED.. Cela offrait une véri­table oppor­tu­ni­té pour des mil­liers d’étudiants qui n’auraient pas été accep­tés sans cela dans une uni­ver­si­té plus cotée et plus sélec­tive. Dans n’importe quelle classe, on pou­vait être assis à côté de quelqu’un qui tra­vaillait dans une raf­fi­ne­rie des envi­rons, un parent céli­ba­taire d’âge mûr qui reve­nait aux études une fois ses enfants adultes, un cri­mi­nel pro­fi­tant d’une seconde chance ou quelqu’un qui avait été admis à diverses écoles de la Ivy League mais qui déci­dait de res­ter plus près de chez lui. C’étaient tous des étu­diants noirs. Depuis cette époque, les frais d’inscription ont été mul­ti­pliés par 10. L’État a aus­si éle­vé les condi­tions d’inscription et ces deux chan­ge­ments ont réduit les ins­crip­tions et la diver­si­té de classe et d’expériences qui fai­saient de la Southern University et de beau­coup d’autres col­lèges his­to­ri­que­ment noirs des endroits uniques pour faire ses études. C’est ce genre d’étudiants et d’institutions qui béné­fi­cie­raient d’un pro­gramme natio­nal d’accès gra­tuit à l’éducation supé­rieure.

Aux États-Unis, il y a beau­coup de gens de gauche dont l’engagement — celui de la pos­ture doc­tri­naire anti­ra­ciste — les empêche de voir la réa­li­té : ils n’ont pas vrai­ment de com­pré­hen­sion utile de la vie poli­tique noire, à savoir les inté­rêts poli­tiques réels, les idéo­lo­gies et les condi­tions maté­rielles en jeu. C’est une honte que tant de gens de gauche voient encore la popu­la­tion noire des États-Unis de manière si sim­pliste alors que cette popu­la­tion est plus grande que celle du Canada, et trois fois plus que celle de la Grèce. Malgré cela, il y a une ten­dance dans cer­tains cercles de gauche à par­ler de la vie poli­tique noire comme uni­fiée et intrin­sè­que­ment pro­gres­siste, si ce n’est révo­lu­tion­naire… Une des choses que nous avons enten­due en boucle pen­dant l’élection de 2016 était que le pro­jet d’une redis­tri­bu­tion uni­ver­selle — qu’elle soit social-démo­crate ou socia­liste — serait tou­jours entra­vé par le racisme aux États-Unis. On a assis­té au déni­gre­ment du New Deal, à des men­songes gros­siers, des omis­sions sur l’effet réel que l’administration Roosevelt a eu sur la popu­la­tion noire et des omis­sions sur la posi­tion de nom­breux lea­ders noirs et de leurs élec­teurs de l’époque par rap­port au New Deal. Une autre stra­té­gie rhé­to­rique pen­dant un moment a été de dire que les sociales-démo­cra­ties euro­péennes ne pou­vaient pas être un modèle pour les États-Unis parce qu’un grand nombre des exemples scan­di­naves et occi­den­taux sont plus eth­ni­que­ment et racia­le­ment homo­gènes. Ce n’est pas vrai, évi­dem­ment, mais à cause de l’anti-intellectualisme de cer­tains seg­ments de la popu­la­tion et de la myo­pie sur l’histoire et la démo­gra­phie des autres pays, cette stra­té­gie a été effi­cace, notam­ment pour aider à court-cir­cui­ter des pro­po­si­tions sérieuses sur des pos­si­bi­li­tés poli­tiques dif­fé­rentes.

Bernie Sanders et Killer Mike, février 2016 (Sam Hodgson/The New York Times)

Vous avez dit un jour qu’il est impos­sible de com­prendre la ques­tion des inéga­li­tés raciales et des vio­lences poli­cières sans uti­li­ser l’outil mar­xiste et maté­ria­liste, sans com­prendre le « pro­ces­sus d’accumulation de capi­tal ». Pourquoi le socia­lisme est-il tou­jours néces­saire pour les appré­hen­der ?

