Du pouvoir et de l’État — par Daniel Bensaïd


Semaine « Daniel Bensaïd » | Ballast

Ce texte est la pré­face à l’ou­vrage Clases, Plebes, Multitudes, paru au Chili en 2006 sous la plume du phi­lo­sophe et mili­tant com­mu­niste Daniel Bensaïd. Il était res­té inédit en fran­çais : nous remer­cions Sophie Bensaïd pour sa confiance. Peut-on chan­ger le monde sans prendre le pou­voir ? Ignorer la ques­tion des orga­ni­sa­tions et des par­tis ? Bousculer la donne par les marges ? Autant de ques­tions qu’il a ten­té d’a­bor­der de front. Disparu au mois de jan­vier 2010, Daniel Bensaïd n’a pu assis­ter au mou­ve­ment des Indignés, aux sou­lè­ve­ments du monde arabe, à Occupy Wall Street, à la vic­toire grecque (bien­tôt tra­hie) de Syriza ni à la créa­tion du Rojava auto­no­miste. Ces ques­tions n’ont rien per­du de leur brûlant.


Classes, plèbes, mul­ti­tudes paraît au moment où l’Amérique latine connaît un incon­tes­table glis­se­ment à gauche, après l’accession de Lula à la pré­si­dence bré­si­lienne en 2003, la vic­toire élec­to­rale du Frente Amplio en Uruguay, celle sur­tout d’Evo Morales en Bolivie en 2005, tan­dis que le Venezuela de Chávez pour­suit la radi­ca­li­sa­tion. Cette évo­lu­tion est le pro­duit de la vague de fond anti­li­bé­rale qui déferle depuis 2000 contre les poli­tiques conduites depuis plus de vingt ans, contre les plans de restruc­tu­ra­tion du FMI et de leurs dégâts sociaux, contre la reco­lo­ni­sa­tion de la région à tra­vers le pro­jet d’une vaste zone de libre com­merce et de mili­ta­ri­sa­tion impé­ria­liste. Néanmoins, les dif­fé­rents pro­ces­sus sociaux et élec­to­raux sur le conti­nent ne consti­tuent pas une alter­na­tive glo­bale et homo­gène à l’offensive libé­rale. Les situa­tions sont notam­ment fort dis­tinctes, selon qu’il s’agit de vic­toires élec­to­rales dans le pro­lon­ge­ment d’une forte mobi­li­sa­tion sociale (comme en Bolivie ou au Venezuela en 2005) ou de résul­tats élec­to­raux sur­ve­nant dans un contexte de conflic­tua­li­té réduite, voire après un recul sen­sible des mobi­li­sa­tions popu­laires, comme ce fut le cas au Brésil en 2002. Alors que les études de syn­thèse du Clacso1 enre­gistrent un léger recul de la conflic­tua­li­té sociale dans la zone andine au second semestre 2005, la com­ba­ti­vi­té sociale conti­nue à se mani­fes­ter for­te­ment en Amérique cen­trale et dans le cône Sud. Aussi, dans des contextes instables, le « glis­se­ment à gauche » célé­bré par des obser­va­teurs inter­na­tio­naux se tra­duit-il en réa­li­té par des orien­ta­tions diver­gentes, allant d’une dyna­mique de rup­ture avec le des­po­tisme des mar­chés (Venezuela) à la conti­nui­té annon­cée des poli­tiques libé­rales (Chili) en pas­sant par une forme spé­ci­fique de « social-libé­ra­lisme » appa­ren­té à la « troi­sième voie » de la social-démo­cra­tie euro­péenne influen­cée par Tony Blair, Gerhard Schröder ou Zapatero.

« Cette évo­lu­tion est le pro­duit de la vague de fond anti­li­bé­rale qui déferle depuis 2000 contre les poli­tiques conduites depuis plus de vingt ans. »

Il n’en demeure pas moins que ces ten­dances tra­duisent un retour de la ques­tion poli­tique et appellent un réexa­men des rap­ports entre mou­ve­ments sociaux et repré­sen­ta­tion poli­tique. C’est ce qu’a illus­tré le chan­ge­ment de ton entre les forums sociaux mon­diaux de Porto-Alegre et le récent forum conti­nen­tal de Caracas (jan­vier 2006). Le fait que ce der­nier se soit tenu dans la capi­tale véné­zué­lienne, au len­de­main de l’investiture d’Evo Morales en Bolivie, est signi­fi­ca­tif de ce dépla­ce­ment. Alors que les ren­contres pré­cé­dentes étaient domi­nées par les rhé­to­riques défen­sives de la résis­tance et par l’affirmation, essen­tielle mais néga­tive, que « le monde n’est pas une mar­chan­dise », le pro­blème a com­men­cé à être posé de savoir quel autre monde est pos­sible, quel socia­lisme rede­vient pen­sable après les tra­gé­dies du « siècle des extrêmes » et quelles peuvent être les voies d’une alter­na­tive au cau­che­mar libéral.

Des mani­fes­ta­tions de Seattle en 1999 au Forum social mon­dial de Porto Alegre en jan­vier 2005 et aux forums conti­nen­taux de 2006, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a par­cou­ru en peu de temps un che­min appré­ciable. Dans un pre­mier temps, il s’est agi, comme en écho à l’appel zapa­tiste de jan­vier 1994, de réper­cu­ter le cri de « Ya Basta ! » Maintenant, ça suf­fit ! Ça suf­fit du déman­tè­le­ment des ser­vices publics et des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale, de l’asservissement et de l’expropriation des pay­sans par les firmes mul­ti­na­tio­nales, du pillage des res­sources ali­men­taires et éner­gé­tiques, de l’écrasement des cultures et de la dis­cri­mi­na­tion envers les femmes et les popu­la­tions indi­gènes, de la ponc­tion de richesse opé­rée par le méca­nisme de la dette, de la mar­chan­di­sa­tion des biens com­muns et du vivant. Après avoir subi de plein fouet la réac­tion libé­rale ini­tiée par Reagan et Thatcher, les mou­ve­ments popu­laires sem­blaient entrer en conva­les­cence. Ils com­men­çaient à reprendre leurs esprits, à retrou­ver une confiance en eux.

