Contre la terreur — par P. P. Pasolini


La rubrique MEMENTO publie des textes introuvables sur Internet — Semaine Pasolini

Nous ter­mi­nons cette semaine paso­li­nienne sur un texte signé de l’auteur lui-même, « Contre la ter­reur1 », paru le 6 août 1969 (il fut tra­duit en fran­çais dans l’ouvrage Contre la télé­vi­sion, aux édi­tions Les Solitaires intem­pes­tifs — le livre est introu­vable, car épui­sé, et ce texte n’avait jamais été mis en ligne sur Internet). Pasolini se pro­pose, ici, de défi­nir la bour­geoi­sie non plus comme une classe, mais comme une mala­die, et de reven­di­quer la néces­si­té d’intervenir, comme citoyen, voire comme « jour­na­liste », dans le débat public.


Pourquoi ai-je accep­té d’écrire pour Tempo la pré­sente rubrique ? C’est plu­tôt une ques­tion que je me pose à moi-même, et non un pré­texte pour répondre par avance à ceux qui, amis ou enne­mis, me la pose­ront. Il y a plu­sieurs rai­sons : la pre­mière est le besoin per­son­nel de bou­der l’enseignement de Bouddha2. Bouddha enseigne le déta­che­ment des choses (pour le dire à l’occidentale) et le désen­ga­ge­ment (si je pour­suis dans le gris lan­gage occi­den­tal) : deux choses qui sont dans ma nature. Mais il y a pré­ci­sé­ment en moi un irré­sis­tible besoin de contre­dire ma nature. Naturellement, ce besoin de me contre­dire a, lui aus­si, besoin de jus­ti­fi­ca­tions. Le pour­voyeur de ces jus­ti­fi­ca­tions, c’est : l’ensemble de mon confor­misme, lui-même, du reste, bien dif­fi­cile à défi­nir, étant un phé­no­mène au carac­tère (mau­dit soit-il) com­po­site et ambi­gu (son équi­valent par­tiel le plus proche serait peut-être le confor­misme com­mu­niste, tel qu’il a exis­té dans l’après-guerre : une chose, donc, presque aus­si loin­taine que mon enfance).

« Eh bien, nous y voi­là : je me refuse, pré­ci­sé­ment, à adop­ter un com­por­te­ment de per­sonnes publiques. »

Les jus­ti­fi­ca­tions, en tout cas, que me dicte mon énig­ma­tique confor­misme — concer­nant le pré­sent enga­ge­ment heb­do­ma­daire auquel j’ai sous­crit — sont tou­te­fois très simples : je me jus­ti­fie en invo­quant la néces­si­té « civile » d’intervenir dans la petite mon­naie de la lutte quo­ti­dienne afin de pro­cla­mer ce qui, selon moi, consti­tue une forme de véri­té. Je pré­cise tout de suite qu’il ne s’agit pas d’une véri­té affir­ma­tive, mais plu­tôt d’une atti­tude, d’un sen­ti­ment, d’une dyna­mique, d’une praxis, presque d’une ges­tua­li­té : celle-ci ne peut donc échap­per à nombre d’erreurs, ni même peut-être à quelques sot­tises (sur cet aveu, je vois déjà le sou­rire iro­nique des jour­na­listes, mes nou­veaux col­lègues désor­mais). Je sais confu­sé­ment que par mon œuvre lit­té­raire et ciné­ma­to­gra­phique je suis, pour ain­si dire, com­mis d’office dans le rang des per­sonnes publiques. Eh bien, nous y voi­là : je me refuse, pré­ci­sé­ment, à adop­ter un com­por­te­ment de per­sonnes publiques. Si j’ai obte­nu quelque auto­ri­té, pour des rai­sons plus ou moins bonnes, à tra­vers mon œuvre, je viens ici la remettre entiè­re­ment en dis­cus­sion — comme, du reste, j’ai tou­jours cher­ché à le faire. On pour­ra dire que mes efforts sont vains, que cer­tains types de pou­voir, une fois acquis, se doivent d’être conser­vés, qu’il est impos­sible d’en démis­sion­ner, et qu’en consé­quence de quoi, ayant obte­nu un cer­tain pou­voir de pres­tige fût-il limi­té et dis­cu­table (à tra­vers des poèmes, des romans, des films et des essais lin­guis­tiques et sémio­lo­giques écrits en hon­nête homme), j’appartiens fata­le­ment à l’ordre d’une « AUTORITÉ » indif­fé­ren­ciée ; ni plus ni moins que celui qui l’a recher­chée volon­tai­re­ment : un bureau­crate, un homme poli­tique, un colo­nel de gen­dar­me­rie, un pro­fes­seur, un indus­triel. Un jeune homme qui découvre aujourd’hui le monde (cultu­rel) ne peut pas ne pas me per­ce­voir comme inves­ti de cette espèce d’AUTORITÉ pater­nelle qui le sur­plombe. Eh bien, je me refuse à admettre cela.

