Cartouches (98)


Des anti­fas­cistes contre Orbán, Détroit par-delà les sté­réo­types, la guerre des pauvres sur un vélo, tra­ver­ser les Pyrénées et la Seconde Guerre mon­diale, l’é­po­pée d’une famille fin­lan­daise, une pion­nière de la poé­sie docu­men­taire, les consé­quences sub­jec­tives de la répres­sion, la vie tumul­tueuse d’un déser­teur por­tu­gais et une revue à pro­pos des lieux de réflexion du syn­di­ca­lisme : nos chro­niques du mois d’a­vril 2025.


La nuit sera longue, de Zerocalcare (trad. Brune Seban)

Le mer­cre­di 9 avril, à 13 heures 50, une vague de sou­la­ge­ment a par­cou­ru la salle de la cour d’appel de Paris. Les juges venaient d’annoncer leur déci­sion de ne pas extra­der Gino, mili­tant anti­fas­ciste pour­sui­vi par l’État hon­grois, et de le libé­rer sous contrôle judi­ciaire. Le régime auto­ri­taire et ultra-conser­va­teur de Viktor Orbán a en effet lan­cé des man­dats euro­péens contre des dizaines d’antifascistes sup­po­sés avoir par­ti­ci­pé à une action contre le ras­sem­ble­ment néo­na­zi dit du « Jour de l’honneur », le 11 février 2023 à Budapest. Accusés d’avoir atta­qué des nazis en marge de l’événement, leur occa­sion­nant entre cinq et huit jours d’ITT — quelques bleus en somme — ils encourent plus de dix ans de pri­son. Gino n’est pas le seul à avoir été arrê­té. Ilaria, ensei­gnante et mili­tante anti­fas­ciste, a pas­sé un an dans les geôles hon­groises. Après avoir été pla­cée en rési­dence sur­veillée, elle a pu fina­le­ment être libé­rée en étant élue dépu­tée euro­péenne en juin 2024. C’est de son his­toire et de celle de Gino que traite la der­nière BD du des­si­na­teur ita­lien Zerocalcare. Alors qu’il se rend à l’une des audiences du pro­cès d’Ilaria Salis, une paro­die de jus­tice lui saute aux yeux : elle com­pa­raît enchaî­née et main­te­nue en laisse — mise en scène sans équi­voque du pou­voir hon­grois ; à l’ex­té­rieur, les mili­tants nazis filment jusqu’aux portes du tri­bu­nal les sou­tiens des anti­fas­cistes et les menacent alors que la police brille par son absence. Comme à son habi­tude, Zerocalcare par­tage les ques­tion­ne­ments que lui sus­citent l’affaire, en par­ti­cu­lier celle de l’utilisation de la vio­lence. Il n’a pas la pré­ten­tion d’y répondre, mais rap­pelle quelques prin­cipes simples. D’abord, « ça mérite le res­pect, les doutes et l’intranquillité de toutes celles et ceux qui — face à l’injustice — cherchent leur façon d’être du bon côté de l’histoire ». Ensuite, « on ne lâche pas les gens qui finissent en taule ». Pour toutes celles et ceux qui sont encore pour­sui­vis par le régime Orbán, la lutte conti­nue. [L.]

