Pasolini — contre la marchandise


Texte inédit pour le site de Ballast

« Ce qui m’a pous­sé à deve­nir com­mu­niste, racon­ta un jour Pasolini, c’est un sou­lè­ve­ment d’ou­vriers agri­coles contre les grands pro­prié­taires du Frioul, au len­de­main de la guerre. J’étais pour les brac­cian­ti. Je n’ai lu Marx et Gramsci qu’en­suite. » Mais un com­mu­niste d’une espèce un peu à part, un peu oblique : mar­xiste qui ne croyait pas au Progrès, com­mu­niste exclu par le Parti com­mu­niste et révo­lu­tion­naire fai­sant l’é­loge de la conser­va­tion. Sa bête noire ? La moder­ni­té libé­rale et l’empire de la consom­ma­tion. De pages en pages, il tira à vue. Au point, avec ce pen­chant infa­ti­gable pour la polé­mique, de retour­ner le terme « fas­cisme » pour décrire nos socié­tés de confort, de bien-être, de liber­tés indi­vi­duelles et de droits démocratiques.


pasolini2 Avril 1945. Benito Mussolini tira sa révé­rence, tête au sol, sus­pen­du à un croc de bou­cher. Quelques mois plus tôt, le frère de Pasolini, résis­tant anti­fas­ciste, tom­bait sous le feu dans la région du Frioul. Sa mort ébran­la le jeune Pier Paolo, de trois années son aîné, qui, les larmes séchées, devint secré­taire de la sec­tion com­mu­niste de San Giovanni de Casarsa, petit vil­lage du nord-est de l’Italie. « C’est son sou­ve­nir, celui de sa géné­ro­si­té, de sa pas­sion qui m’oblige à suivre la route que je suis », confia-t-il long­temps plus tard (cité par René de Ceccatty dans sa bio­gra­phie Pasolini).

Un fascisme moderne ?

Pasolini a condam­né sans détour la dic­ta­ture san­gui­naire (les mas­sacres éthio­piens obligent à s’en sou­ve­nir) ins­tau­rée par le Duce. Mais il a dénon­cé, avec plus de vigueur encore, un fas­cisme qui à ses yeux ne disait pas son nom, celui qui mon­trait patte blanche, celui qui pré­fé­rait les gale­ries aux galons, celui de cette socié­té dans laquelle il vivait, la guerre pas­sée, et que l’on disait déjà de consom­ma­tion – cette socié­té qu’il défi­nis­sait comme « le der­nier des désastres, le désastre de tous les désastres ».

« Sous cou­leur de démo­cra­tie, de plu­ra­li­té, de tolé­rance et de bien-être, les auto­ri­tés poli­tiques, inféo­dées aux pou­voirs mar­chands, ont édi­fié un sys­tème tota­li­taire sans pareil. »

Le décor plan­té par le Parti natio­nal fas­ciste était, à l’image de son Guide, bouf­fon, gro­tesque et obs­cène : quin­caille­ries antiques, aigles en feuilles d’or, parades de car­na­val et ges­tuelle pathé­tique d’un chef d’orchestre qui se rêvait plus qu’il ne fut jamais. Mais Pasolini esti­mait que les deux décen­nies de tyran­nie n’eurent mal­gré tout qu’un impact réduit sur le peuple ita­lien : l’é­non­cé déroute mais l’âme du pays n’en fut, mar­te­lait-il, pas trans­for­mée dans ses pro­fon­deurs. « Les dif­fé­rentes cultures par­ti­cu­lières (pay­sannes, sous pro­lé­ta­riennes, ouvrières) conti­nuaient imper­tur­ba­ble­ment à s’identifier à leurs modèles, car la répres­sion se limi­tait à obte­nir leur adhé­sion en paroles », assu­ra-t-il dans ses Écrits cor­saires. Le consu­mé­risme, qu’il iden­ti­fiait donc à une nou­velle forme de fas­cisme — le terme est impropre, en son accep­ta­tion his­to­rique et poli­tique, puis­qu’il enlace deux réa­li­tés bien dis­tinctes, mais le poète ita­lien en usa comme d’une pro­vo­ca­tion, d’un mot-obus ou d’une charge explo­sive, en ce que le régime de la mar­chan­dise pénètre les cœurs du plus grand nombre et ravage dura­ble­ment, sinon irré­mé­dia­ble­ment, les socié­tés qui lui ouvrent les bras —, s’est mon­tré bien plus des­truc­teur : « Aucun cen­tra­lisme fas­ciste n’est par­ve­nu à faire ce qu’a fait le cen­tra­lisme de la socié­té de consom­ma­tion. Le fas­cisme pro­po­sait un modèle réac­tion­naire et monu­men­tal mais qui res­tait lettre morte. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles impo­sés par le centre est totale et incon­di­tion­née. On renie les véri­tables modèles cultu­rels. L’abjuration est accom­plie. On peut donc affir­mer que « la tolé­rance » de l’idéologie hédo­niste vou­lue par le nou­veau pou­voir est la pire des répres­sions de l’histoire humaine. »

