Arié Alimi : « Il ne reste plus à ce pouvoir que la violence »


Entretien inédit pour le site de Ballast

Aux oppo­sants à ses contre-réformes libé­rales, Emmanuel Macron rétorque qu’ils n’ont qu’à « essayer la dic­ta­ture ». De l’Élysée à la place Beauvau, on exalte l’usage « légi­time » de la vio­lence contre les mani­fes­tants et l’on nie vigou­reu­se­ment le carac­tère sys­té­mique des vio­lences poli­cières. Pendant ce temps, les avo­cats jettent leurs robes dans les tri­bu­naux, aux pieds de la garde des Sceaux. Arié Alimi n’a pas choi­si le droit par voca­tion : cet avo­cat de 42 ans s’est pour­tant impo­sé comme une figure de la défense des liber­tés publiques et du com­bat contre l’impunité des auteurs de vio­lences poli­cières. C’est ain­si qu’il a défen­du la famille de l’é­tu­diant éco­lo­giste Rémi Fraisse — tué en 2014 par un tir de gre­nade —, les lycéens moles­tés durant la loi Travail, une ving­taine de gilets jaunes ou encore Geneviève Legay — mili­tante d’ATTAC hos­pi­ta­li­sée après avoir croi­sé la route des forces de l’ordre. Il nous reçoit dans son cabi­net du XVIIe arron­dis­se­ment de Paris. Sous nos yeux, pré­vient-il, une « démo­cra­tie auto­ri­taire » prend corps.


De Rémi Fraisse à Cédric Chouviat, quels traits com­muns se dégagent des affaires de vio­lences poli­cières que vous avez eu à trai­ter ?

Ces affaires ont en com­mun plu­sieurs carac­té­ris­tiques. La pre­mière tient à la com­mu­ni­ca­tion éta­tique, avec la mobi­li­sa­tion d’une séman­tique des­ti­née à mas­quer la réa­li­té, c’est-à-dire la mort, la muti­la­tion cau­sées par des agents des forces de l’ordre. Prenons le cas de Rémi Fraisse1. Un com­mu­ni­qué de presse, dont on ne connais­sait pas vrai­ment les auteurs au départ, était repris dans la presse au len­de­main de son décès. On devait apprendre plus tard que le minis­tère de l’Intérieur était à l’origine de cette dépêche. Elle signa­lait un corps retrou­vé sur le chan­tier de Sivens. C’est tout. Comme pour sug­gé­rer un décès acci­den­tel… Dans un second temps, pour ins­til­ler le doute, on a évo­qué l’usage de drogues, la pré­sence d’explosifs dans son sac. Tout cela était faux, évi­dem­ment : l’objectif était d’orienter le public vers l’hypothèse de faits acci­den­tels, vers un scé­na­rio accep­table, d’é­car­ter toute res­pon­sa­bi­li­té de l’État ou des forces de l’ordre.

« L’objectif est tou­jours le même : dédoua­ner les forces de l’ordre, faire por­ter toute la res­pon­sa­bi­li­té des faits sur la vic­time. »

Jusqu’à trans­for­mer la vic­time en cou­pable, en cri­mi­nel pré­su­mé…

À l’étape sui­vante, lorsque les faits sont par­fai­te­ment éta­blis, oui, il y a des pos­si­bi­li­tés de culpa­bi­li­sa­tion, voire de cri­mi­na­li­sa­tion de la vic­time ou de sa famille. Dans le cas de Geneviève Legay2, les auto­ri­tés ont vou­lu accré­di­ter, au départ, l’hypothèse d’un banal acci­dent, sans aucun lien avec les forces de l’ordre : un coup du sort fina­le­ment, contre lequel on ne pou­vait rien faire. Aussitôt après les faits, le pro­cu­reur de Nice, Jean-Michel Prêtre, avait regar­dé la France droit dans les yeux, en affir­mant qu’elle n’avait pas été tou­chée par les poli­ciers, que ceux-ci n’étaient pas res­pon­sables de ses bles­sures. Il se trou­vait pour­tant dans la salle de com­man­de­ment, der­rière les écrans de sur­veillance, au moment de la charge. Il a recon­nu, par la suite, avoir men­ti pour « pro­té­ger » le pré­sident de la République en évi­tant des « diver­gences trop impor­tantes » avec ses décla­ra­tions : Emmanuel Macron avait affir­mé, après les faits, que Geneviève Legay « n’[avait] pas été en contact avec les forces de l’ordre ». Lorsqu’il a été éta­bli qu’une inter­ven­tion des forces de l’ordre était en cause, on a lais­sé entendre que Geneviève Legay était res­pon­sable de ce qui lui était arri­vé. Souvenez-vous des mots du pré­sident de la République, qui lui a sou­hai­té « un prompt réta­blis­se­ment, et peut-être une forme de sagesse ». Sous-enten­du : par­ti­ci­per à une mani­fes­ta­tion, c’est prendre des risques et si ça tourne mal, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même — cette dame de 73 ans aurait dû se tenir sage… L’objectif est tou­jours le même : dédoua­ner les forces de l’ordre, faire por­ter toute la res­pon­sa­bi­li­té des faits sur la vic­time.

