Montrer que la lutte paie


Texte inédit pour le site de Ballast

Gaël Quirante est deve­nu, ces der­nières années, l’un des visages de la lutte syn­di­cale en France. Vêtu de sa tenue de pos­tier, nous retrou­vons le secré­taire dépar­te­men­tal de SUD Poste 92, éga­le­ment membre de la direc­tion du NPA, dans une salle auto­gé­rée du centre de la capi­tale. Par un cour­rier en date du 20 mars 2018, Muriel Pénicaud, actuelle ministre du Travail, auto­ri­sait La Poste à le licen­cier — contre l’avis, par quatre fois répé­té, de l’inspection du tra­vail. En cause : un mou­ve­ment de grève auquel il par­ti­ci­pa il y a huit ans ayant abou­ti à la rete­nue, durant un peu plus de deux heures, de cadres de l’entreprise. Quirante sort d’une brève sieste dans son véhi­cule, tout entier qu’il est mobi­li­sé par des actions au sein de dif­fé­rents bureaux de poste de la région ; il nous quit­te­ra pour rejoindre une assem­blée géné­rale étu­diante. « On doit s’oppo­ser à la répres­sion anti­syn­di­cale, repous­ser les restruc­tu­ra­tions qui sup­priment des emplois, contrer la logique de casse du ser­vice public et de mar­chan­di­sa­tion du tra­vail de fac­teur et de fac­trice. On fait le choix de tenir, de mon­trer que l’été ne nous fait pas peur et qu’on sera capables de faire la jonc­tion avec toutes les colères accu­mu­lées », nous annonce-t-il.


Dès l’enfance, j’ai bai­gné entre la Fête de l’Huma, Pif le chien et le milieu de l’immigration espa­gnole. Mes pre­mières réunions se font dans le salon fami­lial, à Paris, avec les cel­lules du par­ti maoïste espa­gnol de mon père. Les mili­tants ouvriers exi­lés en France dans les usines Renault, Citroën et ailleurs, y parlent de la place cen­trale de la classe ouvrière. En 1994, j’expérimente au sein de la jeu­nesse com­mu­niste la néces­si­té de me battre contre le contrat d’insertion pro­fes­sion­nelle. Un an plus tard, j’entre à la fac et je me mobi­lise au sein de l’Union des étu­diants com­mu­nistes puis contre le plan Juppé. Dans cette orga­ni­sa­tion, je vois une sacrée contra­dic­tion entre mon vécu à la baraque et la réa­li­té du PCF. Je notais la dif­fi­cul­té qu’ils avaient à défendre le droit de vote des immi­grés à toutes les élec­tions, par exemple. Il y avait aus­si le fait de mettre au second plan la néces­si­té de la grève géné­rale ou encore leur slo­gan contre le « sur­ar­me­ment » — comme s’il y avait un seuil légi­time d’armement ! Il y a dis­tor­sion. Ça débouche sur une rup­ture per­son­nelle avec le par­ti et sur une ren­contre avec le milieu mili­tant d’extrême gauche révo­lu­tion­naire, trots­kyste en par­ti­cu­lier : la Jeunesse com­mu­niste révo­lu­tion­naire d’Olivier Besancenot, qui était sur la fac de Nanterre. En résu­mé : la famille, la baraque et les luttes ont for­gé mon iden­ti­té poli­tique.

« Tranquille, pei­nard. Il hésite entre un ou deux mil­lions. Il ne se rend même pas compte de l’incongruité de cette décla­ra­tion : nous, on hésite au mieux entre cinq et dix balles dans notre poche. »

