Atelier Paysan : « Aller vers une socialisation de l’alimentation »


Entretien inédit pour Ballast | Semaine « Agriculture paysanne »

La remise des diplômes n’est pas pas­sée inaper­çue : il y a quelques jours de ça, de jeunes ingé­nieurs agro­nomes ont appe­lé à déser­ter les postes pour les­quels ils ont été for­més. « Nous voyons plu­tôt que l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la pay­san­ne­rie par­tout sur Terre. Nous ne voyons pas les sciences et tech­niques comme neutres et apo­li­tiques. » Et les trouble-fêtes d’in­vi­ter leurs pairs au sur­saut : « Vous pou­vez bifur­quer main­te­nant. » Dans un ouvrage paru l’an pas­sé, Reprendre la terre aux machines, la coopé­ra­tive l’Atelier Paysan affir­mait quant à elle : l’au­to­no­mie pay­sanne est le pro­jet poli­tique col­lec­tif qui éman­ci­pe­ra celles et ceux qui tra­vaillent la terre, tout en assu­rant une ali­men­ta­tion de qua­li­té à l’en­semble de la popu­la­tion. Pour y par­ve­nir, le col­lec­tif parie sur la socia­li­sa­tion de l’a­li­men­ta­tion. Nous nous sommes entre­te­nus avec lui. Cinquième et der­nier volet de notre semaine « Agriculture paysanne ».


[lire le qua­trième volet de notre semaine « Agriculture paysanne »]


Vous vous pré­sen­tez comme une « coopé­ra­tive d’au­to­cons­truc­tion ». Comment par­ler de votre ate­lier au pre­mier venu ?

C’est la pla­te­forme fran­co­phone des tech­no­lo­gies pay­sannes. En d’autres termes, ce sont des groupes de pay­sans et de pay­sannes qui, par­tant du prin­cipe que la dépen­dance tech­nique est un des prin­ci­paux freins à l’autonomie pay­sanne, ont eu besoin de se réunir pour conce­voir leur propre outil : outillage, machine, bâti­ment. Autant d’outils néces­saires pour bâtir une autre agri­cul­ture — en gros, une agroé­co­lo­gie pay­sanne. Mais des outils qui soit n’étaient pas dis­po­nibles dans l’offre indus­trielle, soit n’étaient pas adap­tés, soit étaient extrê­me­ment chers. Ces groupes inventent des pro­to­types qui sont regrou­pés dans un pot com­mun ani­mé par une socié­té coopé­ra­tive d’intérêt col­lec­tif (SCIC), déte­nue par les pay­sans et les pay­sannes. Là inter­vient le deuxième niveau de l’Atelier pay­san : pro­po­ser des bro­chures, des vidéos, des plans, pour mettre à dis­po­si­tion ce pot com­mun de tech­no­lo­gies pay­sannes. Dans celui-ci on retrouve les pro­to­types dis­po­nibles en open source une fois mis en plan par des per­ma­nents, ain­si que d’autres tech­no­lo­gies pay­sannes qui ont été réfé­ren­cées au moins une fois sur une ferme. En tout, il y a un mil­lier de tech­no­lo­gies pay­sannes réfé­ren­cées sur le site Internet, dont envi­ron 200 qui sont pas­sées par des groupes définis.

S’ajoutent à ça des acti­vi­tés de dif­fu­sion, d’animation et d’édition. On essaye d’aller dans l’enseignement agri­cole, de par­ti­ci­per à des ren­contres pay­sannes diverses et variées. Enfin, une par­tie de la stra­té­gie de dif­fu­sion passe par la for­ma­tion. À ce titre, les pay­sans et pay­sannes peuvent faire jouer leur droit à la for­ma­tion avec notre orga­nisme pour, par exemple, appro­fon­dir le tra­vail du métal, afin de se construire leurs outils, ce qui leur per­met ensuite d’être plus auto­nomes. Depuis 2018, la struc­ture a pris un virage. Elle sou­haite sor­tir de son rôle d’alternative un peu déri­soire en face de l’industrie, de la machine, des pes­ti­cides et de la robo­tique. Nous nous défi­nis­sons doré­na­vant comme un outil de trans­for­ma­tion sociale. Quand je dis « nous », c’est 165 socié­taires, ce qui est peu pour notre acti­vi­té, et 28 per­ma­nents répar­tis sur trois sites : le siège social his­to­rique à Renage, en Isère, où l’Atelier pay­san a débu­té il y a une ving­taine d’années ; une antenne de for­ma­tion dans le Morbihan, qui peut accueillir des sta­giaires ; une autre dans le Minervois depuis cet automne (entre l’Aude et l’Hérault, au milieu des bas­sins viti­coles). On a éga­le­ment sept camions-ate­liers en capa­ci­té de se dépla­cer un peu par­tout sur le ter­ri­toire pour mon­ter des ate­liers éphé­mères sur des fermes pen­dant quelques jours.

Vous men­tion­niez l’agriculture pay­sanne. De quelle manière la défi­nis­sez-vous exactement ?

« Si on regarde hon­nê­te­ment les chiffres, c’est évident : plus il y a de bio, plus il y a de fermes-usines. »

On peut le faire de manière néga­tive, en oppo­si­tion à l’agriculture indus­trielle. Si on est exi­geants, il faut avouer que plus grand-monde ne se recon­naî­trait dans l’agriculture pay­sanne au sens strict du terme — en France seule­ment, car à l’échelle de la pla­nète on estime que 70 % de la pro­duc­tion ali­men­taire est faite dans un cadre pay­san, par des struc­tures qua­si­ment vivrières et non-méca­ni­sées. Jusqu’au début du XXe siècle, l’agriculture était majo­ri­tai­re­ment une acti­vi­té vivrière au sein de la com­mu­nau­té, ne met­tant qu’une mino­ri­té de sa pro­duc­tion sur le mar­ché. Elle a qua­si­ment dis­pa­ru en France aujourd’hui. On a subi plu­sieurs phases de ce qui a été appe­lé la moder­ni­sa­tion agri­cole, qui a fait dis­pa­raître les pay­sans comme la pay­san­ne­rie. Dans les années 1960–70, des agri­cul­teurs cri­tiques du pro­duc­ti­visme indus­triel sont appa­rus et ont reven­di­qué une approche pay­sanne, reliée au pays, au ter­ri­toire, aux com­mu­nau­tés pay­sannes, à l’idée d’autonomie. C’est ce qu’on met der­rière le terme « agri­cul­ture pay­sanne ». On ne trouve pas un cahier des charges tech­niques qui prône moins de pes­ti­cides, une taille défi­nie des sur­faces culti­vées, non : l’agriculture pay­sanne est plu­tôt un pro­jet poli­tique, qu’on pour­rait qua­li­fier comme celui de l’autonomie pay­sanne, mais aus­si ali­men­taire. On est donc issu d’une tra­di­tion de cin­quante ou soixante ans de luttes pay­sannes sur toute la pla­nète, dont la France. Sous ce vocable d’agroécologie pay­sanne, on retrouve la bio1, mais aus­si d’autres approches agro­no­miques qui sont d’accord sur de grands prin­cipes : être auto­nome vis-à-vis des grandes indus­tries, donc de la filière des pes­ti­cides, de la méca­ni­sa­tion, de la zoo­tech­nie industrielle…

