Aurélien Barrau : « Le combat animalier est frère des combats d’émancipation »


Entretien inédit pour le site de Ballast

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss esti­mait que « l’homme a res­ser­ré trop près de lui-même les fron­tières de son huma­ni­té » : à ne plus appré­hen­der le monde qui nous entoure autre­ment que par ce que nous pou­vons y prendre, nous n’a­vons de cesse de sur­ex­ploi­ter le milieu natu­rel et de mena­cer sa capa­ci­té de régé­né­ra­tion. Aurélien Barrau, astro­phy­si­cien, cher­cheur et auteur de l’es­sai Des uni­vers mul­tiples, regarde avec le même inté­rêt le très loin­tain — des trous noirs à la gra­vi­té quan­tique — et l’é­vi­dence qui se trouve sous nos yeux : le sort que nous infli­geons col­lec­ti­ve­ment aux ani­maux. C’est sur ce sujet en par­ti­cu­lier que nous avons tenu à l’in­ter­ro­ger.


Vous mêlez rigueur scien­ti­fique et goût pro­non­cé pour la phi­lo­so­phie, pas­sion pour la poé­sie et enga­ge­ment pour la cause ani­male : quel est votre « fil rouge » ?

Je crois que le fil rouge, ce serait l’absence de fil rouge. Je ne cherche pas la cohé­rence à tout prix. Au contraire. Le monde est com­plexe et mul­tiple ; il est bigar­ré et foi­son­nant : abor­dons-le et arpen­tons-le d’une manière, elle aus­si, com­plexe et mul­tiple. C’est pré­ci­sé­ment parce que la poé­sie, la phi­lo­so­phie, la musique, la lit­té­ra­ture et la phy­sique (entre autres !) ne se réduisent pas les unes aux autres que je crois essen­tiel — ou au moins sou­hai­table — de s’y inté­res­ser. Chacune construit un rapport-au(x)-monde(s) sin­gu­lier et irrem­pla­çable. Chacune invente une sinuo­si­té qui lui est propre et révèle des volets spé­ci­fiques du maté­riau qu’elle affronte. Je ne veux pas de moteur fon­da­men­tal. Je pré­fère des micro-engre­nages qui échappent à une méca­nique glo­bale bien hui­lée. Le temps du Grand Ordre, de Cosmos ou de Mundus, est révo­lu. Ce qui m’intéresse, c’est de ten­ter de pas­ser et de pen­ser dans un désordre assu­mé. Je suis peut-être cos­mo­logue de pro­fes­sion mais sans doute « chao­logue » de confes­sion ! Si pour­tant je devais mal­gré tout défi­nir une sorte de conduc­teur, je crois que ce serait une poro­si­té à l’altérité. Disons, un désir, peut-être tout à fait illu­soire, de ne pas voir ou aimer dans l’Univers que ce que nous y avons nous-même ins­til­lé. Et, sur­tout, pour le dire comme le phi­lo­sophe Jacques Derrida, ce qui me semble vital aujourd’hui c’est la décons­truc­tion du « car­no­phal­lo­go­cen­trisme », c’est-à-dire la remise en cause de cette ter­rible hégé­mo­nie de l’homme (blanc, fau­drait-il ajou­ter), ration­nel (c’est-à-dire ici sûr de son bon droit et ne dou­tant jamais), en érec­tion (parce qu’il assu­jet­tit l’autre à son désir propre) et man­geur de viande (comme image arché­ty­pale de l’instrumentalisation des vivants non-humains).

L’anarchiste Louise Michel a écrit un jour : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me sou­vienne l’horreur des tor­tures infli­gées aux bêtes. […] Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est ram­pant devant les hommes qui le dominent. » Comment poli­ti­ser aujourd’­hui cette ques­tion ?

« Il n’est aujourd’hui plus pos­sible d’ignorer l’immensité sans pré­cé­dent de la dou­leur que nous infli­geons aux ani­maux. »

Cette très émou­vante cita­tion de Louise Michel me fait pen­ser à ce bou­le­ver­sant extrait de la grande mili­tante socia­liste Rosa Luxemburg : « Le char­ge­ment était si lourd et il y avait tant de sacs empi­lés que les buffles n’ar­ri­vaient pas à fran­chir le seuil du porche. Le sol­dat qui les accom­pa­gnait, un type bru­tal, se mit à les frap­per si vio­lem­ment du manche de son fouet que la gar­dienne de pri­son indi­gnée lui deman­da s’il n’a­vait pas pitié des bêtes. Et nous autres, qui donc a pitié de nous ? répon­dit-il, un sou­rire mau­vais aux lèvres, sur quoi il se remit à taper de plus belle… Enfin les bêtes don­nèrent un coup de col­lier et réus­sirent à fran­chir l’obs­tacle, mais l’une d’elles sai­gnait… Sonitchka, chez le buffle l’é­pais­seur du cuir est deve­nue pro­ver­biale, et pour­tant la peau avait écla­té. Pendant qu’on déchar­geait la voi­ture, les bêtes res­taient immo­biles, tota­le­ment épui­sées, et l’un des buffles, celui qui sai­gnait, regar­dait droit devant lui avec, sur son visage sombre et ses yeux noirs et doux, un air d’en­fant en pleurs. C’était exac­te­ment l’ex­pres­sion d’un enfant qu’on vient de punir dure­ment et qui ne sait pour quel motif et pour­quoi, qui ne sait com­ment échap­per à la souf­france et à cette force bru­tale… J’étais devant lui, l’a­ni­mal me regar­dait, les larmes cou­laient de mes yeux, c’é­taient ses larmes. »