[Hugo Chávez (Reuters)]

Cependant, après la faillite his­to­rique du socia­lisme bureau­cra­tique « réel­le­ment exis­tant » et après l’expérience des dic­ta­tures en Amérique latine, le temps était encore au refus : dire « Non ! » à un monde insup­por­table, socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment. Ce fut une séquence de résis­tances et de recons­truc­tion. Mais la rai­son stra­té­gique res­tait en som­meil. Le débat stra­té­gique demeu­rait blo­qué à son degré zéro, comme au point mort, depuis la tra­gé­die chi­lienne de 1973 ou les dés­illu­sions des révo­lu­tions san­di­niste et sal­va­do­rienne. Ce contexte explique l’écho ren­con­tré par les livres de Toni Negri, de John Holloway, de Raul Zibechi. Changer le monde sans prendre le pou­voir ? Le titre du livre de Holloway résume bien ce moment de la résis­tance des mul­ti­tudes où la ques­tion du pou­voir est écar­tée. Il y a cepen­dant une dif­fé­rence de taille entre dire que la ques­tion du pou­voir n’est pas — pro­vi­soi­re­ment — posée, que les rap­ports de force natio­naux et inter­na­tio­naux ne per­mettent pas d’envisager sérieu­se­ment de nou­velles stra­té­gies conqué­rantes ; et dire qu’on ne le veut pas, qu’il faut l’éviter à tout prix. Certes, les pou­voirs issus des révo­lu­tions du XXe siècle n’ont pas chan­gé le monde. Certains ont même dégé­né­ré en dic­ta­tures bureau­cra­tiques et il faut tirer toutes les leçons de ces expé­riences dou­lou­reuses. Mais ceux qui ont refu­sé de prendre le pou­voir n’ont pas davan­tage chan­gé le monde. Ils se sont, dans la plu­part des cas, conten­tés d’accompagner et d’amender à la marge la poli­tique des domi­nants et de recon­duire la divi­sion du tra­vail entre mou­ve­ments sociaux et repré­sen­ta­tion poli­tique, lais­sant de fait le mono­pole de la poli­tique à ceux qui en font pro­fes­sion (et par­fois for­tune), quand ils n’ont pas car­ré­ment ser­vi d’auxiliaires aux défen­seurs de l’ordre éta­bli. Face aux pro­blèmes concrets posés par les expé­riences en cours, ces dis­cours semblent vieillir très vite et fuir la réa­li­té au pro­fit de l’abstraction.

« Ceux qui ont refu­sé de prendre le pou­voir n’ont pas chan­gé le monde ; ils se sont, dans la plu­part des cas, conten­tés d’amender à la marge la poli­tique des dominants. »

Une des inter­pré­ta­tions les plus claires et les plus intel­li­gentes de la phase ini­tiale du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a été don­née par le socio­logue por­tu­gais Boaventura de Sousa Santos. Dans de nom­breux livres et articles, il constate « le déni de toute alter­na­tive » carac­té­ris­tique de l’époque dans laquelle des idéo­logues à la mode (pas­sa­gère) ont cru voir « la fin de l’Histoire et des idéo­lo­gies ». C’est dans ce contexte que s’inscrirait « la dimen­sion uto­pique du forum social mon­dial, consis­tant à affir­mer l’actualité d’alternatives à la glo­ba­li­sa­tion libé­rale ». Mais « la spé­ci­fi­ci­té de ce conte­nu uto­pique, à la dif­fé­rence des uto­pies du XIXe siècle et du début du XXe, appa­raît clai­re­ment : plu­tôt que de tran­cher entre dif­fé­rentes options, comme ce fut le cas dans le pas­sé, l’utopie nou­velle se contente de pro­cla­mer que des alter­na­tives sont pos­sibles et que peuvent exis­ter des formes de glo­ba­li­sa­tion contre-hégé­mo­niques ». Il s’agirait d’une uto­pie « ouverte » ou « vague », car « il est plus impor­tant dans le contexte d’affirmer la pos­si­bi­li­té d’alternatives que d’en déter­mi­ner le conte­nu pré­cis ». Autrement dit, « l’utopie des forums sociaux se pré­sente davan­tage comme une uto­pie néga­tive que posi­tive (qui défi­ni­rait le conte­nu de ce à quoi elle aspire2) ».