Sous cou­leur de démo­cra­tie, de plu­ra­li­té, de tolé­rance et de bien-être, les auto­ri­tés poli­tiques, inféo­dées aux pou­voirs mar­chands, ont édi­fié un sys­tème tota­li­taire sans pareil. L’Histoire est facé­tieuse lorsqu’elle se rit des para­doxes : Mammon réa­li­sa le rêve de Mussolini. En uni­for­mi­sant tout un peuple, le pre­mier mena à bien les des­seins les plus fous du second, qui ne sut ni ne put apla­nir l’Italie sous les bottes d’un Empire. « Le fas­cisme, je tiens à le répé­ter, n’a pas même, au fond, été capable d’égratigner l’âme du peuple ita­lien, tan­dis que le nou­veau fas­cisme, grâce aux nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion et d’information (sur­tout, jus­te­ment, la télé­vi­sion), l’a non seule­ment égra­ti­gnée, mais encore lacé­rée, vio­lée, souillée à jamais. »

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Benito Mussolini (DR)

Contrôler par la consommation

La pro­pa­gande fas­ciste, gros­sière et, somme toute, limi­tée aux moyens de com­mu­ni­ca­tion de l’époque, baisse les yeux devant la puis­sance de frappe du capi­ta­lisme moderne : « Le jour­nal fas­ciste et les ins­crip­tions de slo­gans mus­so­li­niens sur les fermes font rire à côté : comme (dou­lou­reu­se­ment) la char­rue à côté du trac­teur », notait Pasolini dans l’un de ses articles.

« La mise au pas est assu­rée sans que le sang ne soit ver­sé. Servitude volon­taire, ou presque. »

L’ouvrage Divertir pour domi­ner, paru en 2010, a mis en relief « l’ampleur et la sophis­ti­ca­tion des pro­cé­dés mis en œuvre par les indus­tries dites cultu­relles pour for­ger les consciences aux valeurs de l’hypercapitalisme » : mas­si­fi­ca­tion des dési­rs (via l’endoctrinement publi­ci­taire), gré­ga­ri­sa­tion sous cou­vert d’individualisme, appau­vris­se­ment du lien social, mimé­tisme col­lec­tif, alié­na­tion des consciences… Ce dres­sage géné­ra­li­sé est notam­ment ren­du pos­sible par la télé­vi­sion, que Pasolini per­ce­vait comme un ins­tru­ment « auto­ri­taire et répressi[f] comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été » (le télé­vi­seur n’asservit pas en soi et il serait sans doute pos­sible d’en faire un usage éman­ci­pa­teur s’il ne se trou­vait pas « au ser­vice du Pouvoir et de l’Argent »). Lorsque l’on sait qu’un Occidental passe en moyenne neuf années de sa vie devant un écran de télé­vi­sion (Bénilde rap­pelle dans son essai On achète bien les cer­veaux que le télé­spec­ta­teur n’avait à subir, en 1968, que deux minutes d’écrans publi­ci­taires quo­ti­diens ; en 2006, le chiffre doit être mul­ti­plié par 72…), on com­prend les mises en garde, aus­si véhé­mentes que pro­phé­tiques, du cinéaste ita­lien. « La révo­lu­tion des mass media – écri­vit-il – a été encore plus radi­cale et déci­sive. Au moyen de la télé­vi­sion, le centre s’est assi­mi­lé tout le pays… Une grande œuvre de nor­ma­li­sa­tion par­fai­te­ment authen­tique et réelle est com­men­cée et elle a impo­sé ses modèles : des modèles vou­lus par la nou­velle classe indus­trielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui pré­tend par sur­croît que d’autres idéo­lo­gies que celle de la consom­ma­tion sont inad­mis­sibles. »