Il est magni­fique de consta­ter que dans cette situa­tion ter­rible, dans cette situa­tion de guerre, Rosa Luxemburg conserve toute son empa­thie avec les ani­maux sans, natu­rel­le­ment, que cela ôte quoi que ce soit à son indi­gna­tion face aux sorts des humains. Je crois que « ça ne veut pas rien dire », pour reprendre l’expression de Rimbaud. Faut-il poli­ti­ser cette ques­tion ? Je ne sais pas. Il y a plu­sieurs sens à « poli­tique ». Disons d’abord poli­ti­kos — ori­gi­nel­le­ment, le vivre ensemble et l’organisation de la Cité —, puis poli­teia — la struc­ture de fonc­tion­ne­ment, l’institution —, et enfin poli­ti­kè — la pra­tique du pou­voir. Tout cela me semble encore ter­ri­ble­ment anthro­po­cen­trique. Il n’était pas idiot de scan­der en Mai 68 « Tout est poli­tique ». Cela a per­mis de mettre en lumière beau­coup d’interconnections entre les struc­tures de domi­na­tion. Mais je crois qu’il faut peut-être main­te­nant élar­gir le prisme. Certainement pas pour « tour­ner cette page », comme cer­tains le sou­hai­te­raient, mais au contraire pour l’élargir et l’approfondir. Il n’est aujourd’hui plus pos­sible d’ignorer l’immensité sans pré­cé­dent de la dou­leur que nous infli­geons aux ani­maux alors même que nous savons de façon incon­tes­table qu’ils souffrent essen­tiel­le­ment « comme nous », si tant est qu’on puisse uti­li­ser la conjonc­tion « comme » quand il s’agit de cette infi­nie déré­lic­tion. Il est urgent de faire face à cette ques­tion, mais je crois qu’il faut le faire sur de nou­veaux modes : elle est trop vaste, déme­su­rée, pour entrer dans nos anciennes caté­go­ries.

(DR)

Dans votre livre sur les uni­vers mul­tiples, vous faites des paral­lèles entre des phé­no­mènes phy­siques et des ques­tions éthiques. Pourquoi l’ex­pé­rience du chat de Schrödinger vous semble-t-elle témoi­gner de « notre rap­port apa­thique à la souf­france et à la mort ani­male » ?

L’expérience du chat de Schrödinger consiste à sou­mettre la vie d’un chat à l’état d’un objet quan­tique. Si l’objet est dans l’état phy­sique A, le chat reste en vie ; s’il passe dans l’état B, un méca­nisme libère du poi­son et tue le chat. Étant don­né que les sys­tèmes quan­tiques se trouvent simul­ta­né­ment dans plu­sieurs états, le chat devrait être à la fois mort et vivant ! Cette célèbre expé­rience de pen­sée a fait cou­ler beau­coup d’encre et le para­doxe n’est aujourd’hui encore pas plei­ne­ment réso­lu. Il est vrai que je dis par­fois qu’elle est un exemple de notre froi­deur à l’égard de la souf­france ani­male. C’est une bou­tade, natu­rel­le­ment, puisque l’expérience n’a jamais été réel­le­ment menée. Structurellement, pro­grès scien­ti­fiques et pro­grès éthiques ne peuvent pas être méca­ni­que­ment liés (il fau­drait d’ailleurs inter­ro­ger le sens même du mot « pro­grès », qui est tout sauf clai­re­ment défi­ni dans ces cir­cons­tances…). C’est ce qu’on appelle en phi­lo­so­phie « la guillo­tine de Hume » : on ne peut jamais infé­rer d’un être un devoir-être.

Les pro­grès scien­ti­fiques amènent-ils, au moins ten­dan­ciel­le­ment, vers un pro­grès éthique de l’hu­ma­ni­té ?

« S’il n’y avait pas eu d’actions vio­lentes, les enfants tra­vaille­raient tou­jours à 13 ans dans ces condi­tions très dures. »

Il est incon­tes­table que les avan­cées ou décou­vertes scien­ti­fiques devraient sus­ci­ter de nou­velles ques­tions éthiques. Or le fait est que ce n’est pas du tout ce qui se passe ; bien au contraire ! Nous avons main­te­nant tous les élé­ments scien­ti­fiques requis pour affir­mer que les ani­maux sont des êtres sen­sibles (pour beau­coup doués d’une conscience, au sens le plus fort de ce terme), mais nous les tuons et mal­trai­tons avec une hargne tou­jours plus cin­glante ou une indif­fé­rence tou­jours plus immense. Tout concourt à affir­mer que notre régime car­né exces­sif est très nui­sible à notre propre san­té, mais nous consom­mons tou­jours plus de viande. Tous les élé­ments pour affir­mer que cette même ali­men­ta­tion car­née engendre un désastre éco­lo­gique (10 000 litres d’eau par kilo de bœuf) et sus­cite une impor­tante mal­nu­tri­tion humaine (on pour­rait nour­rir 4 mil­liards d’hommes sup­plé­men­taires si les cultures dédiées au bétail étaient uti­li­sées direc­te­ment pour nour­rir les humains), mais les défo­res­ta­tions pour per­mettre tou­jours davan­tage d’élevages inten­sifs s’accélèrent. En l’état, non, je ne vois donc aucun signe ten­dan­ciel dans le sens que pour­tant j’appelle de mes vœux.