La nou­veau­té de cette approche réside, selon Boaventura, dans ce qu’elle vise à rompre « avec la tra­di­tion des uto­pies de la moder­ni­té occi­den­tale dont la plu­part ont tour­né à l’échec » : « Pour le forum social, les formes et les conte­nus des alter­na­tives sont plu­riels » et leur déve­lop­pe­ment « va de pair avec l’affirmation selon laquelle il y a des alter­na­tives aux alter­na­tives ». L’autre monde pos­sible annon­cé par les mani­fes­tants alter­mon­dia­listes est donc « une aspi­ra­tion uto­pique qui peut accueillir plu­sieurs mondes pos­sibles » : cet autre monde peut être bien des choses, « mais en aucun cas un monde sans alter­na­tives ». […] Autrement dit, la ques­tion com­mence à être posée concrè­te­ment par les luttes en cours, en Amérique latine et au Moyen-Orient notam­ment, des stra­té­gies alter­na­tives néces­saires pour chan­ger ce monde impi­toyable avant qu’il ne nous écrase. Nous n’avons pas encore la réponse. Il y fau­dra un nou­veau cycle d’expériences et de tâton­ne­ments, la recons­truc­tion à nou­veaux frais de rap­ports de force dégra­dés. Du moins, est-il pos­sible, à la lumière du cycle pré­cé­dent, de repé­rer les impasses et d’éviter les che­mins qui ne mènent nulle part. Comme l’écrit le poète autri­chien Erich Fried, « des pers­pec­tives meilleures s’ouvrent du seul fait que nous, qui n’en avons par ailleurs pas, com­men­çons à le dire ouver­te­ment ».

[Sous-commandant insurgé Marcos, au Mexique (Nicolas Defossé)]

Les extra­po­la­tions théo­riques de John Holloway à par­tir de l’expérience zapa­tiste sont un bon résu­mé de l’air du temps, et de la dif­fi­cul­té à déga­ger le nou­veau qui naît de l’ancien qui se meurt, tant il est vrai que c’est sou­vent avec un peu de vieux qu’on fait de l’authentique nou­veau­té. Il existe, bel et bien, une « illu­sion éta­tiste », qui rétré­cit la poli­tique à la sphère de l’État. Il existe aus­si une « illu­sion sociale », qui pré­tend se pro­té­ger de la conta­mi­na­tion bureau­cra­tique en res­tant à l’écart de la lutte poli­tique des par­tis et de ses moments élec­to­raux. L’appel, sou­vent enten­du, à « dés­éta­ti­ser les consciences » fas­ci­nées par le féti­chisme de l’État, rap­pelle irré­sis­ti­ble­ment les bal­bu­tie­ments du mou­ve­ment socia­liste du XIXe siècle, ou les rhé­to­riques de la désa­lié­na­tion (poli­tique ou reli­gieuse) pro­po­sant de chas­ser Dieu par la cri­tique de la reli­gion au lieu de s’attaquer aux misères du monde qui nour­rissent le besoin de croyance ; et d’échapper men­ta­le­ment à l’emprise de l’État ima­gi­naire au lieu de ren­ver­ser l’État réel.

« Qui n’a pas de mémoire des luttes pas­sées, des défaites comme des vic­toires, n’a guère d’avenir. »

Cette fuite, non seule­ment de l’orbite de l’État, mais du champ poli­tique, assez répan­due par­mi les mou­ve­ments uto­pistes du XIXe siècle, ne les empê­cha pas de pra­ti­quer le com­pro­mis tacite avec les pou­voirs éta­blis au nom d’une rigou­reuse divi­sion du tra­vail entre social et poli­tique. Cet abs­ten­tion­nisme revient en effet à aban­don­ner la poli­tique à ses « pro­fes­sion­nels ». Une authen­tique poli­tique de l’opprimé consis­te­rait au contraire à redé­fi­nir, sans les confondre, les rap­ports entre le social et le poli­tique, le pri­vé et le public, l’homme et le citoyen, que le Capital pré­tend dis­so­cier. On retrouve dans le rejet post­mo­derne des grands récits de l’émancipation le thème des micro­ré­cits, des libé­ra­tions minia­tures, de la poli­tique en miettes, des pro­grès mil­li­mé­triques, aux anti­podes des grandes illu­sions lyriques et de la « praxis uni­fiée » rêvée par les géné­ra­tions mili­tantes des années soixante et soixante-dix. Subissant la spi­rale des défaites subies depuis plus de vingt ans, cette rhé­to­rique de la rési­gna­tion pré­tend s’alléger du poids d’une his­toire trop lourde à por­ter. Pourtant, « on recom­mence tou­jours par le milieu », répé­tait sage­ment Gilles Deleuze : pas de table rase en poli­tique et en his­toire. Qui n’a pas de mémoire des luttes pas­sées, des défaites comme des vic­toires, n’a guère d’avenir. Le tra­vail de mémoire consiste à rejouer sans cesse au pré­sent l’héritage du pas­sé, à sau­ver la tra­di­tion du confor­misme qui sans cesse la menace, à redon­ner leur chance aux vain­cus d’hier et de tou­jours. Le pur Présent du Cri célé­bré par Holloway exprime une révolte. Il ne sau­rait fon­der une politique.

Holloway nous invite à « cra­cher sur l’Histoire » et à nous libé­rer de ses fan­tômes. Mais s’il est impos­sible de « pen­ser » his­to­ri­que­ment, qu’appelle-t-on encore « pen­ser » ? Nul ne songe à res­sus­ci­ter un âge d’or ima­gi­naire des révo­lu­tions pas­sées. Personne ne pré­tend sor­tir indemne du « siècle des extrêmes ». Est-ce une rai­son pour effa­cer les rup­tures et les dis­con­ti­nui­tés, pour mêler dans la même culpa­bi­li­té vain­queurs et vain­cus, bour­reaux et vic­times ? L’enjeu de la ques­tion n’est pas mora­li­sant, mais poli­tique. Il com­mande la pos­si­bi­li­té de « conti­nuer » ou de recom­men­cer. La tra­di­tion pèse comme un cau­che­mar sur le cer­veau des vivants ? Mais la tra­di­tion au sin­gu­lier n’existe pas. Il y a des guerres de tra­di­tions et des guerres de mémoire. La poli­tique de la page blanche sur laquelle on croit pou­voir des­si­ner à volon­té le visage de l’homme nou­veau est grosse elle aus­si d’inquiétantes dérives auto­ri­taires. Nietzsche, impi­toyable cri­tique de la rai­son his­to­rique, récu­sait une his­toire qui serait « une sorte de conclu­sion et de bilan de la vie », de juge­ment der­nier. Mais il recon­nais­sait aus­si que « nous avons besoin de l’histoire, autre­ment que n’en a besoin l’oisif pro­me­neur dans le jar­din de la science : pour vivre et pour agir, et non pour nous détour­ner non­cha­lam­ment de la vie et de l’action ».

