Manifeste : socialistes et communistes russes contre la guerre


Ce jour, la coa­li­tion Socialistes contre la guerre, com­po­sée de mili­tants socia­listes et com­mu­nistes russes, publie un « mani­feste » dans les colonnes du média Rabkor (Рабкор). Fondé en 2008 par le socio­logue mar­xiste Boris Yulievich Kagarlitsky — qui a par­ti­ci­pé à la créa­tion du Front de gauche russe (Левый фронт) et fut incar­cé­ré, en sep­tembre 2021, pour un appel à par­ti­ci­per à une mani­fes­ta­tion —, le maga­zine s’a­vance à la fois comme socia­liste, anti­ca­pi­ta­liste, démo­cra­tique et adver­saire du « libé­ra­lisme occi­den­tal ». Afin de ravi­tailler — en plu­sieurs temps — la dis­cus­sion en cours au sein du camp de l’é­man­ci­pa­tion fran­co­phone, nous tra­dui­sons leur mani­feste. Ils se dressent contre l’o­pé­ra­tion mili­taire dili­gen­tée par le gou­ver­ne­ment de Vladimir Poutine, dans le cadre d’une guerre longue de huit ans déjà : en plus d’être cri­mi­nelle, l’in­va­sion de l’Ukraine para­ly­se­ra toute cri­tique des « intrigues des fau­cons des États-Unis et de l’OTAN ».


Le gou­ver­ne­ment russe a tra­hi ses pro­messes de paix et de sta­bi­li­té, entraî­nant le pays dans la guerre et la catas­trophe économique.

Comme toutes les guerres de l’Histoire, celle-ci nous divise tous en deux pôles : pour et contre. La pro­pa­gande du Kremlin tente de nous convaincre que la nation est unie der­rière le gou­ver­ne­ment — et que ce sont les pitoyables rené­gats, les libé­raux pro-occi­den­taux et les mer­ce­naires enne­mis qui, seuls, demandent la paix. C’est un men­songe insou­te­nable. Cette fois, les anciens du Kremlin se trouvent en mino­ri­té. La plu­part des Russes ne veulent pas d’une guerre fra­tri­cide, même par­mi ceux qui ont encore confiance dans le gou­ver­ne­ment russe. Ils ferment les yeux du mieux qu’ils peuvent pour ne pas voir com­ment le monde des­si­né par les pro­pa­gan­distes russes se dés­in­tègre devant eux. Beaucoup espèrent encore qu’il ne s’a­git pas d’une guerre, encore moins d’une guerre agres­sive, mais d’une « opé­ra­tion spé­ciale » des­ti­née à « libé­rer » le peuple ukrai­nien. Les images ter­ribles de bom­bar­de­ments et de pilon­nages bru­taux des villes auront tôt fait de détruire ces mythes. Et, alors, même les élec­teurs les plus fidèles de Vladimir Poutine diront : nous n’a­vons pas don­né notre consen­te­ment à cette guerre injuste !

Aujourd’hui déjà, des dizaines de mil­lions de per­sonnes dans tout le pays ont expri­mé leur hor­reur et leur dégoût face aux actions de l’ad­mi­nis­tra­tion Poutine. Il s’a­git de per­sonnes de diverses obé­diences. La plu­part, contrai­re­ment à ce que pré­tendent les pro­pa­gan­distes, ne sont pas des libé­raux. Parmi eux, on trouve un grand nombre de per­sonnes de gauche, socia­listes ou com­mu­nistes. Et, bien sûr, ces per­sonnes — la majo­ri­té de notre peuple — sont d’au­then­tiques patriotes.

On nous dit que les oppo­sants à cette guerre sont des hypo­crites — qu’ils ne sont pas contre la guerre mais pour l’Occident. C’est un men­songe. Nous n’a­vons jamais été des par­ti­sans des États-Unis et de leurs poli­tiques impé­ria­listes. Lorsque les troupes ukrai­niennes ont bom­bar­dé Donetsk et Louhansk [villes situées sur le ter­ri­toire ukrai­nien et consti­tuées, par les mou­ve­ments sépa­ra­tistes, en capi­tales des « Républiques popu­laires » épo­nymes depuis 2014, ndlr], nous ne nous sommes pas tus. Nous ne nous tai­rons pas non plus main­te­nant, lorsque Kharkiv, Kiev et Odessa sont bom­bar­dés sur ordre de Poutine et de sa cama­rilla. Il y a tel­le­ment de rai­sons de lut­ter contre la guerre. Pour nous, défen­seurs de la jus­tice sociale, de l’é­ga­li­té et de la liber­té, plu­sieurs sont par­ti­cu­liè­re­ment importantes.