Le suc­cès du régime consu­mé­riste tient en ce qu’il n’a pas recours aux matraques, chères aux gou­ver­ne­ments auto­cra­tiques (des monar­chies abso­lues à l’URSS), pour dres­ser ses domes­tiques. La mise au pas est assu­rée sans que le sang ne soit ver­sé. Servitude volon­taire, ou presque : le capi­ta­lisme à la papa, bour­geois et bedon­nant, cigare d’une main et fouet de l’autre, sent la naph­ta­line ; le voi­ci lif­té et reloo­ké, hype et in, cher­chant à sus­ci­ter par­tout le désir de ses sujets. En 2010, l’é­co­no­miste Frédéric Lordon étu­dia, avec l’es­sai Capitalisme, désir et ser­vi­tude, la dimen­sion tota­li­taire du « régime de désir » et « l’o­béis­sance joyeuse » qui régentent notre temps ; trente ans plus tôt, Pasolini poin­tait du doigt : « La fièvre de la consom­ma­tion est une fièvre d’obéissance à un ordre non énon­cé ». Quel ordre ? Celui du nou­veau Pouvoir. Celui de la moder­ni­té libé­rale, indi­vi­dua­liste, fré­né­tique, illi­mi­tée et liquide. Un Pouvoir jouis­seur, cruel sous ses rires, pré­ten­du­ment sans pré­ju­gés et faus­se­ment tolé­rant (cette tolé­rance arti­fi­cielle qu’il fus­ti­geait, en tant qu’homosexuel, puisqu’elle venait « d’en haut » et ne fai­sait, jus­te­ment, que tolé­rer). Un ordre qui, pour reprendre la for­mu­la­tion de Dufour, « réduit l’humanité à une col­lec­tion d’individus cal­cu­la­teurs mus par leurs seuls inté­rêts ration­nels et en concur­rence sau­vage les uns avec les autres » (Le Divin Marché) : les églises se sont vidées au pro­fit des centres com­mer­ciaux, le salut passe par les biens maté­riels et les peuples cèdent la place aux trou­peaux. « Je vis exis­ten­tiel­le­ment, confiait Pasolini dans sa cor­res­pon­dance, ce cata­clysme qui, du moins pour l’ins­tant, n’est que dégra­da­tion : je le vis chaque jour, dans les formes de mon exis­tence, dans mon corps. »

(DR)

Ode à la diversité

Le Divers, cher au voya­geur Victor Segalen, s’est dilué dans les eaux plates d’une culture uni­forme et inco­lore : celle du glo­bish et des grandes marques qui infectent pareille­ment Séoul, Los Angeles et São Paulo – ce monde domi­nant, le nôtre, est celui que redou­tait tant Pasolini. Celui de la note unique, sans saveur ni dis­cor­dances. Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, dans sa for­mu­la­tion contem­po­raine, arase les sin­gu­la­ri­tés en sou­met­tant les peuples à la loi d’un mar­ché trans­na­tio­nal affran­chi de toutes entraves his­to­riques et cultu­relles. Ce que le sous-com­man­dant insur­gé Marcos a nom­mé l’« homo­gé­néi­sa­tion cultu­relle du monde », dans un livre d’en­tre­tien paru en 2001.

« Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, dans sa for­mu­la­tion contem­po­raine, arase les sin­gu­la­ri­tés en sou­met­tant les peuples à la loi d’un mar­ché trans­na­tio­nal affran­chi de toutes entraves. »

Pasolini s’étonnait, dans ses Lettres luthé­riennes (sous-titrée Petit trai­té péda­go­gique), de l’absence de réac­tions des com­mu­nistes et des anti­fas­cistes, au cours des années 1960 et 70, face à l’hégémonie mar­chande et à la stan­dar­di­sa­tion de l’espèce humaine – muta­tion anthro­po­lo­gique qu’il tenait pour his­to­ri­que­ment unique. Cette évo­lu­tion, que l’on pre­nait soin de nom­mer « déve­lop­pe­ment », le répu­gnait à ce point qu’il alla jusqu’à uti­li­ser, de façon polé­mique et néces­sai­re­ment ambi­guë, le terme de « géno­cide » afin de mettre en évi­dence le carac­tère cri­mi­nel d’un tel sys­tème éco­no­mique. Le tor­rent ultra­li­bé­ral et pro­duc­ti­viste char­rie l’éradication des cultures, des modes de vie, des par­ti­cu­la­rismes et des valeurs mil­lé­naires, trans­for­mant ain­si les humains en « auto­mates laids et stu­pides, ado­ra­teurs de fétiches ». Il signe la mise à mort du petit peuple cher à l’écrivain – ce peuple des fau­bourgs et des champs, des nippes repri­sées et des mains râpées, ce peuple qu’il conviait à sa table, autour d’une rime ou d’un tour­nage (une posi­tion qui lui valut et vaut par­fois d’être accu­sé de mythi­fier les plus modestes, de les rêver pour mieux expier ses propres ori­gines bour­geoises – on songe notam­ment au roman­cier Édouard Louis qui, en 2014, décla­ra : « Écrire contre Pasolini, la mythi­fi­ca­tion, l’i­déa­li­sa­tion des classes popu­laires. Toute son oeuvre est tra­ver­sée par une vision des classes popu­laires comme plus simples, plus authen­tiques, plus vraies. »)

À défaut d’espoir, ses voyages dans les pays du tiers-monde lui confé­raient quelques joies inter­dites : celles, notam­ment, de par­ler à des hommes qui n’avaient pas (encore) suc­com­bé à cet hédo­nisme de paco­tille qui dis­tille du bon­heur en sachets sur­ge­lés. Si rien n’arrête le Progrès, pour­sui­vait-il d’une plume apo­ca­lyp­tique, la Terre risque fort de fabri­quer des « sous-hommes » inter­chan­geables à la chaîne… Des robots. « D’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres », pré­ci­sa-t-il dans l’ul­time entre­tien qu’il don­na, la veille de son assassinat.

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Sur le tournage d'Accattone (© Reporters Associati - Roma)

Conserver ou révolutionner ?

« Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? »

Mélancolie d’artiste ? Vague à l’âme de rimailleur ? Spleen de songe-creux ? Si Pasolini n’a jamais nié le regard nos­tal­gique qu’il por­tait sur le monde, son dépit n’était pas d’ivoire – celui des tours d’an­ciens régimes (peu­plées d’es­thètes féo­daux ou de dan­dys lau­da­teurs de Muray). Pasolini, sa vie durant, ton­na rouge vif-argent et enten­dait bien faire du pas­sé table rage. L’homme avoua, dans l’ouvrage Entretiens avec Pier Paolo Pasolini, qu’il était com­mu­niste parce qu’il était conser­va­teur – l’épithète relève de dis­po­si­tions psy­cho­lo­giques per­son­nelles, bien sûr, mais il doit éga­le­ment se lire à l’aune de sa pen­sée poli­tique. Conservateur ; qu’est-ce à dire ? L’avenir a par­fois la langue qui fourche et le pré­sent aurait tort de tour­ner le dos à ses anté­cé­dents : c’est aus­si dans les vieux pots qu’on fait… Pour un pro­jet de recueil inti­tu­lé Poésie avec lit­té­ra­ture, Pasolini com­po­sa ces deux vers : « La connais­sance est dans la nos­tal­gie / Qui ne s’est pas per­du ne pos­sède pas ». Il pré­ci­sait tou­te­fois que le pas­sé, lors­qu’il était pré­sent, c’est-à-dire lors­qu’il le vivait de plain-pied, n’é­tait pas source de satis­fac­tions : il le devient à mesure qu’il s’efface.