Vous écri­vez que le temps est venu d’a­gir mais que « sans une vio­lence faite à la vio­lence elle-même, il n’y sera jamais fait face ». Quel est votre rap­port à l’ac­tion directe telle qu’elle a pu, par exemple, être mobi­li­sée par le Front de libé­ra­tion ani­male ?

Je pense en effet qu’il ne faut pas être pho­bique de toute forme de vio­lence. S’il n’y avait pas eu d’actions vio­lentes, les enfants tra­vaille­raient tou­jours à 13 ans dans ces condi­tions très dures. Nous sommes aujourd’hui les acteurs d’un sys­tème qui com­porte de nom­breuses vio­lences — sou­vent insi­dieuses et d’autant plus ter­ribles — à l’égard des plus faibles. Une cer­taine vio­lence à l’encontre de ces vio­lences ne me semble pas devoir être écar­tée abso­lu­ment. Je n’en demeure pas moins assez réser­vé sur les actions « choc » de libé­ra­tion ani­male. Ponctuellement, quand des ani­maux sont sur le point d’être tués, sou­vent dans des condi­tions atroces, et que cela peut être évi­té, je com­prends que cer­tains passent à l’action. C’est une réac­tion d’empathie ras­su­rante et par­fois salu­taire. Mais à plus grande échelle, je ne pense pas que ces mou­ve­ments servent pro­fon­dé­ment la cause ani­male. Je penche davan­tage vers une infor­ma­tion authen­tique et donc, fina­le­ment très vio­lente pour nos consciences, qui s’évertuent à ne sur­tout pas voir les consé­quences de nos actions (qu’il s’agisse des ani­maux mas­sa­crés comme des réfu­giés mou­rants lais­sés ago­ni­sant devant nos fron­tières fer­mées) ! Les repor­tages télé­vi­sés, par exemple, par­viennent à nous mon­trer les lieux les plus secrets de la pla­nète. On pénètre dans les rouages des dic­ta­tures, dans les navires de guerre, dans les camps d’entraînement des com­man­dos d’élite, etc. Mais, curieu­se­ment, nous n’avons jamais vu l’intérieur d’un abat­toir ! Et pour cause… Ce serait pro­pre­ment insou­te­nable. Voilà qui pose pro­blème : l’immense majo­ri­té des consom­ma­teurs de viande ne pour­rait sou­te­nir 30 secondes d’images de ce que leur choix — parce qu’il s’agit bien d’un choix qu’il est tout à fait pos­sible de ne pas faire sans rien perdre, tout au contraire, de notre qua­li­té de vie — engendre de façon directe. On montre aux fumeurs les effets dévas­ta­teurs de la ciga­rette sur leurs tis­sus pul­mo­naires ; il serait temps de mon­trer aux bons citoyens que nous sommes les souf­frances pro­pre­ment incroyables que notre mode de vie — en par­ti­cu­lier ali­men­taire — engendre sur les autres vivants sen­sibles.

(DR)

Dans le même ordre d’idées, je me demande quels parents pour­raient assu­mer cela face à leurs enfants. Nous sommes enjoints à ten­ter de pré­sen­ter le vrai visage du monde, autant que faire se peut, à ceux que nous édu­quons. C’est une ligne de conduite rai­son­nable et assez una­ni­me­ment accep­tée. Sauf, natu­rel­le­ment, s’il s’agit d’alimentation car­née ! Qui serait prêt à expli­quer à son enfant, sans pathos, de façon juste fac­tuelle et pré­cise, ce qu’a endu­ré l’agneau dont il lui pro­pose de dévo­rer une côte­lette ? Et quel enfant, sachant natu­rel­le­ment qu’il peut s’en pas­ser sans la moindre carence (il n’est pas ques­tion de mal­trai­ter nos enfants !), conti­nue­rait alors à s’en nour­rir ? Je ne suis pas favo­rable aux actions vio­lentes ; je suis juste favo­rable à divul­guer la vio­lence crue de la véri­té. Mais, là encore, la ten­dance n’est pas celle-ci : on voit sur­gir des lois qui, tout à l’inverse, inter­disent de mon­trer la souf­france ani­male ! C’est pro­pre­ment hal­lu­ci­nant. Ce qui est consi­dé­ré comme délic­tueux, ce n’est ni la mort don­née ni la dou­leur infli­gée, mais le fait d’exposer cette véri­té qui pour­rait cho­quer les âmes sen­sibles décou­vrant leur res­pon­sa­bi­li­té…

Vous avez écrit que « c’est le rôle de la recherche, en par­ti­cu­lier, et de la pen­sée, en géné­ral, de faire vio­lence à ce qui consti­tue l’ordre éta­bli », de rééla­bo­rer le monde, de ne pas accep­ter comme don­né ce qui est construit. Notre rap­port à l’a­ni­mal est-il entiè­re­ment cultu­rel ou notre propre ani­ma­li­té omni­vore joue-t-elle dans cette affaire ?