L’agroécologie pay­sanne est-elle un « retour en arrière » ?

C’est l’agriculture du futur. C’est une agro­no­mie très fine, qui tra­vaille sur des équi­libres. Il s’agit donc de faire vivre ces savoir-faire.

Aussi néces­saires que soient les alter­na­tives, vous les jugez très insuf­fi­santes sans une poli­tique agri­cole d’ensemble, offen­sive contre le capi­tal. Comment arti­cu­ler une alter­na­tive « par le bas » comme l’Atelier pay­san et une trans­for­ma­tion sociale qui agisse à un niveau structurel ?

On n’en est qu’au début. On est et res­te­ra encore long­temps une alter­na­tive, au sens concret du terme : on pro­pose col­lec­ti­ve­ment autre chose que ce qu’offre l’industrie. Et on sou­haite le res­ter ! Toutefois, en effet, nous sommes insuf­fi­sants. Et, sur­tout, nous sommes inof­fen­sifs en regard de notre pro­jet poli­tique qui consiste à se débar­ras­ser com­plè­te­ment de l’agro-industrie. Pourquoi est-ce urgent ? Parce qu’elle pro­voque un cer­tain nombre de dégâts, de toute nature, que ce soit envi­ron­ne­men­taux, humains ou sani­taires. Face à ça, on pour­rait rétor­quer qu’il suf­fit de mul­ti­plier ces alter­na­tives exis­tantes : plus d’ateliers pay­sans, plus de réseaux de semences pay­sannes, plus d’AMAP, plus de maga­sins de pro­duc­teurs… Mais soyons lucide et recon­nais­sons que, mal­gré ces alter­na­tives, on n’est pas en train de gagner. Si on regarde hon­nê­te­ment les chiffres, c’est évident : plus il y a de bio, plus il y a de fermes-usines. Donc, il n’y a aucun lien entre le déve­lop­pe­ment de nos alter­na­tives, qui sont de plus en plus nom­breuses, et un quel­conque recul de l’agro-industrie. Deuxième chose : on pour­rait être petits et sub­ver­sifs. Mais pen­ser que la trans­for­ma­tion sociale aura lieu en pous­sant nos alter­na­tives alors que nous ne sommes que dans une situa­tion de com­plé­ment de gamme, voi­là ce qui nous rend inoffensifs.

[Atelier paysan]

Une offre de plus sur le mar­ché, en somme.

Une offre com­plé­men­taire, oui. Ce pos­tu­lat ren­force l’industrie agroa­li­men­taire et cette offre per­met au com­plexe agro-indus­triel de ne pas changer.

Derrière « com­plexe agro-indus­triel », vous met­tez…

… L’ensemble de ses com­po­santes : les mul­ti­na­tio­nales, les États, les poli­tiques publiques, les banques, l’enseignement, les syn­di­cats majo­ri­taires. Ce com­plé­ment de gamme auto­rise les États, par exemple, à ne pas légi­fé­rer sur la sor­tie des pes­ti­cides : la bio montre qu’une alter­na­tive existe et qu’il est pos­sible de l’investir en tant que consom­ma­teur ou pro­duc­teur — une offre de plus sur le mar­ché, l’argument par­fait pour des libé­raux. C’est un vrai piège : non seule­ment on est insuf­fi­sants par rap­port au rou­leau-com­pres­seur de l’industrie (les fermes-usines se montent plus vite que les maga­sins de pro­duc­teurs), mais, par une stra­té­gie de dis­tinc­tion sur un mar­ché, on finit par ren­for­cer le sys­tème, en appa­rais­sant uni­que­ment comme une alter­na­tive de com­plé­ment de gamme. Or, on n’abat pas le mar­ché par une stra­té­gie de mar­ché. C’est bien d’une logique de com­pé­ti­tion en agri­cul­ture et dans l’alimentation dont il faut sor­tir. Sortir de l’idée que l’alternative qui est la nôtre fini­ra par recou­vrir l’idéologie domi­nante par sa seule exemplarité.

On est donc dans un para­doxe. On doit évi­dem­ment conti­nuer l’alternative, car elle sauve la vie de ceux qui s’y engagent et parce qu’elle per­met de socia­li­ser le savoir-faire néces­saire à la géné­ra­li­sa­tion d’une autre agri­cul­ture. Il faut ouvrir toutes les brèches de liber­té qui nous sont dis­po­nibles, conti­nuer d’installer nos col­lègues dans des acti­vi­tés pay­sannes, les outiller, leur ouvrir des terres. Mais il y a en paral­lèle un autre tra­vail à mener, qui relève du rap­port de force. Pour pou­voir bâtir autre chose qu’une logique de mar­ché, nous devons nous atta­quer au fonc­tion­ne­ment des réseaux ali­men­taires à l’échelle de la socié­té et pas seule­ment à celle des com­mu­nau­tés. Ce tra­vail ne peut être que col­lec­tif. Individuellement, en tant que man­geur, man­geuse, pro­duc­teur et pro­duc­trice, ça n’est pas attei­gnable. Il nous faut modi­fier notre dis­cours : ne plus dire que nos alter­na­tives vont chan­ger le monde, mais pro­po­ser un pro­jet poli­tique com­mun, à la fois pour les gens qui veulent sau­ver la pla­nète et pour ceux qui n’ont pas même accès à l’alimentation fre­la­tée que pro­pose l’industrie. Et il faut que ce pro­jet poli­tique leur soit dési­rable. La coopé­ra­tive n’en est qu’au début. Cette his­toire est col­lec­tive et, pour l’heure, nous en sommes à la phase de ren­contre et d’explicitation.

