La fonction poétique — par Christian Erwin Andersen


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Christian Erwin Andersen est poète. Belge, aus­si. Né en 1944 et aujourd’hui très souf­frant. Cet ancien mili­tant trots­kyste (il fut l’un des fon­da­teurs de la sec­tion belge de la IVe Internationale) pas­sé à l’anarchisme (« Chez les trots­kystes, écri­vit-il, l’essentiel est, et sera tou­jours — c’est dia­lec­tique — d’avoir rai­son. ») aime pas­sion­né­ment le désert algé­rien et a signé, en 2011, le puis­sant recueil Défenestration des anges aux édi­tions Les Voleurs de feu. Le pré­sent texte ne manque pas d’ambitions puisqu’il s’attelle, d’un même élan, à dire, avec ses mots, ce qu’est l’essence de la poé­sie et le noyau de la pen­sée liber­taire. Est ou, plu­tôt, peut ou pour­rait être.


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À l’heure où semble s’amorcer un retour à cer­taines valeurs païennes, aux ins­tincts et à l’irrationnel.

On peut rai­son­na­ble­ment pen­ser que la pre­mière fonc­tion de l’art poé­tique, dès qu’il est appa­ru sous forme orale, dans la plus haute Antiquité, fut de modu­ler la danse innée des corps qui n’est rien d’autre que le pro­lon­ge­ment du bat­te­ment car­diaque des sys­tèmes solaires, des galaxies, des étoiles, des acteurs et corps célestes, de toute dimen­sion, visibles ou invi­sibles, qui nous com­posent, nous tra­versent, nous défont et nous recréent ensuite, à l’infini.

Bien sûr, les preuves maté­rielles manquent à l’appui de cette affir­ma­tion. Mais pas les indices de sa per­ti­nence. Ils sont nom­breux et, de sur­croît, le phé­no­mène est uni­ver­sel et trans­cul­tu­rel. Musique, danse et chant ne sont pas de simples mani­fes­ta­tions cultu­relles, des pro­duits de la créa­tion artis­tique. Ils ont façon­né l’homme de façon déter­mi­nante et, à tra­vers lui, toutes les civi­li­sa­tions. À des degrés divers, sans doute, mais en pro­fon­deur tou­jours et dura­ble­ment. Il n’est pas, en effet, un seul évé­ne­ment impor­tant, triste ou gai, de la vie de l’homme dans lequel n’interviennent musique, danse et chant. Nous n’y revien­drons pas. C’est donc de la poé­sie que l’homme brut a reçu sa pre­mière leçon de « mise en corps ». Le verbe, et avec lui, l’esprit, sont nés cette danse ini­tia­tique néces­saire à la mise sur pieds des corps et à leur trans­for­ma­tion. Il fal­lait accor­der pro­gres­si­ve­ment à l’univers, cette chair pre­mière et brute de l’homme, pour qu’elle cesse de n’être que quel­conque bar­baque et fes­tin pour les fauves.

« Et ils se sont aimés. Follement encore. »

Ce pro­dige, seul l’art poé­tique pou­vait le réa­li­ser et, lorsque par un pri­vi­lège de bien­heu­reux, il nous arrive encore de res­sen­tir inti­me­ment les mou­ve­ments aériens de notre propre pen­sée, nous ne fai­sons ain­si qu’entendre nos tam-tams internes, suivre nos métro­nomes bio­lo­giques et vivre les transes qu’ils sus­citent dans le grand concert de la vie. L’art poé­tique a pris sa source dans ces tur­bu­lences, dans ces flux et reflux, ces vio­lents bras­sages essen­tiels et ces décharges élec­triques colos­sales des pre­miers temps de la vie. Il est né des vibra­tions de l’univers, de ses puis­santes contrac­tions de par­tu­riente, des spasmes de son ventre. Autrement dit, il est enfant de la matière en gésine constante.

C’est à cet accou­che­ment sans for­ceps mais cepen­dant cata­clys­mique qu’il prit part. À sa faveur, sans doute, qu’il naquit et pros­pé­ra dans un pro­di­gieux orgas­mo­va­gis­se­ment de com­men­ce­ment du monde. C’est à cela que l’art poé­tique a œuvré sitôt que l’homme appa­rais­sant dans sa nudi­té lumi­neuse sur la scène de l’Histoire lui eut dit : chante-moi la vie et je t’aimerai. Et ils se sont aimés. Follement encore. De leurs jeux d’enfants lubriques sont nés des dieux, jeunes, joyeux et beaux. Des mil­lions de dieux, et autre encore, en deve­nir, deman­dant à l’homme un peu de son souffle pour les ani­mer et qu’ils se dressent.