[Campagne pour Lula, Brésil, 2002 (Marucio Lima | AFP | Getty Images)]

La pos­si­bi­li­té de se reti­rer de la par­tie est un prin­cipe fon­da­teur de la théo­rie des jeux. Mais lut­ter n’est pas jouer. On est embar­qué. Faute de ren­ver­ser la table et l’échiquier, on est tou­jours repris par le sys­tème. Il existe des pro­mo­tions indi­vi­duelles et des réus­sites sociales édi­fiantes. Mais on ne s’est jamais éva­dé en masse de la domi­na­tion du capi­tal. L’émancipation n’est pas un plai­sir soli­taire. « Que se vayan todos ! » criait la rue argen­tine en 2002. Ils sont pour­tant reve­nus. Et la lutte conti­nue. Si l’on veut sor­tir des abs­trac­tions de la poli­tique spé­cu­la­tive, il faut débattre concrè­te­ment du bilan de l’expérience cubaine, du gou­ver­ne­ment Lula, de la révo­lu­tion boli­va­rienne, et main­te­nant de la situa­tion boli­vienne (sans oublier l’évolution du zapa­tisme). Et si on arrê­tait tout ? Si l’on fai­sait la grève géné­rale des fétiches ? Ce dis­cours magique du retour à « l’An 01 » eut son heure de gloire avec les illu­sions lyriques consé­cu­tives à Mai 68. Il suf­fi­sait, pré­ten­daient alors cer­tains, de « chas­ser le flic de sa tête ». Il suf­fi­rait aujourd’hui de chas­ser le Capital de sa tête, comme si l’aliénation n’était qu’une fausse conscience à dis­si­per un cau­che­mar dont il faut se réveiller et non la consé­quence réelle du féti­chisme de la mar­chan­dise. La désa­lié­na­tion n’est pas un pèle­ri­nage aux sources d’une créa­ti­vi­té ori­gi­nelle étouf­fée, une archéo­lo­gie de l’humanité authen­tique, le retour à un para­dis sup­po­sé per­du. Elle ne se réduit pas à une robin­son­nade pré­ten­dant déli­vrer la valeur d’usage de la gangue de la valeur d’échange, le tra­vail concret du tra­vail abs­trait, la divi­sion tech­nique du tra­vail de la divi­sion sociale. Le des­po­tisme du capi­tal et du mar­ché les mêle et les soude inextricablement.

« On ne s’est jamais éva­dé en masse de la domi­na­tion du capi­tal. L’émancipation n’est pas un plai­sir solitaire. »

L’idée d’une éva­sion pos­sible hors du cercle de fer du féti­chisme et de l’aliénation entre­tient une affi­ni­té évi­dente avec la thé­ma­tique de la « mul­ti­tude » déve­lop­pée par Tony Negri, Michaël Hardt et Paolo Virno. Ce der­nier explique que le concept de mul­ti­tude s’oppose à celui de peuple, char­gé selon lui d’un fan­tasme d’homogénéité cor­po­relle, plu­tôt qu’à celui de classe : la mul­ti­tude ren­drait mieux compte de la plu­ra­li­té des oppres­sions et de la diver­si­té des oppri­més. Le fait est que la notion de mul­ti­tude, non pas mal­gré mais grâce à son impré­ci­sion théo­rique, semble des­crip­ti­ve­ment effi­cace pour rendre compte de la réa­li­té bario­lée des sans-terre, des pique­te­ros, des syn­di­ca­listes, des pauvres des fave­las, des habi­tants insur­gés d’El Alto, des mou­ve­ments indi­gènes, des marches des femmes, des reven­di­ca­tions de recon­nais­sance de la part des homo­sexuels ou de digni­té de la part des pros­ti­tuées… Mais ce qui ras­semble ces foules appa­rem­ment dis­pa­rates dans les forums de Porto Alegre ou de Caracas, c’est la révolte com­mune contre les effets sociaux de la mar­chan­di­sa­tion et contre le des­po­tisme du Capital. Il serait cepen­dant dan­ge­reu­se­ment naïf d’imaginer que cette mul­ti­tude repré­sente un nou­veau grand sujet de l’émancipation dres­sé comme David face au Goliath impé­rial. La mul­ti­tude n’échappe pas aux sor­ti­lèges du féti­chisme, elle n’échappe pas aux contra­dic­tions et aux ten­sions de classe, elle n’est pas à l’abri des fana­tismes reli­gieux. C’est pour­quoi il importe de don­ner à ses révoltes un conte­nu de classe en arti­cu­lant les luttes contre les mul­tiples oppres­sions à celles contre l’exploitation déter­mi­née par un mar­ché du tra­vail à la fois mon­dia­li­sé et segmenté.

