Numéro 12 — penser ensemble le local et le pouvoir


Les rai­sons de repa­raître ne manquent pas. Au moment où nous com­men­cions à y son­ger, les résul­tats des élec­tions légis­la­tives anti­ci­pées n’étaient pas encore connus. L’extrême droite venait de faire une pous­sée inédite aux élec­tions euro­péennes, les mobi­li­sa­tions étaient tou­jours en cours en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, tan­dis qu’un an plus tôt, l’opposition à la réforme des retraites avait été mas­sive par­tout en France et que des révoltes avaient secoué les quar­tiers popu­laires. Autant de menaces ou de pro­messes dont nous sou­hai­tions nous sai­sir, hum­ble­ment et à notre manière, en pro­po­sant une dizaine d’articles inédits. Nous publions ici l’é­di­to de notre dou­zième et der­nier numé­ro.


C’était ces der­niers mois.

Sur le site d’un ancien centre de vacances dans la Creuse. Là, quelques per­sonnes apprennent à recon­naître les arbres d’une forêt qui repousse peu à peu entre les bâti­ments aban­don­nés. L’un des par­ti­ci­pants s’ap­pelle Joël. Il n’é­tait jamais venu aupa­ra­vant. Il fabrique du fro­mage dans un vil­lage proche. Il y a gran­di. Il vient d’y reprendre la ferme de ses parents. Dans le der­nier bul­le­tin muni­ci­pal, le maire de sa com­mune dénonce l’« assis­ta­nat » de ceux, de celles qui « pro­fitent du RSA ». En ligne de mire : des nou­veaux ins­tal­lés qui se lancent dans le maraî­chage, orga­nisent des mar­chés, ont ouvert un café.

Joël a enten­du par­ler du lieu, pour la pre­mière fois, dans la bouche d’un dépu­té d’ex­trême droite, celui, nou­vel­le­ment élu et para­chu­té, de son dépar­te­ment. Pourtant, ce der­nier sou­haite « que la Creuse reste la Creuse » et « ne veut pas que des gens qui ne sont pas creu­sois nous imposent leur culture ». L’ancien centre de vacances serait un repère d’é­co­lo­gistes radi­caux et devrait, pour cette rai­son, être éva­cué. Le dépu­té en a même par­lé à l’Assemblée natio­nale. C’est dérou­tant de bêtise, ça frise le comique. Joël a donc sou­hai­té voir de quoi était fait un tel lieu.

C’est qu’il cherche, comme d’autres, à pro­po­ser un récit dif­fé­rent que celui pro­pa­gé par le dépu­té à pro­pos de son dépar­te­ment — l’un des plus pauvres et moins peu­plés de France. Un récit où il serait ques­tion d’en­traide, de soli­da­ri­té, de luttes concrètes et quo­ti­diennes pour amé­lio­rer les condi­tions de vie de tout un cha­cun. Il était cer­tain de pou­voir trou­ver ici des com­plices pour le por­ter avec lui. Il ne s’est pas trom­pé. Maintenant : se struc­tu­rer. Prendre le temps de par­ler avec ses voi­sins, orga­ni­ser des évé­ne­ments, faire du porte-à-porte pour invi­ter tout le monde, chaque fois, à y participer.

Et si ça ne fonc­tionne pas tout de suite ? Recommencer. Tenir tête, mal­gré le peu d’é­cho appa­rent. Continuer à « inves­tir les socia­bi­li­tés locales », comme on le lira quelque part dans les pages de ce numé­ro. La poli­tique, la vraie, n’est en rien leur « poli­tique », à rai­son mépri­sée par beau­coup de ceux, de celles qu’on entend si peu. La poli­tique com­mence seule­ment quand deux voies se des­sinent : deux voies incon­ci­liables — une socié­té de jus­tice ou une socié­té d’in­jus­tice. Les orga­ni­sa­tions de l’in­jus­tice, qu’elles prennent les traits du RN ou du pou­voir en place, autre­ment dit les traits des pri­vi­lèges, de la per­sé­cu­tion et du pro­fit, sont aujourd’­hui hégé­mo­niques. La chose est indé­niable. Reste donc à rendre, mètre car­ré après mètre car­ré du ter­ri­toire natio­nal, la jus­tice enviable.