Je suis ren­tré à La Poste parce qu’il fal­lait bien tra­vailler ! Les mili­tants de la gauche révo­lu­tion­naire qui deviennent pro­fes­seurs — j’ai essayé deux ans comme prof d’histoire-géo vaca­taire —, ça me ques­tionne… Je ne vou­lais pas pré­pa­rer des concours. C’était accep­ter cette logique de cou­pure avec la réa­li­té pour viser un emploi. Assez natu­rel­le­ment, je tente la SNCF puis je fais de l’intérim pour sub­ve­nir à mes besoins. Une boîte d’intérim me pro­pose de bos­ser à La Poste, où j’obtiens un CDD. Avec huit gars au bureau de Courbevoie, on nous pro­met un CDI ; deux jours avant la fin du CDD, on nous noti­fie notre licen­cie­ment. C’est le début d’une bagarre col­lec­tive avec l’aide des syn­di­cats pour obte­nir — après des débrayages et des grèves — notre titu­la­ri­sa­tion. Déjà, se mettent en place les pre­mières stra­té­gies patro­nales : les huit sont ven­ti­lés pour empê­cher qu’ils res­tent sou­dés. De fac­teur à Courbevoie, je suis deve­nu col­lec­teur des entre­prises en ser­vice d’après-midi à Levallois. Je tiens à dire que les enca­drants avaient déjà un vrai mépris de classe. Lors de mon pre­mier entre­tien, une cadre m’a infan­ti­li­sé en me par­lant comme à un demeu­ré : « Vous savez, le tra­vail de fac­teur est extrê­me­ment com­pli­qué : vous avez dans une enve­loppe une adresse et il faut que l’adresse des­sus cor­res­ponde à l’adresse de la boîte aux lettres. » Véridique ! Postier, c’est un bou­lot certes mal payé mais dans lequel on peut assez libre­ment tis­ser des liens forts avec les col­lègues. Ce tra­vail est donc deve­nu un vrai choix, avec l’ambition de défendre nos condi­tions de tra­vail. Puis ça s’enchaîne vite : je ter­mine ma période d’essai deux jours avant un appel à la grève sur les retraites en 2003. Un mois de grève, alors que je ne suis pas encore syn­di­qué ! À ce moment, nos liens sont forts et mettent en adé­qua­tion ma concep­tion de la vie et ce que je fais : tu désertes le monde des idées pour taper dans le concret sur un licen­cie­ment, sur un contrat… Cette expé­rience a décu­plé la force que je met­tais en mes convic­tions. Alors qu’étudiant on décrypte l’exploitation, dans une entre­prise on se bat direc­te­ment contre l’exploitation en fai­sant confiance aux col­lègues. On est pous­sés maté­riel­le­ment dans ce qu’on vit et le dilemme de l’action se pose tous les jours.

À La Poste, en moyenne, la refonte de l’organisation a lieu tous les deux ans. Dans le 92, on a impo­sé tous les sept ans. C’est un manque à gagner pour l’entreprise en termes de restruc­tu­ra­tion et de sup­pres­sion d’emplois — ce qu’elle appelle « formes d’organisations inno­vantes ». Aujourd’hui, la majo­ri­té des col­lègues tra­vaille le matin et l’après-midi, avec une pause déjeu­ner — non com­prise dans le temps de tra­vail — de 45 minutes à 4 heures. Le fac­teur, qui ne déli­vrait avant que le cour­rier et les recom­man­dés, on lui fait main­te­nant dis­tri­buer les colis et le cour­rier non adres­sé. La charge de tra­vail aug­mente sans cesse. Tu es un mulet, pour un salaire qui ne bouge pas et un très gros mépris social. Physiquement, les inap­ti­tudes au bou­lot explosent. De l’autre côté, notre cher PDG, Philippe Wahl — qui était tout fier d’appeler à voter Hollande — déclare avoir une baraque rue Madame, gagner 700 000 euros et dit avoir un ou deux mil­lions pla­cés. Tranquille, pei­nard. Il hésite entre un ou deux mil­lions. Il ne se rend même pas compte de l’incongruité de cette décla­ra­tion : nous, on hésite au mieux entre cinq et dix balles dans notre poche. Des patrons de « gauche »… Notre boîte est à cette image avec un DRH de Casino, le direc­teur natio­nal cour­rier, ancien DRH de PSA… C’est une boîte de main-d’œuvre avec en rétor­sion le licen­cie­ment et les bri­mades au moindre signe de résis­tance. Il y a une volon­té de remise au pas de l’entreprise pour qu’elle devienne une entre­prise de main-d’œuvre où le fait même de prendre la parole est pro­hi­bé. En 2009, il y a eu toute une série de grèves dans plu­sieurs éta­blis­se­ments : Reuil-Malmaison, Colombes… Dans mon ser­vice, notre grève a débou­ché sur une grève dépar­te­men­tale. Ça a per­mis de mon­trer que même dans un sec­teur ato­mi­sé comme le nôtre, et avec des salaires très faibles, on peut gagner. Une grève recon­duc­tible de 30 jours de sala­riés payés juste au-des­sus du SMIC, c’est dur !