Pour Rémi Fraisse, sa simple pré­sence sur le site de Sivens, théâtre d’affrontements, était incri­mi­née. Il faut se remé­mo­rer le contexte. À l’époque, la FNSEA criait au « dji­ha­disme vert » et le géné­ral Denis Favier, direc­teur géné­ral de la gen­dar­me­rie natio­nale, par­lait de « zone de guerre ». Lorsque Sébastien Maillet a eu la main arra­chée par une gre­nade GLI-F4 lan­cée sur les gilets jaunes devant l’Assemblée natio­nale, Yves Lefebvre, le secré­taire géné­ral du syn­di­cat Unité SGP Police Force ouvrière, a eu ces mots : « C’est bien fait pour sa gueule ! » Ce sont les termes qu’il a uti­li­sés, à la télé­vi­sion ! Pour Cédric Chouviat3, la pre­mière com­mu­ni­ca­tion de l’État évo­quait un homme décé­dé des suites d’un malaise car­diaque au cours d’un contrôle de police. Comme si ces faits étaient auto­nomes, comme s’il était tom­bé tout seul d’un arrêt car­diaque. C’est la ver­sion d’abord livrée à sa famille. Là encore, il y a eu d’emblée une volon­té de dis­si­mu­ler la véri­té. On a ensuite lais­sé entendre qu’il aurait résis­té à ce contrôle, puis sou­li­gné le fait qu’il avait ten­té de fil­mer les poli­ciers. Pour insi­nuer que fina­le­ment, il était en tort. Dans tous ces dos­siers, Rémi Fraisse, Geneviève Legay, Sébastien Maillet, Cédric Chouviat et bien d’autres de moindre inten­si­té, nous nous sommes chaque fois confron­tés au même type de com­mu­ni­ca­tion men­son­gère visant à empê­cher la mani­fes­ta­tion de la véri­té et à incri­mi­ner les vic­times. Il y a là, au-delà des pro­blèmes juri­diques, une perte totale des valeurs morales, qui pousse au men­songe, à la dis­si­mu­la­tion de preuves, dès lors que l’État est concer­né par la faute, le décès, la bles­sure. Devant ces entraves, nous avons déve­lop­pé des tech­niques : appels à témoins, recueil de preuves et de témoi­gnages dans les 48 heures sui­vant les faits, ana­lyse des images, des vidéos dont nous pou­vons dis­po­ser.

(Stéphane Burlot)

Ces situa­tions de vio­lences poli­cières por­tées à leur paroxysme se sont mul­ti­pliées après l’instauration de l’état d’urgence consé­cu­tive aux atten­tats de 2015. Les dis­po­si­tions de la loi de 1955 ont été en par­tie inté­grées au droit com­mun. L’état d’exception est désor­mais per­ma­nent. Dans ces condi­tions, sommes-nous en démo­cra­tie ?

