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Résister à la fragmentation de l’économie palestinienne


Texte inédit pour le site de Ballast

Suite à la créa­tion de l’État d’Israël en 1948 et à la divi­sion ter­ri­to­riale des par­ties res­tantes de la Palestine man­da­taire, les struc­tures poli­tiques, éco­no­miques et sociales de la socié­té pales­ti­nienne ont été sévè­re­ment détruites. Avec l’occupation israé­lienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza en 1967, les struc­tures admi­nis­tra­tives et éco­no­miques sont res­tées divi­sées. À la créa­tion de l’Autorité pales­ti­nienne, au len­de­main des accords d’Oslo en 1994, et mal­gré l’existence d’une seule struc­ture admi­nis­tra­tive, les divi­sions entre les dif­fé­rentes zones n’ont fait qu’aggraver cette frag­men­ta­tion. Il s’a­vère donc indis­pen­sable d’a­na­ly­ser et de mettre en œuvre, sur le ter­rain, une stra­té­gie capable de résis­ter à la dis­lo­ca­tion éco­no­mique au sein des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés. ☰ Par Nur Arafeh


gaza4 Une économie isolée en état de « dé-développement » à Gaza

L’économie de Gaza est dans un état de « dé-déve­lop­pe­ment » (nous emprun­tons la for­mule à Sara Roy), non seule­ment à cause des attaques israé­liennes répé­tées — qui ont déli­bé­ré­ment et sys­té­ma­ti­que­ment détruit l’économie indi­gène et créé une crise huma­ni­taire —, mais sur­tout à la suite du blo­cus impo­sé par Israël depuis la prise du pou­voir par le Hamas (et même bien avant). L’économie de Gaza est deve­nue iso­lée du reste des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés. Les fer­me­tures et les res­tric­tions de mou­ve­ment ont para­ly­sé le com­merce interne et externe. Comme une illus­tra­tion de ces res­tric­tions, les auto­ri­tés israé­liennes ont éta­bli une liste appe­lée « Biens à double usage ». Ces biens, comme le ciment et les équi­pe­ments tech­no­lo­giques, sont consi­dé­rés comme sus­cep­tibles d’avoir une uti­li­sa­tion tant mili­taire que civile, et sont donc sévè­re­ment contrô­lés. La dis­po­ni­bi­li­té des fac­teurs de pro­duc­tion est très réduite et leur cours sur le mar­ché a consi­dé­ra­ble­ment augmenté.

  1. « L’économie de Gaza est deve­nue iso­lée du reste des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés. Les fer­me­tures et les res­tric­tions de mou­ve­ment ont para­ly­sé le com­merce interne et externe. »

La capa­ci­té pro­duc­tive dans la bande de Gaza a été réduite à peau de cha­grin. L’état appau­vri du sec­teur pri­vé ain­si que des ser­vices publics a ren­du Gaza de plus en plus invi­vable, limi­tant sa capa­ci­té à réa­li­ser une crois­sance éco­no­mique durable. Le blo­cus a tou­te­fois don­né nais­sance à de nou­veaux types d’économies. En matière d’agriculture, les res­tric­tions israé­liennes sur les impor­ta­tions ont conduit les Gazaouis à adop­ter un sys­tème de pla­ni­fi­ca­tion mul­ti­cri­tères ; l’objectif est de pro­duire des cultures nor­ma­le­ment impor­tées afin de réduire la dépen­dance vis-à-vis de l’extérieur, et d’as­su­rer la sécu­ri­té ali­men­taire. Ce sys­tème a été concep­tua­li­sé par le minis­tère de l’Agriculture sous l’appellation d’une « éco­no­mie agri­cole résis­tive ». Une éco­no­mie infor­melle de tun­nel a éga­le­ment émer­gé. Elle consiste à contre­car­rer les res­tric­tions israé­liennes en fai­sant entrer d’Égypte par des tun­nels creu­sés tous les pro­duits man­quants à la sur­vie des ter­ri­toires. Ce com­merce n’a cepen­dant pas géné­ré une crois­sance durable et n’a pas béné­fi­cié d’une manière consi­dé­rable aux sec­teurs pro­duc­tifs, qui dépendent de la main d’œuvre. En outre, la poli­tique égyp­tienne récente — répres­sive à l’égard des Frères musul­mans et leurs alliés stra­té­giques, comme le Hamas — a eu pour consé­quence la des­truc­tion des tunnels.

