Les raisons de reparaître ne manquent pas. Au moment où nous commencions à y songer, les résultats des élections législatives anticipées n’étaient pas encore connus. L’extrême droite venait de faire une poussée inédite aux élections européennes, les mobilisations étaient toujours en cours en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, tandis qu’un an plus tôt, l’opposition à la réforme des retraites avait été massive partout en France et que des révoltes avaient secoué les quartiers populaires. Autant de menaces ou de promesses dont nous souhaitions nous saisir, humblement et à notre manière, en proposant une dizaine d’articles inédits. Nous publions ici l’édito de notre douzième et dernier numéro.
C’était ces derniers mois.
Sur le site d’un ancien centre de vacances dans la Creuse. Là, quelques personnes apprennent à reconnaître les arbres d’une forêt qui repousse peu à peu entre les bâtiments abandonnés. L’un des participants s’appelle Joël. Il n’était jamais venu auparavant. Il fabrique du fromage dans un village proche. Il y a grandi. Il vient d’y reprendre la ferme de ses parents. Dans le dernier bulletin municipal, le maire de sa commune dénonce l’« assistanat » de ceux, de celles qui « profitent du RSA ». En ligne de mire : des nouveaux installés qui se lancent dans le maraîchage, organisent des marchés, ont ouvert un café.
Joël a entendu parler du lieu, pour la première fois, dans la bouche d’un député d’extrême droite, celui, nouvellement élu et parachuté, de son département. Pourtant, ce dernier souhaite « que la Creuse reste la Creuse » et « ne veut pas que des gens qui ne sont pas creusois nous imposent leur culture ». L’ancien centre de vacances serait un repère d’écologistes radicaux et devrait, pour cette raison, être évacué. Le député en a même parlé à l’Assemblée nationale. C’est déroutant de bêtise, ça frise le comique. Joël a donc souhaité voir de quoi était fait un tel lieu.
C’est qu’il cherche, comme d’autres, à proposer un récit différent que celui propagé par le député à propos de son département — l’un des plus pauvres et moins peuplés de France. Un récit où il serait question d’entraide, de solidarité, de luttes concrètes et quotidiennes pour améliorer les conditions de vie de tout un chacun. Il était certain de pouvoir trouver ici des complices pour le porter avec lui. Il ne s’est pas trompé. Maintenant : se structurer. Prendre le temps de parler avec ses voisins, organiser des événements, faire du porte-à-porte pour inviter tout le monde, chaque fois, à y participer.
Et si ça ne fonctionne pas tout de suite ? Recommencer. Tenir tête, malgré le peu d’écho apparent. Continuer à « investir les sociabilités locales », comme on le lira quelque part dans les pages de ce numéro. La politique, la vraie, n’est en rien leur « politique », à raison méprisée par beaucoup de ceux, de celles qu’on entend si peu. La politique commence seulement quand deux voies se dessinent : deux voies inconciliables — une société de justice ou une société d’injustice. Les organisations de l’injustice, qu’elles prennent les traits du RN ou du pouvoir en place, autrement dit les traits des privilèges, de la persécution et du profit, sont aujourd’hui hégémoniques. La chose est indéniable. Reste donc à rendre, mètre carré après mètre carré du territoire national, la justice enviable.
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Dans une rue de Bobigny en Seine-Saint-Denis. À peine sortis de chez eux, deux jeunes garçons sont contrôlés par des agents de police. Leurs sacs sont fouillés, leurs téléphones portables saisis. Un homme attablé non loin s’avance. Il s’appelle Aly Diouara et il aura bientôt 40 ans. Depuis quelques mois, il est le nouveau député de la circonscription. Son arrivée dans l’hémicycle lui a valu son lot d’insultes et de réactions racistes. Fonctionnaire territorial, il était jusqu’alors investi dans de nombreuses associations ainsi que dans un mouvement citoyen dont le but est de faire entendre, partout où l’on parle du département, des voix qui en sont issues.
Il observe la fouille et note les manquements à la réglementation. Il le dit. On ne l’écoute pas. Il cherche dans son manteau sa carte de député parce que, si, c’est bien ça son métier désormais. Un des agents sort son taser. Le député de gauche réagit : « Vous n’avez pas le droit de sortir votre taser dans la rue. » L’autre maugrée, finit par le ranger et lance : « Tu vas faire quoi si je te tase ? » Un policier braque son arme sur un élu et trouve ça bien normal. Le préfet de police de Paris affirmera d’ailleurs que les agents « n’ont fait qu’accomplir leur mission, dans le cadre des lois de la République ».
Quelques jours plus tard, Aly Diouara déclare à l’occasion d’un entretien filmé : « On ne désespère pas. Et on va continuer à lutter. » Il faudra, c’est indiscutable, obtenir l’abolition du contrôle d’identité — procédure intrinsèquement raciste, comme l’a récemment rappelé une enquête du Défenseur des droits : les jeunes hommes « perçus comme noirs ou arabes » ont « une probabilité 20 fois plus élevée que les autres d’être contrôlés ». Mais il faudra bien plus encore pour défaire les inégalités, une à une. Ça implique de « s’emparer du pouvoir » — comme on le lira quelque part dans les pages de ce numéro. Ou, pour le dire avec les mots du philosophe Henri Lefebvre, de faire « une immense, une grandiose fête », celle de tous les « déshérités ». Cette « fête totale », c’est évidemment la révolution populaire.
