Gilles Martin : « N’importe qui doit pouvoir comprendre les idées politiques et philosophiques »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Difficile de ne pas trou­ver un livre, au moins, des édi­tions Aden dans la biblio­thèque de tout ama­teur de sciences humaines et sociales. De Noam Chomsky à Angela Davis, en pas­sant par Normand Baillargeon, Losurdo et Norman Finkielstein, les édi­tions Aden aspirent à par­ti­ci­per plei­ne­ment au débat cri­tique de notre époque. Leur ligne ? Plurielle. Les petites cha­pelles pas­se­ront leur che­min. Nous avons ren­con­tré son fon­da­teur, Gilles Martin. Comment faire vivre une mai­son d’é­di­tion indé­pen­dante ? Quels choix opé­rer ? Comment faire face à Amazon lorsque l’on est aus­si libraire ? Pourquoi un livre est-il avant tout une aven­ture col­lec­tive ? Que pen­ser du numé­rique ? Entretien à bâtons rompus. 


gillesm Commençons par votre ligne. On trouve, dans votre cata­logue, par­mi les noms les plus connus, aus­si bien Chomsky que Malcolm X, Lénine, Baillargeon, le Che, Rudolf Rocker et Angela Davis. Des anar­chistes, des mar­xistes… C’est l’au­berge espa­gnole, non ?

Non, pas du tout ! Au contraire. Quand tu fais une mai­son d’é­di­tion, tu contri­bues au débat. Il y a donc une contra­dic­tion entre vou­loir y contri­buer et impo­ser à ta mai­son une seule ligne. Il y a contra­dic­tion dans les termes. Ce qui me plaît, c’est d’a­voir un cata­logue essen­tiel­le­ment axé sur la cri­tique de la socié­té dans laquelle on vit, et cette socié­té peut être cri­ti­quée de diverses façons. C’est ça qui est inté­res­sant. C’est de se dire : le point de départ est tout ce qui bouge, disons, pour être simple, à la gauche de la social-démo­cra­tie, et on contri­bue ensuite à trans­for­mer ces idées en bou­quins afin d’a­li­men­ter le débat comme le cata­logue. Je n’ai pas du tout à être inféo­dé à une ligne idéo­lo­gique – moi j’ai la mienne, j’ai un avis, on peut me clas­ser assez faci­le­ment, je sup­pose (quoique, en vieillis­sant, de moins en moins !) –, et encore moins à un parti.

C’était l’en­ga­ge­ment de départ, en créant Aden ?

« Quand tu fais une mai­son d’é­di­tion, tu contri­bues au débat. Il y a donc une contra­dic­tion entre vou­loir y contri­buer et impo­ser à ta mai­son une seule ligne. »

Oui, très clai­re­ment. Je pou­vais tout à fait être séduit par un texte très liber­taire, comme Bastions pirates, tout en vou­lant édi­ter des textes com­mu­nistes – je pense là à ceux, par exemple, de Domenico Losurdo. Et il n’y a pas du tout de contra­dic­tion. Mais j’ai remar­qué que ça gênait. On part du prin­cipe, dans l’é­di­tion, que tu dois adhé­rer au pro­pos poli­tique de tes auteurs. Ce n’est pas du tout le cas ! Tu donnes la pos­si­bi­li­té à un livre d’exis­ter dès lors que tu consi­dères qu’il apporte quelque chose, peu importe la cha­pelle dans laquelle il se trouve ou la case dans laquelle on peut le faire ren­trer. Mais ça se fait peu, en effet. Et ce posi­tion­ne­ment m’a éga­le­ment été ren­du pos­sible par mon posi­tion­ne­ment géo­gra­phique : à par­tir du moment où j’é­tais à la péri­phé­rie de la fran­co­pho­nie, la Belgique per­met­tait ça aus­si. Aussi, il y a un glis­se­ment entre les vraies nou­veau­tés et les réédi­tions. Un des gros pièges, aujourd’­hui, de l’é­di­tion indé­pen­dante, ce sont les réédi­tions. Beaucoup de mai­sons ont un pro­blème pour ali­men­ter le cata­logue : ils se ruent sur des réédi­tions. « Ouais, super, un vieux Victor Serge ! Un Jack London ! » Dès que tu t’en­fermes dans une ligne dog­ma­tique, tu t’es­souffles, fatalement.