En 1948–1949, aux États-Unis, les Blancs repré­sen­taient plus de 70 % de la popu­la­tion car­cé­rale. Même en 1979, ils consti­tuaient une bonne majo­ri­té des déte­nus — envi­ron 60 % du total de la popu­la­tion car­cé­rale. Malgré une mécon­nais­sance répan­due, aujourd’hui, la majo­ri­té des pri­son­niers n’est pas noire mais com­prend les franges les plus basses de la classe ouvrière : une coupe trans­ver­sale variée qui regroupe des Blancs, des lati­nos et des Noirs dans les mêmes pro­por­tions. Je ne pense pas que nous soyons confron­tés à un nou­veau sys­tème Jim Crow conçu pour répri­mer les Noirs en tant que tels mais plu­tôt à un nou­veau mode de main­tien de l’ordre et d’incarcération visant à gérer les popu­la­tions super­flues. Les racines du main­tien de l’ordre tel que nous le connais­sons remontent à la trans­for­ma­tion du pay­sage urbain et de l’économie poli­tique après la Seconde Guerre mon­diale. Ces chan­ge­ments ont non seule­ment modi­fié l’approche de nom­breux citoyens des pro­blé­ma­tiques de classe, mais l’amélioration des condi­tions maté­rielles de mil­lions d’Américains a sus­ci­té de nou­velles angoisses sur les crimes contre la pro­prié­té. Ainsi, la popu­la­tion a pro­gres­si­ve­ment appor­té son sou­tien à un main­tien de l’ordre plus agres­sif — ce qui était un moyen de pro­té­ger la nou­velle classe moyenne des pauvres des villes. Un mélange d’urbanistes, de per­sonnes ayant des inté­rêts com­mer­ciaux et immo­bi­liers et d’élites poli­tiques se lan­cèrent dans une révo­lu­tion du loge­ment : ils pro­vo­quèrent l’étalement phé­no­mé­nal des villes amé­ri­caines, la déva­lua­tion des biens situés dans les centres-villes et l’expansion de nou­veaux loge­ments sub­ur­bains. La pro­mo­tion de la pro­prié­té pri­vée auprès de la popu­la­tion amé­ri­caine a tou­jours été sous-ten­due par une volon­té poli­tique.

« Le déve­lop­pe­ment des ban­lieues pavillon­naires et toutes les formes de consu­mé­risme trans­for­mèrent l’identité de classe, atta­quant ain­si les vieilles affi­ni­tés eth­niques et pro­lé­ta­riennes des villes. »

Pendant le man­dat du pré­sident Wilson, après la révo­lu­tion d’octobre 1917 en Russie, l’industrie de l’immobilier lan­ça une cam­pagne publi­ci­taire inti­tu­lée « Devenez pro­prié­taire ». Lorsqu’il affir­mait que « les pro­prié­taires endet­tés ne font pas la grève », David Harvey nous rap­pe­lait les inten­tions poli­tiques sous-jacentes. Le gou­ver­ne­ment Wilson approu­va plei­ne­ment cette cam­pagne et se l’appropria. La révo­lu­tion du loge­ment d’après-guerre n’était pas seule­ment une aubaine pour les dif­fé­rents blocs du capi­tal mais s’inscrivait éga­le­ment dans une stra­té­gie de la guerre froide plus large visant à détour­ner le public de cou­rants poli­tiques de gauche socia­listes et des révoltes des tra­vailleurs carac­té­ris­tiques de l’entre-deux-guerres et de la période de la Grande dépres­sion. Les États-Unis s’engagèrent dans une révo­lu­tion du loge­ment qui débu­ta avec le New Deal et se pour­sui­vit après la Seconde Guerre mon­diale sous Truman. Ce pro­ces­sus per­mit à des mil­lions de Blancs et de Noirs de déte­nir un titre de pro­prié­té à leur nom et de rejoindre la nou­velle classe moyenne de consom­ma­teurs. Parallèlement, la majo­ri­té des Noirs les plus pauvres furent relé­gués dans des quar­tiers déva­lués et dété­rio­rés des centres-villes et dans de petites villes du Sud. Le déve­lop­pe­ment des ban­lieues pavillon­naires et toutes les formes de consu­mé­risme trans­for­mèrent l’identité de classe, atta­quant ain­si les vieilles affi­ni­tés eth­niques et pro­lé­ta­riennes des villes et scel­lant la loyau­té des tra­vailleurs qui béné­fi­ciaient le plus de l’ascenseur social et d’une forme de sécu­ri­té à l’égard de la tra­jec­toire de crois­sance emprun­tée pen­dant la guerre froide — dépenses mili­taires, réno­va­tion urbaine et péri­ur­ba­ni­sa­tion, pro­ces­sus auquel cer­taines poli­tiques étaient intrin­sè­que­ment liées. Il s’agissait de poli­tiques qui ségré­guaient à nou­veau les Noirs pauvres des villes en construi­sant des tours de loge­ments sociaux ou des auto­routes et en recou­rant à des pra­tiques telles que le red­li­ning — autant d’éléments qui déva­luaient les quar­tiers des centres-villes et dis­sua­daient les inves­tis­seurs d’y inves­tir.