Le monde pay­san n’est pas, his­to­ri­que­ment et socio­lo­gi­que­ment, le plus enclin à por­ter un pro­jet de trans­for­ma­tion sociale, de socia­li­sa­tion de l’alimentation, voire de socia­lisme. Comment essayez-vous de por­ter ces ques­tions dans ce milieu ?

« La clé serait de s’adresser à eux de façon poli­tique et socioé­co­no­mique, plu­tôt que de manière morale. C’est une mau­vaise habi­tude d’une par­tie de notre famille politique. »

Il faut dis­cu­ter avec les « sur­vi­vants » de l’ethnocide pay­san qui s’est éta­lé sur soixante-dix ans. Ces pay­sans et pay­sannes ont été pris dans un sys­tème d’intégration par les firmes agro-indus­trielles. On a fait d’eux de simples débou­chés pour l’amont de la chaîne et de simples four­nis­seurs pour l’aval. Ce sont des gens coin­cés mais qui pour­tant four­nissent, tout en étant très peu, 90 % de ce qui est consom­mé dans le pays. La clé serait de s’adresser à eux de façon poli­tique et socioé­co­no­mique, plu­tôt que de manière morale. C’est une mau­vaise habi­tude d’une par­tie de notre famille poli­tique : s’adresser à tout le monde, dont ces pro­duc­teurs, de façon morale, de manière iden­ti­taire — ce qui ne peut que pro­vo­quer une réponse simi­laire. Les choses sont blo­quées moins par convic­tion poli­tique que par le ren­voi à des iden­ti­tés au sein de la dis­cus­sion. D’ailleurs la FNSEA uti­lise le terme « pay­san » dans une logique iden­ti­taire : « Nous sommes les vrais pay­sans, les meilleurs du monde, si vous cri­ti­quez ce modèle vous nous cri­ti­quez dans notre chair jusque quatre géné­ra­tions en arrière. » D’où l’invention de « l’agribashing » et la consti­tu­tion de cel­lules de gen­dar­me­rie dédiées à la défense de ces agri­cul­teurs-là. On retrouve la même chose, en miroir, avec la bio : si tu cri­tiques la bio, tu cri­tiques celui qui se dit bio, ce qui en défi­ni­tive inter­dit toute cri­tique. Le ver­rou est là, plus que dans des diver­gences poli­tiques de fond. Il n’est pas cer­tain que les pay­sans conven­tion­nels soient plus atta­chés à une espèce d’« indé­pen­dance finan­cière » ou au capi­ta­lisme que d’autres. On dit des pay­sans his­to­riques qu’ils sont « conven­tion­nels ». Mais c’est aus­si une popu­la­tion struc­tu­rée socia­le­ment. Il y a des grands gagnants qui se sont tour­nés vers une logique pure­ment capi­ta­liste, qui ont plus des acti­vi­tés indus­trielles qu’agricoles. Xavier Beulin est un exemple type : ancien pré­sident de la FNSEA, il était aus­si PDG de Sofiprotéol [désor­mais Avril, ndlr], un des plus grands groupe agro-indus­triel fran­çais, ce qui ne l’empêchait pour­tant pas de par­ler au nom de tous les pay­sans. Mais des pro­fils de ce genre sont une mino­ri­té. La plu­part des pay­sans sont plu­tôt les grands per­dants de la moder­ni­sa­tion : ils vivent avec un salaire de misère, sont endet­tés jusqu’au cou et sont com­plè­te­ment dépen­dants des fluc­tua­tions des cours mon­diaux, du col­lec­teur de lait ou du mar­ché de demi-gros régio­nal. Ce sont eux qu’on retrouve pen­dus dans leur grange lorsque ça se passe mal.

Mais com­ment s’adresser poli­ti­que­ment à ce groupe social, alors ?

En leur don­nant rai­son, d’a­bord, sur un cer­tain nombre de choses. Plutôt que de trai­ter l’autre d’assassin parce qu’il uti­lise des pes­ti­cides, il convient de ne pas en res­ter aux consé­quences néfastes — ce qu’on a appe­lé « éco­lo­gisme » dans notre livre — mais aus­si de com­prendre les tenants. Un pes­ti­cide n’est pas qu’un ins­tru­ment tech­nique. Un pay­san his­to­rique connaît les res­sorts tech­niques de l’utilisation ou non des pes­ti­cides : pas besoin de les lui expli­quer. On sait très bien faire pous­ser des cultures sans her­bi­cide ou pes­ti­cide. Mais on ne sait pas le faire au même coût que la pro­duc­tion indus­trielle. S’adresser poli­ti­que­ment et socioé­co­no­mi­que­ment aux gens, c’est recon­naître qu’ils ne peuvent pas sor­tir des pes­ti­cides sans que leur filière ne s’effondre. C’est don­ner rai­son à la FNSEA quand elle dit qu’on ne peut pas inter­dire les néo­ni­co­ti­noïdes sans rien chan­ger par ailleurs. Les néo­ni­co­ti­noïdes déciment la bio­di­ver­si­té et sont aus­si un ins­tru­ment du libre-échange qui tire les prix vers le bas. Leur uti­li­sa­tion s’ap­puie sur bien moins de tra­vail humain et beau­coup plus d’automatisation, pour four­nir une den­rée stan­dar­di­sée à une indus­trie. Si les néo­ni­co­ti­noïdes sont inter­dits sans rien chan­ger d’autre, c’est l’effondrement de la filière sucre, l’importation mas­sive de sucres ayant beau­coup plus de néo­ni­co­ti­noïdes (depuis la Pologne), et l’augmentation mas­sive des prix.

[Atelier paysan]

S’adresser ain­si aux popu­la­tions his­to­riques fonc­tionne. Parce que tous et toutes le savent, sans l’avouer col­lec­ti­ve­ment : les ren­de­ments s’effondrent, l’eau est moins dis­po­nible, les pay­sans sont de moins en moins nom­breux. Ce qui implique de sur­ca­pi­ta­li­ser les fermes pour rem­pla­cer la main‑d’œuvre par des machines — inves­tir dans du tra­vail mort pour rem­pla­cer du tra­vail vivant. Les pay­sans sont en pre­mière ligne des chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux comme du libre-échange, ils voient bien qu’il faut qu’ils changent. Mais ils ne veulent pas être les seuls à por­ter la res­pon­sa­bi­li­té des ravages de ce modèle. On pour­rait donc com­men­cer par accep­ter qu’ils ne sont pas res­pon­sables du modèle agroa­li­men­taire. Les res­pon­sables, ce sont des poli­tiques publiques menées par un com­plexe agro-indus­triel qui leur est exté­rieur et qui leur a été impo­sé dans la dou­leur. Il y a eu des com­plices et des vic­times, oui, mais ça a été avant tout le fait d’une volon­té extérieure.