Voilà pour­quoi cette rubrique — selon mes inten­tions du moins — n’aura aucune auto­ri­té, et pour­quoi je n’aurai aucun scru­pule à l’écrire : je veux dire aucune crainte de me contre­dire ou de ne pas me pro­té­ger suf­fi­sam­ment. Cela étant dit, je sup­pose que se trouve cla­ri­fiée du même coup la rai­son pour laquelle j’ai vou­lu inti­tu­ler ces pages heb­do­ma­daires « Le Chaos », sous-titrées idéa­le­ment : « Contre la ter­reur ». De fait, l’autorité est tou­jours la ter­reur, même quand elle est douce. Un père dit avec dou­ceur et en bon cama­rade à son cadet : « Ne marche pas sur les plates-bandes ! » : et bien, ce com­man­de­ment néga­tif vien­dra s’ajouter à l’ensemble des com­man­de­ments néga­tifs qui règlent le com­por­te­ment de cet enfant ; si bien que la bonne édu­ca­tion étant en grande par­tie fon­dée su une série de règles néga­tives est, par nature, ter­ro­riste ; en effet, celle-ci, pour indem­ni­ser en quelque sorte les sacri­fices de l’obéissance, se trans­forme immé­dia­te­ment en un droit au nom du quel l’enfant bien éle­vé, une fois grand, exer­ce­ra ses propres chan­tages à la morale. J’ai tiré de mon exemple du livre Cœur3, du Talmud du monde bour­geois : qui est, de quelque manière, le monde. Mais il existe des ter­ro­rismes, clé­ri­co-fas­cistes, à la droite de ce monde. Et des ter­ro­rismes à sa gauche. Je ne parle pas seule­ment du ter­ro­risme sta­li­nien (par­tage du « mar­xisme par­fait » à la mode chez les jésuites rouges des années cin­quante), mais aus­si du ter­ro­risme de la nou­velle gauche (le sno­bisme extré­miste de cer­tains adeptes du PSIUP [Parti socia­liste ita­lien d’unité pro­lé­ta­rienne, ndlr] est la pire des choses qu’ait pro­duite la bour­geoi­sie ita­lienne après le fas­cisme).

Pasolini, Rome, 1967 (Photo de Franco Vitale, Reporters Associati & Archivi Mondadori Portfolio)

Ni pacte ni compromis

Je ne suis pas un qua­lun­quiste [un indif­fé­rent, un indi­vi­du déga­gé, apo­li­tique, ndlr], et je n’aime pas non plus la posi­tion de ceux qui se pro­clament (hypo­cri­te­ment) indé­pen­dants. Si je suis indé­pen­dant, je le suis avec colère, dou­leur et humi­lia­tion : non pas par aprio­risme, avec la tran­quille assu­rance des puis­sances, mais contraint et for­cé. Et si donc je me pré­pare, dans cette rubrique à la marge de mon acti­vi­té d’écrivain, à lut­ter comme je peux, avec toute mon éner­gie contre toute forme de ter­reur, c’est en réa­li­té parce que je suis seul. Je ne suis ni apo­li­tique ni indé­pen­dant : je suis seul. C’est cette soli­tude, d’ailleurs, qui me garan­tit une cer­taine objec­ti­vi­té, fût-elle extra­va­gante et contra­dic­toire. Il n’y a pas der­rière moi quelqu’un pour me sou­te­nir, quelqu’un avec qui j’aurais des inté­rêts com­muns à défendre. Le lec­teur sait cer­tai­ne­ment que je suis com­mu­niste : mais il sait aus­si que mes rap­ports de com­pa­gnons de route avec le PCI [Parti com­mu­niste d’Italie, ndlr] n’impliquent aucun enga­ge­ment réci­proque (nos rap­ports sont même plu­tôt ten­dus : je compte autant d’adversaires par­mi les com­mu­nistes que par­mi les bour­geois, etc.). Si j’ai quelques sym­pa­thies poli­tiques (un cer­tain radi­ca­lisme — mais pas vrai­ment celui de l’Espresso [pério­dique ita­lien de gauche, ndlr] — d’un côté, et une cer­taine Nouvelle Gauche catho­lique, qui est en train de se pro­fi­ler, beau­coup plus sous le signe de Don Milani [prêtre et édu­ca­teur catho­lique ita­lien qui œuvrait pour les plus dému­nis, ndlr] que de Jean XXIII), ce sont là des sym­pa­thies qui n’impliquent aucun pacte ni aucun com­pro­mis.

