Les journaux ? N’en lisez plus — par Léo Ferré


Semaine « Présents libertaires »

Aragon esti­mait qu’il fau­drait, après Léo Ferré, « réécrire l’his­toire lit­té­raire un peu dif­fé­rem­ment ». Nous publions l’un de ses textes en prose, « Le Style », peu connu hors des cercles fer­réens. Nul n’i­gnore que le chan­teur était anar­chiste — il aimait mieux, tou­te­fois, par­ler d’anar­chie, tant, fidèle à la tra­di­tion indi­vi­dua­liste, il se méfiait de sa mise en « isme ». L’anarchie, qu’il avait décou­verte grâce à des Espagnols en exil au len­de­main de la guerre civile, était à ses yeux « la for­mu­la­tion poli­tique du déses­poir » : « Divine Anarchie, ado­rable Anarchie, tu n’es pas un sys­tème, un par­ti, une réfé­rence, mais un état d’âme. Tu es la seule inven­tion de l’homme, et sa soli­tude, et ce qui lui reste de liber­té. Tu es l’a­voine du poète. »


J’étais dans le cabi­net des méta­phores, la loupe à l’œil, à regar­der dans le méca­nisme com­pli­qué du style. Le style c’é­tait une inven­tion de l’âme pour dis­traire l’es­thète que j’é­tais. Je trou­vais du style à tout et pré­fi­gu­rais même une télé­vi­sion odo­rante, une télé­vi­sion à diri­ger l’é­co­no­mie olfac­tive. Nous y arri­vons, patience !

Le style c’est cette par­tie du beau qui s’a­na­lyse, dans le repos, quand le spec­tacle flanche. C’est un arrêt dans la culture, pour mieux goû­ter. Le style c’est cette dame qui des­cen­dait l’autre matin les Champs-Elysées, plan­tée sur des aiguilles et dont le balan­ce­ment se res­sen­tait de cette posi­tion per­chée et vou­lue telle. C’est ain­si que déam­bulent les hommes effé­mi­nés, me disais-je. Le style c’é­tait la « femme », bateau à voile déri­vant par­mi la foule, tout enver­gué de chair gon­flée et de pres­cience, l’œil en vigie à scru­ter le pirate. Le faux, la basse imi­ta­tion gisait dans mon for inté­rieur quand j’é­chan­geais les sexes. Le style meurt d’une inten­tion frau­du­leuse. Le style c’est une pri­son dans un champ libre. C’est le bâillon du super­flu.

La poé­sie est une fureur qui se contient juste le temps qu’il faut, pen­dant que se bande l’arc, là, au milieu de la flèche. Elle doit res­pi­rer, elle s’é­tire d’aise et puis s’en va, vers sa des­ti­na­tion. J’avais la phrase dans les mains, comme une gre­nade avant l’é­cla­te­ment. Eh bien, je lan­ce­rai des mots, dans la foule, au hasard, et les livres ne seront plus de mise. On lan­ce­ra la poé­sie, avec les mains, avec des carac­tères gut­tu­raux, — du romain de glotte — : des cris jetés comme des paquets par­leurs à la face de la com­mo­di­té et du confort plas­ti­fié.

J’étais au milieu de la rue. J’étais aus­si là-haut, aux fenêtres, entre la vitre et l’u­ni­vers clos de l’in­con­nu et du pos­sible, comme un store, et je mesu­rais de là, l’é­ten­due, la forme, les cris de la ville : les murs à la ver­ti­cale de la chaus­sée, autant de jambes pro­met­teuses de « bonnes confi­tures », murs de nylon, murs de graines, murs des slips, des mou­tardes, des consom­més à légumes déshy­dra­tés, mur des lignes d’a­via­tion comme des bras d’oi­seaux à la limite du mur voi­sin où il n’y a plus de mur mais un mon­tant de ciment et une porte. La porte.

Je fini­rai bien par le trou­ver ce style de l’in­vec­tive. J’ai le papier qu’il faut, et l’encre aus­si. J’attends. Les idées sont dans l’homme, toutes. La dif­fi­cul­té c’est tout sim­ple­ment de les conte­nir. J’ai en moi un com­mis­sa­riat de police des idées. Il ne chôme jamais : de jour et de nuit, on tra­vaille. Actuellement mes idées sont en Bretagne, près d’une tombe, mes idées ont pris le deuil de mon chien Arkel. Quand elles ren­tre­ront je leur deman­de­rai des comptes. Les idées qui se pro­mènent dans la rue sont sou­vent miennes. Si vous les trou­vez, télé­pho­nez à Odéon 84–00. Elles me res­semblent : des idées de chan­sons, des idées de meurtre, qui sait ? Les che­vaux, dans la rue, qui ramassent mes idées et qui me les rendent sont des sages. Avec des idées d’homme ils ne trouvent subi­te­ment plus aucun goût à l’a­voine et ne com­prennent plus. Quelque chose de très impor­tant est enrayé dans leur méca­nique. Ils sont malades.

