Mélenchon, de la Gauche au Peuple 2/2


Article inédit pour le site de Ballast
SECONDE PARTIE

Nous ne par­le­rons pas d’actualité. Nous ne par­le­rons pas de ses piques, bons mots et polé­miques. Nous ne par­le­rons de scru­tins ni d’alliances. En un mot comme en mille, tout a déjà été dit, ailleurs et par­tout, sur ces sujets. Jean-Luc Mélenchon est l’une des voix les plus connues, parce que média­tique, du socia­lisme cri­tique contem­po­rain : le per­son­nage, comme le pro­jet poli­tique qu’il porte, ne fait natu­rel­le­ment pas l’unanimité dans la grande et caco­pho­nique famille anti­ca­pi­ta­liste — trop auto­ri­taire et ins­ti­tu­tion­nel pour les liber­taires, trop social-démo­crate pour les com­mu­nistes radi­caux, trop répu­bli­cain pour les trots­kystes… L’intéressé a pour­tant décla­ré un jour : « Nous sommes tous des socia­listes, des com­mu­nistes, des éco­lo­gistes, des trots­kystes et même des liber­taires à notre manière ! Nous sommes tout cela et nous sommes pas­sion­né­ment répu­bli­cains ! Bref, nous sommes de gauche, en géné­ral et en par­ti­cu­lier. Nous pre­nons tout et nous répon­dons de tout. » C’était en 2008. Or, depuis quelques mois, Mélenchon amorce un virage poli­tique que l’on ne peut igno­rer : le sys­tème, explique-t-il, ne redoute pas la gauche (qu’il peut à sa guise récu­pé­rer) mais le peuple. Dépassionner l’homme public pour rendre intel­li­gible le che­mi­ne­ment de cette évo­lu­tion : telle est l’ambition de cet article en deux par­ties.


mel7Être de culture et ordre globalitaire  

Cette stra­té­gie contre-hégé­mo­nique prend sens dans une cri­tique glo­bale d’un éco­no­misme qui consiste à ne lire la socié­té qu’en fonc­tion des rap­ports de force dans le monde pro­duc­tif. Dès l’origine, le mar­xisme porte en lui un axiome inte­nable : la pri­mau­té des condi­tions de pro­duc­tion sur les struc­tures men­tales de repré­sen­ta­tion du réel. Après la linéa­ri­té des pro­ces­sus his­to­riques, Mélenchon attaque un autre pilier d’une lec­ture maté­ria­liste de l’histoire : l’opposition entre infra­struc­ture et super­struc­ture. Le ban­nis­se­ment ad vitam aeter­nam  des repré­sen­ta­tions dans l’insignifiance consti­tu­tive de la super­struc­ture biaise la com­pré­hen­sion des phé­no­mènes sociaux contem­po­rains. Par consé­quent, Mélenchon fus­tige la muti­la­tion métho­do­lo­gique qui consiste à réa­li­ser une « découpe stricte entre infra­struc­ture des rap­ports réels de pro­duc­tion et super­struc­ture intel­lec­tuelle, cultu­relle et artis­tique » (débat sui­vant la pro­jec­tion du docu­men­taire Rêver le tra­vail). C’est la vision anthro­po­lo­gique même de l’Homme qui est tron­quée puisque l’imbrication être de culture-être social se révèle inopé­rante dans le caté­chisme mar­xiste. Au contraire, chez Mélenchon, « les êtres humains sont d’abord des êtres de culture, en même temps et même avant que des êtres sociaux » (ibid.). Les consé­quences pra­tiques de ce ren­ver­se­ment doivent être prises dans leur inté­gra­li­té : « On ne penche pas à gauche à la seule lec­ture de son bul­le­tin de paie » (À la conquête du Chaos). Il aime à rajou­ter qu’on ne fait pas des révo­lu­tions pour « des dif­fé­ren­tiels d’inflation » mais tou­jours pour « des idées si abs­traites que la digni­té ou la liber­té ».

« Chaque consom­ma­teur devient un rouage d’une méca­nique glo­bale d’asservissement où la mar­chan­dise nous enrôle à la fois dans un modèle cultu­rel et dans un modèle social. »

Sa démons­tra­tion semble lim­pide : pour qu’une socié­té où un petit nombre se gave sur le dos d’un grand nombre fonc­tionne, il faut que le très grand nombre soit d’accord ou résiste mol­le­ment. C’est donc, pour Mélenchon, par une forme d’envoûtement que le sys­tème capi­ta­liste se per­pé­tue. Notre quo­ti­dien est régi par une struc­ture impli­cite : « Chaque être incor­pore la logique du sys­tème pro­duc­ti­viste par ses consom­ma­tions » (p. 132). Ainsi, une culture indi­vi­dua­li­sante fon­dée sur la réa­li­sa­tion de soi par la consom­ma­tion de biens et de ser­vices fait lit­té­ra­le­ment corps en cha­cun de nous. Chaque consom­ma­teur devient un rouage d’une méca­nique glo­bale d’asservissement où la mar­chan­dise nous enrôle à la fois dans un modèle cultu­rel – consom­mer pour être – et dans un modèle social – « le moins cher s’opère au prix du sang et des larmes : délo­ca­li­sa­tion, baisse des salaires, aban­don des normes sani­taires et envi­ron­ne­men­tales… » (p. 133). Cet ordre est théo­ri­sé par Jean-Luc Mélenchon sous la déno­mi­na­tion glo­ba­li­taire : il « pro­duit, selon la para­phrase du Manifeste de Parti Communiste que l’on doit à Miguel Amorós, à la fois l’insupportable et les hommes capables de le sup­por­ter ».