Nada, 2025

La Ville d’a­près. Detroit, une enquête nar­ra­tive, de Raphaëlle Guidée 

« De par­tout, les curieux affluent pour voir l’Amérique effon­drée. » Detroit, autre­fois capi­tale du for­disme et vitrine de la pros­pé­ri­té des États-Unis, a vu sa popu­la­tion être divi­sée par trois entre 1950 et 2020 et sa muni­ci­pa­li­té décla­rer faillite en 2013. Désormais « sym­bole mon­dial de la pos­ta­po­ca­lypse », elle est tour à tour pré­sen­tée comme une cité fan­tôme (mal­gré ses 630 000 habitant·es), un lieu ren­du à la nature, une uto­pie do-it-your­self ou une ville-phé­nix sym­bo­li­sant la renais­sance du capi­ta­lisme. Ce sont ces récits, mul­tiples et contra­dic­toires, que Raphaëlle Guidée s’at­tache à explo­rer, dans une enquête sur les manières de racon­ter ce qui n’est pas « la fin du monde » mais une « expé­rience his­to­rique de pré­ca­ri­sa­tion col­lec­tive » due à l’ef­fon­dre­ment des ser­vices publics. Quand les pho­to­graphes Yves Marchand et Romain Meffre affirment, à pro­pos du Lee Plaza, hôtel de luxe construit en 1929, trans­for­mé dans les années 1970 en foyer pour des per­sonnes âgées dému­nies et aujourd’­hui aban­don­né, que « ses rési­dents semblent avoir dis­pa­ru dans une catas­trophe nucléaire », l’his­to­rienne de l’art Dora Apel répond que « la catas­trophe nucléaire, pour eux, a été l’é­vé­ne­ment pro­saïque de coupes bud­gé­taires dans le bud­get muni­ci­pal ». Il s’a­git alors de contrer autant « l’ex­ci­ta­tion apo­ca­lyp­tique », qui « assi­mile les causes poli­tiques du désastre à un méca­nisme natu­rel obs­cur et inévi­table », que la vision uto­pique de Detroit comme « une nou­velle Frontière » pour ceux qui viennent, dans les années 2010, y exer­cer leurs ambi­tions huma­ni­taires. Entre les fermes urbaines qui visent à déve­lop­per une sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire pour les habitant·es précarisé·es, les friches aux sols pol­lués par les effluents chi­miques et la spé­cu­la­tion immo­bi­lière sur les éco­quar­tiers, Raphaëlle Guidée col­lecte des récits qui per­met­traient de mettre au jour « l’am­bi­va­lence entre la réa­li­té vécue de la perte d’un monde et la for­mi­dable pro­fu­sion de ce qui reste, conti­nue, reprend ». [A.B.]

Flammarion, 2024

☰ 1525 + (42x16) = 2197. Errance à vélo dans les cendres des embra­se­ments de 1525, ano­nyme

Récit d’un périple à vélo, de Magdebourg jusqu’à Rome, sur les lieux de ce que l’Histoire a rete­nu sous le nom de « Guerre des pay­sans ». L’auteur, rou­lant sur les traces du fameux Thomas Müntzer, mais aus­si des net­te­ment moins connus Michael Gaismair et Peter Paßler, fait alter­ner rap­pels his­to­riques, anec­dotes vélo­ci­pé­diques et sou­ve­nirs de lec­tures. À Bad Frankenhausen, où il contemple la fresque com­mé­mo­rant la bataille qui scel­la la défaite des pay­sans, le 15 mai 1525, il pré­vient : « Le voyage comme moyen d’aller véri­fier sur place si ce que l’on a vu ou lu cor­res­pond bien à la réa­li­té ! Très peu pour nous ! » Bien d’autres consi­dé­ra­tions sur le tou­risme seront émises par la suite, glis­sées entre deux expo­sés ou deux averses : « Paradoxe des vel­léi­tés de mobi­li­té de notre époque : les tou­ristes veulent décou­vrir des pays, des régions que les autoch­tones n’as­pirent qu’à quit­ter. Ce qui induit quel­que­fois incom­pré­hen­sions et mal­en­ten­dus. » La des­crip­tion de la nais­sance de la socié­té capi­ta­liste devient aus­si sou­vent pré­texte à com­men­taires sur la socié­té actuelle, avant ou après une bai­gnade. « Il ne fait aucun doute à mes yeux que la géo­gra­phie des lieux a sou­vent, (voire tou­jours) condi­tion­né l’Histoire et que les figures de celle-ci ont cher­ché à pro­fi­ter ou à s’affranchir des contraintes de celle-là. Il suf­fit de pen­ser, par exemple, à la résis­tance pro­fi­tant de la géo­gra­phie du pla­teau du Vercors, à la cava­le­rie makh­no­viste par­cou­rant les grandes plaines d’Ukraine ou encore aux habi­tants de la Zomia sud-est asia­tique uti­li­sant les hautes terres comme un rem­part à une inté­gra­tion dans un État. » Aller, phy­si­que­ment, à la ren­contre d’autres his­toires, voi­là un pro­cé­dé ori­gi­nal méri­te­rait d’être décli­né. [E.L.]