Pasolini tenait aux dons des siècles défunts. Une pro­po­si­tion radi­cale, éman­ci­pa­trice et libé­ra­trice (Pasolini y inté­grait même l’écologie), ne pour­ra se conce­voir qu’en refu­sant d’escorter l’époque dans sa marche for­cée vers un ave­nir qui risque, en bien des points, de com­pro­mettre le socia­lisme de demain¹. Le poète était sen­sible à ce qu’il appe­lait les « valeurs anciennes », celles, popu­laires, de la « fra­ter­ni­té per­due » (Jean-Loup Amselle, dans son petit pam­phlet Les nou­veaux rouges-bruns, a vive­ment dénon­cé « le pri­mi­ti­visme » de Pasolini). Son athéisme ne l’empêchait d’ailleurs pas de pro­mou­voir une cer­taine sacra­li­té, volon­tiers tein­tée de mys­tique chré­tienne – ce qui le condui­sit à condam­ner l’avortement sans condi­tions (stig­mate, à ses yeux, de l’hé­do­nisme fri­vole et mar­chand). La moder­ni­té le han­tait : il assis­tait le cœur ser­ré au mas­sacre des espaces urbains et natu­rels, noyant sa colère dans le fond des vers : « je ne vois qu’une chose : que bien­tôt va mou­rir / l’idée de l’homme qui appa­raît dans les glo­rieux matins » (« Poésie en forme de rose », extrait du recueil Poésies 1953–1964). À quoi s’a­jou­taient un roman­tisme cer­tain et une aspi­ra­tion che­va­le­resque au com­bat : dans sa cor­res­pon­dance avec Natalia Aspesi, on peut lire : « Un monde répres­sif est plus juste, meilleur qu’un monde tolé­rant : parce que dans la répres­sion, on vit les grandes tra­gé­dies, la sain­te­té et l’héroïsme prennent nais­sance. » D’où son ver­dict sans appel : qu’est-ce que le pré­sent ? « L’enfer. » Marxiste, il pre­nait néan­moins ses dis­tances avec sa vision de l’Histoire et du temps (comme parou­sie), qu’il tenait, avec Sorel ou Camus, pour une illu­sion bourgeoise.

« Le pas­séiste cultive les ombres, le révo­lu­tion­naire les rap­pelle au grand jour pour l’aider à trou­ver sa route ; le pas­séiste célèbre les cica­trices, le révo­lu­tion­naire les rouvre pour gué­rir l’avenir. »