L’ordre est pre­miè­re­ment glo­bal. Il est par­tout. À la fois cultu­rel et éco­no­mique, il s’appuie sur les sec­teurs de la pro­duc­tion pour conta­mi­ner l’école, le ser­vice public, la vie fami­liale ou les rela­tions ami­cales. De l’ordre de l’ineffable, Mélenchon guette ses appa­ri­tions spo­ra­diques jusqu’à l’incorporation et le condi­tion­ne­ment. La spé­ci­fi­ci­té de la glo­ba­li­té moderne, par rap­port aux sys­tèmes du pas­sé, réside dans son uni­ci­té : il n’existe plus de monde exté­rieur concur­rent. Contre-empire, contre-culture et contre-valeurs ont été hap­pés par un méca­nisme holiste pro­dui­sant un monde sans bord où l’ailleurs se confond avec l’ici. Deuxièmement, il est tota­li­taire puis­qu’« il for­mate l’intimité de cha­cun » (p. 131). L’ordre social le plus effi­cace n’est pas celui impo­sé de l’extérieur, mais celui qui s’incorpore dans l’être, celui qu’on s’approprie alors qu’il nous est dic­té, celui qu’on s’impose à soi-même. L’ordre glo­ba­li­taire s’immisce dans chaque inter­stice de l’existence. Le contrôle col­lec­tif se réa­lise par « ses aspects non poli­ti­que­ment visibles » : par le com­por­te­ment d’autrui cultu­rel­le­ment for­ma­té par l’appareil cultu­rel domi­nant, les médias.

Toutefois, Mélenchon recon­naît la res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique de sa famille poli­tique : le sys­tème glo­ba­li­taire n’a pu pros­pé­rer que sur les ruines de ce qu’il appelle la « mémoire-savoir ». Il ana­lyse que la gauche moderne, som­brant dans la « culture de l’instantanéité », a tota­le­ment dés­in­ves­ti la pro­duc­tion de cette mémoire col­lec­tive des conflits sociaux – « l’école du mou­ve­ment social » – comme contre­poids à l’information mar­chande glo­ba­li­sée. En effet, la consé­quence directe s’est mani­fes­tée dans l’abolition de la pen­sée cri­tique, actua­li­sée dans les luttes concrètes, qu’a his­to­ri­que­ment por­tée le mou­ve­ment ouvrier. De sur­croît, faire péri­cli­ter la mémoire légi­time la stra­té­gie de « dis­qua­li­fi­ca­tion du pas­sé » à l’heure où il appa­raît comme un refuge de valeurs morales et de tra­di­tions mini­males oppo­sables à la moder­ni­té glo­ba­li­taire.

medias

Extrait de l’affiche Les nou­veaux chiens de garde

L’écosocialisme

Le tableau est qua­si­ment com­plet. L’ultime étape cor­res­pond à la syn­thèse doc­tri­nale de ses influences phi­lo­so­phiques suc­ces­sives. Deux syn­thèses majeures jalonnent le par­cours intel­lec­tuel de Jean-Luc Mélenchon. La pre­mière, propre à l’histoire poli­tique fran­çaise, s’incarne dans la figure de Jean Jaurès et per­met d’opérer une syn­thèse entre socia­lisme et République, entre mar­xisme et phi­lo­so­phie des Lumières, entre maté­ria­lisme et idéa­lisme : la République sociale. Cette ins­pi­ra­tion jau­ré­sienne se retrouve chez Mélenchon dans nombre de sujets, comme la ques­tion des ins­ti­tu­tions poli­tiques du socia­lisme ou la recherche d’une imbri­ca­tion des éman­ci­pa­tions poli­tiques, juri­diques, éco­no­miques et sociales – la dia­lec­tique des éman­ci­pa­tions du phi­lo­sophe Henri Peña-Ruiz.

« Comment allier la figure de l’Homme doué de rai­son des Lumières, dont l’existence est mue par la maî­trise de la nature, avec la défense de cette der­nière ? »

La seconde vint se gref­fer avec l’apparition d’un nou­veau para­digme que le vieux mou­ve­ment socia­liste fran­çais a dû inté­grer à son cor­pus ini­tial, au risque de renier quelques-uns de ses fon­da­men­taux. L’écologie – dis­cours savant sur l’interaction des orga­nismes vivants avec leur envi­ron­ne­ment – entra dans le débat public à force d’alertes de scien­ti­fiques et de catas­trophes dites natu­relles à répé­ti­tion. Mélenchon recon­naît volon­tiers sa dette intel­lec­tuelle à l’égard des Verts. Comment allier la figure de l’Homme doué de rai­son des Lumières, dont l’existence est mue par la maî­trise de la nature, avec la défense de cette der­nière ? Comment allier le déve­lop­pe­ment illi­mi­té des forces pro­duc­tives et la socié­té d’abondance que pro­pose le com­mu­nisme avec la fini­tude des res­sources ter­restres ? Aggiornamento de la pen­sée ou art de la syn­thèse concep­tuelle, l’écosocialisme sou­met une inter­pé­né­tra­tion des approches maté­ria­listes, du socia­lisme, du com­mu­nisme, de la phi­lo­so­phie des Lumières, de l’universalisme, du répu­bli­ca­nisme et de la laï­ci­té.