Par Cyrille Choupas

Mon expé­rience dans le 92, c’est la ren­contre de dif­fé­rents mili­tants qui par­tagent une com­pré­hen­sion du monde, qui est clai­re­ment mar­xiste révo­lu­tion­naire, et une pra­tique de confron­ta­tion par l’action col­lec­tive directe, qui met en avant l’auto-organisation des grèves au-delà même des struc­tures syn­di­cales. On insiste sur la néces­si­té du contrôle de la grève par les gré­vistes : de ne pas lais­ser ça aux struc­tures syn­di­cales, même si on est conscients qu’en dehors de ces périodes de mobi­li­sa­tions et de vapeur, il est néces­saire de ren­for­cer les syn­di­cats qui sont, fina­le­ment, comme des assem­blées géné­rales per­ma­nentes. Cette manière de faire per­met de créer d’autres rap­ports sociaux, d’autres rap­ports humains déjà per­cep­tibles dans nos grèves. Nos col­lègues sont trans­for­més par la lutte car ils touchent du bout des doigts ces nou­veaux rap­ports pos­sibles, en com­men­çant à se par­ler. Discuter et s’organiser avec les col­lègues et au sein de la famille, tenir plu­sieurs jours, expé­ri­men­ter direc­te­ment et concrè­te­ment la police, la jus­tice, les patrons, ça vaut tous les cours magis­traux. Ça vaut plus que plein de for­ma­tions, plus que plein de lec­tures et d’articles — c’est une com­pré­hen­sion directe du monde. Il y a une cri­tique du syn­di­ca­lisme par une cer­taine gauche radi­cale, issue du milieu ensei­gnant, qui le cari­ca­ture à tra­vers la figure de l’homme blanc de 50 ans fan de moji­tos. Les quar­tiers popu­laires ? Ils sont là ! Et orga­ni­sés dans nos entre­prises — Peugeot, Renault, l’intérim, McDo —, dans nos syn­di­cats, dans les AG, au point fixe des pos­tiers à la mani­fes­ta­tion du 22 mai [2018]. Oui, les direc­tions syn­di­cales ont du mal à leur par­ler mais dans les grèves d’Aulnay, de La Poste et d’ailleurs, ils sont là et se bagarrent par-delà les ori­gines et les reli­gions. Pour réunir ton camp, qui est fait de Noirs, d’Asiatiques, d’Espagnols, de fonc­tion­naires, d’intérimaires, d’hommes, de femmes, d’hétérosexuels et d’homosexuels, si tu n’as pas un dis­cours sur toutes ces ques­tions, tu ne peux pas l’unifier. Pour mieux nous exploi­ter, la boîte veut créer des sépa­ra­tions ; nous, on ne le veut pas !

« Une grève ne dure que si elle est aus­si l’occasion de nou­veaux rap­ports sociaux entre les hommes et les femmes, les Blancs, les Noirs et les Arabes, les fonc­tion­naires et les inté­ri­maires. »