« Il faut sor­tir de cette vieille dicho­to­mie usée entre nature et culture : elle ne fait plus sens. »

Là, je serais assez deleu­zien. Je crois qu’il faut sor­tir de cette vieille dicho­to­mie usée entre nature et culture : elle ne fait plus sens. Si, néan­moins, on sou­haite encore y recou­rir de manière approxi­ma­tive, il ne va pas de soi que l’alimentation car­née de l’homme est « natu­relle ». Nombre de nos carac­té­ris­tiques phy­sio­lo­giques plaident tout au contraire en faveur d’une consti­tu­tion essen­tiel­le­ment végé­ta­rienne : notre intes­tin est beau­coup trop long pour être celui d’un car­ni­vore, nos dents sont pra­ti­que­ment sem­blables à celles des her­bi­vores (qui ont sou­vent des canines), nous n’avons ni la puis­sance ni la mor­pho­lo­gie des pré­da­teurs, etc. Au-delà, l’argument sou­vent ren­con­tré (par­fois impli­ci­te­ment) sui­vant lequel parce que Cro-Magnon man­geait de la viande, nous sommes auto­ri­sés — voire contraints — à pour­suivre la tra­di­tion sans l’interroger est abso­lu­ment ahu­ris­sant. Y a‑t-il un seul de nos autres choix éthiques que nous ose­rions jus­ti­fier en réfé­rant à ce qu’il s’agissait d’une pra­tique usi­tée chez les hommes pré­his­to­riques ? Évidemment et heu­reu­se­ment pas. Pourquoi notre ali­men­ta­tion serait-elle l’exception ?

L’échappatoire cou­rant consiste à évo­quer le sta­tu quo : « Chacun fait ce qu’il veut ! Les végé­ta­riens et autres végans ont bien le droit de ne pas consom­mer de viande, mais qu’ils ne nous disent pas ce que nous devons faire. » Or, pré­ci­sé­ment, ce n’est pas si simple. Ce n’est pas si simple parce que le choix n’est pas qu’un choix indi­vi­duel. Il entraîne la souf­france et la mort d’autres vivants sen­sibles ; tout est là. C’est bien la rai­son pour laquelle nous ne décré­tons pas « tor­tu­rer ou non ses enfants, cha­cun fait ce qu’il veut ». Et nous ne le décré­tons pas parce que les parents ne sont évi­dem­ment pas les seuls concer­nés par ce choix. Cette remarque est évi­dente, presque tri­viale ! Mais, curieu­se­ment, cette évi­dence est oubliée dès lors qu’il s’agit des ani­maux. C’est peut-être ici qu’il faut en effet poli­ti­ser la ques­tion : jusqu’où notre socié­té peut-elle consi­dé­rer que ce qui entraîne l’agonie d’autrui est un pur choix indi­vi­duel ? N’y a‑t-il pas ici une contra­dic­tion mani­feste ?

(Harry Skeggs)

Faire vio­lence à l’ordre éta­bli, comme vous l’évoquez, c’est ce que mon ami le phi­lo­sophe Jean-Luc Nancy appel­le­rait sans doute être de gauche. Après un rap­pel his­to­rique (lorsque les membres de l’Assemblée Constituante, en 1789, eurent à se pro­non­cer sur le point déci­sif de l’octroi au Roi d’un droit de veto — qui de fait lui don­ne­rait presque les pleins pou­voirs —, les par­ti­sans du veto vinrent se grou­per du côté droit de l’estrade pré­si­den­tielle et les autres se regrou­pèrent à gauche — à de rares excep­tions près la noblesse et le cler­gé allèrent à droite et le tiers état à gauche), il ana­lyse : « La droite implique une méta­phy­sique — ou comme on vou­dra, une mytho­lo­gie, une idéo­lo­gie — de quelque chose de don­né, d’absolument et pri­mor­dia­le­ment don­né et à quoi pour l’essentiel rien ou très peu ne peut être chan­gé. La gauche implique l’inverse : que cela peut et doit être chan­gé. » En ce sens, oui, je suis de gauche et je pense qu’il est urgent de l’être, en par­ti­cu­lier du point de vue que nous abor­dons dans cet entre­tien.

Le phi­lo­sophe Peter Singer a fait savoir qu’il n’en­ten­dait pas « entrer dans [la] contro­verse » des expé­ri­men­ta­tions scien­ti­fiques sur les ani­maux, quand bien même celles-ci ten­draient à soi­gner cer­taines patho­lo­gies humaines. Quel est votre point de vue sur cette ques­tion ?

« Il n’est pas pos­sible aujourd’hui d’être liber­taire, anar­chiste, pro­gres­siste, ou même sim­ple­ment socia­liste, en igno­rant la ques­tion ani­male. »