Histoire de la nature et histoire de l’Homme 

Vacciné d’emblée contre la réi­fi­ca­tion de la nature par cer­taines branches du mou­ve­ment éco­lo­giste grâce à sa for­ma­tion mar­xiste, Mélenchon appo­sa le terme poli­tique après celui d’écologie. Il ne s’agit pas de sau­ver une Nature essen­tia­li­sée contre l’Homme, mais bien de sau­ver l’humanité contre les dégâts que l’activité humaine capi­ta­liste fait subir à son éco­sys­tème. Sa pos­ture n’est com­pré­hen­sible qu’en re-contex­tua­li­sant l’émergence du phé­no­mène éco­lo­gique – rapi­de­ment lié au nébu­leux déve­lop­pe­ment durable – dans une ambiance géné­rale de neu­tra­li­sa­tion séman­tique de l’écologie, notam­ment por­tée par Daniel Cohn-Bendit.

« Critique sociale et cri­tique éco­lo­gique, loin de s’exclure mutuel­le­ment, se com­binent. »

Dans ce cadre de pen­sée, l’apport du mar­xisme per­met de réac­tua­li­ser la cri­tique du capi­ta­lisme par le biais de l’écologie. L’analyse mar­xiste des contra­dic­tions inhé­rentes au capi­ta­lisme s’était jusque-là bor­née aux crises éco­no­miques, sani­taires, guer­rières ou cultu­relles, oubliant la crise des crises : celle qui remet en cause l’existence même de l’humanité en tant qu’espèce. Au même titre que le capi­ta­lisme concentre, du fait de sa dyna­mique d’accumulation illi­mi­tée, les moyens de pro­duc­tion dans les mains d’un groupe tou­jours plus res­treint de pos­sé­dants et élar­git ain­si la base des exploi­tés qui retour­ne­ront leurs armes contre lui, sa ponc­tion effré­née sur les res­sources épui­sables de la pla­nète son­ne­ra le glas de « sa cohé­rence et sa péren­ni­té » (L’autre gauche, Mélenchon). Jean-Luc Mélenchon se sert de l’arme dia­lec­tique pour inclure la nou­veau­té concep­tuelle éco­lo­gique dans la marche maté­ria­liste de l’Histoire. Et, en effet, la dia­lec­tique de la nature fait par­tie inté­grante du tra­vail phi­lo­so­phique du jeune Marx, qu’on s’intéresse à L’idéologie alle­mande ou aux Manuscrits de 1844 : « L’Histoire des hommes et celle de la nature se condi­tionnent réci­pro­que­ment ». Bien que la trans­crip­tion rétros­pec­tive d’une pen­sée à l’aune de sa contem­po­ra­néi­té repré­sente cer­tai­ne­ment une limite à ne pas fran­chir – il ne s’agit évi­dem­ment pas d’affirmer que Marx théo­ri­sa incons­ciem­ment le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le trou dans la couche d’ozone ou les éner­gies renou­ve­lables –, la méthode maté­ria­liste d’explication du monde part de la nature, c’est-à-dire « du corps non-orga­nique de l’homme » (Marx), puisque la dépen­dance de l’Homme à la nature « est préa­lable à la forme his­to­rique de socié­té qu’elle peut prendre » (L’autre gauche). De ce constat découle une hié­rar­chie bou­le­ver­sée pour le mou­ve­ment socia­liste : la cri­tique sociale n’est plus exclu­sive puisque la lutte des classes est tri­bu­taire de la per­pé­tua­tion « des condi­tions de vie pro­pice à l’espèce humaine », de l’écosystème humain.

marx6

Karl Marx (DR)

Critique sociale et cri­tique éco­lo­gique, loin de s’exclure mutuel­le­ment, se com­binent : « La crise sociale doit être réglée d’après les exi­gences que met en scène la crise éco­lo­gique » (ibid.). D’où l’apostasie, pour la gauche radi­cale, quant à la nature pro­duc­ti­viste du sys­tème. L’aggior­na­men­to éco­so­cia­liste réfute désor­mais expli­ci­te­ment à la fois l’idée social-démo­crate, qui consiste à remettre du char­bon dans la machine capi­ta­liste dans l’espoir qu’il en résulte des droits sociaux et une plus équi­table répar­ti­tion des richesses et com­mu­niste du déve­lop­pe­ment illi­mi­té des forces pro­duc­tives.

De l’égalité devant la nature à l’égalité entre les Hommes 

Le cou­rant pro­gres­siste issu des Lumières porte cette contra­dic­tion dès l’origine : com­ment prou­ver ration­nel­le­ment l’abstraction de l’égalité sta­tu­taire des indi­vi­dus entre eux ? Au fond, l’humanisme sécu­lier est une croyance, au même titre que la supé­rio­ri­té raciale ou reli­gieuse. Comme le men­tionne sou­vent en galé­jant Mélenchon, l’inégalité entre les Hommes sautent aux yeux à qui­conque s’y arrête un ins­tant : « Il y a des grands, des petits, des femmes, des hommes, des gros, des jaunes, des noirs, des intel­li­gents, des moins intel­li­gents ». Cette abs­trac­tion consti­tu­tive de la moder­ni­té a tou­jours fonc­tion­né sous dimen­sion per­for­ma­tive : l’égalité for­melle se réa­li­sait en la décla­rant. L’écologie poli­tique a octroyé au mou­ve­ment de la moder­ni­té une nou­velle assise heu­ris­tique dans sa lutte sécu­lière contre la réac­tion. En effet, le rai­son­ne­ment tenu notam­ment par Jean-Luc Mélenchon se fonde sur l’universalité de la dépen­dance des êtres humains par rap­port à leur éco­sys­tème : « Il n’y a qu’un seul éco­sys­tème com­pa­tible avec la vie humaine ».