Avec quelles consé­quences ?

À l’issue de cette trans­for­ma­tion spa­tio-urbaine des années d’après-guerre, la race devint le lan­gage sym­bo­lique domi­nant qui ser­vit de prisme pour com­prendre les inéga­li­tés aux États-Unis. L’association de fac­teurs tels que la pro­prié­té pri­vée, l’accès aux sec­teurs sco­laires situés en ban­lieue pavillon­naire, la pro­tec­tion poli­cière, les allè­ge­ments fis­caux et un cer­tain avan­tage éco­no­mique per­mit de for­mer un socle maté­riel sur lequel repo­saient les idées conser­va­trices de nom­breux Blancs qui finirent par sou­te­nir le néo­con­ser­va­tisme. Mais nous savons que tous n’adoptèrent pas de telles posi­tions conser­va­trices. Un cer­tain carac­tère urbain, l’adhésion à un syn­di­cat, les orga­ni­sa­tions civiques, la reli­gion, les tra­di­tions de mili­tan­tisme au sein des familles et des com­mu­nau­tés ain­si que d’autres fac­teurs idio­syn­cra­tiques conti­nuaient de jouer un rôle dans le façon­ne­ment de l’idéologie et de l’engagement poli­tiques, même dans les ban­lieues pavillon­naires. De la même manière, cer­tains de ces mêmes inté­rêts poli­tiques conser­va­teurs et les pré­oc­cu­pa­tions vis-à-vis de la cri­mi­na­li­té et des valeurs de la pro­prié­té furent éga­le­ment des fac­teurs de cohé­sion pour des Américains de la classe moyenne de diverses ori­gines eth­niques, même s’ils étaient tou­jours fidèles au Parti démo­crate. L’adjectif « blanc » devint syno­nyme de classe moyenne, vivant en ban­lieue rési­den­tielle, res­pec­tueux de la loi, ver­tueux, pro­prié­taire, assi­du au tra­vail et auto­nome tan­dis que « noir » ser­vit d’euphémisme pour pauvre, cita­din, cri­mi­nel, dys­fonc­tion­nel, dému­ni, pares­seux et dépen­dant. Ces termes sont cou­ram­ment employés pour pen­ser les inéga­li­tés et en par­ler aux États-Unis, mais ils ne sont pas pré­cis et ne reflètent pas com­plè­te­ment cet amal­game d’intérêts de classe aux­quels ils font réfé­rence.

Martin Luther King, Alabama, 1962 (Ernst Haas/Getty Images)

Ceci étant, per­sonne ne peut contes­ter, aux États-Unis comme en France, d’ailleurs, la dis­pro­por­tion eth­nique au sein des pri­sons.