Quand tu as un dif­fu­seur, tu dois ali­men­ter le dra­gon. Si tu ne sors qu’un livre par an, ça ne va pas – alors que tu n’as peut-être qu’un seul bou­quin inté­res­sant à sor­tir. Ton dis­tri­bu­teur va te dire qu’il faut nour­rir le bazar. Donc tu fais de la réédi­tion. Et si ça peut par­fois être sym­pa­thique, ça masque éga­le­ment une cer­taine pau­vre­té du débat intel­lec­tuel contem­po­rain. Une mai­son d’é­di­tion qui fait un très beau tra­vail, même si je peux avoir par ailleurs cer­taines réti­cences idéo­lo­giques et poli­tiques, c’est L’échappée. Ils ont une vraie vision. Ils contri­buent au débat. Après, j’en fais éga­le­ment de la réédi­tion, bien sûr. L’autobiographie d’Angela Davis par exemple. Mais c’é­tait incon­ce­vable qu’on la réédite telle quelle ; il fal­lait la réactualiser.

Donc vous avez publié des livres avec les­quels vous étiez en désaccord ?

Tout à fait. Je suis en total désac­cord avec certains.

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Vous par­liez de votre ligne per­son­nelle. Comment vous pré­sen­te­riez-vous, du coup ?

« On vit dans une socié­té où les richesses sont pro­duites col­lec­ti­ve­ment donc elles doivent être redis­tri­buées col­lec­ti­ve­ment. Point. »

Joker ! (rires) Je me sens, pour être clair, com­mu­niste. Je trouve que dans le cou­rant liber­taire et anar­chiste, il y a des choses pas­sion­nantes et très riches mais, glo­ba­le­ment, je suis com­mu­niste. Ça signi­fie quoi ? Ce n’est pas adhé­rer à un modèle de socié­té comme on l’a vu par le pas­sé, même si on le regarde par­fois trop avec des lunettes contem­po­raines, c’est, sim­ple­ment : la pro­prié­té col­lec­tive des moyens de pro­duc­tion. On vit dans une socié­té où les richesses sont pro­duites col­lec­ti­ve­ment donc elles doivent être redis­tri­buées col­lec­ti­ve­ment. Point. C’est la défi­ni­tion de base du com­mu­nisme. La ques­tion des par­tis, ça c’est autre chose. C’est inte­nable de voir que le col­lec­tif pro­duit toutes les richesses et qu’elles sont acca­pa­rées par une mino­ri­té. Le com­mu­nisme, c’est ren­ver­ser ça. Que ce qui est pro­duit serve à tous, via un État, avec un appa­reil de ser­vice public. Je ne suis pas le gros bol­che­vik qu’on pour­rait croire !

Il y a de nom­breuses mai­sons d’é­di­tion indé­pen­dantes et poli­tiques : Agone, La Fabrique, Syllepse, Amsterdam, Au diable vau­vert, LUX, Delga, Libertalia, etc. Comment posi­tion­nez-vous Aden dans tout ça ? Avez-vous des contacts entre vous ?

Oui. Il y a même eu des pro­jets, l’en­vie de faire des choses en com­mun. Mais le gros pro­blème d’un édi­teur, c’est son ego. Sauf moi (rires). Quand tu mets plu­sieurs édi­teurs autour d’une table, c’est sou­vent très dif­fi­cile de par­ve­nir à des accords. Mais je me sens très proche de pas mal d’entre eux et je ne les vois en rien comme des concur­rents. Je trouve ça sti­mu­lant : ça ali­mente le débat. Un édi­teur peut ouvrir une brèche et ça peut éga­le­ment pro­fi­ter à un autre. Ce n’est pas tou­jours facile mais il y a pu avoir des ému­la­tions. Dans ma librai­rie, je suis content quand il y a les nou­veau­tés des autres. Agone vient de sor­tir un gros livre sur la Guerre d’Espagne, ce n’est pas du tout ma ligne poli­tique, mais je le vends et je peux même le défendre ! Après, inévi­ta­ble­ment, il y a un pro­blème d’ordre éco­no­mique : l’es­pace qui existe pour l’é­di­tion indé­pen­dante, et en par­ti­cu­lier dans les sciences humaines, a ten­dance à dimi­nuer un peu, dans les librai­ries. Une mai­son d’é­di­tion qui arrive en plus, elle tape for­cé­ment dans la part du gâteau. Il y a quinze ans, on était trois ou quatre à faire ce qu’on fait. Les mises en place de livres étaient plus impor­tantes. Aujourd’hui, le gâteau n’a pas aug­men­té – il y a même une crise du livre. On prend, en tant que librai­rie, moins d’exem­plaires de chaque livre vu qu’il y a davan­tage de mai­sons d’é­di­tion et, en tant qu’é­di­teur, on en vend moins. Mais je ne juge pas ça, c’est le jeu. Je constate juste.