Auto-édi­tion, 2025

Tous pas­saient sans effroi, de Jean Rolin

Jean Rolin conti­nue son écri­ture de mar­cheur. Dans Tous pas­saient sans effroi, on retrouve sa pas­sion pour la nature et l’ornithologie, quand, par exemple, il observe un cincle plon­geur faire ce que son nom sug­gère dans une rivière aux eaux écu­mantes. Cette fois, ses pas l’ont entraî­né dans les his­toires de celles et ceux qui, pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, ont ten­té de fran­chir les Pyrénées pour rejoindre l’Espagne afin d’échapper au régime de Vichy et à l’occupation nazie. L’auteur a été éprou­ver lui-même la dif­fi­cul­té des sen­tiers par­cou­rus par les quelques per­sonnes dont il raconte les tra­jec­toires, comme autant de fils tirés d’un côté à l’autre de la fron­tière. On retrouve Walter Benjamin, qui se sui­ci­de­ra à peine arri­vé du côté espa­gnol. Le récit de sa tra­ver­sée comme de celle d’Alma Mahler font écho au témoi­gnage plus com­plet de Justus Rosenberg dans l’Art de la résis­tance. Pour des per­sonnes sou­vent insuf­fi­sam­ment pré­pa­rées ou trop mal équi­pées pour une telle épreuve phy­sique, la mon­tagne était périlleuse : aux dif­fi­cul­tés de l’as­cen­sion s’a­jou­taient des condi­tions météo­ro­lo­giques rudes, en hiver comme en été. L’auteur en fait lui même l’expérience : « le ver­sant espa­gnol n’a rien d’une par­tie de plai­sir, ne serait-ce que parce que ce ver­sant est inévi­ta­ble­ment beau­coup plus enso­leillé, donc aus­si beau­coup plus chaud ». Mais la nature n’est pas le seul obs­tacle. Il faut encore se méfier des humains. Jean Rolin a dû plon­ger dans les archives pour retra­cer l’histoire des frères Grumbach. L’un d’eux rejoin­dra la Résistance sous le nom de Jean-Pierre Melville, tra­vailleur de « l’industrie ciné­ma­to­gra­phique ». L’autre dis­pa­raî­tra dans des cir­cons­tances obs­cures. Sur les che­mins où nous entraîne Jean Rolin, on croise éga­le­ment celles et ceux qui tra­vaillent à main­te­nir vivante la mémoire du pas­sage à tra­vers les Pyrénées et des hel­pers qui l’ont ren­du pos­sible. Une mémoire loin d’être can­ton­née à un pas­sé révo­lu, alors qu’au­jourd’­hui les mêmes che­mins sont par­cou­rus par les exilé·es qui cherchent à entrer dans l’Europe-forteresse. [L.]

P.O.L., 2025

Faire bien­tôt écla­ter la terre, de Karl Marlantes (trad. Suzy Borello)

Il y a des romans gigan­tesques qui se lisent comme un récit très court, vif et ner­veux. Faire bien­tôt écla­ter la terre est de ceux-là. Ses plus de mille pages n’é­taient pas de trop pour embras­ser tout à la fois le tra­vail bien fait et celui qui détruit, l’ex­ploi­ta­tion des tra­vailleurs et leur lutte pour s’en défaire, l’é­mi­gra­tion contrainte et la vie d’exil qui suit tou­jours, la nature déchi­rante de beau­té et déchi­rée par l’ex­trac­ti­visme, l’a­mour qu’on s’é­chine à conser­ver ou qui se perd, à jamais. Cette his­toire est celle d’une sœur, Aino, et de ses deux frères, Matti et Ilmari. Tous les trois ont com­men­cé leur vie dans la famille Koski, en Finlande, à la fin du XIXe siècle, alors que le pays est sous domi­na­tion russe et s’é­veille aus­si bien au natio­na­lisme qu’au socia­lisme. Ils la fini­ront de l’autre côté de l’Atlantique, près de la Deep River, au nord-ouest des États-Unis. Les trois frères et sœurs sont contraints, à cause de la faim, de l’in­su­bor­di­na­tion ou d’ac­ti­vi­tés poli­tiques, de quit­ter leur terre natale. Ils intègrent, entre l’État de Washington et l’Oregon, une vaste com­mu­nau­té nor­dique dont les membres s’é­chinent à gagner leur vie en cou­pant, en traî­nant ou en sciant des arbres énormes pour un salaire misé­rable. Tandis qu’Ilmari défriche patiem­ment un ter­rain pour y ins­tal­ler une ferme assez accueillante pour ne pas y vivre seul, Matti effec­tue la plu­part des métiers du bois, espé­rant un jour avoir sa propre entre­prise d’ex­ploi­ta­tion fores­tière. Aino, elle, quand elle ne tra­vaille pas au cam­pe­ment de bûche­rons ou en tant que sage-femme, trouve dans le syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire la voie qui lui semble la plus juste, col­lec­ti­ve­ment et indi­vi­duel­le­ment. Comme les bals qui égayent les same­dis soirs de cette com­mu­nau­té d’é­mi­grants, les grèves s’en­chaînent, à la dif­fé­rence près que ces der­nières sont dure­ment répri­mées. Bientôt, les luttes sociales, les ren­contres et la sub­sis­tance quo­ti­dienne de la « tri­bu » Koski, élar­gie aux com­pa­gnons, aux com­pagnes, aux enfants, entre­ront en concur­rence, pour le salut de tous ou seule­ment de quelques uns. [R.B.]