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Nous les connais­sons ces dieux débon­naires qui nous suf­fi­saient bien ; les mêmes qui éblouis­saient notre enfance et nous émer­veillaient sans que jamais nous les nom­mions. Ceux-la même qui nous fai­saient la vie douce et insou­ciante d’avant l’âge de rai­son. Nous les avons enten­dus sou­vent, qui disaient à l’homme, dans une sorte de chant d’exhortation : « Fais lever la beau­té, dis-lui de mar­cher, qu’elle soit ton guide. Ni le soleil, ni les étoiles, ni la lune, ni la voie lac­tée ne le peuvent ; toi seul, Homme, connais la beau­té et peux la séduire parce que tu n’ignores rien de la noir­ceur de ton être. Nous les dieux n’avons pas ton pou­voir parce que nés impar­fai­te­ment de toi nous ne connais­sons pas notre dimen­sion, celle même que tu nous as don­née, que tu gardes secrète et qui t’effraie parce qu’elle t’est néces­saire. Le temps des prêtres et de leurs affi­dés est révo­lu. D’autres dieux vont naître par mil­liers, des nou­veaux géants pré­caires et vous vous récon­ci­lie­rez au nom de cette fra­gi­li­té com­mune. Vous vous y recon­naî­trez enfin. »

« La poé­sie est deve­nue d’une vacui­té effrayante, fai­seuse de beaux mots mais rare­ment de sens et de bon conseil. »

L’art poé­tique est né de cet amour. Il s’est mis à chan­ter les étoiles, leur lac­tes­cence, leur lumière, la terre, l’air, l’eau, le feu, qui sont part de notre chair elle-même part du ciel. En d’autres termes, il a été la voix des paroxysmes fon­da­teurs en même temps que de la rai­son avant qu’elle ne devint exé­crable. Le poète, quant à lui, est né de la néces­si­té de l’art poé­tique. Armé de sa seule sen­si­bi­li­té de vierge il a été, est deve­nu et s’est affir­mé le grand médium des ori­gines. Il l’a fait en favo­ri­sant les échanges entre sphères du connu et de l’inconnu ; en orga­ni­sant et « met­tant en musique » le bal­let des dieux et divi­ni­tés qui les habi­taient à cette époque où pro­fane et sacré ne fai­sait qu’un, où l’on trin­quait avec Odin et pre­nait appui sur l’épaule de Bacchus. Il convia le peuple effrayé qui trem­blait dans sa nuit exis­ten­tielle à ces fes­ti­vi­tés dans les halles du Walhalla ou autour des autels de pierre du Macchu Pichu et conseilla les maîtres avi­sés qui recou­raient à son éclai­rage. Il éloi­gnait ain­si peu à peu les ténèbres sans expo­ser à ces coups de soleil bru­taux que la science contem­po­raine, ato­mi­que­ment par­fois, nous assène aujourd’hui.

L’art poé­tique ne pour­ra esqui­ver, sans se tra­hir, une bonne part de cette fonc­tion essen­tielle réac­ti­vée, revi­si­tée, actua­li­sée par l’effondrement du chris­tia­nisme et le retour aux valeurs ances­trales du paga­nisme. La tâche est immense. Obérée par qua­si deux mil­lé­naires de ser­vage mono­théiste, la poé­sie est deve­nue d’une vacui­té effrayante, fai­seuse de beaux mots mais rare­ment de sens et de bon conseil. Remuez dans vos tombes, ô grandes voix réfrac­taires désor­mais muettes : Nerval, Poe, Coleridge, Robin, Duprey, Artaud, Giauque, et tant d’autres. Le poète aujourd’hui n’est, trop sou­vent (et pas tou­jours de plein gré) que le comp­table de la sur­en­chère ver­beuse d’une usine à mots fonc­tion­nant à flux conti­nu : on y fabrique de tout, des nou­veaux vocables incon­grus, des concepts reloo­kés, des légions d’honneur et des rosettes pour revers… de ves­ton… il n’y manque que la poé­sie… embar­quée sur les routes du flux média­tique, gon­flée par l’idéologie antho­lo­giste, cap­tive des contraintes éco­no­miques.

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La poé­sie, les poètes, l’art poé­tique, se trouvent pour­tant confron­tés aujourd’hui à un défi de taille : réin­jec­ter la vie dans la coquille du verbe lais­sée vide par deux mille ans de mono­théisme. C’est à cela que devrait œuvrer le poète ; c’est là que la poé­sie est néces­saire et atten­due. Mais : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir vers Sainte Anne ? »… C’est mal­heu­reu­se­ment parce qu’elle s’en éloigne que j’interviens ici, en par­fait ico­no­claste et sans scru­pules, sinon celui de n’engager que moi. C’est pour cette rai­son que je tiens à pré­ci­ser com­ment je vois les choses et com­ment je fonc­tionne… com­ment doit, à mon avis, s’exprimer le poète liber­taire et païen pour ne pas se nier, pour ne pas connaître l’infamie du mili­tan­tisme… Car, pour demeu­rer cré­dible la démarche liber­taire ne peut s’inscrire entre des marges invio­lables. Elle doit prendre des risques, exi­ger un libre par­cours sur la pleine page ain­si que la lati­tude per­ma­nente de se déployer tous azi­muts, voire même dan­ge­reu­se­ment jusqu’aux extrêmes.