J’ignorais que Peter Singer s’était ain­si posi­tion­né, mais c’est éga­le­ment mon choix. Cette ques­tion est com­plexe, déli­cate. Il est un peu indé­cent de la pré­sen­ter aujourd’hui comme une prio­ri­té. Nous tuons en ce moment 65 mil­liards d’animaux ter­restres (et sans doute plu­sieurs mil­liers de mil­liards de pois­sons, cre­vettes, poulpes, etc.) par an, de façon essen­tiel­le­ment inutile. Voilà la prio­ri­té ! Voilà ce à quoi il est urgent de répondre. Alors ne pha­go­cy­tons pas le débat en le déca­lant vers les quelques cir­cons­tances par­ti­cu­lières où, en effet, le choix n’est pas simple. Et si l’on veut par­ler des ani­maux « à usage scien­ti­fique », je vois par exemple que, dans ma propre uni­ver­si­té, des vivants sont sacri­fiés en grand nombre pour des « besoins d’enseignement » (pas en der­nière année de méde­cine mais dès la licence de bio­lo­gie !), alors qu’un film bien conçu serait à mon sens bien plus péda­gogue et infi­ni­ment plus accep­table… Et il est main­te­nant admis que des simu­la­tions sont très effi­caces dans beau­coup de cir­cons­tances pour les usages thé­ra­peu­tiques (et quand elles ne le sont pas, il est rare que les résul­tats sur la sou­ris se trans­posent sim­ple­ment à l’homme). Beaucoup d’animaux de labo­ra­toire ont été « sacri­fiés » pour rien. Alors lais­sons pour le moment la ques­tion déli­cate où quelques morts ani­maux sau­ve­raient effec­ti­ve­ment des vies humaines. Quand celle-ci devien­dra pres­sante, c’est que l’immensité de l’horreur en cours, et sans le moindre lien avec cela, sera effec­ti­ve­ment réso­lue !

Vous en par­liez : on sait main­te­nant que l’in­dus­trie de la viande a des consé­quences néfastes sur l’en­vi­ron­ne­ment. Êtes-vous convain­cu que, de gré ou de force, un monde « sans viande » est iné­luc­table ?

On sait en effet que l’industrie de la viande est dra­ma­tique pour les ani­maux qui y sont déci­més, mais aus­si, comme vous le sou­li­gnez, pour la pla­nète (et donc pour l’humanité) à l’échelle glo­bale. Je ne vois pour­tant aucune rai­son d’être opti­miste. L’homme a démon­tré son extra­or­di­naire capa­ci­té à « aller dans le mur ». Bien sûr, s’il s’agissait de pen­ser un monde où tout homme pour­rait se nour­rir à sa faim et où les vivants non-humains ne se ver­raient pas réi­fiés alors, natu­rel­le­ment, un monde « sans viande » me sem­ble­rait iné­luc­table. Mais rien n’indique nous allions dans cette direc­tion. Ce que je vou­drais sou­li­gner ici d’essentiel, et de trop igno­ré, est la chose sui­vante : le com­bat « ani­ma­lier » est frère des com­bats d’émancipation et de libé­ra­tion. Il n’est pas oppo­sé aux luttes libé­ra­trices pour les hommes : il leur est au contraire struc­tu­rel­le­ment lié. C’est une même mou­vance. C’est une même sen­si­bi­li­té à la dou­leur muette des oppri­més. Il n’est pas pos­sible aujourd’hui d’être liber­taire, anar­chiste, pro­gres­siste (un mot que je n’emploierais qu’avec beau­coup de réserves), ou même sim­ple­ment socia­liste, en igno­rant cette ques­tion cen­trale. Quiconque reven­dique pen­ser le monde au-delà du seul prisme de son plai­sir propre ne peut igno­rer l’industrie de la mort ter­ri­fiante que nous avons mise en place. Nous tuons chaque mois plus d’animaux que la tota­li­té des hommes ayant exis­té sur Terre depuis tou­jours… Je me sou­viens d’avoir, enfant, écou­té Jean Ferrat chan­ter Aragon et décla­rer aux femmes s’émancipant « votre lutte, à tous les niveaux, de la nôtre est indi­vi­sible ». C’est exac­te­ment ce qu’il faut cla­mer aujourd’hui : il n’y a aucun sens à oppo­ser la défense des humains (qui, stric­to sen­su, sont aus­si des ani­maux) à celle des vivants non-humains. La dyna­mique est la même. Et ces­sons sur­tout de pen­ser qu’il sera légi­time de s’occuper des ani­maux quand les autres pro­blèmes seront réso­lus : ils ne le seront jamais et nous le savons hélas trop bien…

(Getty Images)

Il y a peu, le lion Cecil a été tué au Zimbabwe par un riche amé­ri­cain s’offrant un peu d’adrénaline (dans un geste à la fois cruel envers l’animal et très colo­nia­liste envers le pays hôte). Le monde entier s’en est ému. Puis, c’est cette émo­tion elle-même qui a sus­ci­té l’indignation. Bien sûr, il est inco­hé­rent de trou­ver ce safa­ri scan­da­leux et de faire tour­ner les abat­toirs à plein régime dans notre propre pays. Comme il est inco­hé­rent d’aimer les chats, les moi­neaux et les che­vaux et de consom­mer sans arrière-pen­sée des agneaux, des poules et des vaches. Évidemment. Pourtant, je ne me range pas du côté de ceux qui s’indignèrent de cette indi­gna­tion au motif que pen­dant ce temps un enfant était mort bru­lé vif et que tant d’autres hor­reurs furent per­pé­trées (qu’il faut natu­rel­le­ment évo­quer et dénon­cer). Mais ces révoltes ne sont pas mutuel­le­ment exclu­sives ! Elles se sou­tiennent les unes les autres. Et je trouve qu’il y a quelque chose ici d’un peu nau­séa­bond : per­sonne ne s’émeut de la météo quo­ti­dienne ou des résul­tats spor­tifs à outrance, mais dès qu’est évo­quée — et c’est si rare ! — la souf­france ani­male — pour­tant si omni­pré­sente, quoique bien cachée à nos regards —, alors cela devient indé­cent, voire obs­cène, parce que des hommes souffrent aus­si ! Cela n’a aucun sens. Cette mau­vaise excuse pour ne pas pen­ser l’immense ques­tion du cal­vaire ani­male est usée jusqu’à l’os. C’est le même para­doxe, d’ailleurs, qui fait que qui­conque passe son week-end au café ou devant la télé­vi­sion n’encourt aucun reproche tan­dis que s’il (ou elle) tente de sau­ver des ani­maux, l’argument cin­glant ne tarde jamais : « Tu n’aimes donc pas les hommes ? » Il faut défi­ni­ti­ve­ment en finir avec cette pseu­do-logique insen­sée.