Et com­ment l’ex­pli­quez-vous, cette mul­ti­pli­ca­tion des struc­tures indépendantes ?

« L’enjeu n’est pas de faire des livres : ma mère en fait. Elle prend des pho­tos de moi, quand j’é­tais môme, et en fait un livre, avec Internet ! Quelle est la dif­fé­rence entre ma mère et moi ? »

Il y a pro­li­fé­ra­tion, et dans tous les domaines : jeu­nesse, poé­sie, lit­té­ra­ture, archi­tec­ture, etc. Et elle s’ex­plique tout sim­ple­ment par la démo­cra­ti­sa­tion des moyens de pro­duc­tion. Quand je vois d’où je viens, socio­lo­gi­que­ment, il était impos­sible que je fonde, par le pas­sé, une mai­son d’é­di­tion. Il fal­lait des capi­taux énormes. Maintenant, un gra­phiste qui se démerde, il trouve quelques textes libres de droits sur Internet, fait un entre­tien, et il a une mai­son d’é­di­tion. La clé n’est pas là. N’importe qui peut en créer une mais l’élé­ment majeur reste de savoir de quelle façon tu fais par­ve­nir tes livres aux libraires. Donc aux lec­teurs. C’est un véri­table nœud stra­té­gique. L’enjeu n’est pas tel­le­ment de faire des livres : ma mère fait des livres. Elle prend des pho­tos de moi, quand j’é­tais môme, et de ma sœur, et tous les ans elle nous fait un livre, avec la mise en page sur Internet ! Donc quelle est la dif­fé­rence entre ma mère et moi ? (rires) Ma mère vient de faire un livre sur les portes de mon vil­lage qu’elle nous a offert pour Noël ! (rires) Et pour­quoi elle n’est pas édi­trice et pour­quoi je le suis ? Car je par­viens à l’a­me­ner au lec­teur. Via la dis­tri­bu­tion, la commercialisation.

Comment choi­sis­sez-vous les textes que vous allez pro­po­ser aux lec­teurs, d’ailleurs ?

Au coup de cœur. Je suis un peu un salaud, je dois l’a­vouer : je ne joue pas le jeu des manus­crits… J’en reçois tous les jours – par cour­rier ou par mails –, mais je ne joue pas le jeu. Je devrais. Mais plein de manus­crits m’é­chappent. Les mails s’ac­cu­mulent. Je pri­vi­lé­gie les ren­contres en direct. Ou je vais contac­ter moi-même les gens qui m’in­té­ressent tout particulièrement.

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Vous aviez créé la revue Radical. Il n’y a eu qu’un seul numé­ro – pour l’ins­tant en tout cas. Comment est née cette aventure ?

« Trop sou­vent, il y a quelque chose d’é­li­tiste dans les sciences humaines. On doit par­ler com­pli­qué pour exis­ter. Si on ne le fait pas, c’est parce qu’on doit jus­ti­fier une posi­tion sociale. »

Avec le socio­logue Daniel Zamora. Je ne sais plus de qui est l’i­dée. C’est col­lec­tif. On vou­lait faire, comme vous le faites avec Ballast, d’ailleurs, une revue et un site qui génèrent des débats. Avec la pers­pec­tive de débou­cher à terme sur des livres. Que ça com­mu­nique entre les deux espaces. La revue, je la voyais comme une sorte de making-of des livres. Un livre, ce sont des articles, des confé­rences, des ren­contres. Tout ça pro­duit de nou­velles choses, qui peuvent, en amont et en aval, ali­men­ter une revue, élar­gir la réflexion.