Vous sou­hai­tez l’installation d’un mil­lion de pay­sans dans les années à venir. Ça néces­si­te­ra de la for­ma­tion et des recon­ver­sions. Il existe un cer­tain roman­tisme de la recon­ver­sion : on pense aux récits média­tiques de l’ancien cadre qui se tourne vers un métier manuel, un ingé­nieur qui quitte son tra­vail pour l’artisanat, un métier qui « a du sens »… De quel œil voyez-vous ces recon­ver­sions, que vous sou­hai­tez indirectement ?

On porte un regard sévère et bien­veillant. Bienveillant, parce que toutes les bonnes volon­tés sont bien­ve­nues et qu’il est chouette que des gens, quelles que soient leur classe sociale, choi­sissent de déser­ter les villes et d’arrêter de pro­duire de la merde pour le capi­ta­lisme. On ne peut pas cra­cher là-des­sus. Surtout, c’est un pro­ces­sus qui ne peut qu’augmenter. On est entré dans une période d’effondrement et à chaque choc il y aura de plus en plus de monde prêt à faire ces choix. Pour l’heure, on n’est pas en capa­ci­té de les accueillir. On estime aujourd’hui qu’il y aurait 20 000 per­sonnes prêtes à fran­chir le pas de l’installation chaque année, dont 6 000 ou 7 000 per­sonnes comme pay­sans. On porte un regard sévère, aus­si, parce qu’il faut com­prendre que ces choix sont situés socia­le­ment. Ils sont en majo­ri­té ceux de cadres avec un fort capi­tal cultu­rel. Pour pou­voir les faire, il faut déjà accé­der à un ima­gi­naire selon lequel il est pos­sible de chan­ger de vie afin de s’installer en milieu rural, qu’il est pos­sible de quit­ter l’anonymat urbain pour deve­nir quelqu’un à la cam­pagne — ce qui n’est pas à la por­tée des popu­la­tions les plus domi­nées, qui cherchent plu­tôt l’anonymat pour se pro­té­ger du racisme, par exemple. Enfin, c’est un par­cours du com­bat­tant que de trou­ver un bout de terre, de fran­chir toutes les étapes admi­nis­tra­tives, d’obtenir les faveurs du ban­quier. Donc, on doit être « luci­de­ment sévère » et ne pas en res­ter là. C’est génial que ces per­sonnes aient réus­si à chan­ger leur vie, mais tant qu’il y a une homo­gé­néi­té sociale, ça n’est pas satis­fai­sant. Tant que ce sera réser­vé à une frange pri­vi­lé­giée, on ne fera pas œuvre de trans­for­ma­tion sociale. Nous, en tant que coopé­ra­tive pay­sanne, on a le devoir d’accueillir tout le monde sans par­ti­ci­per à roman­ti­ser le sec­teur. On doit pré­ve­nir cha­cun sur ce que sera la réa­li­té. Même si c’est attei­gnable pour quelqu’un de très diplô­mé et avec un peu de moyens finan­ciers, ça va quand-même être rude. Ça n’est d’ailleurs pas pour rien que Xavier Niel inter­vient là-dedans. Voyant que ça n’est pas si simple, il s’est mis à ache­ter des terres et monte des écoles de tran­si­tion pay­sannes pour les cadres. De jeunes cadres qui n’auraient qu’une vision roman­tique et dépo­li­ti­sée de la ques­tion pour­raient se faire prendre à ce piège. À nous, encore une fois, d’affirmer poli­ti­que­ment les choses et de ne pas faire de place à un dis­cours de ver­tu iden­ti­taire et individualiste.

« Paysan, ça reste le plus beau métier du monde. Et il faut le dire parce qu’il va vrai­ment fal­loir qu’un, voire deux ou trois mil­lions de per­sonnes s’y mettent, et bien plus à long terme. »

30 % de la popu­la­tion pay­sanne va par­tir à la retraite dans les douze pro­chaines années. Des terres et des fermes vont être libé­rées. Une par­tie ira à l’agrandissement, une autre à des firmes, une autre sera en déprise et une par­tie res­te­ra à attra­per. Toutefois, tant qu’on reste dans ce modèle d’accès indi­vi­duel à la pro­prié­té, où la res­pon­sa­bi­li­té repose sur les épaules d’un pay­san ou d’une pay­sanne qui s’endette, c’est inen­vi­sa­geable. Une exploi­ta­tion moyenne, disons d’une cin­quan­taine d’hectares, c’est un à deux mil­lions d’euros. C’est déli­rant de faire sup­por­ter ça à des jeunes de 25 ans, qu’ils soient pri­vi­lé­giés ou non. Même lorsque des terres seront dis­po­nibles, cette logique de capi­ta­li­sa­tion indi­vi­duelle met­tra un frein insur­mon­table aux ins­tal­la­tions. C’est pour ça qu’aujourd’hui les nou­velles ins­tal­la­tions s’orientent vers du petit maraî­chage sur quelques hec­tares, avec moins d’investissements, vers de la bou­lan­ge­rie ou de la bras­se­rie, des sec­teurs où la trans­for­ma­tion engendre une valeur ajou­tée immé­diate. Les bras­seurs alter­na­tifs fleu­rissent mais peu de gens s’installent pour faire de l’orge ou du hou­blon bio. Cultiver des céréales, c’est une autre paire de manche, l’investissement est tout autre — et alors, cette myriade de bras­seurs com­mande leur hou­blon semi-indus­triel bio en Allemagne. C’est la même chose pour celles et ceux qui se mettent à faire des crêpes au sar­ra­sin en Bretagne alors que 80 % du sar­ra­sin consom­mé dans la région vient de Chine. Donc oui, déro­man­ti­sons ces his­toires. Néanmoins, nous insis­tons : pay­san, ça reste le plus beau métier du monde. Et il faut le dire parce qu’il va vrai­ment fal­loir qu’un, voire deux ou trois mil­lions de per­sonnes s’y mettent, et bien plus à long terme. Un mil­lion c’est le nombre auquel on était au début des années 1980. Les pay­sans déjà ins­tal­lés à cette époque s’en sou­viennent : les condi­tions étaient fran­che­ment dif­fi­ciles. Et aujourd’hui, au der­nier recen­se­ment, on est à 389 000 exploi­ta­tions. Il va fal­loir chan­ger d’échelle.