Ce n’est pas moi qui remet­trai en ques­tion la dimen­sion raciale du main­tien de l’ordre des deux côtés de l’Atlantique Nord ! Pendant les années 1990, des orga­ni­sa­tions de défense des droits civiques ont docu­men­té la nature dis­cri­mi­na­toire des contrôles rou­tiers effec­tués sur la por­tion de l’autoroute Interstate 95, entre l’État du Delaware et la région métro­po­li­taine de Washington. D’autres études empi­riques prouvent l’ampleur du contrôle au faciès, notam­ment en ce qui concerne la pra­tique des « pre­text stops » lar­ge­ment uti­li­sée par les dépar­te­ments de police dans tous les États-Unis. Mais le main­tien de l’ordre com­porte éga­le­ment une dimen­sion de classe. Les Noirs, en tant que groupe, sont confron­tés à diverses formes de dis­cri­mi­na­tion mais les franges les plus basses de la popu­la­tion noire sont les plus sus­cep­tibles d’être sur­veillées, d’être quo­ti­dien­ne­ment prises pour cible, arrê­tées, pour­sui­vies en jus­tice et condam­nées dans le sys­tème de jus­tice pénale. C’est éga­le­ment vrai pour d’autres mino­ri­tés eth­niques. Aux États-Unis, le déno­mi­na­teur com­mun entre les déte­nus est le fait qu’ils aient été au chô­mage au moment de leur arres­ta­tion. Nous devons pré­ci­ser le type d’animosité qui motive les pre­text stops et le main­tien de l’ordre à outrance ; l’accusation de racisme n’est pas assez pré­cise. Nous voyons une idéo­lo­gie de l’under­class à l’œuvre, qui prend par­fois la forme de racisme anti-noir mais qui s’exerce éga­le­ment contre les Blancs, lati­nos, Tongiens, Hmong, Natifs Américains et contre d’autres groupes pauvres.

Qu’entendez-vous par under­class ?

« Aux États-Unis, le déno­mi­na­teur com­mun entre les déte­nus est le fait qu’ils aient été au chô­mage au moment de leur arres­ta­tion. »

Il ne s’agit pas d’une classe défi­nie de façon empi­rique ou d’une classe réelle, mais plu­tôt de l’invention d’un argu­ment cultu­rel qui a tout d’abord été pré­sen­té par les libé­raux puis repris par les néo­con­ser­va­teurs pour expli­quer la pau­vre­té urbaine. Selon l’argument pro­po­sé par Daniel Patrick Moynihan et lar­ge­ment accep­té par la socié­té états-unienne, les per­sonnes raci­sées pauvres des villes ne se heurtent pas seule­ment à des obs­tacles struc­tu­rels comme un chô­mage pro­vo­qué par la tech­no­lo­gie et des écoles en situa­tion d’échec, mais leur fléau est dû à une culture dys­fonc­tion­nelle. L’objectif de Moynihan en avan­çant ces argu­ments dans les années 1960 était d’augmenter le sou­tien fédé­ral en faveur des pro­grammes de lutte contre la pau­vre­té. Il était plein de bonnes inten­tions mais ses idées étaient catas­tro­phiques. L’opinion selon laquelle la culture, et non le pou­voir de la classe capi­ta­liste, était res­pon­sable des inéga­li­tés s’est pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans la culture amé­ri­caine. En somme, les pauvres seraient les seuls res­pon­sables de leur situa­tion : « Si seule­ment ils avaient une meilleure éthique au tra­vail, avaient moins d’enfants, dif­fé­raient la gra­ti­fi­ca­tion, étaient plus éco­nomes, leur situa­tion s’améliorerait peut-être. » L’idée ne date pas d’hier et on peut faire remon­ter la théo­rie de Moynihan au même type de condam­na­tion morale émise par les indus­triels à l’encontre de la classe ouvrière, et évi­dem­ment aux dia­tribes contre le tra­vail de Frederick Winslow Taylor, le pion­nier de l’organisation scien­ti­fique du tra­vail. Cette mora­li­sa­tion de l’under­class ne se limite pas aux Noirs ou aux lati­nos, mais concerne éga­le­ment l’antipathie dont de nom­breuses per­sonnes font preuve à l’égard de la « classe ouvrière blanche » qui est éga­le­ment tour­née en déri­sion car elle n’aurait pas les bonnes valeurs.