Aden est une ville du Yémen dont Rimbaud a par­lé : il y a une dimen­sion lit­té­raire et poé­tique dans votre démarche, dès lors. Ce qui n’est pas tou­jours le cas dans l’é­di­tion poli­tique, qui est géné­ra­le­ment aca­dé­mique, uni­ver­si­taire, scien­ti­fique. Pourquoi cette envie ?

Le roman a quelque chose à dire de notre socié­té. La poé­sie aus­si. Je suis assez scep­tique sur Albert Camus, en par­ti­cu­lier sur la ques­tion de la guerre d’Algérie, mais il a une phrase qui m’a­vait vrai­ment impres­sion­né : si tu veux faire de la phi­lo­so­phie, écris un roman. Ça m’a énor­mé­ment mar­qué. Trop sou­vent, il y a quelque chose d’é­li­tiste dans les sciences humaines. On doit par­ler com­pli­qué pour exis­ter. Chomsky m’a appris ça : la plu­part des idées phi­lo­so­phiques, socio­lo­giques et poli­tiques s’é­noncent très sim­ple­ment, très clai­re­ment. Si on ne le fait pas, c’est parce qu’on doit jus­ti­fier une posi­tion sociale. On veut être pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té, on doit être « com­pli­qué ». Si ce qu’on dit tient en 3 heures et non pas sur 120 heures de cours, on perd toute légi­ti­mi­té à exis­ter. Il y a là un mépris de classe, une dis­tinc­tion qui se crée par rap­port aux gens ordi­naires. N’importe qui doit pou­voir com­prendre ces idées. En tant qu’é­di­teur, je fais très atten­tion à ça. D’éviter le jargon.

D’ailleurs, un de vos asso­ciés expli­quait que vous fai­siez par­fois réécrire les pas­sages inuti­le­ment jar­gon­nant, c’est ça ?

Oui. Si on fait son tra­vail sérieu­se­ment, il faut retra­vailler les manus­crits. Je ne crois pas qu’un livre soit un acte indi­vi­duel. C’est une aven­ture col­lec­tive. Le mythe de l’au­teur qui écrit son livre tout seul, comme un poète mau­dit, dans son coin, puis qui le donne, c’est de la conne­rie. L’éditeur est quel­qu’un qui accom­pagne, qui retra­vaille. Même la concep­tion gra­phique, la façon dont tu agences le texte… Le monde anglo­saxon en a plus pris la mesure que le monde fran­co­phone. Pour les Américains, tu es édi­teur quand tu es gra­phiste, quand tu cor­riges les fautes d’or­tho­graphe, quand tu fais une relec­ture his­to­rique d’un manus­crit. La per­sonne qui tra­vaille sur les copies va s’ap­pe­ler copy edi­tor. Les petites mains pré­ca­ri­sées qui bossent der­rière, les armées de sta­giaires sous-exploi­tés, les gra­phistes mal payés, les béné­voles qui relisent, tous ces gens devraient être des édi­teurs. Mais dans la vision clas­sique, un peu ger­ma­no­pra­tine, ça ne marche pas comme ça. Pourtant, ils sont tout aus­si impor­tants, dans la chaîne du livre, que le « publi­sher » qui va au res­tau­rant avec les auteurs ou qui se la raconte avec les jour­na­listes et les pho­to­graphes, comme moi en ce moment ! (rires) L’auteur et le libraire sont dans cette chaîne. Un livre, c’est défi­ni­ti­ve­ment tout sauf un tra­vail individuel.

Vous êtes com­bien à tra­vailler à Aden ?

À la grande époque, on était quatre. Aujourd’hui, avec les dif­fi­cul­tés finan­cières, je suis tout seul et je sous-traite.

Comment abor­dez-vous le gra­phisme ? Roue libre pour la per­sonne ou vous inter­ve­nez beaucoup ?