L’« inver­sion coper­ni­cienne » du mar­xisme reven­di­quée par Holloway res­semble fort à une conver­sion reli­gieuse. Il suf­fi­rait d’y croire pour que le pro­lé­ta­riat domi­né devienne conscient de sa propre puis­sance de domi­na­tion, pour qu’il échappe à la subor­di­na­tion et à la subal­ter­ni­té. « On ne peut se défendre que dans les termes de l’attaque », consta­tait amè­re­ment Hannah Arendt après l’épreuve du nazisme. On ne peut échap­per à l’emprise du capi­tal et à l’enfer de sa repro­duc­tion sans faire inter­ve­nir les caté­go­ries stra­té­giques de situa­tion et de crise révo­lu­tion­naire, où s’interrompt la rou­tine des tra­vaux et des jours. La révo­lu­tion n’est pas pour autant un saut sans élan, un pur évé­ne­ment appa­ren­té au miracle reli­gieux. Elle mûrit dans les contra­dic­tions de l’ordre exis­tant. Elle se pré­pare par une lutte pour l’hégémonie. Elle com­bine le pro­ces­sus et l’acte, le mou­ve­ment et le but, l’événement et ses condi­tions de pos­si­bi­li­té. Les bio­lo­gistes contem­po­rains qui tra­vaillent sur les notions « d’ordre émergent » et de « bifur­ca­tion » affirment qu’une orga­ni­sa­tion nou­velle peut naître, dans cer­taines condi­tions, de l’organisation en réseaux. Le thème est sou­vent trans­plan­té sans pré­cau­tions de méthode dans le mou­ve­ment social, en oubliant la réserve déci­sive : « dans cer­taines condi­tions » qu’il s’agirait pré­ci­sé­ment de déter­mi­ner. Car il ne s’agit pas de l’émergence spon­ta­née d’une socié­té nou­velle à par­tir d’une com­bi­nai­son de réseaux dans une sou­coupe, mais bien d’une lutte contre un ordre exis­tant et contre sa logique de reproduction.

[Evo Morales (AFP)]

Le capi­tal pro­duit son espace, son pay­sage, son ter­ri­toire. La loi de la valeur opé­rant à l’échelle mon­diale déter­mine un déve­lop­pe­ment inégal et com­bi­né, une refonte per­ma­nente des espaces de la domi­na­tion, un par­tage sans cesse rema­nié entre ville et cam­pagne, capi­tale et pro­vince, centre et péri­phé­rie. Territorialisation et déter­ri­to­ria­li­sa­tion ne sont pas deux phé­no­mènes paral­lèles, ou chro­no­lo­gi­que­ment dis­tincts, mais deux pro­cès simul­ta­nés, tres­sés l’un à l’autre : la mon­dia­li­sa­tion déter­ri­to­ria­lise, flui­di­fie, favo­rise l’expansion réti­cu­laire ; mais elle reter­ri­to­ria­lise, édi­fie des murs, déplace des fron­tières sans les abo­lir, fait sur­gir de nou­veaux États. Désensorceler le temps du capi­tal ? « Démystifier sa durée » ? Il ne suf­fit pas pour cela de cri­ti­quer le « temps homo­gène et vide » de l’horloge et du chro­no­mètre. Le temps social du capi­tal est ryth­mé par ses cycles de cir­cu­la­tion, de repro­duc­tion, d’accumulation. Le temps abs­trait n’est que le corol­laire de l’abstraction moné­taire et de l’abstraction mar­chande. On ne peut s’en libé­rer sans se libé­rer du rap­port d’exploitation et sans bri­ser la loi de la valeur. Il ne suf­fit pas de jeter son réveille-matin par la fenêtre ou de tirer sur les cadrans pour arrê­ter la grande hor­loge du capi­tal qui conti­nue inexo­ra­ble­ment de tourner.

« Sous le règne du capi­tal, chaque pro­grès a sa contre­par­tie de dégâts et de régressions. »

La logique du capi­tal est celle d’une fuite mor­ti­fère devant ses propres contra­dic­tions. Les gains de pro­duc­ti­vi­té libèrent poten­tiel­le­ment du temps libre, mais ils se tra­duisent concrè­te­ment par davan­tage d’exclusion et de pré­ca­ri­té. Les tech­niques de com­mu­ni­ca­tion peuvent favo­ri­ser la démo­cra­tie, mais elles peuvent aus­si ren­for­cer l’aliénation. Sous le règne du capi­tal, chaque pro­grès a sa contre­par­tie de dégâts et de régres­sions. « Pouvoir de » et « pou­voir sur » ne sont pas face à face, exté­rieurs l’un à l’autre, mais inex­tri­ca­ble­ment enla­cés. L’État n’est pas un lieu ou une chose, mais aus­si un rap­port social. S’il existe une « illu­sion éta­tiste » — au sens où Marx dénon­çait « l’illusion poli­tique » de ses contem­po­rains, rédui­sant l’émancipation humaine à l’émancipation « seule­ment poli­tique » — l’État ne se réduit pas pour autant à une illu­sion. Le rap­port social dont il garan­tit la repro­duc­tion se cris­tal­lise en ins­ti­tu­tions et en appa­reils qui ne sont pas qu’idéologiques. On ne peut se dés­in­té­res­ser des formes de l’État, comme si tous les États et les gou­ver­ne­ments étaient uni­for­mé­ment gris, et comme si la dif­fé­rence entre une démo­cra­tie par­le­men­taire et une dic­ta­ture mili­taire était anec­do­tique. Les rap­ports de force sociaux tra­versent le champ des ins­ti­tu­tions et de la repré­sen­ta­tion poli­tique. On a beau pré­tendre que le pou­voir d’État n’est qu’un par­mi les mul­tiples rap­ports de pou­voir, il en est la clef de voûte et la garan­tie. On a beau pré­tendre l’ignorer, ce pou­voir, lui, ne nous oublie pas. Les liber­taires cata­lans ou les révo­lu­tion­naires chi­liens (alle­mands, indo­né­siens, etc.) l’ont hélas véri­fié à leurs dépens.