L’accès à la viande ou au pois­son est, dans cer­tains pays du monde, l’un des prin­ci­paux accès aux pro­téines. Dans quelle mesure le pas­sage uni­ver­sel au végé­ta­risme ou au véga­nisme ne relève-t-il pas d’une uto­pie occi­den­tale ?

« Il est essen­tiel de ne jamais recou­rir à l’argument fal­la­cieux qui consiste à inter­dire toute action dans la mesure où sa réa­li­sa­tion par­faite est impos­sible. »

Rien ne serait en effet plus détes­table que de se pla­cer, une fois encore, une fois de plus et une fois de trop, en posi­tion de don­neurs de leçons arro­gants, ten­tant d’infliger au monde entier notre nou­velle morale. Une évan­gé­li­sa­tion renou­ve­lée, en somme ! Il me semble néan­moins que nous ne cou­rons ici rien de ce risque, et ce pour plu­sieurs rai­sons. Premièrement, le fait est que les plus gros consom­ma­teurs de viande par habi­tant sont évi­dem­ment les pays occi­den­taux indus­tria­li­sés. Prôner une extrac­tion de cette indus­trie de la mort est donc bel et bien avant tout une adresse aux pays riches. Ils sont les pre­miers concer­nés et il n’est pas ques­tion de faire endos­ser prio­ri­tai­re­ment aux plus dému­nis la res­pon­sa­bi­li­té de la situa­tion actuelle. Deuxièmement, le fait est, éga­le­ment, que même dans les zones plus pauvres les ani­maux d’élevage doivent consom­mer des céréales ! L’argument demeure donc : puisqu’il faut 12 kilos de céréales par kilo de bœuf (que ce soit aux États-Unis ou au fond du quart-monde n’y change rien), l’utilisation des céréales pour nour­rir direc­te­ment les hommes est net­te­ment plus effi­cace et ration­nelle, même en igno­rant le cal­vaire qu’endurent les ani­maux. Remarquer que les ani­maux souffrent par­tout et que leur éle­vage est par­tout essen­tiel­le­ment inef­fi­cace pour sub­ve­nir aux besoins bio­lo­giques des hommes n’est pas faire preuve de colo­nia­lisme intel­lec­tuel, c’est énon­cer une véri­té véri­fiable par qui­conque s’en donne les moyens. Troisièmement, je crois qu’il faut en effet pen­ser l’alimentation à l’échelle pla­né­taire, comme beau­coup d’autres ques­tions, dans une optique de répar­ti­tion des res­sources. Tant qu’une très petite pro­por­tion des hommes détien­dront une très grande majo­ri­té des richesses, il demeu­re­ra impos­sible de trou­ver un point d’équilibre accep­table.

Quatrièmement, vous avez peut-être rai­son en décla­rant qu’il s’agit d’une uto­pie et donc qu’un monde sans ani­maux tués pour notre seul plai­sir n’existera jamais. De même, sans doute, qu’un monde sans viol, sans tor­ture et sans homi­cide. Faut-il pour autant renon­cer à cet hori­zon ? Il ne faut pas confondre, me semble-t-il, le nor­ma­tif et le des­crip­tif, l’impossible de fait de le non-sou­hai­table en droit. Cinquièmement, il est essen­tiel de ne jamais recou­rir à l’argument fal­la­cieux qui consiste à inter­dire toute action dans la mesure où sa réa­li­sa­tion par­faite est impos­sible. Il est indé­niable que vivre entraîne la mort d’autres vivants. Je n’ai jamais écra­sé déli­bé­ré­ment un insecte et je conti­nue­rai toute ma vie à inflé­chir mes pas pour évi­ter les four­mis. Pour autant, il est évident que j’ai invo­lon­tai­re­ment écra­sé des insectes. Cette indis­cu­table véri­té n’a aucune légi­ti­mi­té à dénier toute per­ti­nence à ma démarche d’évitement. De même : qu’une cer­taine dou­leur soit consub­stan­tielle à toute exis­tence n’interdit évi­dem­ment (et heu­reu­se­ment !) pas de ten­ter de mini­mi­ser cette dou­leur. Qu’une cer­tain nombre d’erreurs soient consub­stan­tielles à la recherche d’une véri­té et que le sens même de cette véri­té — par exemple, scien­ti­fique, pour réfé­rer à ce que je connais bien — ne soit pas évident, n’entrave d’aucune manière l’intérêt de la démarche d’exploration. La dimen­sion cultu­relle — et par­fois cultuelle — du rap­port à la mort et à la viande est effec­ti­ve­ment très impor­tante. Elle convoque his­toire, tra­di­tions, croyances, pho­bies, angoisses, sym­boles et pul­sions… Il n’est pas ques­tion de la balayer d’un revers de la main. Il est au contraire ques­tion d’y faire face. Il est ques­tion de s’at­te­ler à ce chan­tier immense parce que rien ne serait pire que de conti­nuer à igno­rer ce dont l’abyssale urgence me semble aujourd’hui avé­rée. C’est d’abord une ques­tion de simple cohé­rence : presque aucun homme ne cau­tionne réel­le­ment ce que son com­por­te­ment induit de vio­lences et de souf­frances chez les autres vivants. Qui se réjouit réel­le­ment des deux mil­liards de cochons tués chaque année, sachant que la sen­si­bi­li­té et l’acuité affec­tive des porcs sont aujourd’hui connues comme étant par­mi les plus déve­lop­pées ? Commençons par le voir, seule­ment le voir. Le temps des consé­quences vien­dra…