Le livre de poche, 2024

Le Livre des morts, de Muriel Rukeyser (trad. Emmanuelle Pingault)

En 1937, Muriel Rukeyser, jeune poé­tesse de vingt-quatre ans, se rend à Gauley Bridge, en Virginie-Occidentale, pour mener une enquête sur l’un des plus impor­tants désastres indus­triels de l’his­toire des États-Unis. Elle en tire­ra Le Livre des morts, œuvre pion­nière de la poé­sie docu­men­taire états-unienne publiée l’an­née sui­vante. Au tout début des années 1930, plus de deux mille hommes, majo­ri­tai­re­ment noirs, ont tra­vaillé pen­dant deux ans à creu­ser un tun­nel de six kilo­mètres dans le cadre d’un pro­jet de cen­trale hydro­élec­trique. Soudain, « tré­sor dans la roche, le verre blanc est appa­ru » : décou­vrant que le tun­nel passe à tra­vers des dépôts de silice à l’é­tat presque pur, l’en­tre­prise décide d’é­lar­gir le dia­mètre du tun­nel afin d’ex­ploi­ter ce sous-pro­duit, sans four­nir le moindre maté­riel de pro­tec­tion aux ouvriers. Ceux-ci, inha­lant la pous­sière de silice douze heures par jour, tombent malades : « sata­née roche, mau­dite cen­trale, / par cen­taines, ils ont ins­pi­ré la richesse, empli leurs pou­mons de verre ». La sili­cose en tue un grand nombre — le bilan exact ne sera jamais éta­bli. Des tra­vailleurs sociaux fondent un comi­té de défense pour obte­nir l’in­dem­ni­sa­tion des ouvriers ou de leurs familles et, en 1933, trois cent malades attaquent les entre­pre­neurs en jus­tice : « Ces hommes ont le souffle court / mais le comi­té a une voix de fer. » L’ouvrage adopte une forme hybride, que cette belle édi­tion ali­mente de pho­to­gra­phies d’ar­chives et d’un extrait des États-Désunis de Vladimir Pozner, publié la même année. Ainsi, à la voix lyrique se mêlent chro­niques his­to­riques, dépo­si­tions devant la Chambre des dépu­tés, extraits du Livre des morts égyp­tien, entre­tiens menés avec des ouvriers. Parmi eux, Mearl Blankenship, « calme mal­gré le fra­cas », confie : « je suis dans le rêve que je fais tout le temps : / le tun­nel étran­glé, / le mur sombre tousse de la pous­sière ». Et la poé­tesse d’af­fir­mer, en guise de mot d’ordre : « Les trois choses qui n’au­ront jamais lieu ? / Oublier. Se taire. Rester seul. » [A.B.]