Démystifier, défé­ti­chi­ser ? Décidément tout, pour Holloway, semble se pas­ser dans les têtes. Si la pro­prié­té des uns est la dépos­ses­sion des autres, si la pro­prié­té des uns est de la plus-value extor­quée et cris­tal­li­sée, il n’en demeure pas moins que la pro­prié­té est aus­si un pou­voir, et même la force secrète du pou­voir, plus concen­trée aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été. Pour la « défé­ti­chi­ser », il fau­drait donc s’attaquer non seule­ment à sa sacra­li­sa­tion, mais aux rap­ports réels de pro­prié­té : en oppo­sant à la concur­rence de tous contre tous et à l’appropriation pri­vée du monde une logique du bien com­mun, du ser­vice public, de l’appropriation sociale. Ainsi, la charte de l’eau sou­te­nue par les mou­ve­ments alter­mon­dia­listes défi­nit l’accès à l’eau potable comme un droit impres­crip­tible de l’humanité, elle consi­dère l’eau comme un bien-com­mun inap­pro­priable, elle exige que les pou­voirs publics en garan­tissent à tous l’usage. Exemple à suivre. Certains ren­voient aujourd’hui dos-à-dos le réfor­misme éta­tiste et l’avant-gardisme révo­lu­tion­naire, comme s’il s’agissait d’écueils symé­triques. Lénine était plus avi­sé, qui dis­tin­guait la mala­die sénile du socia­lisme par­le­men­taire de la « mala­die infan­tile » du com­mu­nisme. On peut gué­rir de la seconde ; on sur­vit rare­ment à la pre­mière. On voit mal pour­quoi une orien­ta­tion conseilliste et auto­ges­tion­naire serait anti­no­mique à l’existence de par­tis poli­tiques. La libre confron­ta­tion des pro­grammes et des pro­po­si­tions por­tées par des par­tis appa­raît plu­tôt comme une condi­tion néces­saire à la construc­tion d’un socia­lisme « par en-bas ». Sans cette lutte des par­tis, por­teurs de pro­jets d’ensemble, le réseau des conseils et des comi­tés se rédui­rait vite à un puzzle d’intérêts par­ti­cu­liers et d’expériences en miettes, que ne tar­de­rait pas à coif­fer une bureau­cra­tie pré­ten­dant incar­ner l’intérêt général.

[Rafael Correa (DR)]

Le che­mi­ne­ment est tout, le but n’est rien ? La révo­lu­tion réduite à une dis­po­si­tion éthique — la digni­té — ne suf­fit pas à chan­ger effec­ti­ve­ment le monde. Point de départ néces­saire, la révolte ne sau­rait s’éterniser sans deve­nir révo­lu­tion. Si le but ne jus­ti­fie pas les moyens, il les condi­tionne. Sans pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, ne res­te­rait que la poli­tique du moindre mal (qui s’est si sou­vent révé­lée être en pra­tique le plus court che­min vers le pire), les accom­mo­de­ments au jour le jour, la tac­tique sans stra­té­gie, la poli­tique poli­ti­cienne sans vision his­to­rique. Combien de pré­si­dents démis­sion­nés ou ren­ver­sés en Amérique latine ces der­nières années, sans que soit pour autant bri­sé l’éternel retour de l’exploitation et de la domi­na­tion ? Rosa Luxemburg et Bernstein même com­bat ? Tous deux seraient en effet dépas­sés, deve­nus ana­chro­niques, pour avoir fait de l’État la clef de voûte de la lutte poli­tique ; la pre­mière pour le ren­ver­ser, le second pour le réfor­mer. Rosa fut pour­tant assas­si­née par les chefs de la social-démo­cra­tie. Ce n’était pas un mal­en­ten­du. Et cette his­toire, hélas, n’a ces­sé de se répé­ter. Entre réforme et révo­lu­tion, beau­coup cherchent une impro­bable « troi­sième voie », mais le mot ne fait pas la chose ; la troi­sième voie de Tony Blair n’est qu’une piste cyclable qui longe l’autoroute libé­rale. S’interroger che­min fai­sant ? Bien sûr, tant il est vrai que les révo­lu­tions sont tou­jours inédites, qu’elles ne sont jamais la simple répé­ti­tion des révo­lu­tions pas­sées, et qu’à l’instar des mili­taires, tou­jours en retard d’une guerre, les révo­lu­tion­naires risquent tou­jours d’être en retard d’une révolution.

« Si l’on estime que la tra­hi­son est inhé­rente au jeu élec­to­ral, il s’agirait de s’en reti­rer pure­ment et sim­ple­ment. Ce serait lais­ser le champ libre aux poli­ti­ciens et aux démagogues. »