« Un livre n’est pas un acte indi­vi­duel. C’est une aven­ture col­lec­tive. Le mythe de l’au­teur qui écrit son livre tout seul, comme un poète mau­dit, dans son coin, puis qui le donne, c’est de la connerie. »

Il y a une charte. Il n’y a rien de plus mau­vais pour un édi­teur que de man­quer d’une image forte, d’un point de vue visuel. J’appelle ça le « syn­drome Gallimard » : l’é­di­teur manque de couilles, il se dit qu’il veut plaire au plus grand nombre, donc il fait la cou­ver­ture plan­plan, cou­leur crème, avec un petit lise­ré. C’est dra­ma­tique. Un édi­teur doit avoir une vision gra­phique de son livre, qui s’ins­crit dans la durée. Quand on voit un livre d’Aden dans une librai­rie, on sait que c’est signé Aden. Pareil avec La Fabrique. Trop d’é­di­teurs ont mul­ti­plié les expé­riences ou cédé aux dési­dé­ra­tas des auteurs… On doit avoir une vision extrê­me­ment forte du fond et du lien de celui-ci avec la forme. J’ai un gra­phiste qui fait les cou­ver­tures et un autre qui conçoit les inté­rieurs. Ils me font des pro­po­si­tions, on tra­vaille ensemble. Il y a eu des luttes très dures sur une police de carac­tère, par exemple. On a tué cer­tains titres, à cause d’une mau­vaise police. Pas lisible par le com­mun des mor­tels. Même idéo­lo­gi­que­ment, nos titres sont beau­coup plus gros que les noms des auteurs – ce n’est pas un hasard. De même que je ne sup­porte pas qu’on mette la tête de l’au­teur en qua­trième. On n’en a rien à faire ! Prends n’im­porte quel bou­quin, regarde la cou­ver­ture, et tu en appren­dras énor­mé­ment sur la vision du monde de ceux qui l’ont fait.

Et com­ment se réflé­chit le pre­mier tirage d’un livre ?

À par­tir du moment où tu es dis­tri­bué, ton dif­fu­seur te donne une mise en place. Ça donne un pre­mier point de vue. Il fait une tour­née, sachant qu’on a annon­cé le livre jus­qu’à un an avant. Et pen­dant trois à six mois, sept à huit repré­sen­tants sillonnent la France et me font des retours. Ils me disent que X exem­plaires ont été pla­cés, et tu calibres le tirage en fic­tion. Mais comme c’est un métier de pauvre (je ne le conseille à per­sonne !), se pose inévi­ta­ble­ment la ques­tion de la réim­pres­sion, dès que tu as tout ven­du. Combien faut-il en reti­rer ? Et là, impos­sible de savoir.

Vous impri­mez où ?

« Je suis hos­tile à l’i­dée d’im­pri­mer dans cer­tains pays. J’ai des Chinois ou des Tchèques qui me contactent régulièrement. »

Essentiellement en Belgique. Je suis hos­tile à l’i­dée d’im­pri­mer dans cer­tains pays. J’ai des Chinois ou des Tchèques qui me contactent régu­liè­re­ment. Au niveau des marges de fabri­ca­tion, c’est énorme, c’est la moi­tié du prix. Et ils ont des bureaux à Paris, tu n’au­rais même pas besoin de te dépla­cer à l’autre bout du monde. Mais j’aime bien la notion d’empreinte éco­lo­gique d’un « pro­duit » – même si je n’aime pas ce mot, pour un livre. Ça me fait chier de faire impri­mer mon livre par des gens qui sont payés 2 euros de l’heure et qu’il vienne en bateau ou en avion. Pour ça, aus­si, que mes livres sont chers. Le Angela Davis, par exemple, il coûte 25 euros. Je peux vous le faire à 13, si vous vou­lez, mais dans quelles condi­tions de fabrication ?

Et pour rému­né­rer les auteurs, ça doit être très com­pli­qué, comme dans toute l’é­di­tion indépendante ?

C’est la grosse galère. On est tou­jours dans des éco­no­mies en flux ten­du, où on se sert la cein­ture pour pou­voir sor­tir le pro­chain… On a ten­dance à se dire qu’on paie­ra l’au­teur plus tard, après les ventes. Cela dit, un auteur sur deux, chez Aden, ne veut pas de droits d’au­teur. C’est mili­tant. Ou ils veulent des livres en échange.