Éditions isa­belle sau­vage, 2017

La manif, de Nelly Alard 

Au prin­temps 2016, les mani­fes­ta­tions contre la loi Travail, énième tra­hi­son d’un gou­ver­ne­ment usur­pant le qua­li­fi­ca­tif de socia­liste, battent leur plein. Pour toutes les per­sonnes qui y ont par­ti­ci­pé, ce mou­ve­ment sera mar­qué par un tour­nant dans les méthodes de main­tien de l’ordre lors des mou­ve­ments sociaux de masse. L’utilisation de gre­nades désen­cer­clantes, explo­sives et de fla­sh­ball, cou­rante dans les quar­tiers popu­laires ou contre les ZAD, se géné­ra­lise dans les mani­fes­ta­tions. Débordant les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, le cor­tège de tête fait son appa­ri­tion avec des pra­tiques plus offen­sives. Les nasses poli­cières deviennent sys­té­ma­tiques, tout comme l’emploi de groupes de poli­ciers peu for­més, mobiles et vio­lents, ayant pour ordre d’interpeller des pro­tes­ta­taires. Si la doc­trine du main­tien de l’ordre « à la fran­çaise » repo­sait sur la dis­tance et la mini­mi­sa­tion des blessé·es, il s’agit à pré­sent d’aller au contact. C’est dans ce contexte que se déroule La manif, de Nelly Alard. Romain, jeune homme venu tour­ner quelques images pour essayer sa camé­ra, est tou­ché par le plot d’une gre­nade désen­cer­clante lan­cée à la volée. Grièvement bles­sé à la tête, il tombe dans le coma. Son cas devient une affaire d’État. Même si on peut regret­ter une cer­taine dis­tan­cia­tion dans l’insistance à pré­ci­ser que Romain n’était pas un mani­fes­tant ni un black bloc, l’autrice décrit avec finesse les consé­quences que vont avoir la bles­sure du jeune homme. Contre les pro­nos­tics peu opti­mistes des méde­cins, il se réta­blit et, appuyé par sa famille, cherche à obte­nir jus­tice. Tous se heurtent rapi­de­ment à la rai­son d’État : il faut étouf­fer l’affaire. Ce que fini­ra par faire une juge après de longues années de pro­cé­dures. Le témoi­gnage de Romain ne pèse­ra pas lourd face à celui des forces de l’ordre, qui pré­ten­dront, mal­gré de nom­breuses vidéos attes­tant des men­songes des poli­ciers, s’être défen­dues contre des jets nour­ris de pro­jec­tile. Une injus­tice qui abî­me­ra autant le jeune homme que son entou­rage — et c’est sans doute dans la des­crip­tion de ces rela­tions qui se tordent, se ren­forcent ou se brisent que tient la plus grande force du livre. [L.]

Gallimard, 2024

Itinéraires du refus, de Jorge Valadas

« Enfants de la fin de ce sys­tème auto­ri­taire inique, la plus longue dic­ta­ture du XXe siècle en Europe, nous avons été ses der­niers sujets avant sa chute. Comme si cela ne suf­fi­sait pas, nous avons aus­si été les enfants du der­nier sys­tème colo­nial euro­péen, nous avons assis­té et par­ti­ci­pé à son effon­dre­ment. C’est beau­coup. » Voilà ce qui arrive quand on naît au Portugal à la fin de la Seconde Guerre mon­diale comme ça a été le cas de Jorge Valadas — autre­ment connu sous le pseu­do­nyme de Charles Reeve. Si le régime de Salazar craque déjà par cer­tains aspects, dif­fi­cile d’i­ma­gi­ner, lors­qu’on gran­di sous son joug dans les années 1950, que celui-ci s’ef­fon­dre­ra sous les coups d’un sou­lè­ve­ment une ving­taine d’an­nées plus tard. Aussi, le plus sûr che­min pour se défaire de ses contraintes est-il de par­tir. Mais encore faut-il com­prendre ce que l’on quitte. C’est ce que raconte l’au­teur, repre­nant le laby­rinthe qu’il a explo­ré depuis qu’il a déser­té de l’ar­mée por­tu­gaise en 1967, rom­pant d’un même élan avec un catho­li­cisme étouf­fant, un régime auto­ri­taire, une socié­té colo­niale. « Pour moi, l’exil est un che­min choi­si. Et c’est dans les rai­sons de ce choix que je puise mon éthique et ma force de vie. » Il n’au­ra de cesse, dès lors, de refu­ser les évi­dences confor­tables qu’as­surent les dogmes. Pour cela, il peut comp­ter sur un dense réseau de cama­rades ren­con­trés pour beau­coup à Paris lors de l’in­sur­rec­tion de 1968, cer­tains fuyant l’Espagne fran­quiste, d’autres le Vietnam d’Hồ Chí Minh, tous se retrou­vant dans une solide convic­tion socia­liste anti-auto­ri­taire. Ensemble, ils ont appris à « s’exi­ler de l’exil », ani­mant des revues et des mai­sons d’é­di­tion, par­tant à la ren­contre de com­plices aux États-Unis, au Brésil, en Chine ou au Cambodge. Itinéraires d’un refus rend compte d’une tra­jec­toire rien moins que linéaire, dont les dif­fé­rents ports d’at­tache sont autant de regards modestes, mali­cieux et révol­tés por­tés sur le monde. [R.B.]