Mais s’interroger, ce n’est pas effa­cer les leçons du pas­sé, repar­tir de zéro, comme si nous n’avions rien appris. Or, il ne manque pas de doc­teurs, dra­pés de fausse modes­tie, pour glis­ser la réponse dans leur propre ques­tion : en rédui­sant la révo­lu­tion à des résis­tances inter­sti­tielles, à des fis­sures cen­sées se pro­pa­ger, à des niches d’anti-pouvoir dans les murailles impre­nables du capi­tal. Comme si les situa­tions de double pou­voir n’étaient pas un moment d’équilibre instable avant un dénoue­ment bru­tal, où la ques­tion cru­ciale reste celle que posa Lénine avec obs­ti­na­tion : « Qui l’emportera ? » La stra­té­gie révo­lu­tion­naire ne se réduit pas au Grand Soir, ni à la pré­pa­ra­tion conspi­ra­tive du coup de force ou du coup de main, à la manière des socié­tés secrètes du XIXe siècle. Il n’y a en effet de stra­té­gie que dans la durée, dans son arti­cu­la­tion à la tac­tique, dans la construc­tion des rap­ports de force et des alliances. L’asymétrie struc­tu­relle entre révo­lu­tions bour­geoises et révo­lu­tions pro­lé­ta­riennes n’en sub­siste pas moins. Devenir bour­geois, c’est accu­mu­ler du capi­tal (éco­no­mique et cultu­rel), du pou­voir et du temps libre. En revanche, deve­nir pro­lé­taire, c’est être dépos­sé­dé des moyens et des fina­li­tés de la pro­duc­tion, c’est subir l’aliénation du tra­vail et la domi­na­tion idéo­lo­gique, c’est deve­nir rien. Comment, de ce rien, deve­nir tout ? Telle est la ques­tion stra­té­gique lan­ci­nante des révo­lu­tions sociales depuis le XIXe siècle.

La mon­tée de l’abstention élec­to­rale est symp­to­ma­tique dans de nom­breux pays de la crise de la repré­sen­ta­tion. Mais c’est un symp­tôme ambi­va­lent. Le retrait de la poli­tique peut aus­si débou­cher sur un repli égoïste de l’individu pri­vé ou sur un popu­lisme plé­bis­ci­taire. Si l’on estime que la tra­hi­son est inhé­rente au jeu élec­to­ral, il s’agirait de s’en reti­rer pure­ment et sim­ple­ment. Ce serait lais­ser le champ libre aux poli­ti­ciens et aux déma­gogues. Le conflit des légi­ti­mi­tés, entre sou­ve­rai­ne­té éta­tique et sou­ve­rai­ne­té popu­laire, tra­verse aus­si le champ élec­to­ral et les élec­tions sont un élé­ment consti­tu­tif du rap­port de force, comme l’illustrent les élec­tions boli­viennes ou véné­zué­liennes. Le chan­ge­ment radi­cal des rap­ports sociaux implique le dépé­ris­se­ment — non seule­ment de l’armée comme corps spé­cia­li­sé de répres­sion — mais de l’État en tant qu’appareil de pou­voir sépa­ré. Il ne suf­fit pas pour autant de pro­cla­mer leur abo­li­tion. Il faut en réunir pra­ti­que­ment les condi­tions : un cer­tain niveau de déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives, une modi­fi­ca­tion radi­cale de la divi­sion du tra­vail (entre tra­vail manuel et intel­lec­tuel notam­ment), une trans­for­ma­tion tout aus­si radi­cale des rap­ports entre ville et cam­pagne. C’est pour­quoi le dépé­ris­se­ment est pour Marx un pro­ces­sus his­to­rique et non une utopie.

[DR]

Deux cra­que­ments, diag­nos­tique Holloway, fis­surent la chape de la domi­na­tion : la crise du tra­vail et celle de la repré­sen­ta­tion. Elles ne sont que deux par­mi les symp­tômes d’une crise qui touche au cœur du sys­tème : la crise de la loi de la valeur comme mesure du monde. La réduc­tion des rap­ports sociaux à leur valeur mar­chande est un fac­teur d’irrationalité et de vio­lence crois­santes. Au lieu de se tra­duire par du temps libre et créa­tif, les gains de pro­duc­ti­vi­té pro­duisent de la misère et de l’exclusion. Ce dérè­gle­ment et cette déme­sure conduisent aux catas­trophes cli­ma­tiques et éco­lo­giques annon­cées. Le capi­tal répond à cette crise par la guerre sociale, par la course aux arme­ments et la guerre « hors limites », dans le temps et dans l’espace. Cette crise n’est pas une crise ordi­naire, comme le capi­ta­lisme en connaît pério­di­que­ment, mais une crise his­to­rique de civilisation.

« Dire non, crier, cra­cher : le cri pri­mal de l’altermondialisme ! Ce n’est donc qu’un début. »

Dans une réponse à ses cri­tiques, John Holloway confirme les thèmes favo­ris de sa dia­lec­tique néga­tive3. Un « non » caté­go­rique, immé­diat, au capi­ta­lisme signi­fie­rait la révo­lu­tion, ici et main­te­nant. La pers­pec­tive d’une révo­lu­tion au futur trans­for­me­rait au contraire la théo­rie en socio­lo­gie ou en science poli­tique, en théo­rie de — et non contre — la socié­té ; elle ferait de l’histoire une pri­son. Dire non, crier, cra­cher : le cri pri­mal de l’altermondialisme ! Ce n’est donc qu’un début. Il reste à apprendre à par­ler. Le mou­ve­ment alter est arri­vé à un pre­mier tour­nant de sa jeune his­toire. L’heure vient de com­pa­rer les bilans de la voie « luliste » au Brésil et de la voie « cha­viste » au Venezuela, d’évaluer le cours nou­veau des zapa­tistes après la sixième décla­ra­tion de la Selva Lacandona et « l’autre cam­pagne » du pre­mier semestre 2006, d’approfondir l’alternative boli­va­rienne au grand mar­ché des Amériques (Alca) sous hégé­mo­nie impé­riale états-unienne. Face à ces défis actuels, la thé­ma­tique de l’anti-pouvoir sans prise du pou­voir flotte dans l’abstraction spec­trale. Sans pas­sé ni futur, son pré­sent abso­lu est le degré zéro d’une stra­té­gie à peine renaissante.