Parlons main­te­nant de la faillite d’Aden, l’an­née dernière.

Ce qui est arri­vé à Aden est en train d’ar­ri­ver à plein d’autres édi­teurs. Tout un tas de boîtes sont en train de s’é­crou­ler, de librai­ries en train de cre­ver. La chaîne du livre, je la com­pare à un éco­sys­tème. C’est comme un étang : le dis­tri­bu­teur est un nénu­phar, le libraire est une gre­nouille, etc. Mets une goutte de pro­duit chi­mique là-dedans, de type Amazon, et tu per­turbes tout. Tout est en train de cre­ver. Mais, là encore, on a une vision très indi­vi­dua­liste du pro­blème : on dit qu’Aden va mal, que je ne sais pas gérer, etc. Comme si cer­tains réus­sissent et d’autres pas, preuve qu’il y a des gui­gnols et des pros. Eh bien non ! On nous rabâche par­tout qu’il y a une crise éco­no­mique et on s’é­tonne que cela fasse des dégâts ? J’ai fait des erreurs, bien sûr, mais c’est un pro­blème plus large. À un moment, je me suis sen­ti de plus en plus aigri et iso­lé, j’ai pen­sé que plus per­sonne n’en avait rien n’à foutre de rien, que c’é­tait mort, et lorsque j’ai annon­cé la faillite d’Aden, il y a eu énor­mé­ment de sou­tiens. J’étais très éton­né. Ça m’a redon­né envie de tout relancer.

Amazon, jus­te­ment : on peut lire des édi­teurs, comme Hazan (La Fabrique), le qua­li­fier de « can­cer » et d’autres, plus petits, qui s’en réjouissent au contraire car, n’ayant pas de visi­bi­li­té sur les étals des librai­ries, ça leur assure une cer­taine visi­bi­li­té sur Internet. Quelle est votre position ?

Aden vend 30 000 volumes par an. Devinez com­bien par Amazon ?

C’est votre plus gros client.

« La chaîne du livre est un éco­sys­tème. Comme un étang : le dis­tri­bu­teur est un nénu­phar, le libraire est une gre­nouille, etc. Mets une goutte de pro­duit chi­mique là-dedans, de type Amazon, et tu per­turbes tout. »

Exactement. Mais ce n’est pas moi qui vends en direct chez Amazon, c’est mon dis­tri­bu­teur. On peut dif­fi­ci­le­ment avoir une posi­tion dog­ma­tique : je ne peux pas refu­ser de vendre sur Amazon, je n’ai pas cette liber­té – ou alors je dois rompre avec mon dif­fu­seur. On me reproche régu­liè­re­ment de trou­ver mes livres à la Fnac : « Comment, vous, de gauche, pou­vez-vous vendre chez eux ?! » C’est là que les gens vont. Et ils vont aus­si sur Amazon. Je le déplore, j’ai­me­rais mieux que tout le monde aille dans de belles librai­ries indé­pen­dantes, mais ça s’ap­pelle le mar­ché. On a une ten­dance à avoir un point de vue moral sur Amazon. Ça n’empêche d’ailleurs pas de sou­te­nir les petits libraires, en tant qu’é­di­teur : si un auteur veut dédi­ca­cer à Lyon, à la Fnac, je lui dis de le faire à La Gryffe. Mon bou­lot n’est pas de dire qu’il y a des méchants mais d’o­rien­ter et de sou­te­nir l’in­dé­pen­dance. Amazon existe, on ne peut pas le nier. À nous de le com­battre poli­ti­que­ment, et pas mora­le­ment. On peut tou­jours dire que ce n’est pas bien de boire du Coca ou de prendre sa bagnole, mais ça ne sert à rien. Tu n’a­vances que dans la culpa­bi­li­té. Le vrai com­bat sur Amazon est le sui­vant : cette socié­té ne paie pas d’im­pôts en France ni en Belgique ! Ils sont au Luxembourg. Ils détruisent l’é­co­sys­tème du livre et ne redis­tri­buent même pas les béné­fices à la richesse col­lec­tive, via le méca­nisme de l’im­pôt. Et sur ça on peut se mobi­li­ser col­lec­ti­ve­ment. Si Amazon veut vendre en France et en Belgique, qu’il paie des impôts ici. Et avec ça, on pour­rait ima­gi­ner un ser­vice public à la Poste pour rendre gra­tuit l’en­voi de livres, par les édi­teurs. Ce serait finan­cé par une taxe Amazon. Il y a plein d’idées.