En France, l’antiracisme « poli­tique » (en oppo­si­tion à l’antiracisme « moral » et mains­tream) se reven­dique très sou­vent de Malcolm X mais assez peu de Martin Luther King. En 2016, le jour­nal amé­ri­cain Jacobin sou­hai­tait réha­bi­li­ter ce der­nier, injus­te­ment accu­sé, esti­mait-il, de com­plai­sance et de modé­ra­tion. Faut-il encore recon­duire cette oppo­si­tion mythique ?

J’admire à n’en pas dou­ter ces deux hommes et j’ai nour­ri une pas­sion pour les deux per­son­nages : je ché­ris leurs paroles et leurs actions depuis des années. J’enseigne encore leurs dis­cours et leurs écrits à mes élèves et nous avons beau­coup à apprendre de la façon dont ils ont réagi à leur époque, dont ils ont repré­sen­té dif­fé­rentes puis­santes voix contes­ta­taires pen­dant les der­nières années de la ségré­ga­tion exer­cée par les lois Jim Crow. Je suis moins enthou­sias­mé par les efforts déployés pour les réha­bi­li­ter, qui sont le plus sou­vent des ten­ta­tives de mettre des voix his­to­riques à contri­bu­tion afin de cau­tion­ner la poli­tique contem­po­raine. Ce n’est peut-être pas tou­jours le cas et je ne suis pas oppo­sé au fait d’étudier la « Lettre de la pri­son de Birmingham » de Martin Luther King, le « Message to the Grass Roots » de Malcolm X ou d’autres écrits mais nous devons gar­der à l’esprit que ces décla­ra­tions s’inscrivaient dans une cer­taine époque. Ils peuvent nous façon­ner et nous ins­pi­rer mais ne peuvent pas rem­pla­cer notre propre recherche de pers­pec­tives, adap­tée. Les paroles tran­chantes de Malcolm X devraient nous ins­pi­rer, ain­si que sa déter­mi­na­tion à dénon­cer l’hypocrisie de la classe diri­geante amé­ri­caine et la capi­tu­la­tion des chefs de file en place du mou­ve­ment des droits civiques, mais la dis­tance his­to­rique qui nous sépare devrait être claire. Ici, à Chicago, nous avons une uni­ver­si­té nom­mée en l’honneur de Malcolm X. Sa voi­ture 1963 Oldsmobile 98 trône sur le centre d’accueil : elle est expo­sée dans une uni­ver­si­té qui accueille prin­ci­pa­le­ment des étu­diants noirs, au cœur d’une ville mon­diale, à mille lieues du monde auquel Malcolm X était confron­té ou qu’il aurait pu ima­gi­ner de son vivant.

Barack Obama, sep­tembre 2015 (JIM WATSON/AFP – Getty Images)

Noam Chomsky a affir­mé qu’Obama était « pire » que Bush et Blair en matière de poli­tique étran­gère, en par­ti­cu­lier en Afghanistan et au Pakistan. Comment, une fois pas­sée la sur­prise sym­bo­lique de sa pre­mière élec­tion, com­prendre l’attraction qu’il conti­nue d’exercer sur une par­tie des « pro­gres­sistes » ?