Chandeigne & Lima, 2025

☰ « Les lieux du syn­di­ca­lisme », Les Utopiques, n° 28

Le numé­ro de prin­temps de la revue de réflexion de l’union syn­di­cale Solidaires, Les Utopiques, pro­pose un dos­sier sur « les lieux du syn­di­ca­lisme ». Le sujet est cru­cial, dans un contexte où l’extrême droite s’organise avec l’appui de mil­liar­daires tels que Bolloré et Stérin. Les Bourses du Travail, fon­dées à la fin du XIXe siècle et rapi­de­ment orga­ni­sées en fédé­ra­tion sous l’impulsion notam­ment de Fernand Pelloutier, sont l’une des bases d’appui his­to­rique du syn­di­ca­lisme. Pensées ini­tia­le­ment comme lieux ouverts, abri­tant des orga­ni­sa­tions de soli­da­ri­té pro­po­sant aux tra­vailleuses et tra­vailleurs nombre de ser­vices, elles ont par­fois, au fil du temps, évo­lué vers de simples locaux syn­di­caux. Aujourd’hui, comme le racontent des mili­tantes et mili­tants de l’union dépar­te­ment Solidaires du 93, « confron­tées à un ensemble de pro­blèmes, à la fois bous­cu­lées de l’intérieur par de nou­velles forces syn­di­cales qui sou­haitent les dyna­mi­ser et de l’extérieur par les poli­tiques, les asso­cia­tions mais aus­si les artistes qui sou­haitent en récu­pé­rer des usages ». Ainsi par exemple, à Aubervilliers, CGT et Solidaires luttent main dans la main pour défendre l’existence de la Bourse du Travail contre les attaques de la maire de droite qui vou­drait les en évin­cer. Le dos­sier élar­git tou­te­fois la ques­tion des lieux au-delà de celle des locaux. La ques­tion de celles et ceux qui n’ont pas de lieu de tra­vail est ain­si abor­dée via celle des retrai­tés. Mais aus­si les liens entre culture et syn­di­ca­lisme, avec l’exemple de Lorraine cœur d’acier, radio pirate fon­dée par la CGT en 1979 pour accom­pa­gner les luttes contre les fer­me­tures d’usine. La chan­teuse Mylène Colombani inter­roge aus­si la place de l’art dans le syn­di­ca­lisme tout en insis­tant sur l’im­por­tance des syn­di­cats comme acteurs de la pro­duc­tion artis­tique. Car, écrit-elle, « les dyna­miques poli­tiques et éco­no­miques n’ont pas dis­pa­ru […] dans les enjeux de pro­duc­tion de l’art ». Et de conclure : « Où est-ce que nous pour­rions appuyer et agir en tant que syn­di­cats, dotés de lieux syn­di­caux, et peut-être s’agissant de culture, en tant que syn­di­ca­listes ? » [L.]

Éditions Syllepses, 2025


Photographie de ban­nière : Lech Wilczek


REBONDS

Cartouches 97, mars 2025
Cartouches 96, jan­vier 2025
Cartouches 95, décembre 2024
Cartouches 94, novembre 2024
Cartouches 93, sep­tembre 2024
Cartouches 92, juillet 2024

Ballast

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