« L’écosystème humain, s’il est unique, est un bien com­mun de l’humanité que les inté­rêts pri­vés ne peuvent acca­pa­rer. »

La recherche scien­ti­fique informe sur l’équilibre méta­stable de l’environnement ter­restre qui nous accueille. L’Homme en tant qu’espèce ne repré­sente qu’un infime moment de l’histoire de la Terre ; des condi­tions par­ti­cu­lières ont ren­du pos­sible son déve­lop­pe­ment tant et si bien que le bou­le­ver­se­ment sto­chas­tique de ces condi­tions ini­tiales remet en cause la sur­vie de l’espèce. Par consé­quent, si l’on réduit, en toutes hypo­thèses, l’être humain à sa carac­té­ris­tique pre­mière, on trouve sa dépen­dance vitale à son envi­ron­ne­ment. L’aporie concep­tuelle et logique d’une huma­ni­té décou­plée de son corps inor­ga­nique valide donc le pres­sen­ti­ment des phi­lo­sophes du XVIIIe siècle et des révo­lu­tion­naires fran­çais : les êtres humains sont sem­blables. Et l’écologie poli­tique rajoute : du fait de leur dépen­dance mutuelle à l’unique éco­sys­tème ren­dant leur exis­tence pos­sible. De l’égalité des hommes face à la nature à l’égalité des Hommes entre eux, il n’y a qu’un pas, que Mélenchon fran­chit au ser­vice de la grande idée d’égalité.

Du bien commun universel à la République laïque  

Mélenchon, et à tra­vers lui sa famille poli­tique, réac­tua­lise l’idée ori­gi­nelle du com­mu­nisme grâce à l’écologie poli­tique. L’écosystème humain, s’il est unique, est un bien com­mun de l’humanité que les inté­rêts pri­vés ne peuvent acca­pa­rer. Ce glis­se­ment de l’interdépendance des Hommes envers leur capa­ci­té de pro­duire leur moyen d’existence à l’interdépendance envers l’écosystème humain jus­ti­fie la néces­si­té de socia­li­ser ces biens com­muns. Par exemple, la bataille pour extraire l’exploitation des réserves aqueuses du giron mar­chand repré­sente un cas concret de cette com­mu­na­li­sa­tion des biens uni­ver­sels. Ce ne sont donc pas les inté­rêts pri­vés gui­dés par la main invi­sible du mar­ché qui doivent assu­rer une allo­ca­tion opti­male des res­sources natu­relles de l’écosystème, comme le pro­pose la green eco­no­my – para­digme sug­gé­rant de trans­for­mer la nature en un panier de biens échan­geables sur un mar­ché auquel s’adjoint un prix. De l’intuition com­mu­niste, l’écologie poli­tique comme for­mu­lée par l’ex can­di­dat à la pré­si­den­tielle, abou­tit au régime ins­ti­tu­tion­nel pré­cis où il n’est pas ques­tion « de dire ce qui est pour moi mais ce qui est bon pour tous » : la République. Puisque l’écosystème nous concerne tous, l’égide sous lequel doit se poser le débat est celui de l’intérêt géné­ral humain.

« La dimen­sion laïque et ration­nelle de l’espace public est inex­tri­ca­ble­ment liée à la ques­tion éco­lo­gique. »

Parallèlement, il convient de pré­ci­ser que c’est par le débat argu­men­té et la démo­cra­tie que les citoyens attein­dront l’intérêt géné­ral. Dans la vision que sou­met le Parti de Gauche, l’écologie n’est pas l’apanage d’experts scien­ti­fiques opi­nant sur des bis­billes tech­ni­ciennes. Au contraire, le mode d’organisation éco­lo­gique de la pro­duc­tion sou­mise à la règle verte (« telle qu’on ne puisse prendre à la terre ce qu’elle est capable de renou­ve­ler en une année »), en tant que déci­sion humaine (donc de son carac­tère tem­po­raire et modi­fiable), s’inscrit dans cette recherche constante de l’intérêt géné­ral. Toutefois, encore faut-il que l’espace public qui accueille ce débat soit « débar­ras­sé des véri­tés révé­lées ». La dimen­sion laïque et ration­nelle de l’espace public est inex­tri­ca­ble­ment liée à la ques­tion éco­lo­gique.

Jean-Luc Mélenchon à Aguarico, où il a sym­bo­li­que­ment plon­gé la main dans une mare de pétrole (DR)

De la gauche vers le peuple — Du peuple vers Jean-Luc Mélenchon ?