C’est pré­ci­sé­ment à cause de l’incapacité de nom­breux Américains à pas­ser outre l’« impor­tance his­to­rique » du phé­no­mène Obama qu’il a pu se com­por­ter de manière si rétro­grade à l’échelle natio­nale et inter­na­tio­nale. Obama était hon­nête : il a tou­jours été néo­li­bé­ral et l’a affir­mé dans de nom­breux dis­cours et écrits. Son conser­va­tisme est visible lorsqu’il aborde les thèmes de la race, du crime et de la pau­vre­té urbaine — ce qui est pour le moins para­doxal. Il explique tou­jours les inéga­li­tés amé­ri­caines par plé­thore d’arguments appar­te­nant à la rhé­to­rique de l’under­class. Obama a expo­sé la même vision que ses pré­dé­ces­seurs blancs, celle des Noirs pauvres dépra­vés, mais avec une forme de sin­cé­ri­té et de per­sua­sion qui a fait écho chez cer­tains publics noirs tout en confor­tant un plus large public dans son opi­nion. C’est de cette façon que le pre­mier pré­sident noir a pu être « pire » et s’en tirer. Dans son tra­di­tion­nel dis­cours de la Fête des pères, qu’il pro­non­çait sou­vent du haut d’une chaire dans une église noire, Obama exhor­tait les hommes noirs à être des parents et des modèles plus res­pon­sables. La réac­tion d’Obama aux fusillades de masse offre une com­pa­rai­son révé­la­trice de son approche unique de la vio­lence urbaine noire. Face aux deux formes de vio­lence liée aux armes à feu, il plai­dait typi­que­ment en faveur d’une réforme légis­la­tive — des véri­fi­ca­tions plus strictes des anté­cé­dents des consom­ma­teurs d’armes à feu. Il insis­tait sou­vent sur le rôle joué par le puis­sant lob­by des armes et par un Congrès obs­ti­né dans le main­tien du sta­tu quo, avant de deman­der le sou­tien de ce der­nier afin de réfor­mer le sys­tème actuel et d’améliorer la sécu­ri­té publique.

« C’est pré­ci­sé­ment à cause de l’incapacité de nom­breux Américains à pas­ser outre l’impor­tance his­to­rique du phé­no­mène Obama qu’il a pu se com­por­ter de manière si rétro­grade à l’échelle natio­nale et inter­na­tio­nale. »

La mala­die était l’un des thèmes récur­rents de ses dis­cours sur la vio­lence armée. Toutefois, dif­fé­rence fon­da­men­tale, dans le cas d’une fusillade de masse, il met­tait en avant la san­té men­tale fra­gile du tueur iso­lé et invi­tait les parents, les ensei­gnants et les membres de la com­mu­nau­té à être atten­tifs aux signes avant-cou­reurs et à aider les per­sonnes dépres­sives et qui néces­sitent des soins de san­té men­tale. Mais à chaque fois qu’il abor­dait le pro­blème de la vio­lence urbaine, il insis­tait sur la mala­die cultu­relle, les pré­ten­dues patho­lo­gies de l’ensemble des noirs pauvres des villes. Pendant la pré­si­dence d’Obama, le pro­blème de la vio­lence urbaine noire l’a plus d’une fois tou­ché de près lorsque plu­sieurs vagues de vio­lences de rue ont secoué sa ville d’origine d’adoption, Chicago. En 2009, moins d’un an après le début de son pre­mier man­dat, Derrion Albert, un élève exem­plaire de 16 ans, a été tué lors d’un affron­te­ment entre deux bandes rivales à Chicago. L’incident a été fil­mé avec un télé­phone por­table et les ter­ribles images du spec­ta­teur inno­cent qui se fait matra­quer à mort à coups de tra­verse de bois ont for­te­ment contras­té avec la cou­ver­ture média­tique du voyage du couple Obama à Copenhague, où ils défen­daient la can­di­da­ture de Chicago aux Jeux olym­piques. Au début de son second man­dat, Obama a de nou­veau été confron­té à un meurtre très média­ti­sé d’une ado­les­cente noire inno­cente. Cette fois-ci, Hadiya Pendleton, 15 ans, a été abat­tue alors qu’elle était dans un parc avec des amis à à peine plus d’un kilo­mètre de la rési­dence des Obama à Hyde Park. Une semaine aupa­ra­vant, elle avait défi­lé comme majo­rette avec la fan­fare de son lycée lors de la seconde inves­ti­ture du pré­sident. La Première dame Michelle Obama a repré­sen­té la Maison-Blanche lors des funé­railles et fait un éloge funèbre. Après l’événement, le Black Youth Project 100 a dif­fu­sé une péti­tion qui exhor­tait Obama à venir à Chicago afin de pro­non­cer un dis­cours sur la vio­lence armée ; il a cédé et a fait un dis­cours à la Hyde Park Career Academy en février 2013. Il y fait allu­sion au rôle joué par les condi­tions éco­no­miques et demande une modeste aug­men­ta­tion du salaire mini­mum natio­nal avant d’en venir à son cock­tail habi­tuel de solu­tions : édu­ca­tion paren­tale plus effi­cace, pri­va­ti­sa­tion des écoles et modi­fi­ca­tion des com­por­te­ments. Obama a mini­mi­sé les éven­tuels effets de l’intervention publique et a valo­ri­sé le rôle joué par la socié­té civile et par le mar­ché, d’une façon qu’on aurait été en droit d’attendre des Républicains de Reagan il y a quelques dizaines d’années. Je ne com­prends pas com­ment qui­conque à gauche peut sym­pa­thi­ser avec ces pro­pos uni­que­ment car ils ont été tenus par un homme poli­tique noir. Ce seul fait montre le pou­voir et le dan­ger que repré­sente la figure d’Obama et explique en par­tie pour­quoi il n’a pas ren­con­tré davan­tage d’opposition.