Je défi­nis la démo­cra­tie de la manière la plus lit­té­rale pos­sible : nous avons encore un suf­frage uni­ver­sel direct ou indi­rect qui per­met au peuple de dési­gner des repré­sen­tants cen­sés mettre en pra­tique le pro­gramme pour lequel ils ont été élus. Il me semble que ce n’est pas la ques­tion de la démo­cra­tie qui est en jeu ici : c’est plu­tôt la notion d’État de droit. Ces vio­lences posent la ques­tion du cadre légal dans lequel agissent les forces de l’ordre et l’État lui-même et celle du mode d’exercice du pou­voir. Pendant ces cinq ans, entre deux élec­tions, sommes-nous dans un État de droit nor­mal, tra­di­tion­nel, avec des contre-pou­voirs à l’arbitraire de l’État ou de ceux qui détiennent l’autorité publique, ou les abus sont-ils à ce point sys­té­ma­tiques qu’ils esquissent un sys­tème auto­ri­taire ? Dans les mani­fes­ta­tions, des mili­tants poli­tiques, des jour­na­listes sont pris pour cible et au-delà d’eux, tous les citoyens sont expo­sés. Il y a une exten­sion de ces vio­lences : la perte de repères des poli­ciers conduit à la géné­ra­li­sa­tion de l’agressivité.

« La vio­lence d’État n’est pas une nou­veau­té. Le mou­ve­ment ouvrier l’a maintes fois éprou­vée. Mais nous sommes entrés dans un cycle contem­po­rain de vio­lences. »

La vio­lence d’État n’est pas une nou­veau­té. Le mou­ve­ment ouvrier l’a maintes fois éprou­vée. Mais nous sommes entrés dans un cycle contem­po­rain de vio­lences, avec des pra­tiques d’intimidation, l’emploi d’un nou­veau type d’armes sublé­tales d’abord expé­ri­men­tées dans les quar­tiers popu­laires, la créa­tion d’un outil de gou­ver­ne­ment tech­no­lo­gique. Pour moi, tout cela fait sché­ma. Reliés, tous ces points forment le mot auto­ri­taire. Nous sommes certes dans une démo­cra­tie, mais avec un mode auto­ri­taire d’exercice du pou­voir : un mode répres­sif, avec la volon­té, de la part de l’État, de mon­trer qu’il détient la force, l’autorité sur le peuple, et que les citoyens doivent se sou­mettre, quoi qu’il en soit, à la volon­té du chef de l’État, des forces de l’ordre. Dans cette démo­cra­tie auto­ri­taire, pour ten­ter d’étouffer la contes­ta­tion, on réprime la capa­ci­té d’expression en atta­quant le droit de mani­fes­ter, le droit de grève, la liber­té de réunion. Ce n’est pas propre à la France, on retrouve ce sché­ma ailleurs dans l’Union euro­péenne, en Pologne, en Hongrie, dans l’Italie de Matteo Salvini. Il y a là une faille des auto­ri­tés euro­péennes, qui devraient faire res­pec­ter les dis­po­si­tions de la Charte euro­péenne des droits de l’homme et de la Convention euro­péenne des droits de l’homme.

Ce sché­ma se répand aus­si à l’échelle du monde, au Brésil, aux États-Unis, en Israël, en Russie — où Vladimir Poutine com­mence à faire pâle figure au regard de ce que nous vivons en France, même s’il cultive des pra­tiques extrê­me­ment auto­ri­taires. Nous sommes dans cette gra­da­tion des dif­fé­rents types d’exercice du pou­voir dans une démo­cra­tie, décrite par Juan J. Linz. Entre démo­cra­tie et dic­ta­ture, il dis­tingue une mul­ti­tude de nuances, comme celle de la « démo­cra­tie illi­bé­rale ». La méca­nique élec­to­rale demeure mais à l’échelle de l’exercice du pou­voir, un auto­ri­ta­risme s’affirme ; il peut conduire au bas­cu­le­ment, avec la géné­ra­li­sa­tion de l’état d’urgence, la per­ma­nence de l’état d’exception. Cette pos­si­bi­li­té de bas­cule vers un État poli­cier, où l’autorité poli­tique se sou­met au corps poli­cier, est mani­feste en France. Les tracts de cer­tains syn­di­cats de police comme Alliance ou le SCPN sont de plus en plus agres­sifs. Pas seule­ment à l’égard des mili­tants et des défen­seurs des droits de l’homme : l’autorité civile et poli­tique, qui nor­ma­le­ment dirige, est elle aus­si mise en cause dans ces publi­ca­tions. « Si un poli­cier est jugé, voire condam­né pour des vio­lences poli­cières, vous ne nous ver­rez plus dans la rue », affirment-ils en sub­stance. Le corps poli­cier, on le sent, exerce une pres­sion très lourde sur le minis­tère de l’Intérieur.