Mais, clai­re­ment, le dis­cours pour com­battre toutes ces oppres­sions est sur­dé­ter­mi­né par celui de la soli­da­ri­té de classe. Parfois, ça nous arrive de mener la bataille contre des chefs d’établissements qui sont noirs ou arabes : la ques­tion, c’est donc de ne jamais perdre de vue l’exploitation. C’est vrai qu’il y a un manque de prise en compte de toutes ces ques­tions, c’est vrai que la gauche tra­di­tion­nelle poli­tique, syn­di­cale et asso­cia­tive relègue ces oppres­sions au second plan, mais la force sociale glo­bale, ça reste encore une fois la soli­da­ri­té de classe. Ça me rap­pelle l’époque du débat sur le mariage pour tous. Nous, on défen­dait la liber­té de cha­cun de choi­sir de se marier ou non. Mais ça avait géné­ré par mal de dis­cus­sions et je trouve ça vache­ment offen­sif et fécond. Je prends un autre exemple : la grève d’Onet. Leur lutte per­met de redon­ner confiance à notre camp social car on peut gagner même dans les sec­teurs les plus oppri­més et pré­ca­ri­sés, avec une prise en charge par les orga­ni­sa­tions du mou­ve­ment ouvrier. Pareil pour la lutte des chi­ba­nis à la SNCF. Mais pour­quoi on ne parle jamais des grèves où il y a de tout et qui font péter tous les car­cans, comme la nôtre ou celle d’Aulnay ? Mettre en avant une bagarre de classe, c’est indis­so­ciable du com­bat contre les oppres­sions pour uni­fier notre camp social. Une grève ne dure que si elle est aus­si l’occasion de nou­veaux rap­ports sociaux entre les hommes et les femmes, les Blancs, les Noirs et les Arabes, les fonc­tion­naires et les inté­ri­maires. Les gens tiennent car la grève est libre­ment consen­tie et vou­lue puisque tout autour de toi te dit d’arrêter : ton patron, ta com­pagne ou ton com­pa­gnon, ta famille, la police, la jus­tice… Si tu tiens, c’est que tu vois que tu n’as jamais expé­ri­men­té de tels rap­ports humains. Quand tu es un mili­tant révo­lu­tion­naire, tu fais ça même si tu sais que ça veut dire 1 300 euros après 15 ans de boîte et avec un fort risque d’être lour­dé, car c’est là où tu es utile.

Cette lutte, l’expérience de l’entreprise et l’expérience de mes col­lègues, est ma plus grande expé­rience mili­tante. On dit sou­vent qu’il n’y a pas de soli­da­ri­té : sur la ques­tion de mon licen­cie­ment, on voit que c’est l’inverse. Et là, c’est la pre­mière fois qu’ils licen­cient un repré­sen­tant syn­di­cal du syn­di­cat majo­ri­taire repré­sen­ta­tif, et contre l’avis de l’inspection du tra­vail et des propres ser­vices de madame Pénicaud [ministre du Travail du gou­ver­ne­ment Philippe-Macron, ndlr] ! À cette occa­sion, on la voit la soli­da­ri­té de classe. L’inspection du tra­vail a refu­sé mon licen­cie­ment en 2011 et en 2017. En août 2017, les ser­vices de madame Pénicaud refusent à nou­veau de me licen­cier car l’inspection du tra­vail consi­dère que les faits ne sont pas assez graves pour jus­ti­fier un licen­cie­ment : des vigiles par­tout et aucune négo­cia­tion après 60 jours de grève. Mais, sur­tout, l’inspection met au jour une dis­cri­mi­na­tion syn­di­cale d’une demande de licen­cie­ment liée au man­dat syn­di­cal — ce qui est inter­dit par le Code du tra­vail. L’inspection a deman­dé pour­quoi, sur les trois inquié­tés au pénal, je serais le seul à être licen­cié ? Les deux col­lègues envoient un cour­rier pour confir­mer ce fait. Il y a des enquêtes de l’inspection du tra­vail qui montrent que, pen­dant 15 ans, La Poste a fait pres­sion sur des agents pré­caires (inté­ri­maires ou en CDD) pour obte­nir des faux témoi­gnages me met­tant en défaut. C’est de la dis­cri­mi­na­tion syn­di­cale. Et tous ces élé­ments pour ma défense sont le fruit de la soli­da­ri­té de mes cama­rades, qui aident à trou­ver des infos, qui envoient des cour­riers de sou­tien, etc.