« Que les choses soient nom­mées, soit ! Encore faut-il ne pas les figer. Il ne peut y avoir de caté­chisme liber­taire, de man­tras anar­chistes »

Son encre doit être et res­ter délé­bile. Que les choses soient nom­mées, soit ! Encore faut-il ne pas les figer : l’infinitude (infi­ni­té³ ou « infi­ni­tude au cube ») sera donc le guide, le garde-fou auquel nous accor­de­rons, magna­nimes, de longs repos dila­toires et le droit au plein exer­cice de la paresse. Voyons de quoi il s’agit. Sachant que c’est dans les silences que niche la liber­té, le liber­taire aura soin de n’écrire sa saga qu’en y mul­ti­pliant les inter­lignes. Il aére­ra son pro­pos comme on le ferait d’un bras­sin à l’aube des bac­cha­nales afin que capi­teux il pro­cure la plus grande féli­ci­té. Le flou du dis­cours liber­taire est sa seule auréole. Il sera son unique nimbe. L’approximation est sa coquet­te­rie et sa ver­tu. Pour l’affirmer, nous par­tons du prin­cipe que les bons comptes ne font pas les bons amis ; que seuls les comptes approxi­ma­tifs ont cette ver­tu parce que, pré­ci­sé­ment, ils ne sont déjà plus des comptes et que l’amitié vraie, celle jus­te­ment qui se pro­digue sans comp­ter, s’en trouve confor­tée.

Le sou­ci d’une authen­tique démarche liber­taire pos­tule le refus per­ma­nent et ferme de cer­ner les choses et de consa­crer tel mode de pen­sée plu­tôt que tel autre, de célé­brer l’illusoire triomphe du sophisme. L’essentiel n’est pas empa­que­table et même l’urgence de prendre posi­tion ou de ripos­ter à l’agression, en situa­tion de crise ne le fera pas oublier : on ne le trouve pas dans les night-shops. La vitesse est enne­mie de la liber­té, elle tue et rien jamais ne jus­ti­fie­ra, dans un uni­vers infi­ni, où même la vitesse de la lumière est une naine, qu’on l’érige en « moteur de pro­grès ». Ce que nous ne pour­rons ache­ver (et qui d’ailleurs, en y regar­dant bien, est pro­pre­ment inache­vable) d’autres l’achèveront… ou ne l’achèveront pas : qu’importe. Le rejet défi­ni­tif de tout pré­cepte sera la norme. Il ne peut y avoir de caté­chisme liber­taire, de man­tras anar­chistes. L’enfermement dog­ma­tique est plus lourd de consé­quences que la geôle : l’alcoolémie qu’il pro­voque exclut la remise de peine pour « bonne conduite ».

Lorsqu’elle se détache du corps, s’en évade ou fonc­tionne en « sur-régime », la pen­sée hyper­tro­phiée est estro­piante. Elle conduit à l’antichambre de la mort et le liber­taire la tient pour sus­pecte. Il y voit l’indice de notre lente déchéance, de l’état famé­lique de nos sens usés. Il retient que Antonin Artaud, à juste titre, par­lait des « puantes bes­tia­li­sa­tions de l’esprit » et se demande, intri­gué, pour­quoi « il n’y a rien de plus logique qu’un délire ». Il ne s’inquiète cepen­dant pas de l’absence de réponse et s’offrira même, à l’occasion, le luxe d’ignorer la ques­tion : l’exercice bien com­pris de la liber­té inclut un soup­çon de paresse voire de fri­vo­li­té. Il s’offre aus­si cette lati­tude. Car le liber­taire fuit comme la peste les nécro­poles prin­ci­pielles et le sacre de toute pen­sée. Il sait que le champ du sacré, par son déta­che­ment du pro­fane, est pré­ci­sé­ment le lieu néga­teur de toute liber­té.

« La quête liber­taire implique une atti­tude scep­tique et infi­ni­ment nuan­cée. »

Tout au plus se hasarde-t-il à avan­cer des hypo­thèses, comme je le fais ici, avec d’autres flèches dans mon car­quois, comme celles de Cupidon, par exemple. Car la pen­sée liber­taire si elle n’était pas copu­la­toire, si elle ne péné­trait la matrice de l’être, si elle n’était sexuel­le­ment trans­mis­sible, s’il elle ne se lisait pas à jambes ouvertes et ne se pro­fé­rait pas sur le mode éja­cu­la­toire serait mort-née… chez le liber­taire le sexe parle même enca­pu­chon­né : on ne le fait pas taire. La quête liber­taire implique une atti­tude scep­tique et infi­ni­ment nuan­cée. L’enfermement concep­tuel, dog­ma­tique, lan­ga­gier ou autre serait sa néga­tion. L’écriture, le lan­gage, qui ins­crivent et cir­cons­crivent, peuvent, si l’on n’y prend garde, deve­nir de par­faits garde-chiourmes, les vec­teurs de nou­velles églises, ligues ou fronts una­nimes dans l’intolérance.

Le lan­gage que nous allons res­tau­rer et réin­ven­ter sera le garant du pou­voir fécon­dant du verbe. Soyons-en dignes. Il le mérite. Il nous a tout don­né.


Toutes les illus­tra­tions sont © Zéphir.

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