(Stéphane Burlot)

Christophe Castaner va répé­tant que les poli­ciers sont fon­dés à user d’une « vio­lence légi­time ». Le gou­ver­ne­ment refuse de par­ler de vio­lences poli­cières. Cette pos­ture est-elle le symp­tôme d’un déni, le signe d’une stra­té­gie déli­bé­rée ou l’effet de cette pres­sion poli­cière sur l’autorité civile ?

Il y a là, d’abord, une erreur séman­tique et juri­dique. Parler du mono­pole ou même de l’usage de la vio­lence légi­time relève d’une erreur de droit. Il n’y a pas de mono­pole de la vio­lence légi­time pour l’État. Ça n’existe pas dans le droit pénal. Toute vio­lence, quelle qu’elle soit, est une infrac­tion pénale. Vous pou­vez ensuite avoir des faits jus­ti­fi­ca­tifs ou des causes d’exonération de res­pon­sa­bi­li­té pénale. La légi­time défense en est une, elle s’applique à tout le monde, aux poli­ciers comme aux citoyens. Deux cri­tères la défi­nissent : l’absolue néces­si­té et la pro­por­tion­na­li­té. Les poli­ciers y sont eux aus­si sou­mis. Ce qu’on peut en déduire, c’est que tout le monde, fina­le­ment, a le droit d’user de la légi­time défense lorsque ces cri­tères sont rem­plis. Cela met d’ailleurs les poli­ciers et les citoyens sur le même plan en ce qui concerne l’usage de la vio­lence. Je ne dis pas que poli­ciers et citoyens sont astreints aux mêmes règles, aux mêmes obli­ga­tions. Les poli­ciers, par exemple, peuvent user de la vio­lence lors d’une inter­pel­la­tion, comme avec l’utilisation de menottes lorsqu’ils n’ont pas d’autre choix. Mais on ne peut pas par­ler de mono­pole de la vio­lence légi­time, ce n’est pas pré­vu par le code. On peut éven­tuel­le­ment par­ler de vio­lence légi­ti­mée a pos­te­rio­ri : il y a une infrac­tion, mais on ne peut pas en pour­suivre l’auteur parce qu’une dis­po­si­tion du code le pré­voit. Pourquoi, alors, cette petite musique de la vio­lence légi­time cir­cule-t-elle sur tous les pla­teaux de télé­vi­sion, dans les bouches des syn­di­ca­listes poli­ciers, du ministre de l’Intérieur ? Parce qu’ils tentent de conser­ver le contrôle de la vio­lence. C’est un enjeu de socié­té, au moment où s’affrontent deux vio­lences.

« Parler du mono­pole ou même de l’usage de la vio­lence légi­time relève d’une erreur de droit. Il n’y a pas de mono­pole de la vio­lence légi­time pour l’État. »

D’un côté, celle des mani­fes­tants qui se reven­diquent, pour cer­tains, d’une vio­lence poli­tique, de la déso­béis­sance civique, en résis­tant par exemple aux inter­pel­la­tions — ce qui relève d’une vio­lence pas­sive : il y a une forme de vio­lence dans la contrac­tion mus­cu­laire. De l’autre côté, vous avez la vio­lence des forces de l’ordre et celle de l’État. Concrètement, la ques­tion est de savoir de quel côté se situe la légi­ti­mi­té. La séman­tique uti­li­sée par le minis­tère de l’Intérieur vise à asseoir la thèse selon laquelle la vio­lence de l’État est for­cé­ment légi­time — ce qui n’est pas le cas — et celle des mani­fes­tants réagis­sant à cette vio­lence, for­cé­ment illé­gi­time. Le but est de main­te­nir intacts l’autorité et le pou­voir. Mais cette rhé­to­rique ne convainc pas. Elle n’empêche plus la dégra­da­tion de l’image du pou­voir. Elle ins­talle, dans les rangs des forces de l’ordre, un cli­mat de per­mis­si­vi­té. Si on dit aux gen­darmes, aux poli­ciers : « Vous avez le mono­pole de la vio­lence légi­time, vous pou­vez faire ce que vous vou­lez, l’impunité judi­ciaire vous est garan­tie », alors les com­por­te­ments qu’ils s’autorisent deviennent de plus en plus vio­lents. Je pense que le dis­cours du ministre de l’Intérieur conduit à ces vio­lences poli­cières. Ce n’est certes pas la seule source de ces bles­sures, de ces muti­la­tions, de ces décès, mais c’en est une.