Dans votre livre, vous insis­tez sur la pro­lé­ta­ri­sa­tion des pay­sans au cours des der­nières décen­nies. Il ne s’agirait donc pas seule­ment de « reprendre la terre aux machines », mais aus­si de l’arracher au capital !

Ce titre est une double méta­phore. Reprendre la terre, c’est aus­si prendre le contrôle de nos exis­tences. Les machines, c’est aus­si le monde indus­triel, lequel inclut la tech­no­lo­gie et le capi­ta­lisme. Ces deux der­niers élé­ments sont indis­so­ciables. Les tech­no­lo­gies agri­coles ont toutes été conçues dans un même para­digme réduc­tion­niste cen­tré sur l’efficacité. En ce sens, elles ne sont pas neutres — et plus lar­ge­ment, la tech­no­lo­gie n’est jamais neutre. On ne fait pas le tri dans ces tech­no­lo­gies pour choi­sir les bonnes : il va fal­loir inno­ver sous d’autres para­digmes. Pour se débar­ras­ser du capi­ta­lisme en agri­cul­ture, il faut aus­si se débar­ras­ser des tech­no­lo­gies agri­coles qui vont avec. Notre Observatoire sur les tech­no­lo­gies agri­coles a com­men­cé à prou­ver une chose : c’est bien l’appareillage et le sur­équi­pe­ment qui ont per­mis l’installation du modèle capi­ta­liste en agri­cul­ture — ce qui est vrai, d’ailleurs, dans d’autres sec­teurs de l’industrie. Le capi­ta­lisme a fait de l’agriculture un simple maillon de la chaîne indus­trielle par­mi d’autres. Ce moment his­to­rique coïn­cide par­fai­te­ment avec une esca­lade tech­no­lo­gique. Aujourd’hui, il y a une agri­cul­ture de firme qui se déploie, avec une concen­tra­tion capi­ta­lis­tique d’un niveau supé­rieur à ce qu’on a connu jusqu’alors. À terme, il s’agit de faire des pay­sans de simples opé­ra­teurs. À mesure que les machines se déve­loppent, on embauche de plus en plus de per­sonnes, mais il y a de moins en moins de pay­sans. L’illustration par­faite, c’est la mer de plas­tique à Almeria. Sous les bâches, il y une tech­no­lo­gie de pointe pilo­tée par GPS et gui­dée par satel­lite en même temps que des qua­si-esclaves déta­chés tra­vaillant dans des condi­tions abo­mi­nables. L’agriculture de firme per­met de pro­duire avec un mini­mum de fermes qui, elles, sont de plus en plus grosses, ce qui va avec une numé­ri­sa­tion et une robo­ti­sa­tion des par­cours agro­no­miques.

[Atelier paysan]

Il s’agit donc bien de reprendre nos vies, notre ali­men­ta­tion, nos rap­ports aux pay­sages, au vivant, au sen­sible, à cette logique algo­rith­mique froide, réduc­tion­niste, qui détruit tout dans un but mer­can­tile. Ce qu’on a appe­lé la moder­ni­sa­tion de l’agriculture n’a pas été mise en œuvre pour mieux pro­duire ou pour nour­rir tout le monde ; elle l’a été pour faire du sec­teur agri­cole une étape d’un pro­ces­sus indus­triel bien plus long, qui inclut les pes­ti­cides, les machines, le numé­rique, l’ultra-transformation, la logique de super­mar­ché, etc. Et, au milieu de tout ça, la valeur ajou­tée à la pro­duc­tion a été expul­sée. L’agriculteur ou l’agricultrice est dépen­dant de ces pro­ces­sus : on pense spon­ta­né­ment aux bre­vets, aux pes­ti­cides qui ne peuvent être uti­li­sés qu’avec une machine spé­ci­fique… Ces indus­tries à l’amont et à l’aval se portent très bien alors même qu’il n’y a qua­si­ment plus de reve­nu agri­cole en France. Par ailleurs, une par­tie de la valeur-ajou­tée est cap­tée du côté des consom­ma­teurs, avec des prix de plus en plus bas. Le coût de l’alimentation qui était autre­fois le pre­mier poste de dépense des ménages se déporte sur d’autres sec­teurs contraints — le loge­ment, l’énergie, les trans­ports, dont les parts ont été décuplées.

Les tech­no­lo­gies low-techs ne sont pour vous « qu’un moyen néces­saire, indis­pen­sable, mais pas suf­fi­sant ». De la même façon que l’agriculture bio­lo­gique — qui, au départ, était por­teuse de modes de pro­duc­tion alter­na­tifs — s’est faite absor­ber par le capi­ta­lisme, les low-techs vont-elles deve­nir la nou­velle récu­pé­ra­tion « greenwashée » ?

C’est déjà fait ! « Low-tech » est un terme qu’on nous a col­lé sans être ini­tia­le­ment issu de nos rangs. Il dit tout de même quelque chose, donc on a choi­si de ne pas refu­ser cette éti­quette. Les approches low-techs sont extrê­me­ment sédui­santes pour un cer­tain nombre de gens de bonnes volon­tés qui veulent sau­ver la pla­nète. Mais les pro­blèmes aux­quels on fait face — en agri­cul­ture comme ailleurs — ne sont pas des pro­blèmes tech­niques, ce sont des pro­blèmes socio-éco­no­miques, de jus­tice sociale, de pro­prié­té pri­vée, etc. Une grande frange de ceux qui s’engagent dans les low-techs sont pétris d’une idéo­lo­gie qu’on pour­rait qua­li­fier de solu­tion­niste : appor­ter une réponse tech­nique face à des pro­blèmes sociaux-éco­no­miques. Quand on a été édu­qué comme un ingé­nieur, c’est très ras­su­rant de se dire que l’ensemble des pro­blèmes du monde ne sont que des pro­blèmes tech­niques à résoudre. C’est une idéo­lo­gie totale qui est conco­mi­tante avec celle du capi­ta­lisme, mais qu’on retrouve aus­si dans cer­taines idéo­lo­gies socia­listes. La croyance dans le pro­grès tech­nique qui don­ne­ra néces­sai­re­ment du pro­grès social a été lar­ge­ment par­ta­gée par les capi­ta­listes et des mou­ve­ments issus des luttes ouvrières. Ça ajoute une dif­fi­cul­té à pen­ser la ques­tion tech­nique à gauche à cause de cet héri­tage. Penser qu’on va sur­mon­ter la crise éco­lo­gique ou celle du chô­mage en met­tant des dis­po­si­tifs sur les gens est dans toutes les poli­tiques publiques : c’est ce qui fonde la tech­no­cra­tie. Les tech­ni­ciens de cet appa­reil bureau­cra­tique sont sin­cè­re­ment convain­cus qu’on arran­ge­ra le monde en appor­tant des solu­tions inno­vantes. Et il y a les mêmes dans le low-tech, la ver­sion décar­bo­née des bureau­crates et des tech­no­crates. De notre côté, on répond aux invi­ta­tions des gens enga­gés dans les low-techs — en école d’ingénieurs par exemple —, mais en expli­quant ça. Le monde du low-tech est donc expo­sé aux mêmes impasses que la bio. On est d’ailleurs ultra valo­ri­sés par des ins­ti­tu­tions qui nous pré­sentent comme le com­plé­ment de gamme low-tech bien utile à leur communication.