L’intellectuel Mélenchon a posé un diag­nos­tic du monde qui l’entoure et de la confi­gu­ra­tion poli­tique qui se des­sine en Europe. En réponse, le stra­tège Mélenchon entame le virage tac­tique de rigueur. Une fois les influences his­to­riques et intel­lec­tuelles démê­lées, tout esprit qui porte un inté­rêt mini­mal pour le cours des évé­ne­ments ne peut se satis­faire d’un constat froid, d’un simple che­mi­ne­ment de pen­sée. La ques­tion sort sou­vent de la bouche d’un jour­na­liste fei­gnant son immi­nente délec­ta­tion : pour­quoi ne pro­fi­tez-vous pas élec­to­ra­le­ment de la colère popu­laire ? Et mal­gré cela, elle est fon­da­men­tale. La balayer d’un revers de main pour ne pas entre­te­nir le défai­tisme ne vaut pas mieux que les réponses à l’emporte-pièce des éter­nels don­neurs de leçons. Reformulons notre inter­ro­ga­tion dans les termes d’un débat qui per­mette de don­ner quelques clés d’analyse plu­tôt que d’asséner une véri­té. Pour quelles rai­sons le pro­ces­sus his­to­rique de la révo­lu­tion citoyenne qui, dans ses spé­ci­fi­ci­tés natio­nales, s’est concré­ti­sée en Amérique latine et semble des­si­ner un che­min – sinueux, diront cer­tains – en Grèce et en Espagne, ne se réper­cute-t-il pas en France avec le Front de Gauche ?

En attendant le désastre social

« Pour quelles rai­sons le pro­ces­sus his­to­rique de la révo­lu­tion citoyenne ne se réper­cute-t-il pas en France avec le Front de Gauche ? »

Le pre­mier élé­ment de réponse consiste à assu­mer l’explication gram­scienne du rôle des tran­chées entre crise éco­no­mique et crise d’hégémonie du sys­tème poli­tique. Si l’on com­pare la situa­tion des bases maté­rielles en France – niveau de reve­nu, taux de pau­vre­té, pré­ca­ri­té de l’emploi, taux de chô­mage etc. – avec celle que connaît les Espagnols ou les Grecs, la dif­fé­rence de degré n’est pas négli­geable. Sans se lan­cer dans un fas­ti­dieux exer­cice comp­table, quelques don­nées mettent les idées au clair : 24 % de chô­mage en Espagne, 26 % en Grèce, 10 % en France ; sui­vant tous les indi­ca­teurs le taux de pau­vre­té en Grèce et Espagne est supé­rieur de 10 points à celui de la France. Une des inter­pré­ta­tions pos­sibles afin d’expliquer la dyna­mique pour l’instant non-majo­ri­taire du Front de Gauche réside dans l’amortissement de la crise éco­no­mique de 2008 par des tran­chées redis­tri­bu­tives comme les indem­ni­tés chô­mage, les pres­ta­tions sociales et le main­tien d’une dépense publique rela­ti­ve­ment éle­vée. En effet, les cures d’austérité grecques et espa­gnoles sont d’une autre échelle : hausse de plu­sieurs points de dif­fé­rentes taxes dont la TVA, baisse nette du salaire des fonc­tion­naires, pri­va­ti­sa­tions bru­tales, dimi­nu­tion des allo­ca­tions chô­mage, des pres­ta­tions sociales et des pen­sions de retraite, flexi­bi­li­sa­tion du mar­ché du tra­vail, réduc­tion dras­tique de l’investissement public et des dota­tions aux col­lec­ti­vi­tés locales, etc.

Autrement dit, est sur­ve­nue dans ces pays une explo­sion des bases maté­rielles qui pro­dui­saient le consen­sus incar­né par la social-démo­cra­tie (centre-gauche) et la démo­cra­tie-chré­tienne (centre-droit). L’altération des condi­tions d’existence, dou­blée du déman­tè­le­ment de cer­taines tran­chées, a entraî­né une crise d’hégémonie poli­tique (ou crise de régime) per­met­tant une ré-arti­cu­la­tion des laté­ra­li­sa­tions poli­tiques. Pablo Iglesias de Podemos donne un exemple du lien entre bou­le­ver­se­ment des bases maté­rielles et bifur­ca­tion de la manière de pen­ser des gens. Il explique que l’explosion de la bulle immo­bi­lière, sui­vie des sai­sies par les banques des biens immo­bi­liers, a retour­né l’hégémonie juri­dique du droit inalié­nable de pro­prié­té. S’est impo­sée pro­gres­si­ve­ment comme supé­rieure l’idée d’un droit au loge­ment décent pour tous, chose inima­gi­nable, nous dit-il, dans le sens com­mun d’avant la crise.

« L’explosion de la bulle immo­bi­lière sui­vie des sai­sies par les banques des biens immo­bi­liers a retour­né l’hégémonie juri­dique du droit inalié­nable de pro­prié­té. »

Jean-Luc Mélenchon, qui récuse la poli­tique du pire¹, est conscient du moment char­nière où se trouve la classe moyenne fran­çaise qui « se cram­ponne à des cer­ti­tudes de paco­tilles que le par­ti média­tique lui sert à grosse louche », note de blog du 4 février 2015). Il sait que la clef de tout pro­ces­sus révo­lu­tion­naire effi­cace est le bas­cu­le­ment de ceux qui voient encore un inté­rêt à par­ti­ci­per acti­ve­ment à la défense de ce sys­tème. Ce retour­ne­ment semble s’être pro­duit en Grèce et Espagne par un pro­fond déclas­se­ment social.