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C’était il y a un an.
La colère contre le dégel du corps électoral en Kanaky-Nouvelle-Calédonie n’était pas retombée. On commémorait la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, et les révoltes qui avaient suivi dans les quartiers populaires. La Palestine était inlassablement pilonnée et le président démocrate des États-Unis, malade, hésitait à poursuivre sa campagne. L’attention, néanmoins, s’était soudainement dirigée sur l’Europe avant de se resserrer plus encore sur l’Hexagone : on avait voté à l’échelle du continent et on s’apprêtait à le faire en France. Allocution télévisée, dissolution de l’Assemblée nationale, branle-bas de combat. Chacun connaît la suite : après quelques nuits blanches, les principaux partis de la gauche s’accordaient, face à la victoire plus que probable de l’extrême droite, sur un programme commun et décidaient de s’entendre pour le défendre de concert. Le Nouveau Front populaire naissait. Un soulagement, un répit, une alerte, appelons ça comme on veut. Macron n’allait pas manquer de s’asseoir sur le verdict des urnes : leur « démocratie », encore et toujours.
Ledit Front n’existe déjà plus, détruit de l’intérieur, et la prochaine offensive électorale de l’extrême droite, peut-être victorieuse, cette fois, est pour bientôt. Or la contre-offensive, d’ampleur égale, supérieure même, s’embourbe. Pour durer, pour s’ancrer, elle devra penser ensemble le local et le pouvoir.
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C’était il y a plus de dix ans.
En France, le PS finissait de trahir ses derniers électeurs. Le Front de gauche s’inspirait des percées inattendues de Syriza, en Grèce, et de Podemos, en Espagne, tandis que le Rassemblement national avait un autre nom et cinq millions d’électeurs en moins. Le Bataclan n’était qu’une salle de concert et Charlie Hebdo un journal satirique. « Adama » était un prénom parmi d’autres et non celui, scandé, d’un jeune homme tué par des gendarmes. Les gilets jaunes avaient pour seule utilité d’assurer un peu de sécurité sur le bord des routes. Le mouvement MeToo n’avait pas secoué les assises patriarcales de la société française et celle-ci ignorait qu’à Mazan, un homme droguait son épouse pour que d’autres hommes la violent en grand nombre. On ne savait pas non plus que SARS-CoV‑2 existait. En une décennie, assurément, beaucoup de choses ont changé. C’est en son début, en 2014 exactement, que la revue Ballast a vu le jour.
Elle et le collectif, longtemps franco-belge, qui l’a portée — il a pu compter jusqu’à une trentaine de membres. « Pour qu’on entende quelque chose, pour qu’on soit informé, je crois qu’il faut que ça passe par la médiation de l’art, de la beauté », disait Michel Butel, fondateur, deux ans plus tôt, du journal L’Impossible. Cette envie d’imprimer, cette envie de papier, nous la lui devons en partie. Butel disait aussi : « [L]’information est morte, c’est-à-dire illisible, inaudible, invisible, si elle n’est pas animée-ranimée par les mots, par une langue, par un style, par une pensée. » Et puis un autre mot. Celui du communiste Auguste Blanqui, mort dix ans après la Commune, qui eut pour nous valeur de socle fondateur : « Chaque nuance, chaque école a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire, et si cette multiplicité des systèmes vous semblait funeste, vous méconnaîtriez la plus irrécusable des vérités : La lumière ne jaillit que de la discussion
. » Par-delà les traditions, historiques, et les désaccords, réels et quelquefois profonds, tenter de ne pas couper les ponts au sein du camp de l’émancipation. Débattre plutôt qu’exclure. Se confronter plutôt que bannir. Bref, chercher les points de jonction. Nous — sympathisants couvrant le spectre des différents partis anticapitalistes jusqu’à l’autonomie libertaire — y sommes parvenus, souvent. Et puis d’autres fois non. Que des lignes faites pour ne pas se croiser puissent se croiser au sein d’un même espace, fût-il aussi modeste, était en soi une bizarrerie. Mais bizarrerie stimulante. Onze numéros imprimés et plus d’un millier d’articles en ligne : il nous arrive de nous étonner d’avoir pu durer tout ce temps. Mais durer ainsi, sans locaux ni argent, tous et toutes bénévoles, traversés par l’époque, n’est pas sans conséquences : ça peut user. Ça produit des déplacements. Des doutes. Des questionnements. Des départs. Des arrivées. De nouvelles envies, aussi.
Ce douzième numéro marque les dix ans d’existence de Ballast. Et simultanément sa fin. Sous cette forme et avec ce même collectif, en tout cas. Car autre chose va naître, autrement. C’est encore en discussion et c’est sans discorde. Peut-être que ça s’appelle une aventure nouvelle.
Illustration de bannière : Maya Mihindou