La ligne poli­tique et phi­lo­so­phique de Pasolini, dif­fi­cile à cer­ner d’un pas pres­sé, lui assure par­fois de bien étranges sou­tiens post­humes : catho­liques inté­gristes, mili­tants iden­ti­taires ou sora­liens. Patrice Bollon se fen­dit d’une mise au point l’an pas­sé, en tan­çant la « cap­ta­tion théo­rique » de ce pen­seur anti­co­lo­nia­liste et mar­xiste — une récu­pé­ra­tion des « plus indues [et] scan­da­leuses » (Le Magazine lit­té­raire, n° 543). S’il existe, sans contre­dit, un conser­va­tisme contre-révo­lu­tion­naire et haïs­sable (celui des pos­sé­dants qui s’accrochent à leurs pri­vi­lèges pré­sents, celui des domi­nants qui sai­gne­raient la terre pour res­ter à leur poste, celui des exploi­teurs qui jus­ti­fient « l’ordre » du monde), il a pu exis­ter, dans l’his­toire socia­liste, cer­taines formes de conser­va­tisme capables de nour­rir — ou se vou­lant telles — le pro­jet révo­lu­tion­naire. Celles qu’é­voque, par exemple, le mili­tant éco­lo­giste Paul Ariès lors­qu’il rap­porte, dans son ouvrage La sim­pli­ci­té volon­taire contre le mythe de l’abondance, la dimen­sion « conser­va­trice » des luttes popu­laires : « Il s’agissait de défendre des modes de vie ». Celle de ces révo­lu­tion­naires, dont Löwy et Sayre par­lèrent brillam­ment dans Révolte et mélan­co­lie, pour qui « le sou­ve­nir du pas­sé sert comme arme dans la lutte pour le futur ». Celles dont Edgar Morin fait état lors­qu’il uti­lise le terme « méta­mor­phose » pour illus­trer les liens qui existent entre révo­lu­tion et conser­va­tion : la révo­lu­tion, à l’instar du papillon, dépasse sans renier la chry­sa­lide qu’elle a été (Pour et contre Marx, paru en 2012). Celles que men­tion­na Guy Debord dans ses Commentaires sur la socié­té du spec­tacle lors­qu’il déplo­ra la perte de mémoire consti­tu­tive de notre époque, le pré­sent per­pé­tuel auto-suf­fi­sant et la « mise hors la loi de l’his­toire ». Celles, enfin, que Régis Debray révèle dans Dégagements : « C’est le pré­sen­tisme qui est effrayant. La perte des ana­chro­nismes. L’instant qui scin­tille, sans recul pour s’en démar­quer, sans l’aune pour le juger. Si main­te­nant tout est main­te­nant, disons adieu aux rébel­lions de demain, que le jeu­nisme tue­ra dans l’œuf. Pas de révo­lu­tion sans l’insistance, l’assistance du révo­lu. […] Tous les révo­lu­tion­naires que j’ai ren­con­trés avaient un temps de retard sur le leur : le Che vou­lait refaire San Martín, Marcos, Zapata, Chávez, Bolívar. Comme nos jaco­bins en 1789, lec­teurs de Plutarque et de Tite-Live, les Gracques ; et Lénine, la Commune de Paris. Les réfrac­taires ont la manie d’antidater, en fai­sant d’un ana­chro­nisme leur agen­da ».

Conserver ou révo­lu­tion­ner ? Dans ses Lettres luthé­riennes, Pasolini expli­quait que cette oppo­si­tion binaire n’a­vait plus aucun sens. Il ren­voyait dos à dos les conser­va­teurs sans désir radi­cal de rup­ture et les révo­lu­tion­naires per­sua­dés qu’il fal­lait éra­di­quer jus­qu’à la der­nière trace du vieux monde. Le pas­séiste fait des cendres une déco­ra­tion, le révo­lu­tion­naire les souffle pour mettre le feu à l’horizon ; le pas­séiste cultive les ombres, le révo­lu­tion­naire les rap­pelle au grand jour pour l’aider à trou­ver sa route ; le pas­séiste célèbre les cica­trices, le révo­lu­tion­naire les rouvre pour gué­rir l’avenir.

etudiants

Mai 1968 (© Michel Cabaud)

« Je vous hais, chers étudiants »

La vague contes­ta­taire qui s’abattit sur les années 1960 et 70 lais­sa Pasolini sur sa faim. C’est le moins que l’on puisse dire. Il tour­na en déri­sion les vel­léi­tés sub­ver­sives et mutines des étu­diants, qui à ses yeux firent le jeu du sys­tème qu’ils contes­taient avec rage (avant de ren­trer dans les rangs dont ils étaient issus, bien sage­ment et fiers, média­ti­que­ment, de ce quart d’heure de rébel­lion) : « Ils uti­lisent contre le néo-capi­ta­lisme des armes qui portent en réa­li­té sa marque de fabrique et qui ne sont des­ti­nées qu’à ren­for­cer sa propre hégé­mo­nie. Ils croient bri­ser le cercle et ne font que le ren­for­cer. » La déri­sion prô­née par cette jeu­nesse ébou­rif­fée fou­lait aux pieds, esti­mait-il, le sens du res­pect et de l’honneur ; l’incivilité s’érigeait en signe de dis­si­dence et toute réti­cence devant l’inédit ; l’in­con­nu et les-len­de­mains-radieux deve­nait sujette à opprobre : « J’entends déjà leurs argu­men­ta­tions : est pas­séiste, réac­tion­naire, enne­mi du peuple, qui­conque ne sait pas com­prendre les élé­ments de nou­veau­té, même dra­ma­tiques, qu’il y a dans les fils ». Il alla même jus­qu’à sou­te­nir, dans un poème, les jeunes agents de police (des enfants du pro­lé­ta­riat et du sous-pro­lé­ta­riat, disait-il) face aux émeu­tiers bien nour­ris. Ces fils à papa qui s’insurgeaient contre Papa : gué­guerre intes­tine de la bourgeoisie.