(DR)

D’aucuns estiment que l’u­ni­ver­sa­li­sa­tion du véga­nisme met­trait en dan­ger, à terme, l’es­pèce humaine puis­qu’elle débou­che­rait sur le réen­sau­va­ge­ment incon­trô­lé des ani­maux domes­tiques. L’interdiction de la chasse aurait, selon les mêmes, des consé­quences simi­laires : pro­li­fé­ra­tion des renards, san­gliers…

C’est, au mieux, amu­sant ; au pire, pathé­tique. Que dire de plus ? Pour se rendre compte de l’énormité rageu­se­ment immonde de telles asser­tions, rien n’est sans doute plus par­lant que de les trans­po­ser dans la sphère humaine. C’est un peu comme si, face à l’esclavage colo­nia­liste, on décla­rait qu’y mettre fin serait un grand dan­ger… Remarquez, ces argu­ments ont été effec­ti­ve­ment enten­dus ! Comme je le disais pré­cé­dem­ment, il y a bel et bien une alliance entre toutes ces luttes contre les domi­na­tions et l’as­ser­vis­se­ment. Mais enfin, qu’un homme sain d’esprit puisse aujourd’hui, face à l’immensité pro­pre­ment ver­ti­gi­neuse des souf­frances infli­gées aux vivants non-humains (et à beau­coup trop d’humains, rap­pe­lons-le), consi­dé­rer que le dan­ger soit du coté d’un relâ­che­ment du sys­tème oppres­sif, me laisse essen­tiel­le­ment sans voix… Il est aujourd’hui scien­ti­fi­que­ment « acté » que la sixième extinc­tion de masse est en cours. Son ori­gine anthro­pique est incon­tes­table. Tenter, comme cer­tains s’y éver­tuent, de faire croire à un débat dans la com­mu­nau­té scien­ti­fique, par exemple sur l’existence ou sur la cause humaine du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ne peut rele­ver que de la mal­hon­nê­te­té intel­lec­tuelle. Les conclu­sions ne s’imposent-elles pas ?

L’historien Charles Patterson fait état d’un conti­nuum entre l’a­bat­tage indus­triel éta­su­nien et les méthodes employées par les auto­ri­tés nazies dans les camps euro­péens. Faut-il se ris­quer à ce type de paral­lèles ?

« Chaque tra­gé­die est unique et sin­gu­lière. Les com­pa­rai­sons sont tou­jours des vio­lences, elles n’apportent rien à aucun des termes com­pa­rés. »

Je veux être très pru­dent et très décent sur ce point. Il est vrai que par beau­coup d’aspects la com­pa­rai­son serait signi­fiante. Il faut bien com­prendre qu’avant d’être abat­tus, sou­vent de manière lente et dou­lou­reuse, les ani­maux des éle­vages n’ont aucune exis­tence. Les cochons peuvent être main­te­nus dans des cages qui serrent leurs corps et empêchent le moindre mou­ve­ment. Les veaux sont arra­chés à leur mère à la seconde même de leur nais­sance. Les pous­sins mâles sont broyés vivants. Les exemples sont innom­brables et le niveau d’horreur est éton­nam­ment pous­sé et éton­nam­ment bien dis­si­mu­lé au regard du consom­ma­teur qui s’emploie à ne sur­tout pas voir ce qu’il cau­tionne. Les paral­lèles avec les camps de la mort seraient donc aisés à plus d’un titre. Mais je ne me ris­que­rai pas sur ce ter­rain. Je ne m’y ris­que­rai pas parce que je crois que c’est inutile et insul­tant. Toutes les immenses catas­trophes sont incom­pa­rables et incom­men­su­rables. Laissons à la Shoah son uni­ci­té. Chaque tra­gé­die est unique et sin­gu­lière. Les com­pa­rai­sons sont tou­jours des vio­lences, elles n’apportent rien à aucun des termes com­pa­rés. Certains sur­vi­vants des camps de la mort ont effec­ti­ve­ment déve­lop­pé l’analogie. Ils étaient en droit de le faire. Je ne le suis pas.

L’abattage rituel pour des rai­sons reli­gieuses est régu­liè­re­ment au cœur de polé­miques. Y voyez-vous une ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­tique ou doit-on mettre ce sujet sur la table ?