Par Cyrille Choupas

Autre exemple : un col­lègue mal­gache est en CDD, logé par La Poste. La direc­tion condi­tionne son pas­sage au CDI à un faux témoi­gnage contre moi sur un vol de paquets. Il refuse alors que toute sa vie est sus­pen­due à ça. Vendredi, le chef ne tremble pas et décide de ne pas le renou­ve­ler. Lundi, il nous raconte tout ça et on débraye direct pour qu’il soit réin­té­gré avec un contrat. On a obte­nu la vic­toire. Autre exemple : une cheffe d’équipe nous note « excel­lents » mais son supé­rieur ne valide pas ; elle ne veut pas céder sur la nota­tion qu’elle considère juste ; on débraye, on gagne. Des cas comme ça, il y en a plein. Je suis donc lour­dé, en réfé­ré au tri­bu­nal où je gagne et, main­te­nant, convo­qué au com­mis­sa­riat de Neuilly. Comme si entre Balkany et Sarkozy, il n’y avait pas de plus gros bon­nets à s’occuper que Gaël Quirante. Ils vont inven­ter quoi, là ? Depuis le 26 mars [2018], on demande juste une média­tion à la pré­fec­ture en pré­sence de l’inspection du tra­vail et des deux par­ties en conflit, La Poste et les gré­vistes, pour pou­voir prou­ver que La Poste ne prend pas en consi­dé­ra­tion les mul­tiples pro­po­si­tions écrites depuis le 27 mars. Là, on a 150 gré­vistes avec des paies à 0 euro et aucune contre-pro­po­si­tion de La Poste. La seule moda­li­té de négo­cia­tion pour elle est de parier sur l’épuisement et le pour­ris­se­ment du conflit. On est venus avec le maire de Gennevilliers, Patrice Leclerc, devant la pré­fec­ture : aucune réponse. Tu vas dans le centre de Villeneuve qui va fer­mer, tu as six membres de la BAC à 2 cen­ti­mètres de toi qui t’intiment l’ordre d”« arrê­ter ton one man show ». Pareil lors du blo­cage du bureau de poste par des étu­diants et des che­mi­nots soli­daires : 100 CRS cas­qués débarquent. Forcément, on fait entrer nos sou­tiens dans le bureau et on demande les condi­tions de trai­te­ment de ce ras­sem­ble­ment. Pas de réponse. On se met en chaîne devant la police à l’intérieur du bureau, au milieu des lettres ; là, la pré­fec­ture est rapide.

« La police est patro­nale et la jus­tice est bour­geoise : on l’expérimente direc­te­ment. En plu­sieurs années de mili­tan­tisme, j’ai jamais vu de bavures sur un patron. Ils doivent avoir un gri­gri. »

La police est patro­nale et la jus­tice est bour­geoise : on l’expérimente direc­te­ment. En plu­sieurs années de mili­tan­tisme, j’ai jamais vu de bavures sur un patron. Ils doivent avoir un gri­gri. Alors que des délin­quants, chez les patrons et les bourges, il y en a ! La garde à vue de Sarko, c’est « Je peux me bar­rer au milieu ». Au bureau de poste de La Défense, le 26 avril, le motif de l’intervention poli­cière était qu’on n’avait pas dépo­sé de par­cours alors qu’on est sur un de nos lieux de tra­vail en grève. Mais les poli­ciers, quand ils mani­festent cagou­lés et armés sur les Champs-Élysées, il y a un par­cours dépo­sé en pré­fec­ture ? Chez les gré­vistes, et même chez cer­tains flics, ça inter­roge. Quand ces grèves se ter­minent, le retour à la nor­male peut reve­nir très vite donc il faut faire vivre les acquis avec des AG régu­lières. Il y a des syn­di­ca­listes qui sont gênés par leur mili­tan­tisme poli­tique. Ils s’en cachent et disent qu’ils ont deux cas­quettes : la syn­di­cale et la poli­tique. Moi, je suis un mili­tant com­mu­niste révo­lu­tion­naire qui doit tra­vailler pour man­ger mais qui met son syn­di­ca­lisme en adé­qua­tion avec sa concep­tion du monde. C’est mal­hon­nête de cacher ses opi­nions. Dans le syn­di­cat, il y a des com­mu­nistes, des anar­chistes, d’autres qui n’ont pas d’opinions. Le com­bat de classe unit mal­gré les dif­fé­rences. Les col­lègues se foutent du « isme » mais s’intéressent à ton action dans la boîte. Moi, j’ai pas de cas­quette mais dif­fé­rents outils : le syn­di­cat, le par­ti et sur­tout l’auto-organisation par les tra­vailleurs eux-mêmes.