« Ces fils à papa qui s’insurgeaient contre Papa : gué­guerre intes­tine de la bourgeoisie. »

L’un de ses bio­graphes, Enzo Siciliano, consi­gna dans Pasolini, une vie : l’é­cri­vain « devi­na, avant beau­coup d’autres, que le « Mai » étu­diant ita­lien n’a­vait rien de la révo­lu­tion cultu­relle maoïste dont il s’ins­pi­rait pour­tant, mais qu’il était une révolte codée de la bour­geoi­sie contre elle-même ». Pasolini repro­chait éga­le­ment à la jeu­nesse « anti­fas­ciste » de mener une lutte de retard : celle-ci s’insurgeait contre un sys­tème poli­tique mort il y a trois décen­nies de cela et ne voyait pas celui, ô com­bien plus véné­neux, qui pre­nait son époque à la gorge. « Un anti­fas­cisme de tout confort et de tout repos », en somme, qui fiche des coups de pied à un cadavre.

*

Pasolini est mort en 1975, étran­ge­ment assas­si­né sur une plage romaine, alors qu’il s’apprêtait à publier un livre sur les liens qui unis­saient les auto­ri­tés poli­tiques, la mafia et le sec­teur pétro­lier. « Je nour­ris une haine vis­cé­rale, pro­fonde, irré­duc­tible, contre la bour­geoi­sie », avait juré cet homme doux et pro­fon­dé­ment paci­fique, en dépit du tran­chant de ses textes (Gandhi res­tait l’un de ses maîtres à agir). Personnage dense, com­plexe, par­fois confus, sinon contra­dic­toire, sans cesse en quête, jamais consen­suel. Le Parti com­mu­niste l’avait radié, en 1949, pour « indi­gni­té morale et poli­tique » et il eut, sa vie durant, à affron­ter trente-trois pro­cé­dures judi­ciaires et quan­ti­té de plaintes pour « obs­cé­ni­té ». Quelques heures avant de mou­rir, il décla­ra : « Je sais qu’en tapant tou­jours sur le même clou, on peut faire s’é­crou­ler une mai­son. »


NOTES

1. Pasolini se défi­nis­sait avant tout comme un mar­xiste, très ins­pi­ré par Gramsci, ne sou­hai­tant pas être assi­mi­lé au com­mu­nisme sta­li­ni­sant des partis.


Photographie de cou­ver­ture : © Allstar Picture Library

Max Leroy
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Au sommaire :
Joëlle, dos cassé, coeur révolté (Rémi Larue) ▽ Une papeterie en sursis (Roméo Bondon) ▽ Rencontre avec Pınar Selek ▽ Que faire de la police ? (avec Ugo Bernalicis et Elsa Dorlin) ▽ L’argent ne tombe pas des oliviers (Rosa Moussaoui) ▽ “Si personne ne m’écoute, je n’ai plus rien à dire” ▽ À donner, volcan en éruption, pneus neufs (Marion Jdanoff) ▽ Partout la mer est libre (Maya Mihindou) ▽ Casamance : résister au sel et attendre la pluie (Camille Marie et Prosper Champion) ▽ Quand la littérature justifie la domination (Kaoutar Harchi) ▽ Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit (Tristan Bonnier) En la línea del frente : sur la ligne de front (Laurent Perpigna Iban) ▽ Tout ce qui vit (Élie Marek et Élias Boisjean) ▽ Les foyers ont brûlé (Paul Fer) ▽ Feu bleu (Zéphir)

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