Devant l’impunité dont béné­fi­cient presque sys­té­ma­ti­que­ment les auteurs de vio­lences poli­cières, même dans le cas de vio­lences ayant entraî­né la mort, vous prô­nez la sup­pres­sion de l’Inspection géné­rale de la police natio­nale (IGPN). Quelles ins­ti­tu­tions, quelles pro­cé­dures mobi­li­ser, alors, pour les enquêtes ?

Je vous parle d’expérience. Presque tous les dos­siers de vio­lences poli­cières — j’en ai eu beau­coup depuis une quin­zaine d’années — se concluent, mal­heu­reu­se­ment, par des clas­se­ments sans suite ou des non-lieux. Les choses com­mencent tout juste à évo­luer grâce aux tech­niques que nous avons mises au point pour évi­ter cette sys­té­ma­ti­ci­té de l’impunité judi­ciaire. Cela tient à la façon dont les inves­ti­ga­tions sont conduites. Qui mène l’enquête ? Sans enquête, vous n’avez pas de pour­suites pos­sibles. Sans enquête cor­recte, bien orien­tée, vous n’avez pas de déci­sion judi­ciaire pos­sible. En France, c’est l’IGPN ou bien l’IGGN [Inspection géné­rale de la gen­dar­me­rie natio­nale] qui sont en charge des enquêtes sur les poli­ciers ou les gen­darmes, lorsque ceux-ci sont sus­cep­tibles d’avoir com­mis une infrac­tion pénale. L’IGPN, c’est la police qui enquête sur la police. L’IGGN, c’est la gen­dar­me­rie qui enquête sur la gen­dar­me­rie.

(Stéphane Burlot)

D’ailleurs, il y aurait une ques­tion toute simple : pour­quoi n’a‑t-on pas inver­sé les choses ? Pourquoi la gen­dar­me­rie n’enquêterait-elle pas sur la police, et inver­se­ment ? Sachez d’ailleurs qu’aucune loi, aucune règle n’impose à un pro­cu­reur de la République ou à un juge d’instruction de dési­gner comme ser­vice enquê­teur l’IGPN ou l’IGGN. N’importe quel ser­vice enquê­teur peut être dési­gné. Mais sug­gé­rer cela, c’est s’entendre dire : « Avec la guerre des polices, ce n’est pas pos­sible, ils vont tous être ren­voyés au tri­bu­nal. » Ce qui tra­hit déjà une forme de défiance à l’égard des gen­darmes ou des poli­ciers, dans leur façon d’enquêter. Ils ne sont donc pas for­cé­ment impar­tiaux… La gen­dar­me­rie, la police natio­nale sont des corps, avec des soli­da­ri­tés entre leurs membres. En interne, ce n’est pas homo­gène bien sûr. Il y a des poli­ciers et des gen­darmes qui ne sup­portent pas ces situa­tions. Ils forment une majo­ri­té silen­cieuse. Mais il y a une omer­ta, comme dans la mafia. Celui qui parle est ban­ni, ostra­ci­sé.

« Il y a des poli­ciers et des gen­darmes qui ne sup­portent pas ces situa­tions. Ils forment une majo­ri­té silen­cieuse. Mais il y a une omer­ta, comme dans la mafia. »