- Il s’a­git d’une inva­sion injuste. Il n’existe aucune menace pour l’État russe qui jus­ti­fie­rait l’en­voi de nos sol­dats pour tuer et mou­rir. Ils ne « libèrent » per­sonne. Ils n’aident aucun mou­ve­ment popu­laire. Ils ne sont rien d’autre qu’une armée régu­lière qui démo­lit de pai­sibles villes ukrai­niennes sur ordre d’une poi­gnée de mil­liar­daires qui rêvent de gar­der à jamais leur emprise sur la Russie.

- Cette guerre pro­duit des désastres incal­cu­lables pour nos peuples. Les Ukrainiens et les Russes la paient de leur sang. Longtemps après que la pous­sière sera retom­bée, la pau­vre­té, l’in­fla­tion et le chô­mage tou­che­ront tout le monde. Ce ne sont pas les oli­garques et les bureau­crates qui paie­ront la fac­ture mais les pauvres ensei­gnants, tra­vailleurs, retrai­tés et chô­meurs. Beaucoup d’entre nous n’au­ront pas les moyens de nour­rir leurs enfants.

- Cette guerre va trans­for­mer l’Ukraine en décombres et la Russie en pri­son. Les médias d’op­po­si­tion ont déjà été fer­més. Des per­sonnes sont mises der­rière les bar­reaux pour avoir par­ta­gé des tracts, tenu des piquets inof­fen­sifs et, même, dif­fu­sé des mes­sages sur les réseaux sociaux. Bientôt, les Russes n’au­ront plus qu’un seul choix : la pri­son ou l’en­rô­le­ment. La guerre pro­duit des dic­ta­tures comme les géné­ra­tions vivantes n’en ont jamais vu.

- Cette guerre mul­ti­plie tous les risques et menaces pour notre pays. Même les Ukrainiens qui, il y a une semaine, sym­pa­thi­saient avec la Russie s’en­rôlent à pré­sent dans la milice pour com­battre nos troupes. Par son agres­sion, Poutine sape les cri­tiques des crimes des natio­na­listes ukrai­niens et de toutes les intrigues des fau­cons des États-Unis et de l’OTAN. Poutine leur a don­né les jus­ti­fi­ca­tions pour ins­tal­ler de nou­veaux mis­siles et des bases mili­taires le long de nos frontières.

- Enfin, lut­ter pour la paix est le devoir patrio­tique de chaque Russe. Non seule­ment parce que nous sommes les gar­diens de la mémoire de la pire guerre de l’Histoire [allu­sion à 1939–1945, ndlr], mais aus­si parce que la guerre en cours menace l’in­té­gri­té et l’exis­tence même de la Russie.

Poutine cherche à lier son propre des­tin au des­tin de notre pays. S’il y par­vient, son inévi­table défaite sera celle de la nation tout entière. Nous pour­rions alors être confron­tés au sort de l’Allemagne d’a­près-guerre : occu­pa­tion, divi­sion ter­ri­to­riale, culte de la culpa­bi­li­té collective.

Il n’y a qu’un seul moyen d’é­vi­ter ces catas­trophes : nous-mêmes, les hommes et les femmes de Russie, devons arrê­ter cette guerre. Ce pays nous appar­tient à nous et non à une poi­gnée de vieillards désem­pa­rés, avec leurs palaces et leurs yachts. Il est temps de le reprendre. Nos enne­mis ne sont pas à Kiev et Odessa, mais à Moscou. Il est temps de les mettre dehors. La guerre, ce n’est pas la Russie. La guerre, c’est Poutine et son gou­ver­ne­ment. C’est pour­quoi nous, socia­listes et com­mu­nistes russes, sommes contre cette guerre cri­mi­nelle. Nous vou­lons l’ar­rê­ter afin de sau­ver la Russie.

Non à l’intervention !

Non à la dictature !

Non à la pauvreté !


[edit] Le jour de la paru­tion du pré­sent mani­feste (ven­dre­di 4 mars 2022), le pou­voir russe a adop­té une loi visant à répri­mer les auteurs de « fausses infor­ma­tions » sur l’ar­mée — la peine peut aller jus­qu’à quinze ans de pri­son. Ce texte n’est donc plus dis­po­nible en russe. La men­tion anglaise « Censored » l’a remplacé.


Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.