Podemos, 2014 ( © Pau Barrena/Bloomberg)

Occuper l’espace délaissé par la social-démocratie

La séquence poli­tique des révo­lu­tions citoyennes d’Amérique latine, de l’ascension au pou­voir de Syriza et pro­chai­ne­ment de Podemos, pré­sente une simi­li­tude majeure : l’investissement par une force poli­tique de l’espace lais­sée vide par la social-démo­cra­tie et la démo­cra­tie chré­tienne. En effet, s’opère un recen­tre­ment idéo­lo­gique et pro­gram­ma­tique de ces deux anciennes familles poli­tiques autour des pré­ceptes néo­li­bé­raux. Cela conduit à la mar­gi­na­li­sa­tion puis la scis­sion de leurs branches anti­li­bé­rales : le répu­bli­ca­nisme et le socia­lisme « à gauche » – type Jean-Pierre Chevènement et Jean-Luc Mélenchon en France –, l’autoritarisme et le sou­ve­rai­nisme « à droite » – type Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan. Ce que la vul­gate média­tique cari­ca­ture en extré­misme, radi­ca­lisme ou popu­lisme, ne cor­res­pond en réa­li­té qu’à la tra­duc­tion contem­po­raine – pen­chant éco­lo­giste et fémi­niste en plus – de la rhé­to­rique du com­pro­mis avec le capi­ta­lisme : rôle d’intervention et de redis­tri­bu­tion de l’État, pilote de la conjonc­ture par les ins­tru­ments bud­gé­taires et moné­taires, défense des ser­vices publics, sou­ve­rai­ne­té popu­laire, jus­tice sociale, redis­tri­bu­tion des richesses en faveur du tra­vail, relance par la demande, etc.

La spécificité française : le Front National

« La vague bleu marine ne se construit évi­dem­ment plus sur la vieille garde roya­liste, nazie, pro-Algérie fran­çaise ou le dis­cours rea­ga­nien de son père. »

Dans cha­cune des confi­gu­ra­tions natio­nales évo­quées plus haut, ce no man’s land poli­tique n’a fait l’objet que d’une rela­tive concur­rence de l’extrême gauche révo­lu­tion­naire et de groupes natio­na­listes. Si elle n’épuise pas la com­plexi­té des phé­no­mènes en jeu, une approche de l’histoire poli­tique de ces pays per­met de com­prendre l’absence d’une force contre-hégé­mo­nique concur­rente, popu­liste de droite, sur le même espace vide qu’est le Front National en France. Les pays d’Amérique latine, l’Espagne et la Grèce par­tagent un trait his­to­rique com­mun : une phase de tran­si­tion récente (moins de qua­rante ans) de régimes dic­ta­to­riaux à des démo­cra­ties for­melles. Si la droite auto­ri­taire et natio­na­liste a été dis­soute et réduite au sta­tut de grou­pus­cules en Amérique latine, elle est inau­dible dans l’Europe du Sud. D’abord, en Espagne, les fran­quistes sont incor­po­rés dans le Parti Populaire et ne peuvent donc jouer la carte anti-sys­tème. Puis, en Grèce, la for­ma­tion néo-nazie Aube Dorée ne porte aucune réflexion stra­té­gique sur un hypo­thé­tique deve­nir majo­ri­taire en se réfu­giant der­rière des sym­boles très cli­vants ; pour reprendre le débat sur les signi­fiants flot­tants, on peut dif­fi­ci­le­ment faire signi­fiant plus fer­mé que la rhé­to­rique et l’iconographie nazies… Ainsi, Syriza et Podemos n’ont pas de concur­rents popu­listes sérieux contre qui batailler pour la consti­tu­tion hégé­mo­nique du sujet poli­tique « peuple » – l’unique enne­mi à affron­ter est la caste.

À l’inverse, Jean-Luc Mélenchon et le Front de Gauche doivent manœu­vrer avec un adver­saire popu­liste de droite. L’implantation dans le pay­sage poli­tique fran­çais du Front National depuis les années 1970 est une don­née majeure : ce n’est pas un mais deux dis­cours qui tentent d’occuper ce même espace. En effet, il s’agit de nom­mer et d’analyser avec pré­ci­sion celui qu’on désire com­battre. Il est sans doute essen­tiel de rap­pe­ler publi­que­ment et à inter­valles régu­liers que, selon la for­mule consa­crée, si la façade a chan­gé l’arrière-boutique reste la même : les décla­ra­tions de can­di­dats FN aux dépar­te­men­tales sont là pour qu’on ne l’oublie pas. Néanmoins, tout stra­tège poli­tique doit ana­ly­ser avec rigueur et pré­ci­sion le chan­ge­ment de para­digme impul­sé par Marine Le Pen depuis 2011. La vague bleu marine ne se construit évi­dem­ment plus sur la vieille garde roya­liste, nazie, pro-Algérie fran­çaise ou le dis­cours rea­ga­nien de son père. C’est bien la mou­vance sou­ve­rai­niste menée par l’ancien che­vè­ne­men­tiste Florian Philippot – tou­jours prompt à faire l’éloge du Parti com­mu­niste de Georges Marchais – qui influence le dis­cours de Marine Le Pen.