Les intel­lec­tuels et les mili­tants noirs mar­xistes, socia­listes ou anar­chistes aux­quels vous aimez à vous réfé­rez res­tent peu connus et peu pré­sents en librai­rie. Comment expli­quer cette relé­ga­tion ?

De nos jours, il existe un déses­poir et une alié­na­tion sociale immenses aux États-Unis. Je dis cela en étant plei­ne­ment conscient de la pro­messe de connec­ti­vi­té que de nom­breuses per­sonnes voient dans les médias sociaux et de l’optimisme sus­ci­té chez cer­tains par les mani­fes­ta­tions popu­laires contre le trum­pisme — à savoir les marches natio­nales des femmes, les mani­fes­ta­tions qui réclament le retrait des monu­ments confé­dé­rés des lieux publics, les mani­fes­ta­tions de Black Lives Matter et tout le reste. Toutes ces évo­lu­tions sont impor­tantes mais aucune ne s’est cris­tal­li­sée en une force capable de gal­va­ni­ser des gens à même de contes­ter le capi­tal de manière signi­fi­ca­tive. Cette confu­sion, cette panique et cette alié­na­tion sociales sont des excrois­sances de la néo­li­bé­ra­li­sa­tion, un retour en arrière : c’est une des­truc­tion du salaire social, des biens et des ser­vices publics, mais aus­si des liens plus anciens qui unis­saient la classe ouvrière en lui confé­rant une iden­ti­té poli­tique et un pou­voir social. Dans de telles périodes où les gens se démènent pour sur­vivre, le natio­na­lisme noir et les appels à « la race en premier12Original : « race-first appeals ». » s’enracinent plus pro­fon­dé­ment. Nous pou­vons faire remon­ter les ori­gines du marasme actuel au triomphe du capi­tal pen­dant l’après-guerre et à la manière donc la classe diri­geante a refa­çon­né la culture et le mode de vie amé­ri­cains à son image. L’élection de Trump repré­sente un appro­fon­dis­se­ment de ces contra­dic­tions et nous ne pou­vons pas aller de l’avant si nous accep­tons la logique de l’identitarisme.


Traduit de l’anglais par Jean Ganesh et Maude Morrisson.
Photographie de ban­nière : Rainbow Coalition


REBONDS

☰ Lire notre entre­tien avec Saïd Bouamama : « Des Noirs, des Arabes et des musul­mans sont par­tie pre­nante de la classe ouvrière », mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec le Comité Adama : « On va se battre ensemble », mai 2018
☰ Lire notre tra­duc­tion : « Pour un monde socia­liste — Huey P. Newton (Black Panther Party) », décembre 2017
☰ Lire notre entre­tien avec Angela Davis : « S’engager dans une démarche d’intersectionnalité », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Femmes, noires et com­mu­nistes contre Wall Street — par Claudia Jones », décembre 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Anarchisme et révo­lu­tion noire », Lorenzo Kom’boa Ervin, décembre 2017
☰ Lire notre article « Résister à Trump par le bas », Richard Greeman , jan­vier 2017
☰ Lire notre tra­duc­tion « Luther King : plus radi­cal qu’on ne le croit ? », Thomas J. Sugrue, mars 2015