J’étais quel­que­fois tout près de convaincre les imbé­ciles que la révolte est plus facile à agrip­per sou­vent, qu’il est au fond facile à l’au­to­mo­bi­liste de brû­ler un feu rouge à condi­tion de bien regar­der ce qui se passe à droite, à gauche, en face, der­rière et qui n’en est pas à une contra­ven­tion près. La révolte est sur le buf­fet, comme une mon­naie d’or : il suf­fit de se his­ser un peu sur les pieds. La révolte c’est tout de même une idée qui est à la por­tée de vos mains.

Les mains giflent, les mains caressent ; les mains tuent, les mains tra­vaillent. La révolte est manuelle, hommes radio-télé­gui­dés ! Elle est votre lot. Le jour où vous com­pren­drez l’im­por­tance de vos mains, ce jour-là vous serez riches et vous ne ferez plus la guerre en Australasie… Il y a tou­jours une Australasie qui vous empêche d’être heu­reux, hommes radio-télé­gui­dés ! II y a tou­jours une guerre quelque part, comme une esthé­tique de la poli­tique. Sans la guerre, plus de sublime : il fau­dra alors s’en remettre à d’autres diver­tis­se­ments, à l’Art, par exemple.

Notre lan­gage à nous autres artistes est à la por­tée de toutes les oreilles, et de tous les yeux, parce qu’il est chant, lumière, galbe, sou­rire. C’est donc à nous de pré­pa­rer votre révolte. Nous écri­vons la psy­cho­lo­gie de la révolte avec des tech­niques d’oi­seaux. Nous mar­chons sur le ventre des tyrans avec des pattes d’oi­seaux, nous don­nons l’a­larme avec des cris d’oi­seaux. Malheur à ceux qui moquent l’Art, seul ferment deve­nu pos­sible de vos résur­rec­tions. Je ne cla­me­rais que pour un seul que cela vau­drait la peine d’être cla­mé. J’écris pour moi, s’il le faut, je me fais mon uni­vers de révol­té. Enfant déjà, dans mon lit, j’é­tais un meur­trier, les nerfs en bave à la bouche et je dési­rais la mort ins­tan­ta­née de mes tyrans d’a­lors. Depuis, je me suis écar­té de la ligne com­mune et je marche en marge, et je médite dans une tour que je me suis payée avec mes paroles de révolte. J’ai tou­jours été seul. Aujourd’hui j’ac­cep­te­rai peut-être de me mêler à vous, si vous m’é­cou­tez bien.

D’abord, les jour­naux. N’en lisez plus, ou bien alors fai­sons-en un ensemble et dont je serais le rédac­teur en chef. Le jour­nal est un poi­son où s’ex­té­nuent les démo­cra­ties. Les jour­na­listes sont des démiurges que démange un pru­rit de lit­té­raire. En ache­tant un jour­nal vous payez pour votre propre mal­heur. Le talent de quelques-uns de ces plu­mi­tifs n’est jamais à hau­teur de votre cœur et flatte tout au plus cer­taines de vos pas­sions apprises à l’é­cole. Je ne parle pas aux imbé­ciles, en ce moment, mais aux hommes qui se recon­naî­tront à me lire et qui me prennent par le bras comme on prend un ami, son frère. Le jour­nal est votre maître à pen­ser, mais un maître qui sait, un qui connaît la ques­tion. Le jour­nal est une idée de finan­cier, c’est aus­si le bâton de la puis­sance. Brûlez le jour­nal, vous brû­le­rez le bâton, et la puis­sance s’é­va­nouit. N’oubliez pas qu’en ache­tant Machin-Soir, tous les soirs, vous ache­tez un patron por­table, que vous ins­tal­lez chez vous et que vous écou­tez. Avec celui de l’u­sine cela fait un peu trop dans la jour­née. Il vous dit d’al­ler à Colombes pour le match France-Angleterre. N’y allez pas. Allez plu­tôt voir les fleurs dans un jar­din, même dans un jar­din pho­to­gra­phié. L’évasion n’est jamais qu’une construc­tion de l’es­prit.


Texte paru dans la col­lec­tion « Poètes d’au­jourd’­hui », aux édi­tions Seghers, en 1962
(et repris dans le numé­ro 9 des Cahiers d’é­tudes Léo Ferré)

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Au sommaire :
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