« La tac­tique pro­po­sée par Jean-Luc Mélenchon lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle fut celle du Front contre Front. »

Jean-Luc Mélenchon ne s’y trompe pas : « Elle répète des pans entiers de mes dis­cours ». Le jour­nal Fakir, dans un très bon article inti­tu­lé « Quand Marine Le Pen cause comme nous » (n°63), démontre la reprise un à un des thèmes his­to­riques de la gauche par le par­ti fron­tiste : la cri­tique de l’Union Européenne, la sou­ve­rai­ne­té du peuple, les mul­ti­na­tio­nales qui ne payent pas d’impôt, les éva­dés fis­caux, le sys­tème finan­cier pré­da­teur, la pau­vre­té, le chô­mage, un État pla­ni­fi­ca­teur, la laï­ci­té, etc.

(DR)

Front contre Front : peuple contre peuple

Marine Le Pen ne se contente pas de reprendre à son compte les ana­lyses et les pro­po­si­tions clas­si­que­ment conno­tées « à gauche ». Elle n’ignore rien du rôle des iden­ti­tés col­lec­tives en poli­tique et s’en sert pour consti­tuer, elle aus­si, son peuple comme poten­tia­li­té contre-hégé­mo­nique. En plus de l’opposition ver­ti­cale entre le haut et le bas se super­pose une oppo­si­tion hori­zon­tale entre nous – le peuple fran­çais – et eux – les immi­grés, les étran­gers, les assis­tés. Par consé­quent, le Front National embrasse à la fois des pro­blé­ma­tiques sociales et des pro­blé­ma­tiques cultu­relles qui mettent en jeu le rap­port à l’autre et les modes de vie. Loin d’être la bête irré­flé­chie que d’aucuns croient, le Front National ver­sion Philippot est une machine gram­scienne à inves­tir le sens com­mun et les signi­fiants flot­tants. La mise en avant de la notion d’insé­cu­ri­té, qui va de la pré­ca­ri­té de l’emploi jusqu’aux ques­tions iden­ti­taires, en pas­sant par les condi­tions de vie quo­ti­diennes, exprime bien la mue popu­liste de l’extrême droite tra­di­tion­nelle. Insécurité sociale, cultu­relle et phy­sique se com­binent dans un même dis­cours uni­taire, qui prend appui, ou le pré­tend, sur les expé­riences et res­sen­tis indi­vi­duels et col­lec­tifs.

« Au peuple iden­ti­taire du Front National, Mélenchon répond par l’inclusion dans son peuple répu­bli­cain des vagues d’immigration récente. »

La tac­tique pro­po­sée par Jean-Luc Mélenchon lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle fut celle du Front contre Front. Prenant acte de l’inefficacité des pos­tures morales – dan­ger du fas­cisme, les heures les plus sombres de notre his­toire, valeurs répu­bli­caines, etc. –, l’ancien can­di­dat à l’investiture choi­sit de décor­ti­quer le pro­gramme éco­no­mique du Font National pour mettre en évi­dence ses inco­hé­rences. Après avoir don­né la contra­dic­tion dans l’émission phare de la cam­pagne « Des paroles et des actes », sur France 2, avec Marine Le Pen, il va l’affronter sur ses terres aux légis­la­tives d’Hénin-Beaumont. Front contre Front mais aus­si peuple contre peuple. Au peuple iden­ti­taire du Front National, Mélenchon répond lors de son dis­cours sur les plages du Prado à Marseille par l’inclusion dans son peuple répu­bli­cain des vagues d’immigration récente, notam­ment « arabes et ber­bères du Maghreb », cibles pri­vi­lé­giées de la com­mu­nau­té natio­nale exclu­sive de ses rivaux.

Assumer la radicalité populiste

Pour l’instant, le Front National s’avance en tête. Depuis la cam­pagne pour les élec­tions euro­péennes, la stra­té­gie offen­sive menée par le Front de Gauche contre Marine Le Pen, pour la conquête de cette espace poli­tique vide décrit pré­cé­dem­ment, semble se cher­cher. Jean-Luc Mélenchon pré­sente deux expli­ca­tions majeures : l’une exo­gène et l’autre endo­gène à son camp. La pre­mière pointe celle des médias domi­nants qui, selon lui, jouent la carte Marine Le Pen. D’une part, « le par­ti média­tique » mul­ti­plie les publi-repor­tages la met­tant en scène et cen­tra­lise ses thé­ma­tiques de pré­di­lec­tion. D’autre part, les pro­duc­teurs prin­ci­paux de conte­nus idéo­lo­giques struc­turent un air du temps iden­ti­taire par la mise en agen­da per­ma­nente, et encore plus depuis les atten­tats de début jan­vier, de faits divers où se répètent à l’infini les signi­fiants anti­sé­mi­tisme, islam, isla­misme, musul­mans, juifs, reli­gions, ban­lieues, délin­quance, etc. Ainsi, le dis­cours du Front de Gauche, où pré­do­minent les réfé­rents éco­no­miques et sociaux, s’ancrerait plus dif­fi­ci­le­ment dans un sens com­mun bom­bar­dé de conflits cultu­rels (là où celui de Marine Le Pen s’y calque idéa­le­ment).