Une économie marginalisée et affaiblie à Jérusalem-Est

Jérusalem-Est était le noyau com­mer­cial, tou­ris­tique et cultu­rel de la socié­té pales­ti­nienne. La ville a cepen­dant été pro­gres­si­ve­ment sépa­rée de l’é­co­no­mie de la bande de Gaza et de la Cisjordanie puis inté­grée, d’une manière par­tielle et défor­mée, dans l’é­co­no­mie israé­lienne. Son éco­no­mie est deve­nue de plus en plus dépen­dante des mar­chés israé­liens pour l’emploi, le com­merce et la finance. Cette mar­gi­na­li­sa­tion de l’é­co­no­mie de Jérusalem-Est par rap­port au reste des ter­ri­toires pales­ti­niens est le résul­tat des poli­tiques israé­liennes d’an­nexion et d’isolement — la construc­tion du mur de sépa­ra­tion jouant un rôle consi­dé­rable. L’état socio-éco­no­mique de la ville est tom­bé en déclin ; ses habi­tants connaissent des taux de pau­vre­té (75.4 %) et de chô­mage (19 %) consi­dé­rables, un man­que­ment aigu de loge­ments, un taux d’in­ves­tis­se­ment faible, une défaillance d’infrastructures éco­no­miques, un appau­vris­se­ment du sec­teur com­mer­cial tou­ris­tique et, enfin, des ser­vices édu­ca­tifs et de san­té dans un état de délabrement.

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(DR)

L’archipel fragmenté de la Cisjordanie

Alors que la bande de Gaza et Jérusalem-Est étaient à la fois éco­no­mi­que­ment mar­gi­na­li­sées et iso­lées, une éco­no­mie néo­li­bé­rale se déve­lop­pait à Ramallah, en Cisjordanie. Ce modèle de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, qui a été mis en œuvre par le gou­ver­ne­ment de Salam Fayyad, consis­tait en une réforme ins­ti­tu­tion­nelle dont l’objectif était de mener une poli­tique de pri­va­ti­sa­tion de cer­taines acti­vi­tés, et une libé­ra­li­sa­tion du mar­ché de l’emprunt. Cette poli­tique a eu pour consé­quence une relance éco­no­mique à court terme — la période de crois­sance s’a­vé­rait néan­moins insou­te­nable en ce qu’elle était fon­dée sur une éco­no­mie arti­fi­cielle, dépen­dante des dona­teurs exté­rieurs. Elle a même conduit à aug­men­ter les inéga­li­tés et le taux d’endettement des ménages. Cette manne éco­no­mique, même pro­vi­soire, n’a pro­fi­té qu’aux zones contrô­lées par l’Autorité pales­ti­nienne, en l’occurrence les zones A et B de la Cisjordanie, tan­dis que la zone C est res­tée a l’écart de ces réformes éco­no­miques — les ter­ri­toires situés dans la zone C sont sou­mis à un contrôle strict de la part des auto­ri­tés israé­liennes, limi­tant la libre dis­po­si­tion des terres, de l’eau, et d’autres res­sources natu­relles au pro­fit des Palestiniens.

« Les Palestiniens en Israël sont ain­si en train de deve­nir un moteur impor­tant de l’é­co­no­mie du nord de la Cisjordanie. »

On peut éga­le­ment évo­quer le cas d’Hébron et du sud de la Cisjordanie, qui forment un autre frag­ment éco­no­mique. Ils sont deve­nus ces der­nières années le centre com­mer­cial et indus­triel des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés. Quant aux ter­ri­toires situés au nord de la Cisjordanie, tels que Naplouse, Jénine et Qalqilya, ils ont déve­lop­pé des rap­ports éco­no­miques avec l’é­co­no­mie arabe israé­lienne, dans la Galilée et le Triangle. Ces nou­veaux flux com­mer­ciaux, évo­qués par l’é­co­no­miste Raja Khalidi, impliquent plu­sieurs sec­teurs tels que l’hô­tel­le­rie, le tou­risme, la res­tau­ra­tion, la san­té, les finances, la comp­ta­bi­li­té et les ser­vices de trans­port. La valeur actuelle totale des biens et de ser­vices échan­gés sur les mar­chés nord de la Cisjordanie par les Palestiniens vivant en Israël est esti­mée à 300 mil­lions de dol­lars par an. Les Palestiniens en Israël deviennent ain­si un moteur impor­tant de l’é­co­no­mie du nord de la Cisjordanie.