Est-ce nor­mal que, dans les entre­prises, il n’y ait pas la pos­si­bi­li­té d’une expres­sion poli­tique ? Les patrons font de la poli­tique et c’est tou­jours posi­tion­né du côté du gour­din. Ce qu’il faut, c’est être trans­pa­rent à la fois sur ses enga­ge­ments et où se prennent les déci­sions : les déci­sions de la grève se prennent dans les AG de gré­vistes, l’exécution de ces déci­sions dans les comi­tés de grève com­po­sés de syn­di­qués et de non syn­di­qués. C’est ce rap­port entre orga­ni­sa­tion et mou­ve­ment de notre camp et de la classe qui se pose aus­si bien dans les syn­di­cats que les par­tis. Le pro­blème actuel n’est pas tant l’indépendance des syn­di­cats avec les par­tis — ils se mettent d’accord sur l’essentiel — que les stra­té­gies des direc­tions syn­di­cales, qui ont une consé­quence sur mon fri­go et mon porte-mon­naie. L’indépendance des mili­tants ouvriers face aux cen­trales syn­di­cales est toute aus­si impor­tante. Souvent, je suis assez éton­né de voir une déter­mi­na­tion plus forte de tra­vailleurs du rang, qui ne sont pas des mili­tants syn­di­caux, au regard de l’attitude et des stra­té­gies de diri­geants syn­di­caux… Tout ça, c’est une façon d’occulter d’où vient le pou­voir et com­ment déci­der. Les déci­sions doivent venir de la libre asso­cia­tion de tous lors des AG dans nos quar­tiers, dans nos lieux de tra­vail et dans nos uni­ver­si­tés. La lutte contre la loi Travail n’a pas été une défaite puisque tous les réseaux se réac­tivent deux ans après, direc­te­ment. On a une avant-garde mili­tante d’une dizaine de mil­liers de per­sonnes qui n’hésitent plus à se confron­ter direc­te­ment à l’appareil d’État tout en tis­sant des liens et des expé­riences com­munes. Ces forces n’ont pas encore coa­gu­lé. Le Front social est une des expres­sions de cela. On est dans une période de lutte pro­lon­gée, comme en 1968 — qui a été l’aboutissement des luttes de 1962 à 1967 —, avec un rap­port de force bien plus défa­vo­rable, des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et poli­tiques bien plus faibles. Mais il y a accu­mu­la­tion d’expériences. L’État et la bour­geoi­sie l’entendent et essaient de mettre le feu là où ces liens se tissent et se ren­forcent. Au lieu de don­ner des consignes de vote, le Front social avait pro­po­sé de se réunir le len­de­main de l’élection de Macron. Ça a été un suc­cès mais elle n’a été relayée par aucune direc­tion syn­di­cale et poli­tique natio­nale, NPA com­pris, qui en a par­lé la veille au soir alors que ça ne divi­sait pas… Pourquoi on a atten­du sep­tembre 2017 pour une pre­mière manif ?