« Une par­tie du Front de Gauche se voit encore comme force d’appoint du Parti Socialiste aux élec­tions (ce qui ne fait que redo­rer le bla­son sup­po­sé­ment anti-sys­tème du Front National). »

La seconde endosse une res­pon­sa­bi­li­té cer­taine qu’il ren­voie à ses cama­rades com­mu­nistes. « Le Front de Gauche s’est ren­du illi­sible » par des accords aux muni­ci­pales avec le Parti Socialiste. Sans nier la puis­sance d’injonction du mes­sage média­tique, inté­res­sons-nous à ce domaine maî­tri­sable par Jean-Luc Mélenchon et ses alliés : la stra­té­gie poli­tique. Dans la confi­gu­ra­tion actuelle, assu­mer la radi­ca­li­té popu­liste parait être la seule voie de crête emprun­table. Assumer la radi­ca­li­té popu­liste signi­fie construire un « autre popu­lisme ». Cela implique de s’emparer et d’arroser les racines contem­po­raines de l’opposition peuple-oli­gar­chie pour que fleu­risse une nou­velle hégé­mo­nie sur la repré­sen­ta­tion du peuple. Pour le dire sans ambages : il n’est plus pos­sible de délais­ser au Front National le mono­pole du dis­cours radi­cal – même s’il n’est que d’apparence – d’un point de vue socia­liste, ou pour le dire autre­ment, d’un point de vue anti­ca­pi­ta­liste.

mel9

(DR)

Assumer la radi­ca­li­té popu­liste sup­pose de com­prendre les condi­tions d’émergence d’une situa­tion popu­liste qui donnent sa maté­ria­li­té à ce dis­cours. Comme l’estime Mélenchon, elle se défi­nit par l’ère de la sou­ve­rai­ne­té limi­tée, de l’illégitimité du grand nombre au pro­fit de règles auto­ma­tiques de bonne gou­ver­nance, de la démo­cra­tie condi­tion­née aux arran­ge­ments d’experts. Ainsi, des reven­di­ca­tions et thé­ma­tiques long­temps éteintes rede­viennent cli­vantes si et seule­ment si elles se pré­sentent sous l’angle de la sou­ve­rai­ne­té. Dans cette confi­gu­ra­tion, refu­ser cer­tains sujets car fai­sant écho à des mar­queurs his­to­riques du Front National – pour ne pas faire son jeu – revient à oublier qu’ils ren­voient, avant toute chose, à la situa­tion popu­liste dont les don­nées se défi­nissent de plus en plus par en haut. Quelle expres­sion a, par exemple, mar­qué le sens com­mun pour décrire ce que Jean-Claude Michéa nomme l’alter­nance unique du PS et de l’UMP ? L’UMPS. Pablo Iglesias de Podemos – qu’on peut dif­fi­ci­le­ment taxer de fas­ciste – ne lou­voie pas lorsqu’il est ques­tion de qua­li­fier les poli­tiques menées par les deux par­tis de gou­ver­ne­ments espa­gnols en alter­nance depuis 1982 : « La dif­fé­rence je ne la vois pas, c’est pep­si cola et coca cola ». Encore une fois, la ques­tion à se poser porte sur la radi­ca­li­té de l’analyse dans la situa­tion popu­liste et sa tra­duc­tion dans les actes. Jean-Luc Mélenchon en est bien conscient – il n’hésite pas à dire qu’« Hollande, à maints égards, c’est pire que Sarkozy » –, mais une par­tie du Front de Gauche se voit encore comme force d’appoint du Parti Socialiste aux élec­tions (ce qui ne fait que redo­rer le bla­son sup­po­sé­ment anti-sys­tème du Front National).

De même, tout ce qui appa­raît comme ayant été exclu de la déli­bé­ra­tion publique par ceux d’en haut, donc en dehors du champ de la sou­ve­rai­ne­té popu­laire – de la mon­naie unique au pro­tec­tion­nisme en pas­sant par les poli­tiques migra­toires –, détient une forte poten­tia­li­té de cli­vage en situa­tion popu­liste. Toute ambi­tion hégé­mo­nique du sens com­mun qui n’assume pas la conflic­tua­li­té sur des sujets déjà inves­tis par le concur­rent lui laisse le champ libre. Il s’agit à chaque fois de les réar­ti­cu­ler d’un point de vue social et éco­no­mique, là où le Front National leur donne une signi­fi­ca­tion iden­ti­taire et natio­na­liste. Ne pas lais­ser le champ libre sans rien céder sur le fond. Telle est la sin­gu­la­ri­té de la ligne de crête popu­liste par rap­port aux lacets de la gauche : plus sinueuse car débar­ras­sée de la volon­té d’incarner le Vrai et le Bien dans l’Histoire, plus dan­ge­reuse puisqu’à voca­tion majo­ri­taire, mais menant aus­si de façon plus directe jusqu’aux som­mets car elle s’adresse et construit le sujet poli­tique de notre ère : le peuple.


NOTES

1. Cette posi­tion de Karl Marx entre pro­tec­tion­nisme et libre-échange résume assez cor­rec­te­ment ce qu’est faire la poli­tique du pire : « Mais en géné­ral, de nos jours, le sys­tème pro­tec­teur est conser­va­teur, tan­dis que le sys­tème du libre-échange est des­truc­teur. Il dis­sout les anciennes natio­na­li­tés et pousse à l’extrême l’antagonisme entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat. En un mot, le sys­tème de la liber­té com­mer­ciale hâte la révo­lu­tion sociale. C’est seule­ment dans ce sens révo­lu­tion­naire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange. »

Alexis Gales
Alexis Gales

Enseignant en lycée, amateur de foot et de théorie politique, quelque part entre Orwell et Chávez.

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.