⁂

Dans une rue de Bobigny en Seine-Saint-Denis. À peine sor­tis de chez eux, deux jeunes gar­çons sont contrô­lés par des agents de police. Leurs sacs sont fouillés, leurs télé­phones por­tables sai­sis. Un homme atta­blé non loin s’a­vance. Il s’ap­pelle Aly Diouara et il aura bien­tôt 40 ans. Depuis quelques mois, il est le nou­veau dépu­té de la cir­cons­crip­tion. Son arri­vée dans l’hé­mi­cycle lui a valu son lot d’in­sultes et de réac­tions racistes. Fonctionnaire ter­ri­to­rial, il était jus­qu’a­lors inves­ti dans de nom­breuses asso­cia­tions ain­si que dans un mou­ve­ment citoyen dont le but est de faire entendre, par­tout où l’on parle du dépar­te­ment, des voix qui en sont issues.

Il observe la fouille et note les man­que­ments à la régle­men­ta­tion. Il le dit. On ne l’é­coute pas. Il cherche dans son man­teau sa carte de dépu­té parce que, si, c’est bien ça son métier désor­mais. Un des agents sort son taser. Le dépu­té de gauche réagit : « Vous n’a­vez pas le droit de sor­tir votre taser dans la rue. » L’autre mau­grée, finit par le ran­ger et lance : « Tu vas faire quoi si je te tase ? » Un poli­cier braque son arme sur un élu et trouve ça bien nor­mal. Le pré­fet de police de Paris affir­me­ra d’ailleurs que les agents « n’ont fait qu’accomplir leur mis­sion, dans le cadre des lois de la République ».

Quelques jours plus tard, Aly Diouara déclare à l’oc­ca­sion d’un entre­tien fil­mé : « On ne déses­père pas. Et on va conti­nuer à lut­ter. » Il fau­dra, c’est indis­cu­table, obte­nir l’a­bo­li­tion du contrôle d’i­den­ti­té — pro­cé­dure intrin­sè­que­ment raciste, comme l’a récem­ment rap­pe­lé une enquête du Défenseur des droits : les jeunes hommes « per­çus comme noirs ou arabes » ont « une pro­ba­bi­li­té 20 fois plus éle­vée que les autres d’être contrô­lés ». Mais il fau­dra bien plus encore pour défaire les inéga­li­tés, une à une. Ça implique de « s’emparer du pou­voir » — comme on le lira quelque part dans les pages de ce numé­ro. Ou, pour le dire avec les mots du phi­lo­sophe Henri Lefebvre, de faire « une immense, une gran­diose fête », celle de tous les « déshé­ri­tés ». Cette « fête totale », c’est évi­dem­ment la révo­lu­tion populaire.

⁂

C’était il y a un an.

La colère contre le dégel du corps élec­to­ral en Kanaky-Nouvelle-Calédonie n’é­tait pas retom­bée. On com­mé­mo­rait la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, et les révoltes qui avaient sui­vi dans les quar­tiers popu­laires. La Palestine était inlas­sa­ble­ment pilon­née et le pré­sident démo­crate des États-Unis, malade, hési­tait à pour­suivre sa cam­pagne. L’attention, néan­moins, s’é­tait sou­dai­ne­ment diri­gée sur l’Europe avant de se res­ser­rer plus encore sur l’Hexagone : on avait voté à l’é­chelle du conti­nent et on s’ap­prê­tait à le faire en France. Allocution télé­vi­sée, dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale, branle-bas de com­bat. Chacun connaît la suite : après quelques nuits blanches, les prin­ci­paux par­tis de la gauche s’ac­cor­daient, face à la vic­toire plus que pro­bable de l’ex­trême droite, sur un pro­gramme com­mun et déci­daient de s’en­tendre pour le défendre de concert. Le Nouveau Front popu­laire nais­sait. Un sou­la­ge­ment, un répit, une alerte, appe­lons ça comme on veut. Macron n’al­lait pas man­quer de s’as­seoir sur le ver­dict des urnes : leur « démo­cra­tie », encore et toujours. 

Ledit Front n’existe déjà plus, détruit de l’in­té­rieur, et la pro­chaine offen­sive élec­to­rale de l’ex­trême droite, peut-être vic­to­rieuse, cette fois, est pour bien­tôt. Or la contre-offen­sive, d’am­pleur égale, supé­rieure même, s’embourbe. Pour durer, pour s’an­crer, elle devra pen­ser ensemble le local et le pouvoir.

⁂

C’était il y a plus de dix ans.