Par Cyrille Choupas

Le Front social a vou­lu débor­der les cen­trales syn­di­cales, mais en ras­sem­blant. On ne peut pas tour­ner le dos à la CGT et ses cor­tèges tou­jours aus­si consé­quents à chaque manif. Pareil pour Solidaires. En ce moment, il y a plu­sieurs grèves dans les filiales d’EDF et GDF. Pourquoi les direc­tions syn­di­cales ne font pas conver­ger cette lutte avec les che­mi­nots ? Face à ça, les direc­tions laissent se déve­lop­per des actions propres en par­lant d’instaurer un cli­mat pour mieux s’exonérer d’amplifier la grève par une géné­rale inter­sec­to­rielle. Il y a des annonces de pri­va­ti­sa­tion de la RATP : des pas­se­relles avec les che­mi­nots de la SNCF pour­raient se faire avec un axe trans­port. Mais, non, rien d’offensif ! « Tout ce qui sert le bien public doit être géré par notre classe » me semble un bon mot d’ordre. Sur la ques­tion de la grève géné­rale, on doit avant tout dis­cu­ter des direc­tions qui empêchent toute pos­si­bi­li­té de conver­gence. À Paris, il y avait une manif de l’Éducation dans un coin et une des che­mi­nots dans un autre. Le 22 mai [2018], la fonc­tion publique a appe­lé à une manif en dehors du calen­drier des che­mi­nots, le 23–24… Historiquement, les che­mi­nots se sont presque tou­jours mis en grève recon­duc­tible. Face à une attaque inédite par l’ampleur des sac­cages qu’elle entraî­ne­rait, on répond par une grève per­lée ! Heureusement qu’il y a une AG inter­gares qui tente d’en sor­tir en débor­dant les cen­trales. L’AG inter­gares per­met de reprendre la direc­tion de la grève pour sor­tir du speech de chaque secré­taire afin de dis­cu­ter toutes et tous des pro­blèmes de la grève, de la stra­té­gie, de com­ment la faire gran­dir.… L’AG recon­duc­tible est essen­tielle pour que cha­cun prenne confiance, com­mence à par­ler puis à se mobi­li­ser.

« Si tu ne coor­donnes pas, si t’additionnes pas, si tu ne fais pas conver­ger les luttes exis­tantes pour mettre en dif­fi­cul­té le gou­ver­ne­ment, eh bien, tu ren­forces évi­dem­ment le sen­ti­ment de rési­gna­tion ! »

Une AG a un inté­rêt quand ce que tu portes peut modi­fier la déci­sion de l’intersyndicale, peut dépas­ser un pro­blème que tu poses. L’appel à la grève n’est pas une forme d’émancipation si on ne donne pas les outils per­met­tant aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses de s’en sai­sir — autre­ment, ils et elles vont régler les pro­blèmes chez eux. Et pour les cen­trales syn­di­cales, le fait qu’elles n’appellent pas à la grève géné­rale, ça n’aide pas à sti­mu­ler le syn­di­ca­lisme de base… Arrive ensuite la ques­tion de la « rési­gna­tion ». Mais de qui parle-t-on lorsqu’on pose ce sujet ? Parce qu’il y a quand même un vrai pro­blème dans la stra­té­gie des direc­tions syn­di­cales, poli­tiques et asso­cia­tives, qui est de ne pas rendre visible la déter­mi­na­tion et les luttes exis­tantes ! Pour ne prendre qu’un exemple : là, les che­mi­nots sont dans une situa­tion com­pli­quée après trois mois de bagarre. Au même moment, depuis un mois, une grève extrê­me­ment impor­tante, par­tie du bas, s’est enclen­chée dans les filiales GRDF : il y a 180 sites blo­qués pour lut­ter contre les sup­pres­sions d’emplois et pour des aug­men­ta­tions de salaire. Aucune orga­ni­sa­tion syn­di­cale ou asso­cia­tive n’en parle. Il y a quelques articles dans la presse mains­tream, c’est ce qui a per­mis que ça soit enfin pris en compte. Quand on parle de stra­té­gie per­dante, c’est ça. Est-ce que ça serait tota­le­ment illo­gique que la CGT GRDF se coor­donne avec la CGT che­mi­nots pour jus­te­ment impo­ser un rap­port de force ? C’est une stra­té­gie mor­ti­fère… Évidemment, on n’est pas dans une situa­tion où il y a des mil­lions de tra­vailleurs en grève — par contre, il y a aujourd’hui des poches impor­tantes.