Dans la phase d’enquête pré­li­mi­naire comme dans la phase d’instruction, je vois des inves­ti­ga­tions qui ne sont pas menées, ou mal menées. Des ques­tions impor­tantes ne sont pas posées par les enquê­teurs. Des actes essen­tiels sont pas­sés à la trappe. Des confron­ta­tions, des recons­ti­tu­tions n’ont pas lieu. Des vic­times, des per­sonnes mises en cause ne sont pas enten­dues. Pas tou­jours, mais sou­vent. Dans les der­niers dos­siers de vio­lences volon­taires ayant entraî­né la mort sans inten­tion de la don­ner, j’ai même vu des poli­ciers qui avaient pré­pa­ré leurs dis­cours avant d’être enten­dus par l’IGPN. Certains, à mon sens, sont pré­pa­rés par l’IGPN elle-même : on leur conseille d’utiliser tel mot plu­tôt que tel autre. Dans ces affaires, l’IGPN et l’IGGN sont des pré­pa­ra­trices à relaxes. Des blan­chis­seuses. Pas pour toutes les infrac­tions : ces ser­vices font cer­tai­ne­ment très bien leur bou­lot lorsqu’un poli­cier s’est ren­du cou­pable d’un vol, d’une escro­que­rie. En revanche, lorsqu’un poli­cier ou un gen­darme est mis en cause pour des vio­lences com­mises dans l’exercice de ses fonc­tions, ces deux ins­tances vont le « coa­cher » lorsqu’il est enten­du, pour qu’il ne soit pas pour­sui­vi. C’est ter­rible. Voilà pour­quoi l’impunité judi­ciaire se joue au niveau des ser­vices enquê­teurs. Mais nous sommes en train de faire évo­luer les men­ta­li­tés. Un bas­cu­le­ment se pro­duit. C’est le fruit d’un com­bat que nous sommes plu­sieurs à mener, depuis long­temps.

« Les faits d’u­sage illé­gal de la force ne sont pas tolé­rables dans un État de droit », écri­vait en 2016 l’Action des chré­tiens pour l’abolition de la tor­ture (ACAT), dans son rap­port L’ordre et la force. Le jour­na­liste David Dufresne, qui recense les vio­lences poli­cières lors des mani­fes­ta­tions, parle de « vio­lences de sys­tème ». À quoi tient la dis­tinc­tion que vous faites, de votre côté, entre vio­lences poli­cières et vio­lences d’État ?

Les deux existent, il y a un cumul. Dans chaque vio­lence poli­cière com­mise sans fait jus­ti­fi­ca­tif ni irres­pon­sa­bi­li­té pénale recon­nue par la suite, sont enga­gées, à mon sens, une res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle et très sou­vent, aus­si, une res­pon­sa­bi­li­té hié­rar­chique, poli­tique. Chaque fonc­tion­naire de police a sa conscience, ses obli­ga­tions et sa res­pon­sa­bi­li­té. Il ne doit pas com­mettre de vio­lences : s’il en com­met, sa res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle est enga­gée. Mais il n’y a pas que ça. Dans le contexte d’un mou­ve­ment social, des ordres sont don­nés par une auto­ri­té civile de com­man­de­ment : le pré­fet ou la Direction de l’ordre public et de la cir­cu­la­tion, pla­cés sous la res­pon­sa­bi­li­té du minis­tère de l’Intérieur. Ces auto­ri­tés déter­minent la forme prise par le main­tien de l’ordre : calme, sans contact, agres­sif, avec contact, avec « per­cus­sion ». Ces vio­lences découlent donc d’une res­pon­sa­bi­li­té hié­rar­chique, celle de ministres, de don­neurs d’ordres, qui décident si les forces de l’ordre vont com­mettre ou non ces vio­lences. Il y a bien à la fois une res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle et une res­pon­sa­bi­li­té poli­tique. Dans cer­tains cas, seule la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle est enga­gée, mais c’est rare.

(Stéphane Burlot)