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Ça nous amène à par­ler du numé­rique. Aden n’est pas très pré­sent sur ce sec­teur. Comment l’abordez-vous ?

Vous avez deux heures devant vous ? C’est fas­ci­nant. On est à un car­re­four et on doit faire des choix. Le numé­rique, c’est inquié­tant car ça implique la des­truc­tion de notre métier. On détruit la gre­nouille, on détruit le nénu­phar, on peut pas­ser de l’au­teur au client, qui com­mande en ligne, sans inter­mé­diaires. Mon édu­ca­tion, je l’ai faite bien plus en librai­ries qu’à l’é­cole : pour­quoi ? Parce qu’il y a la pres­crip­tion du libraire. Le numé­rique, en accé­lé­rant la des­truc­tion de cette chaîne, saborde la pres­crip­tion humaine, la part d’ir­ra­tion­nel qu’il y a dans un conseil. Quelqu’un, dans ma librai­rie, peut venir ache­ter une bande des­si­née ou un essai et je lui mets un coup de cœur que j’ai eu, pour un poète, dans les mains. Ça, ça ne ren­tre­ra jamais dans un algo­rithme. Amazon te conseille par une for­mule. Ça me fait peur lorsque je lis qu’on peut main­te­nant savoir le nombre de pages qui ont été lues dans un livre numé­rique. Le der­nier Zemmour, seuls 7,3 % des gens l’ont lu en entier. Un tiers de ceux qui ont lu le truc de Trierweiler ne l’ont pas ter­mi­né. Ils peuvent ensuite orien­ter les conte­nus édi­to­riaux en fonc­tion de ce qui marche ou pas ! C’est le com­merce qui devien­dra la ligne édi­to­riale. Ils ont un outil pour accé­lé­rer ça.

« Mon édu­ca­tion, je l’ai faite bien plus en librai­ries qu’à l’é­cole : pour­quoi ? Parce qu’il y a la pres­crip­tion du libraire. Le numé­rique saborde la pres­crip­tion humaine, la part d’ir­ra­tion­nel qu’il y a dans un conseil. »

Et puis le numé­rique, mine de rien, c’est un pou­voir cen­tra­li­sé : on nous fait croire qu’on peut lire tout le temps et par­tout, mais tu es lié à l’élec­tri­ci­té, à une cen­trale nucléaire. Sans par­ler de la cen­sure : les grands dis­tri­bu­teurs amé­ri­cains sont très puri­tains. Dès qu’un truc dépasse, ils ne le prennent pas. Coupe Internet et c’est fini. Place Tahrir, en Égypte, ils l’ont cou­pé pen­dant quelques jours. Les États-Unis, voyez ce qu’il vient de se dérou­ler en Corée du Nord, ont la pos­si­bi­li­té de cou­per Internet à tout un État-Nation ! Lire en numé­rique, c’est aus­si dépendre de cette cen­tra­li­té. Le papier laisse une plus grande liber­té. Mais on ne peut pas résis­ter par rap­port à ça. Je m’ins­pire énor­mé­ment, pour l’a­ve­nir, de ce qu’il s’est pas­sé dans l’in­dus­trie de disque. J’ai connu l’é­poque des vinyles, puis des CD. Tout le monde, alors, a jeté ses vinyles pour se ruer sur les seconds. Maintenant ce sont les MP3 et le vinyle revient en force. Plus comme un pro­duit de masse mais comme un beau pro­duit, com­plé­men­taire au numé­rique. Il y a une belle séri­gra­phie, un code pour pou­voir ache­ter la ver­sion numé­ri­sée. Et on va aller vers cette voie pour les livres. Je le regrette, mais ce sera ain­si. Avec des plus petits tirages, des très beaux objets. Ceux qui n’ont pas de vision, qui font du gros livre de masse, seront balayés. Mais ce sera, socio­lo­gi­que­ment, un pro­duit élitiste.