En France, le PS finis­sait de tra­hir ses der­niers élec­teurs. Le Front de gauche s’ins­pi­rait des per­cées inat­ten­dues de Syriza, en Grèce, et de Podemos, en Espagne, tan­dis que le Rassemblement natio­nal avait un autre nom et cinq mil­lions d’é­lec­teurs en moins. Le Bataclan n’é­tait qu’une salle de concert et Charlie Hebdo un jour­nal sati­rique. « Adama » était un pré­nom par­mi d’autres et non celui, scan­dé, d’un jeune homme tué par des gen­darmes. Les gilets jaunes avaient pour seule uti­li­té d’as­su­rer un peu de sécu­ri­té sur le bord des routes. Le mou­ve­ment MeToo n’a­vait pas secoué les assises patriar­cales de la socié­té fran­çaise et celle-ci igno­rait qu’à Mazan, un homme dro­guait son épouse pour que d’autres hommes la violent en grand nombre. On ne savait pas non plus que SARS-CoV‑2 exis­tait. En une décen­nie, assu­ré­ment, beau­coup de choses ont chan­gé. C’est en son début, en 2014 exac­te­ment, que la revue Ballast a vu le jour.

Elle et le col­lec­tif, long­temps fran­co-belge, qui l’a por­tée — il a pu comp­ter jus­qu’à une tren­taine de membres. « Pour qu’on entende quelque chose, pour qu’on soit infor­mé, je crois qu’il faut que ça passe par la média­tion de l’art, de la beau­té », disait Michel Butel, fon­da­teur, deux ans plus tôt, du jour­nal L’Impossible. Cette envie d’im­pri­mer, cette envie de papier, nous la lui devons en par­tie. Butel disait aus­si : « [L]’information est morte, c’est-à-dire illi­sible, inau­dible, invi­sible, si elle n’est pas ani­mée-rani­mée par les mots, par une langue, par un style, par une pen­sée. » Et puis un autre mot. Celui du com­mu­niste Auguste Blanqui, mort dix ans après la Commune, qui eut pour nous valeur de socle fon­da­teur : « Chaque nuance, chaque école a sa mis­sion à rem­plir, sa par­tie à jouer dans le grand drame révo­lu­tion­naire, et si cette mul­ti­pli­ci­té des sys­tèmes vous sem­blait funeste, vous mécon­naî­triez la plus irré­cu­sable des véri­tés : La lumière ne jaillit que de la dis­cus­sion. » Par-delà les tra­di­tions, his­to­riques, et les désac­cords, réels et quel­que­fois pro­fonds, ten­ter de ne pas cou­per les ponts au sein du camp de l’é­man­ci­pa­tion. Débattre plu­tôt qu’ex­clure. Se confron­ter plu­tôt que ban­nir. Bref, cher­cher les points de jonc­tion. Nous — sym­pa­thi­sants cou­vrant le spectre des dif­fé­rents par­tis anti­ca­pi­ta­listes jus­qu’à l’au­to­no­mie liber­taire — y sommes par­ve­nus, sou­vent. Et puis d’autres fois non. Que des lignes faites pour ne pas se croi­ser puissent se croi­ser au sein d’un même espace, fût-il aus­si modeste, était en soi une bizar­re­rie. Mais bizar­re­rie sti­mu­lante. Onze numé­ros impri­més et plus d’un mil­lier d’ar­ticles en ligne : il nous arrive de nous éton­ner d’a­voir pu durer tout ce temps. Mais durer ain­si, sans locaux ni argent, tous et toutes béné­voles, tra­ver­sés par l’é­poque, n’est pas sans consé­quences : ça peut user. Ça pro­duit des dépla­ce­ments. Des doutes. Des ques­tion­ne­ments. Des départs. Des arri­vées. De nou­velles envies, aussi. 

Ce dou­zième numé­ro marque les dix ans d’exis­tence de Ballast. Et simul­ta­né­ment sa fin. Sous cette forme et avec ce même col­lec­tif, en tout cas. Car autre chose va naître, autre­ment. C’est encore en dis­cus­sion et c’est sans dis­corde. Peut-être que ça s’ap­pelle une aven­ture nouvelle.


Illustration de ban­nière : Maya Mihindou


Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Pour permettre la pérennisation de ce site internet et l'accès aux archives de la revue Ballast (2014-2025) sur la durée, vous pouvez faire un don ponctuel ou régulier.