NOTES   [ + ]

1. Selon les mots de Bobby Lee, cofon­da­teur de la Rainbow Coalition ; voir son inter­view dans Solidarities – AREA Chicago, n° 3, sep­tembre 2006.
2. En fran­çais.
3. Les articles de Leslie Lopez et Christian Parenti, tous les deux parus sur Nonsite, ont été utile pour déter­mi­ner com­ment la rhé­to­rique pro­tec­tion­niste et hos­tile au mar­ché néo­li­bé­ral de Trump a réson­né dans des par­ties du pays qui ont été sai­gnées de leurs emplois et de leurs inves­tis­se­ments pen­dant des dizaines d’années.
4. 1 – Nous vou­lons la liber­té. Nous vou­lons le pou­voir de déter­mi­ner la des­ti­née de notre Communauté Noire. 2 – Nous vou­lons le plein emploi pour notre peuple. 3 – Nous vou­lons que cesse le pillage de la com­mu­nau­té noire par les capi­ta­listes. 4 – Nous vou­lons des loge­ments décents, aptes à abri­ter des êtres humains. 5 – Nous vou­lons l’éducation pour notre peuple qui expo­se­rait la véri­table nature déca­dente de la socié­té amé­ri­caine. 6 – Nous vou­lons que tous les hommes noirs soient exemp­tés du ser­vice mili­taire. 7 – Nous vou­lons une fin immé­diate aux meurtres et aux bru­ta­li­tés de la police. 8 – Nous vou­lons la liber­té pour tous les Noirs déte­nus dans les pri­sons et péni­ten­ciers fédé­raux, d’État, de com­té et muni­ci­paux. 9 – Nous vou­lons que tous les Noirs, lorsqu’ils com­pa­raissent devant un tri­bu­nal, soient jugés par un Jury com­po­sés de leurs pairs, ou par des gens issus de leurs com­mu­nau­tés noires, comme le sti­pule la Constitution des États-Unis. 10 – Nous vou­lons de la terre, du pain, des loge­ments, un ensei­gne­ment, de quoi nous vêtir, la jus­tice et la paix, et comme notre objec­tif prin­ci­pal : un plé­bis­cite super­vi­sé par l’Organisation des Nations Unies se dérou­lant dans la « colo­nie » noire, et auquel ne pour­ront par­ti­ci­per que des sujets noirs « colo­ni­sés », afin de déter­mi­ner la volon­té du peuple noir quant à sa des­ti­née natio­nale.
5. Ici, à Chicago, nous allons com­mé­mo­rer l’année pro­chaine le 50e anni­ver­saire du meurtre, par la police, de deux diri­geants des Black Panthers de l’Illinois, Mark Clark et Fred Hampton, lors d’un raid avant l’aube.
6. Un pro­blème sur lequel Herbert Marcuse, Betty Friedan, Grace et Jimmy Boggs, Vance Packard, Students for a Democratic Society, Huey Newton et beau­coup d’autres ont écrit à l’époque.
7. Original : « ota­ku-like consu­mer iden­ti­ties ».
8. Ce pro­ces­sus inten­sif de classe a été appe­lé « hyper­sé­gré­ga­tion » par le socio­logue fran­çais Loïc Wacquant.
9. Comme Strivers Row à Harlem, LeDroit Park à Washington DC, St. Albans dans le Queens, Chatham et Pill Hill à Chicago, Swette Auburn à Atlanta, Southern Heights à Baton Rouge, Pontchartrain Park à la Nouvelle-Orléans, etc.
10. Dans son der­nier livre Looking Up Our Own, James Forman Jr. exa­mine ces contra­dic­tions internes et de classe à Washington DC, qui a été le foyer d’une géné­ra­tion de réfu­giés du mou­ve­ment pour les droits civiques.
11. Graduate Equivalency Diploma : GED.
12. Original : « race-first appeals ».
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Au sommaire :
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