Je ne veux pas jouer au vieux con. Mais, dans la presse, on peut lire des articles dithy­ram­biques sur l’é­di­tion numé­rique : il y a eu Gutenberg et main­te­nant il y a Kobo ou Kindle, en gros. Mais pour­quoi Gutenberg a‑t-il tra­duit la Bible ? Pas pour cache­ton­ner. Les Gutenberg d’au­jourd’­hui, ce ne sont pas des huma­nistes, ils mettent la main sur le numé­rique pour faire du fric. Ils mettent des clés, ils ver­rouillent, ils empêchent le par­tage. On en revient à ce qu’on se disait au début de l’en­tre­tien, à la ques­tion du com­mu­nisme. On pour­rait dis­cu­ter libre­ment du numé­rique dans une socié­té qui serait libé­rée de ces enjeux finan­ciers, de Google, de Apple, etc.

Et, concrè­te­ment, com­bien de livres Aden existent en for­mat numérique ?

Un seul. Critiquer Foucault, notre der­nier. Et puis les librai­ries qui fonc­tionnent très bien aujourd’­hui sont celles qui s’ouvrent à des pro­duits où on marge davan­tage – donc pas des bou­quins. Tu vois appa­raître, de plus en plus, des sacs, des T‑Shirts, des pos­ters… Le livre va deve­nir un pro­duit d’ap­pel pour des choses plus rentables.

Comme à La Poste…

Voilà, c’est ça. Pour être libraire, il fau­dra vendre tout sauf des livres. Dès qu’un libraire est en faillite, il a cette idée de génie : « Je vais faire un salon de thé ! » (rires) On en est là.

Vous consta­tez de fortes dif­fé­rences entre la France et la Belgique ? Au niveau du débat cultu­rel et politique.

« Le livre va deve­nir un pro­duit d’ap­pel pour des choses plus ren­tables. Pour être libraire, il fau­dra vendre tout sauf des livres. »

En Belgique, le débat est plus faible. Moins cris­pé, plus flou. Les idées sont sur un pié­des­tal en France, c’est une tra­di­tion. D’où, aus­si, les cha­pelles et le sec­ta­risme idéo­lo­gique propre à ce pays. Mais ça élève le débat, en même temps. Dans ma librai­rie, à Bruxelles, je recon­nais les Français dès qu’ils y rentrent ! (rires) Bon, ça, il ne fau­dra peut-être pas le mettre (rires)… Il y a une vraie curio­si­té en France mais c’est à double-tran­chant : en Belgique, il n’y a pas toutes ces crises dog­ma­tiques que vous connais­sez vous.

Comment abor­dez-vous la ques­tion de l’ac­tua­li­té ? Est-ce per­ti­nent de réagir, à chaud, par des publi­ca­tions ? Ou vous pri­vi­lé­giez les conte­nus intemporels ?

C’est une ques­tion très réflé­chie chez moi. La grosse erreur, pour une struc­ture comme la mienne, serait de céder à la tyran­nie de l’ac­tua­li­té. De rebon­dir sur un conflit, un évé­ne­ment dégueu­lasse… Obama qui orga­nise le dégel de Cuba et, paf, sor­tir un essai sur Obama. Je n’ai pas les épaules pour ça : il me fau­drait inon­der le mar­ché et, six mois plus tard, mon livre est mort. Il n’y aura plus Cuba ni Obama dans l’ac­tua­li­té. Il fau­drait des relais, dans les médias, que je n’ai pas. Je dois faire des livres qui durent : Thoreau, on le lira toujours.

Une der­nière ques­tion : y a‑t-il un livre que vous avez refu­sé et vous le regret­tez à présent ?

Oui, j’ai refu­sé À la recherche du temps per­du de Proust. C’étaient mes débuts, vous n’é­tiez pas encore nés. Du coup, j’ai arrê­té pen­dant 82 ans de faire de l’é­di­tion quand j’ai appris que Gallimard me l’a­vait piqué (rires).


Toutes les pho­to­gra­phies : © Cyrille Choupas pour Ballast


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