« Si je suis indé­pen­dant, je le suis avec colère, dou­leur et humi­lia­tion : non pas par aprio­risme, avec la tran­quille assu­rance des puis­sances, mais contraint et for­cé. »

Reste l’éditeur de ce jour­nal qui, bien sûr, est un capi­ta­liste. Mais pas plus tard qu’hier, grâces lui soient ren­dues, un étu­diant maro­cain, un des chefs du mou­ve­ment du « 22 mai », m’a dit qu’il fal­lait pro­fi­ter du type de pro­duc­tion exis­tant, tant qu’on n’en connaî­trait pas d’autre. Du reste, nous autres pou­vons lire Marx et Lénine parce qu’ils sont publiés par des édi­teurs capi­ta­listes bour­geois. Personnellement, je me com­porte donc avec Tofanelli, le direc­teur de ce jour­nal, et Palazzi, l’éditeur, comme on se com­porte avec des amis : en dehors des rap­ports per­son­nels pour­tant, je me réserve le droit de me com­por­ter avec eux cyni­que­ment. Un lec­teur qui m’aurait sui­vi jusqu’ici avec un peu d’attention sera sur­pris par ce : « cyni­que­ment », qui n’a rien à voir avec ce que j’ai dit jusqu’à main­te­nant, ni sur­tout avec le sen­ti­ment atta­ché à mes paroles. En effet, je ne suis pas cynique, en aucune manière : et ma volon­té à être car­ré­ment cynique a quelque chose de comique tant elle est dis­pro­por­tion­née et incom­pa­tible avec ma per­son­na­li­té.

Une maladie très contagieuse

C’est que cet adverbe « cyni­que­ment » ren­voie à mon com­por­te­ment public, et non per­son­nel : il est une affir­ma­tion idéo­lo­gique : je pro­fite des struc­tures capi­ta­listes pour m’exprimer : et je le fais, donc, cyni­que­ment (envers les figures publiques de mes « patrons », pas envers leur iden­ti­té per­son­nelle). L’autre chose que je vou­drais ajou­ter en guise de pré­face à cette série d’interventions que je m’apprête à écrire est la sui­vante : mes paroles seront sou­vent vio­lem­ment tour­nées contre la bour­geoi­sie ; cela consti­tue­ra même le thème cen­tral de mon dis­cours heb­do­ma­daire. Et je sais très bien que le lec­teur sera « décon­cer­té » (c’est comme cela qu’il faut dire ?) par une telle fureur de ma part ; en fait, les choses seront claires quand j’aurai pré­ci­sé que par bour­geoi­sie je n’entends pas tant une classe sociale qu’une pure et simple mala­die. Une mala­die très conta­gieuse ; c’est si vrai qu’elle a conta­mi­né presque tous ceux qui la com­battent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immi­grés du Sud, en pas­sant par les bour­geois d’opposition, et les « soli­taires » (comme moi). Le bour­geois — disons-le par un mot d’esprit — est un vam­pire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mor­du le cou de sa vic­time pour le pur plai­sir, natu­rel et fami­lier, de la voir deve­nir pâle, triste, laide, sans vie, tor­due, cor­rom­pue, inquiète, culpa­bi­li­sée, cal­cu­la­trice, agres­sive, ter­ro­ri­sante, comme lui.

(DR)

Où est l’intellectuel ?