Résister à la politique israélienne

Malgré l’existence de plu­sieurs frag­ments éco­no­miques, tous les Palestiniens res­tent à la fois sou­mis à la poli­tique d’occupation et de colo­ni­sa­tion israé­lienne et à l’économie israé­lienne, de manière plus géné­rale. Ils connaissent tous les mêmes limi­ta­tions aux res­sources natu­relles et à la liber­té de mou­ve­ment des biens et des per­sonnes. Et puisque ces res­tric­tions ont entra­vé la crois­sance et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique durable dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés, il y a un besoin urgent de concep­tua­li­ser et de mettre en œuvre une stra­té­gie à même résis­ter à la poli­tique israé­lienne et ses relais struc­tu­rels hégé­mo­niques ; cette stra­té­gie, dont le noyau dur est la lutte contre la confis­ca­tion des terres et la dépen­dance for­cée vis-à-vis de l’économie israé­lienne, doit aus­si viser à défier le modèle néo­li­bé­ral adop­té par l’Autorité palestinienne.

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Salam Fayyad, 2013 (World Economic Forum)

La pro­mo­tion du sec­teur agri­cole serait à cet égard cru­ciale puisqu’il a un rôle stra­té­gique dans le main­tien de la terre pales­ti­nienne face à la colo­ni­sa­tion. En outre, son ren­for­ce­ment favo­ri­se­rait la capa­ci­té pro­duc­tive pales­ti­nienne et le libé­re­rait de l’emprise de l’é­co­no­mie israé­lienne — il faci­li­te­rait la trans­for­ma­tion de la socié­té pales­ti­nienne, d’une socié­té de consom­ma­tion à une socié­té de pro­duc­tion, assu­rant ain­si une plus grande indé­pen­dance sur le plan ali­men­taire. Le ren­for­ce­ment du sec­teur indus­triel appa­raît tout aus­si indis­pen­sable dans le déve­lop­pe­ment d’une éco­no­mie plus ou moins indé­pen­dante : ceci passe par une poli­tique qui favo­rise la pro­duc­tion locale et sa pro­mo­tion. Un plan doit être mis en place afin de pro­mou­voir des sec­teurs indus­triels com­pé­ti­tifs consi­dé­rés comme ren­tables socia­le­ment et éco­no­mi­que­ment. Une poli­tique de boy­cott des pro­duits israé­liens, autres que ceux pro­ve­nant des colo­nies, est aus­si indis­pen­sable afin de favo­ri­ser le mar­ché intérieur.

La pro­mo­tion des rela­tions éco­no­miques nord-nord, entre les Palestiniens des ter­ri­toires et ceux d’Israël, est aus­si essen­tielle afin de tenir tête à l’in­té­gra­tion dans l’é­co­no­mie israé­lienne. Khalidi sug­gère que l’Autorité pales­ti­nienne, ain­si que les com­mu­nau­tés locales et le sec­teur pri­vé, accordent un trai­te­ment pré­fé­ren­tiel aux inves­tis­seurs pales­ti­niens d’Israël, par l’organisation de foires com­mer­ciales et l’amélioration des capa­ci­tés d’accueil des ser­vices muni­ci­paux pour les Palestiniens d’Israël. Mais pour que la résis­tance ait un impact, il faut qu’elle soit fon­dée sur la conscience des Palestiniens des dan­gers du sys­tème actuel : une atten­tion par­ti­cu­lière devrait donc être accor­dée à l’é­du­ca­tion et à la mobi­li­sa­tion sociale. Le péda­gogue bré­si­lien Paulo Freiere expli­quait en 1970, dans son ouvrage Pedagogy of the Oppressed, que « l’éducation fonc­tionne soit comme un ins­tru­ment qui est uti­li­sé pour faci­li­ter l’in­té­gra­tion de la jeune géné­ra­tion dans la logique du sys­tème actuel… soit comme la pra­tique de la liber­té, et le moyen par lequel les hommes et les femmes exa­minent de manière cri­tique et créa­tive la réa­li­té, en décou­vrant com­ment par­ti­ci­per à la trans­for­ma­tion de leur monde ».


REBONDS 

☰ Lire notre article, « Israël : la mort vue du ciel », Shimrit Lee, juillet 2015
☰ Lire l’en­tre­tien avec Georges Habache (Memento)
☰ Lire notre série « Palestine-Israël, voix de femmes », Shimrit Lee, jan­vier 2015
☰ Lire notre entre­tien avec Frank Barat, « François Hollande a déci­dé de sou­te­nir l’oppresseur », novembre 2014
☰ Lire la lettre du poète Breyten Breytenbach à Ariel Sharon (Memento)

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Nur Arafeh
Nur Arafeh

Membre de l'organisation Al-Shabaka, The Palestinian Policy Network.

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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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