La ques­tion char­rie en effet beau­coup — beau­coup trop — de confu­sion et d’affects. Il va sans dire que l’abattage rituel, géné­ra­le­ment asso­cié à de ter­ribles souf­frances ani­males, n’a guère ma sym­pa­thie. Évidemment. D’autant plus que qui­conque étu­die les textes ori­gi­nels com­prend que l’erreur est dras­tique : ces méthodes d’abattage avaient sou­vent pour enjeu d’épargner les dou­leurs ani­males à un temps où nous ne connais­sions rien de leur méta­bo­lisme réel. Les per­pé­trer aujourd’hui à l’identique, sachant que leur effet est la plu­part du temps exac­te­ment inverse, est donc un non-sens abso­lu. Mais il faut être ici encore pru­dent. Comme vous le sug­gé­rez, l’instrumentalisation guette. Je ne ferai cer­tai­ne­ment pas de la lutte contre la fête de l’Aïd ou la nour­ri­ture halal une de mes prio­ri­tés. On voit bien ce qui peut se cacher ici et je ne veux pas de cela… Il est par exemple éton­nant — voire conster­nant — de remar­quer que bon nombre de conser­va­teurs pour qui le fémi­nisme et la laï­ci­té n’étaient, c’est le moins qu’on puisse dire, pas une prio­ri­té se voient main­te­nant ral­lier ces causes dans le seul but de s’opposer à un islam en grande par­tie fan­tas­mé. Rien n’est pire que de voir de grandes idées libé­ra­trices dévoyées en outils de domi­na­tion ou d’humiliation. Et je crois que c’est ce qui se passe avec le concept de laï­ci­té en ce moment, en France. Ne pre­nons pas ce risque avec la cause ani­male.

(Ejaz Khan)

Plus géné­ra­le­ment, il faut faire avec cette notion sans cesse mobi­li­sée de « tra­di­tion ». On pense à la tau­ro­ma­chie ou à l’a­bat­tage des dau­phins dans les îles Féroe…

Le patri­moine cultu­rel que consti­tue­rait la chasse ou la tau­ro­ma­chie, ce n’est qu’une ques­tion de choix. Toute acti­vi­té ayant eu lieu et ayant par­ti­ci­pé aux us d’une socié­té peut être consi­dé­rée comme par­tie de son patri­moine cultu­rel. C’est un fait. La ques­tion n’est donc pas de savoir s’il s’agit d’un patri­moine mais de savoir si nous sommes fiers de cet héri­tage et si nous sou­hai­tons le per­pé­trer. Sans entrer dans un sen­ti­men­ta­lisme lar­moyant trop aisé, je dirais juste qu’il suf­fit de contem­pler un tau­reau dans l’arène, tota­le­ment per­du, abso­lu­ment pani­qué, immo­bi­li­sé par la peur, presque téta­ni­sé par une angoisse pal­pable, entou­ré de ces pan­tins cam­brés et arro­gants agi­tant leurs ban­de­rilles de mort devant une foule en liesse, pour com­prendre que ce « patri­moine » est une dette et non un bien !

Quand on pense ain­si que vous le faites la com­plexi­té des vivants et du réel, qu’on va jus­qu’à envi­sa­ger l’hy­po­thèse d’u­ni­vers mul­tiples dans les­quels toutes les confi­gu­ra­tions seraient en fait pos­sibles à l’in­fi­ni, com­ment fait-on la part de « l’ar­te­fact mathé­ma­tique » et du réel ? Bref, à quand l’é­cri­ture d’une uchro­nie ?

Le jeu de la pen­sée est un contre­point sub­til entre audace et humi­li­té. Dans mon domaine, en cos­mo­lo­gie, en gra­vi­ta­tion quan­tique, il faut faire preuve de cou­rage. Nous mani­pu­lons des concepts abs­traits par­fois ver­ti­gi­neux et je crois en effet qu’il ne faut jamais s’interdire de leur don­ner du sens. De leur don­ner corps, fut-ce un « corps sans organe » pour le dire comme Artaud. Mais il faut aus­si demeu­rer pru­dent et natu­rel­le­ment gar­der à l’esprit que ce ver­tige mathé­ma­tique n’est pas néces­sai­re­ment ins­tan­cié dans la concré­tude du réel. L’idée d’univers mul­tiples — ou de Multivers — est inté­res­sante parce qu’elle pousse la phy­sique dans ses retran­che­ments. Elle crée des ponts presque inévi­tables avec la méta­phy­sique. Entre uto­pie et uchro­nie, je milite plu­tôt pour une pen­sée de l’hétérotopie, comme l’écrivait Foucault. Des lieux autres, radi­ca­le­ment autres. Des navires dans la mer des concepts satu­rés d’histoire. Mais, oui, il est tout à fait pos­sible que d’autres mondes existent et exhibent des rap­ports de force inver­sés. Mais cette diver­si­té ne doit d’aucune manière amoin­drir notre capa­ci­té de révolte et notre désir d’action au sein de ce monde-ci. Choisissons Épicure, Lucrèce, Montaigne et Nietzsche : pen­sons d’abord dans l’ici de ce main­te­nant.


Photographie de ban­nière : Markus Varesvuo
Photographie de vignette : Pablo Chignard/Hanslucas


REBONDS 

☰ Lire notre entre­tien avec Normand Baillargeon : « Le sta­tut moral des ani­maux est impos­sible à igno­rer », novembre 2014

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