Prenez le cas de Cédric Chouviat : quatre poli­ciers, dont deux sta­giaires, inter­pellent une per­sonne, lui font une clé de bras, une clé d’étranglement, un pla­quage ven­tral. Ils le tuent. On peut se dire qu’ils ont peut-être mal appli­qué les tech­niques d’immobilisation apprises à l’école. Mais alors un pro­blème de for­ma­tion se pose : c’est aus­si un pro­blème poli­tique. Je fais mienne l’expression « vio­lences poli­cières sys­té­miques », sans oublier la res­pon­sa­bi­li­té indi­vi­duelle dans cer­tains cas. Elle implique un sché­ma, elle désigne un vrai phé­no­mène social. Mais sur­tout, elle met en lumière le rôle de l’État, dont la res­pon­sa­bi­li­té est enga­gée soit par l’action, soit par l’abstention. Soit il donne des ins­truc­tions, écrites ou orales, soit il renonce à fixer un cadre, donc des limites, lais­sant ain­si l’agressivité se déve­lop­per. Ces vio­lences sont suf­fi­sam­ment impor­tantes pour poser un pro­blème social impli­quant l’État. Or l’État consi­dère qu’il n’y a pas de vio­lences poli­cières sys­té­miques. Le ministre de l’Intérieur, le pré­sident de la République et même Brigitte Julien, la direc­trice de l’IGPN, ban­nissent cette expres­sion. Ils répètent tous : « Il n’y a pas de vio­lences poli­cières. » À leurs yeux, ce n’est pas quelque chose qui fait sché­ma. Je dis, moi, que ça fait sché­ma. Tout le monde le voit. Il suf­fit de regar­der les vidéos tour­nées dans les mani­fes­ta­tions.

« Lorsqu’ils ont com­men­cé à sor­tir les blin­dés de gen­dar­me­rie sur les grands bou­le­vards de Paris, on a craint ce bas­cu­le­ment de la police à l’armée. »

Nier, devant ces images, la réa­li­té des vio­lences poli­cières, c’est s’inscrire dans un rai­son­ne­ment tota­li­taire : j’ai une réa­li­té sous les yeux, je la nie, j’essaie d’imposer cette néga­tion de la réa­li­té à toute une popu­la­tion et j’applique ma volon­té. La vraie ques­tion qui se pose porte sur la nature de ces vio­lences : relèvent-elles d’une stra­té­gie déli­bé­rée ? Je pense que oui. Avec d’autres — jour­na­listes, res­pon­sables poli­tiques, socio­logues — j’ai suf­fi­sam­ment d’éléments en main, d’expérience, de dos­siers, de lec­tures, pour affir­mer que ce pou­voir poli­tique extrê­me­ment fra­gile ne tient plus que par la police, par l’usage de la force et des armes. Il est confron­té à une forte contes­ta­tion sociale ; la plu­part de ses repré­sen­tants n’avaient, aupa­ra­vant, ni par­cours poli­tique signi­fi­ca­tif, ni bilan, ni légi­ti­mi­té élec­to­rale, ni points d’appui au sein des admi­nis­tra­tions. Or le corps de l’État est extrê­me­ment sen­sible, fra­gile. Il n’est ni uni­forme ni homo­gène : il est fait d’une mul­ti­tude de couches, d’organes, de com­mu­nau­tés.

Tout cela, Emmanuel Macron, Christophe Castaner ne l’avaient pas appré­hen­dé : ils sont arri­vés un peu comme ça, ces gens-là. Dans un contexte où la confiance dans les ins­ti­tu­tions était déjà dégra­dée, ils ont essayé de « réfor­mer » ou de trans­for­mer la socié­té avec une vision ultra­li­bé­rale, sur des bases pure­ment idéo­lo­giques. Ces options ultra­li­bé­rales n’ont pour­tant aucune effi­ca­ci­té éco­no­mique : elles garan­tissent le pro­fit d’une mino­ri­té au détri­ment du plus grand nombre, elles cassent le lien social et des­sinent une socié­té indi­vi­dua­liste. De quoi sus­ci­ter une contes­ta­tion sociale extrê­me­ment forte, voire vio­lente. Il ne leur reste donc plus que la force : la police. Un jour, peut-être, l’armée — je ne l’espère pas. Lorsqu’ils ont com­men­cé à sor­tir les blin­dés de gen­dar­me­rie sur les grands bou­le­vards de Paris, on a craint ce bas­cu­le­ment de la police à l’armée. Mais de toute façon, la police, en soi, est un corps de plus en plus mili­ta­ri­sé : les tech­niques et les armes mobi­li­sées en témoignent.

(Stéphane Burlot)

Ce pou­voir ne tien­drait donc plus que par la coer­ci­tion ?