Combien d’ouvriers, com­bien d’intellectuels, com­bien d’étudiants se sont fait mordre, pen­dant la nuit, par ce vam­pire et sont sur le point de deve­nir eux aus­si, sans le savoir, des vam­pires ! Le moment est donc venu de recon­naître qu’il n’est pas suf­fi­sant de consi­dé­rer la bour­geoi­sie comme une classe sociale, mais comme une mala­die ; désor­mais, la consi­dé­rer comme une classe sociale est même idéo­lo­gi­que­ment et poli­ti­que­ment une erreur (et cela même à tra­vers les ins­tru­ments du mar­xisme-léni­nisme le plus pur et le plus intel­li­gent). De fait, l’histoire de la bour­geoi­sie — au tra­vers d’une civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique, que ni Marx ni Lénine ne pou­vaient pré­voir — s’apprête aujourd’hui, concrè­te­ment, à coïn­ci­der avec la tota­li­té de l’histoire mon­diale. Est-ce un mal, est-ce un bien ? Ni l’un ni l’autre, me semble-t-il, je ne veux pas rendre d’oracles. C’est sim­ple­ment une don­née de fait. Cependant, je pense qu’il est néces­saire de prendre conscience du mal bour­geois, afin d’intervenir effi­ca­ce­ment sur ce fait, et de contri­buer à le rendre plus posi­tif que néga­tif.

« Par bour­geoi­sie je n’entends pas tant une classe sociale qu’une pure et simple mala­die. Une mala­die très conta­gieuse. »

Depuis ma soli­tude de citoyen, je cher­che­rai donc à ana­ly­ser cette bour­geoi­sie en tant que mal où qu’elle se trouve, autre­ment dit, désor­mais, presque par­tout (ceci étant une façon « vivante » de dire que le « mys­tère » bour­geois est en mesure d’absorber toute contra­dic­tion ; ou plu­tôt qu’il crée lui-même les contra­dic­tions, comme le dit Lukacs, pour sur­vivre, en se dépas­sant). Un symp­tôme indis­cu­table de la pré­sence du mal bour­geois est jus­te­ment le ter­ro­risme, moral et idéo­lo­gique, y com­pris sous ses formes ingé­nues (par exemple, entre étu­diants). Je me lance aus­si, je le sais, dans une entre­prise ingrate et déses­pé­rée ; mais il est natu­rel, il est fatal, par ailleurs, que, dans une civi­li­sa­tion dans laquelle un geste, une accu­sa­tion, une prise de posi­tion compte plus qu’un tra­vail lit­té­raire de plu­sieurs années, un écri­vain choi­sisse de ce com­por­ter de cette façon. Il doit bien cher­cher à être pré­sent au moins sur le mode prag­ma­tique et exis­ten­tiel si, dans sa ligne théo­rique, sa pré­sence appa­raît indé­mon­trable !

Un très bel essai de Rossana Rossanda, L’Année des étu­diants4, me ren­voie en effet une image de l’intellectuel qui me coupe le souffle. Décrivant la dif­fé­rence qui, au moment de sa prise de conscience de l’injustice bour­geoise, sépare l’étudiant de l’intellectuel clas­sique (autre­ment dit de l’humaniste qui a connu la Résistance), Rossanda observe com­ment les étu­diants expé­ri­mentent dans leur propre per­sonne, dans leur propre condi­tion la misère de la mar­chan­di­sa­tion et de l’aliénation : à l’opposé, l’intellectuel, lui, se contente d’en être le témoin ; chez lui, sim­ple­ment, « il s’agit de l’éveil d’une conscience aux rai­sons d’une classe qui n’est pas la sienne, d’où sa posi­tion de com­pa­gnon de route, avec ses marges de liber­té et ses conflits, son irré­duc­tible alté­ri­té de témoin exté­rieur. » Chassé, en tant que traître, des centres de la bour­geoi­sie, témoin exté­rieur au monde ouvrier : où est l’intellectuel, pour­quoi et com­ment existe-t-il ?


NOTES

1. Premier article de la rubrique « Il Caos », « Le Choas », que Pasolini tint dans l’hebdomadaire Tempo, du 6 août 1968 au 24 jan­vier 1970, avec de rares et brèves inter­rup­tions.
2. Disobeddire a Budda, tex­tuel­le­ment : « déso­béir à Bouddha ».
3. Allusion au roman édu­ca­tif et édi­fiant de Edmondo de Amicis : Cuore (Cœur, 1884)
4. Rossana Rossanda, L’anno degli stu­den­ti, Bari, De Donato, 1969.


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