« Quand on a été édu­qué comme un ingé­nieur, c’est très ras­su­rant de se dire que l’ensemble des pro­blèmes du monde ne sont que des pro­blèmes tech­niques à résoudre. »

L’Atelier pay­san s’est fon­dé en vou­lant évi­ter cette dérive. Changer le para­digme des tech­no­lo­gies, c’est chan­ger ses condi­tions de pro­duc­tion : il est fon­da­men­tal que ce ne soient pas des ingé­nieurs qui innovent pour des usa­gers, et c’est le grand impen­sé de l’approche low-tech. Quand ce sont les usa­gers qui conçoivent eux-mêmes, pro­duisent leur savoir, on ren­verse le para­digme et on sort d’une approche solu­tion­niste. On essaye de trou­ver d’autres mots que low-tech, de défi­nir l’approche par les tech­no­lo­gies pay­sannes, d’innovations par les usages, d’innovations ascen­dantes. C’est un défi quo­ti­dien, car il est très ten­tant que les col­lègues ingé­nieurs sala­riés de l’Atelier pay­san ne fassent plus de rétro-engi­nee­ring, mais innovent à la place des pay­sans. Et il faut être vigi­lant, sinon on devien­dra un bureau d’études — alors qu’il s’agit de socia­li­ser le savoir. Et ça c’est un pro­jet poli­tique subversif.

Les rap­ports suc­ces­sifs du GIEC le disent clai­re­ment : il va fal­loir végé­ta­li­ser notre ali­men­ta­tion si on veut un mode de pro­duc­tion ali­men­taire qui soit éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable. En plus de ça, la cause ani­male se fait entendre et s’articule à d’autres luttes d’émancipations. Or, dans le livre, rien n’est dit sur le type d’agriculture (végé­tale, ani­male) que vous vou­driez voir adve­nir. Une pro­duc­tion ali­men­taire qui ne met­trait pas à mort des mil­lions d’animaux n’est-elle pas l’éléphant dans la pièce de vos réflexions ?

Absolument pas. Une réflexion axée sur le vivant ne signi­fie pas tour­ner le dos à tout rap­port avec la mort… La ques­tion de la végé­ta­li­sa­tion n’est pas du tout la même que celle de la « cause ani­male ». Même Jancovici, le « pape » du décar­bo­né, recon­naît les ver­tus de la poly­cul­ture éle­vage. Nous sommes bien enten­du en total sou­tien avec les luttes contre l’élevage concen­tra­tion­naire indus­triel et ses vio­lences inac­cep­tables. La ques­tion de l’élevage pay­san, c’est une autre his­toire, qui méri­te­rait un article, voire des livres entiers ! Par ailleurs, une grande par­tie du mou­ve­ment végan est tota­le­ment en phase avec les pro­jets trans­hu­ma­nistes de robo­ti­sa­tion, de viande arti­fi­cielle, d’ultra-transformation des pro­téines, etc. À l’Atelier pay­san il y a des éle­veurs et des éle­veuses qui côtoient des per­sonnes enga­gées per­son­nel­le­ment dans des pra­tiques végé­ta­riennes. Tout comme nous ne nous posi­tion­nons pas pour ou contre la per­ma­cul­ture ou l’agroforesterie, nous ne le fai­sons pas sur la ques­tion de man­ger de la viande. Cette ques­tion rele­vant essen­tiel­le­ment de la morale, notre struc­ture peut en accueillir le débat mais pas s’y enga­ger col­lec­ti­ve­ment, d’un côté comme de l’autre. Encore une fois : si la ques­tion était seule­ment de choi­sir entre « ani­mal » et « végé­tal », alors ça rédui­rait l’immense com­plexi­té sociale à un simple choix tech­nique et/ou moral. Nous sommes en désac­cord avec cette approche : ce n’est pas le sujet de notre manifeste.

[Atelier paysan]

À la crise du modèle agri­cole s’est ajou­tée celle du Covid, puis la guerre en Ukraine. Un mot revient beau­coup, celui de « sou­ve­rai­ne­té » (éco­no­mique, ali­men­taire, indus­trielle…). Vous par­lez pour votre part « d’autonomie pay­sanne et ali­men­taire » : quelle dis­tinc­tion faites-vous ?