Il est clair qu’on n’a pas un bou­le­vard pour l’ensemble des mobi­li­sa­tions, mais la déter­mi­na­tion existe. De même pour les che­mi­nots. S’ils veulent gagner, soit ils se donnent les moyens de mon­trer au gou­ver­ne­ment qu’ils peuvent tenir l’été, soit ils reprennent le tra­vail : et là, c’est un choix qui doit être clair de l’intersyndicale CGT-SUD. Y’a pas d’autre pos­si­bi­li­té, il faut le dire. Il faut com­prendre qu’une vic­toire ou pas des che­mi­nots aura une influence impor­tante sur la vision des autres sec­teurs quant à la pos­si­bi­li­té de se bagar­rer. Le pro­blème, c’est que si tu ne coor­donnes pas, si t’additionnes pas, si tu ne fais pas conver­ger les luttes exis­tantes pour mettre en dif­fi­cul­té le gou­ver­ne­ment, eh bien, tu ren­forces évi­dem­ment le sen­ti­ment de rési­gna­tion et d’isolement ! C’est la même logique lorsqu’on ne rend pas visible les vic­toires qui existent. C’est le cas du CHU du Rouvray, où ils ont contraint la direc­tion à embau­cher plus dans le centre hos­pi­ta­lier ; de même pour les Catacombes de Paris, qui ont obte­nu des embauches sup­plé­men­taires et une mul­ti­pli­ca­tion par trois de leurs primes. Pareil chez les édu­ca­teurs, pareil dans une crèche à Tours. Tout ça, ce n’est pas la grève géné­rale mais si ça a été pos­sible, c’est parce qu’il y avait une dyna­mique d’ensemble impul­sée par des sec­teurs plus gros et plus forts qui ont per­mis de don­ner confiance sur la néces­si­té et la pos­si­bi­li­té de gagner dans des sec­teurs de moindre ampleur. On doit à la fois popu­la­ri­ser ce qui gagne et mon­trer que la lutte paie.


Caisse de grève des pos­tiers du 92


REBONDS

☰ Lire notre témoi­gnage « À l’usine », juin 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Théo Roumier : « On a les moyens de défaire Macron », mai 2018
☰ Lire notre témoi­gnage « Prendre soin de nos anciens », mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Saïd Bouamama : « Des Noirs, des Arabes et des musul­mans sont par­tie pre­nante de la classe ouvrière », mai 2018
☰ Lire notre témoi­gnage « Pas de train aujourd’hui pour qu’il y en ait demain », mai 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Philippe Martinez : « Qui est moderne et qui est rin­gard ? », décembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Jean-Claude Poirson : « Des ouvriers en lutte qui relèvent la tête », novembre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Olivier Besancenot : « Le récit natio­nal est une impos­ture », octobre 2016
☰ Lire notre entre­tien avec Françoise Davisse : « Décider ensemble, c’est tenir ensemble ! », mars 2016

Ballast
Ballast

« Tenir tête, fédérer, amorcer »

Découvrir d'autres articles de



Abonnez-vous ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

couverture du 7

Notre septième numéro est disponible en librairie et en ligne ! Chaque numéro papier, autonome du site Internet, propose des articles inédits.

Au sommaire :
Issa, libre-penseur (Anne Feffer) | Rencontre avec les dockers du Havre (Léon Mazas & Djibril Maïga) | Rencontre avec Florence Aubenas | Angela Davis et Assa Traoré. Entretien croisé | Décroissance, écosocialisme : comment répondre à la question écologique ? avec Agnès Sinaï et Michael Löwy | Afrique du Sud | Une maraude avec l’ADSF (Maya Mihindou) | Vers la libération animale (Léonard Perrin) | Le fédéralisme, avenir de la révolution ? (Edouard Jourdain) | Claude Cahun (Adeline Baldacchino) | Vivre à Jérusalem (Hassina Mechaï) | Pourquoi nous rampons sous la peau du monde (Stéphane Beauverger, Collectif Zanzibar)

Nous sommes un collectif entièrement militant et bénévole, qui refuse la publicité en ligne et papier. Vous pouvez nous soutenir (frais, matériel, reportages, etc.) par un don ponctuel ou régulier.