La ques­tion stra­té­gique qui se des­sine pour le XXIe siècle est pro­ba­ble­ment plus vaste que ne l’imaginent encore les théo­ri­ciens de la mul­ti­tude et des mou­ve­ments sociaux. Le « court ving­tième siècle » ne consti­tue pas une simple paren­thèse désor­mais refer­mée sur une séquence tumul­tueuse de guerres et de révo­lu­tions. C’est tout le para­digme de la moder­ni­té poli­tique, tel qu’il a pris forme depuis le XVIIe siècle, avec ses caté­go­ries de sou­ve­rai­ne­té, de peuple, de ter­ri­toire, de nation, de citoyen­ne­té, avec ses guerres inter­éta­tiques et son droit inter­na­tio­nal, qui est ébran­lé. Ce sont les échelles et les lieux de la poli­tique, les rythmes et les temps his­to­riques, qui sont entrés en méta­mor­phose. Il est dif­fi­cile de pré­voir quel monde en sor­ti­ra, pire ou meilleur. Il est seule­ment cer­tain que cela se déci­de­ra dans une lutte à l’issue, par défi­ni­tion, indé­cise et incer­taine. D’ores et déjà, le pro­blème est posé d’une nou­velle arti­cu­la­tion com­plexe des champs (au sens où l’on par­lait du champ de bataille) de la lutte poli­tique. N’en déplaise aux théo­ri­ciens d’un espace lisse et homo­gène mon­dia­li­sé, le niveau natio­nal n’est pas deve­nu obso­lète. Il façonne encore, par l’histoire, par la culture, par le droit, les rap­ports de force entre classes. Les reven­di­ca­tions légi­times de sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire ou éner­gé­tique, les pro­tes­ta­tions contre la dis­ci­pline sociale impo­sée par le méca­nisme de la dette, en témoignent. Le sou­lè­ve­ment popu­laire en Argentine en 2001, la crise boli­vienne (deux gou­ver­ne­ments ren­ver­sés en 2003 et 2005, la guerre de l’eau et la guerre du gaz), la dyna­mique boli­va­rienne au Venezuela et l’usage de l’arme pétro­lière, la ques­tion de l’Assemblée consti­tuante posée en Bolivie ou en Équateur, en sont autant d’illustrations récentes.

[Zapatistes, au Chiapas (Adolfo Vladimir)]

Mais, dans la logique de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, les espaces natio­naux sont de plus en plus étroi­te­ment imbri­qués aux espaces régio­naux et conti­nen­taux. La pous­sée popu­laire anti­li­bé­rale est par­ve­nue à tenir (pro­vi­soi­re­ment) en échec le pro­jet impé­ria­liste de l’Alca, inté­grant orga­ni­que­ment l’Amérique latine à un grand mar­ché sous hégé­mo­nie états-unienne. Mais les choses n’en res­te­ront pas là. Bien qu’enlisé en Irak et en Afghanistan, l’impérialisme avance ses pions (le mar­ché méso-amé­ri­cain, le plan Colombie…) et manœuvre les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales comme l’OMC ou la Banque mon­diale. Les réunions du som­met des Amériques et du som­met des peuples à Mar del Plata sym­bo­lisent l’alternative entre un conti­nent sou­mis au joug des mar­chés (Alca) et une nou­velle lutte d’émancipation conti­nen­tale, même si l’Alba n’est encore qu’une idée embryon­naire, même si l’intégration du Venezuela au Mercosur des­sine la pers­pec­tive d’un front com­mun pos­sible. « Si je m’arrête, pous­sez-moi ! », lan­çait Evo Morales lors de sa prise de fonc­tion. Ce défi s’adressait aux mou­ve­ments sociaux et popu­laires. Soit ils se trans­forment en cour­roie de trans­mis­sion de la rai­son et des com­pro­mis d’État, comme ce fut le cas au Brésil sous le man­dat pré­si­den­tiel de Lula ; soit au contraire, ils imposent leur « pou­voir consti­tuant » aux gou­ver­ne­ments issus de leur mobi­li­sa­tion. On connaît le résul­tat de la voie « luliste » : la volon­té de se faire recon­naître comme un bon élève par le FMI, en allant au-delà de ce qui était exi­gé pour le paie­ment de la dette, a vidé les bud­gets sociaux, para­ly­sé la réforme agraire et réduit l’ambitieux pro­gramme « faim zéro » à un pro­gramme mini­mal de cha­ri­té publique. S’engager inver­se­ment sur la voie de la rup­ture avec la logique de pri­va­ti­sa­tion et de mar­chan­di­sa­tion géné­ra­li­sée du monde (des ser­vices, des res­sources natu­relles, du vivant), sur la voie de l’opposition réso­lue à la dic­ta­ture des mar­chés finan­ciers, c’est accep­ter le risque d’un affron­te­ment avec les puis­sances et les pou­voirs éta­blis. Les dis­cus­sions sur le rap­port entre mou­ve­ments sociaux et repré­sen­ta­tion poli­tique, sur les classes et la mul­ti­tude, sur l’État et le pou­voir, sur l’impérialisme et l’Empire, pas­se­ront alors du domaine de la théo­rie spé­cu­la­tive à celui de la pra­tique politique.


Préface de Clases, Plebes, Multitudes, paru au Chili en 2006, aux édi­tions Palinodia.


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  1. Conseil lati­no-amé­ri­cain des sciences sociales.[]
  2. Boaventura de Sousa Santos, « L’utopie assu­mée ».[]
  3. John Holloway « No ! », in Historical Materialism, vol. 13, n° 4, 2005 <www.brill.nl>[]

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