Une pre­mière réponse un peu facile est de se dis­tin­guer de l’emploi d’un mot par nos adver­saires. Quand un État parle de sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire, il s’a­git très sou­vent de sécu­ri­té ali­men­taire, de capa­ci­tés d’approvisionnement, d’être indé­pen­dant de cir­cuits qui lui sont exté­rieurs dans un risque de pénu­rie. Le mot sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire était uti­li­sé dans notre famille poli­tique 30 ans avant que des libé­raux ne l’emploient. Quand la Via Campesina, la coa­li­tion des syn­di­cats des pay­sans au niveau mon­dial, a posé ce terme, c’était clai­re­ment pour dire « Nous ne vou­lons pas que la pay­san­ne­rie soit dépen­dante de l’industrie ». Philosophiquement, le terme qui cor­res­pond le mieux à cette idée est celui d’autonomie — l’Atelier pay­san est dans cette droite ligne. Précisons une chose : on ne parle pas d’autonomie indi­vi­duelle, mais d’un pro­jet poli­tique col­lec­tif ; il ne s’a­git pas, là, d’être auto­nome sur sa ferme (ce qui n’est pas inin­té­res­sant mais n’a pas la même por­tée poli­tique). L’autonomie agri­cole et ali­men­taire, ce n’est pas d’avoir la main­mise sur cer­tains sec­teurs comme la sou­ve­rai­ne­té, mais bien d’avoir une auto­no­mie poli­tique — ce qui néces­si­te­ra de bâtir des ins­ti­tu­tions radi­ca­le­ment démo­cra­tiques. L’autonomie, c’est faire l’inventaire de ses dépen­dances et de les choi­sir, c’est dif­fé­rent de l’indépendance ou de l’autarcie. Au sein des classes popu­laires, essen­tiel­le­ment pay­sannes avant le XIXe siècle, on était valo­ri­sé pour sa capa­ci­té à sub­ve­nir aux besoins de sa famille, de sa com­mu­nau­té. Le pay­san est la figure qui incarne le mieux le prin­cipe d’autonomie et éclaire le monde avec sa posi­tion. Si on veut col­lec­ti­ve­ment être auto­nomes, il nous faut une socié­té pay­sanne, sinon on serait en recherche de liber­té sans être en capa­ci­té de sub­ve­nir à nos besoins2. On ne peut pas être libre poli­ti­que­ment si on délègue notre ali­men­ta­tion, c’est-à-dire sans être libre matériellement.

Pour ce pro­jet poli­tique, vous esquis­sez plu­sieurs pistes.

Il faut arri­ver à for­mu­ler des sor­ties attei­gnables de la logique de libre échange qui domine. On se rac­croche à la pro­po­si­tion de la Confédération pay­sanne, qui consis­te­rait non pas à réta­blir des droits de douanes, mais à fixer des prix mini­mums d’entrée d’un pro­duit sur le ter­ri­toire. C’est une logique beau­coup moins éta­tiste parce qu’un droit de douane prend la valeur ajou­tée et ali­mente les caisses de l’État : c’est le plus com­pé­ti­tif qui pas­se­ra les droits de douanes. Il ne reste donc plus de valeur ajou­tée dans le pays expor­ta­teur pour mener la lutte sociale : ça per­met­trait par exemple, au mou­ve­ment social espa­gnol de se battre pour récu­pé­rer cette valeur ajou­tée. Avec un prix mini­mum d’entrée, tout le monde doit s’aligner sur celui-ci, ce qui garan­tit qu’une valeur ajou­tée reste dans le pays expor­ta­teur plu­tôt que d’être cap­tée par l’État impor­ta­teur. Ça per­met à des États moins pro­duc­tifs de ren­trer sur le mar­ché et, par ailleurs, c’est inter­na­tio­na­liste : on n’est pas en train d’expliquer aux Espagnols, par exemple, ce qu’ils doivent faire.

Quels autres leviers avancez-vous ?

« On est per­sua­dés que comme pour les OGM, on va trou­ver des alliés en dehors du monde pay­san pour atta­quer ce pro­jet de socié­té délirant. »

La seconde piste est la lutte fron­tale pour la déses­ca­lade tech­no­lo­gique. De la même façon qu’on a fait savoir il y a vingt ans que les OGM allaient se déver­ser par­tout — quelles en étaient les causes et les consé­quences — il faut faire pareil sur la numé­ri­sa­tion et la robo­ti­sa­tion des champs. Le pro­jet expli­cite de robo­ti­sa­tion est de pas­ser à 250 000 exploi­tants, c’est-à-dire de ne pas rem­pla­cer le tiers d’entre eux qui va par­tir à la retraite. Le pro­jet offi­cieux dans les livres blancs, c’est 170 000 : il faut le faire savoir. On est per­sua­dés que comme pour les OGM, on va trou­ver des alliés en dehors du monde pay­san pour atta­quer ce pro­jet de socié­té déli­rant. C’est une lutte à bâtir. La pre­mière action de la Confédération pay­sanne contre la robo­tique et le numé­rique a eu lieu en jan­vier der­nier dans la Drôme, contre une star­tup du numé­rique agri­cole — avec des slo­gans comme « Pas de robots, mais des paysan⋅nes ». Dans le cadre des Soulèvements de la Terre il y aura une sai­son consa­crée à cette ques­tion. Le sujet com­mence donc à arri­ver et c’est évident que ça doit dépas­ser l’Atelier paysan.

Ensuite, il faut du conte­nu à mettre dans le pro­jet poli­tique dont on par­lait. D’un côté, la reven­di­ca­tion pre­mière des pay­sans pour arri­ver à géné­ra­li­ser une agroé­co­lo­gie est de remon­ter les coûts de pro­duc­tion. Même en orien­tant inté­gra­le­ment la PAC et toutes les aides vers l’agroécologie on ne sera jamais au même coût de pro­duc­tion de l’industrie, qui a mis soixante-dix ans pour atteindre ce ren­de­ment d’échelle. Le coût de pro­duc­tion du tra­vail humain est tou­jours plus cher que celui des machines. Nous, on veut des humains et des cer­veaux plu­tôt que des ser­veurs. Pour que les pro­duc­teurs aient un reve­nu et de quoi en vivre, il fau­drait une aug­men­ta­tion des coûts de pro­duc­tion, donc des prix. De l’autre côté — les gilets jaunes en sont un exemple —, des gens n’ont même pas assez pour man­ger. Ceux qui font la queue à l’aide ali­men­taire n’ont pas de quoi ache­ter la merde du capi­ta­lisme, alors ne par­lons pas d’une aug­men­ta­tion des prix. Et puis l’aide ali­men­taire est très violent pour ceux qui la reçoivent, la donnent… Mais il y a aus­si de l’insatisfaction ali­men­taire, c’est-à-dire des gens qui ont les moyens de se nour­rir mais qui man­ge­raient autre­ment s’ils le pou­vaient — 26 mil­lions de per­sonnes seraient dans cette insa­tis­fac­tion en France selon une enquête du Secours popu­laire. C’est énorme. La ques­tion sociale est fon­da­men­tale. On ne se débar­ras­se­ra pas de l’agro-industrie sans les classes popu­laires : au contraire, elles doivent être au centre du pro­jet politique.

[Atelier paysan]

Mais alors, com­ment conci­lier ces deux reven­di­ca­tions antagonistes ?

En plus des deux pré­cé­dents leviers, il faut sor­tir de la logique de com­pé­ti­tion en allant vers une socia­li­sa­tion de l’alimentation. La capa­ci­té à s’alimenter doit être décon­nec­tée du reve­nu indi­vi­duel. Il y a plein de façons de socia­li­ser par­tiel­le­ment l’alimentation. En sup­por­tant col­lec­ti­ve­ment le coût de pro­duc­tion géné­ral, les aléas cli­ma­tiques, etc., une AMAP est une socia­li­sa­tion par­tielle — car ce sont des indi­vi­dus avec leurs propres reve­nus, mais c’est un début. Des épi­ce­ries soli­daires pra­ti­quant des prix dif­fé­ren­ciés (les reve­nus de cer­tains per­mettent l’achat à d’autres) sont une forme de socia­li­sa­tion, tout comme les can­tines soli­daires, les réseaux de ravi­taille­ment des luttes : les exemples sont nom­breux. Il y a un déjà-là inté­res­sant sur lequel s’appuyer, des expé­riences à se trans­mettre. Parmi tout cet ima­gi­naire, il y a une réflexion de socia­li­sa­tion d’envergure, mais qui ne nous est pas attei­gnable tout de suite : la Sécurité sociale de l’alimentation.

En quoi ça consisterait ?

« Il s’agirait de doter la Sécurité sociale d’une branche ali­men­ta­tion, en s’appuyant sur l’imaginaire de la Sécurité sociale à ses débuts. »

Il s’agirait de doter la Sécurité sociale d’une branche ali­men­ta­tion, en s’appuyant sur l’imaginaire de la Sécurité sociale à ses débuts — et non ce qu’elle est deve­nue après soixante-dix ans d’attaques du patro­nat. Le col­lec­tif natio­nal qui s’est construit autour de cette idée est assez inté­res­sant, car il regroupe des gens qui ne se connais­saient pas vrai­ment : la Confédération pay­sanne, le Secours popu­laire, des ingé­nieurs, des asso­cia­tions d’éducation popu­laire, le Réseau sala­riat, etc. La pro­po­si­tion qui com­mence à émer­ger serait de lever des coti­sa­tions per­met­tant de garan­tir 150 euros par mois et par per­sonne d’un foyer dès la nais­sance, de manière uni­ver­selle, sans condi­tion de res­source. C’est une moyenne cal­cu­lée de ce qu’on consi­dère comme un mini­mum pour se nour­rir conve­na­ble­ment. Ce serait une mesure d’ampleur. Ces 150 euros seraient sur une mon­naie mar­quée : ils ne pour­raient être dépen­sés que pour les pro­duits conven­tion­nés. La puis­sance poli­tique de la pro­po­si­tion réside dans le conven­tion­ne­ment : l’imaginaire posé sur la table est « ni État ni mar­ché ». L’État lève la coti­sa­tion et ensuite se retire : trop peu de gens savent que le bud­get de la Sécu est hors État, du moins his­to­ri­que­ment. On pour­rait faire la même chose en pre­nant bien garde de ne pas retom­ber dans les mêmes tra­vers que la Sécu, pour que cette valeur socia­li­sée n’aille pas direc­te­ment dans la poche de mul­ti­na­tio­nales. Le conven­tion­ne­ment cor­res­pond aux valeurs d’autonomie qu’on a abor­dé. On pas­se­rait d’un droit à l’alimentation à un droit à l’alimentation choi­sie en connais­sances de causes — et tous les mots sont impor­tants. Ça néces­si­te­ra de bâtir des ins­ti­tu­tions les plus locales pos­sibles, avec le plus de démo­cra­tie directe pos­sible, et non sur la base de seules pré­fé­rences gus­ta­tives. Choisir en connais­sances de cause revient à connaître les consé­quences de pro­duire tel ali­ment à grande échelle dans le ter­ri­toire, de se deman­der com­bien de pay­sans doivent s’ins­tal­ler pour ça, à quel reve­nu, avec quels impacts sur les prai­ries, les mon­tagnes, les forêts… Au stade où on en est, on n’a pas mieux à pro­po­ser qu’un recours à la démo­cra­tie radicale.

On va nous rétor­quer que les gens vont pré­fé­rer du Nutella. Mais mis en situa­tion de choi­sir en connais­sance de cause, auraient-ils des choix fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rents de nous ? Ce sont de vrais ques­tion­ne­ments : croit-on à la démo­cra­tie réelle, en notre capa­ci­té col­lec­tive à prendre des déci­sions ? Nous on y croit. Et ce ne sera de toute façon jamais pire que quand on délègue ces déci­sions à l’État et au mar­ché. L’exemple de la conven­tion citoyenne pour le cli­mat est assez par­lant : les gens ont été mis dans des condi­tions qui sont plus qu’améliorables — le dis­po­si­tif était très per­fec­tible. Et même avec ça, ils ont sor­ti un pro­gramme plus radi­cal que Greenpeace. On est sûr que ce qui sor­ti­rait d’une déli­bé­ra­tion démo­cra­tique col­lec­tive ne serait pas si éloi­gné de ce qu’on a en tête quand on parle d’alimentation de qua­li­té. Il n’y a pas grand monde qui se lève le matin avec l’envie de filer des pes­ti­cides à ses enfants, ou de mon­ter sur un trac­teur et balan­cer des hec­to­litres de pro­duits nocifs. La Sécurité sociale de l’alimentation est un coup de bou­toir dans nos ima­gi­naires politiques.



Photographies de ban­nière et de vignette : Atelier paysan


  1. On dis­tingue le bio, qui fait réfé­rence au label Agriculture bio­lo­gique (AB) et à son cahier des charges, de la bio, qui cor­res­pond à l’éthique, aux pra­tiques et aux valeurs par­ta­gées par les adeptes d’un mode de culture par­ti­cu­lier.
  2. Note de l’Atelier pay­san : on peut ren­voyer ici aux réflexions d’Aurélien Berlan avec son ouvrage Terre et liber­té, La Lenteur, 2021. Il docu­mente en tant que phi­lo­sophe-pay­san les textes pay­sans du XVIIIe et XIXe siècle qui valo­risent cette capa­ci­té de sub­ve­nir aux besoins de sa com­mu­nau­té ; et de l’autre côté des textes bour­geois qui disent que pour être libre il faut être déli­vré des contraintes maté­rielles, pour aller vers des besoins secon­daires.

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