Nous sommes au-delà de la coer­ci­tion. Il ne reste plus à ce pou­voir que la répres­sion, le fra­cas, la vio­lence, la dou­leur, la souf­france, la crainte, la peur. Voilà ce qu’ils uti­lisent aujourd’hui. Benoîtement : ils pré­tendent être, eux, vic­times d’une vio­lence sociale. C’est pire que tout, cette per­ver­si­té dans la com­mu­ni­ca­tion gou­ver­ne­men­tale. Ils se disent vic­times de mani­fes­tants vio­lents, des gilets jaunes insur­rec­tion­nels, des cégé­tistes, des syn­di­ca­listes, de tous ceux qui luttent pour une vie meilleure. Ils font de ceux qu’ils mutilent et tuent les agres­seurs. Le pro­blème, c’est que lorsqu’on com­mence à tuer des citoyens lamb­da, qui ne deman­daient qu’à faire leur tra­vail de livreur pour nour­rir cinq enfants, ça ne tient plus. Avec le décès de Cédric Chouviat, il y a eu un vrai bas­cu­le­ment. C’est qu’il était blanc : il sus­cite une empa­thie, une iden­ti­fi­ca­tion socio­lo­gique plus impor­tante qu’Adama Traoré, noir, donc sus­pect, dans l’inconscient col­lec­tif, d’être l’agresseur méri­tant son sort.

Policiers et gen­darmes placent le Rassemblement natio­nal en tête de leurs suf­frages. Quels sont les effets de cette socio­lo­gie élec­to­rale sur l’institution poli­cière ?

« Avec le décès de Cédric Chouviat, il y a eu un vrai bas­cu­le­ment. C’est qu’il était blanc : il sus­cite une empa­thie plus impor­tante qu’Adama Traoré, noir, donc sus­pect, dans l’inconscient col­lec­tif, d’être l’agresseur méri­tant son sort. »

Je ne suis pas socio­logue. Je ne peux répondre qu’en théo­rie. Le Front natio­nal, deve­nu Rassemblement natio­nal, est né d’une idéo­lo­gie fas­ciste, il vise la prise du pou­voir. Sa bana­li­sa­tion n’est qu’électoraliste : il n’a pas chan­gé. Ses fon­da­teurs sont issus du régime de Vichy, de la col­la­bo­ra­tion avec le nazisme et cela, les chan­ge­ments de nom ne pour­ront jamais le gom­mer. Le fas­cisme est une idéo­lo­gie en soi vio­lente. Lorsque vous avez des poli­ciers imbi­bés de cette idéo­lo­gie, cela influe for­cé­ment sur les opé­ra­tions de police, dans les mani­fes­ta­tions, lors des inter­pel­la­tions. Vous avez une volon­té d’expurger une vio­lence, une frus­tra­tion inhé­rente à l’extrême droite, au fas­cisme.

Dans les cir­cons­tances actuelles, la popu­la­tion, dites-vous, est fon­dée à se défendre contre les vio­lences poli­cières. Dans un tweet qui a sus­ci­té la polé­mique, vous affir­miez même récem­ment : « Le moment où user de la légi­time défense contre des milices est peut être venu. » Qu’entendiez-vous par là ?

Peut-être ce tweet était-il trop pré­coce. En par­lant de « milice », je ne dési­gnais pas le corps poli­cier en géné­ral. Historiquement, les milices dési­gnent un phé­no­mène pré­cis : il s’agit de groupes exer­çant hors du cadre légal une vio­lence diri­gée contre des com­mu­nau­tés poli­tiques, contre des mani­fes­tants, contre des per­sonnes à rai­son de leur ori­gine, de leur reli­gion. Ce phé­no­mène, hélas, existe. Lorsqu’un diplo­mate s’associe à des fonc­tion­naires de police en retraite et à d’anciens mili­taires pour fomen­ter des actes terroristes4, com­ment nom­mer cela ? On pense au SAC, à la Cagoule… Quand vous voyez des indi­vi­dus en groupe, cagou­lés, munis de matraques, sans RIO donc sans iden­ti­fi­ca­tion pos­sible, qui frappent des mani­fes­tants, com­ment les qua­li­fier ? C’est une ques­tion que je me pose, si ces per­sonnes ne donnent pas à voir qu’elles appar­tiennent à un ser­vice public, à la police… Ces phé­no­mènes ne sont pas sans lien avec l’idéologie fas­ci­sante qui gagne du ter­rain au sein de la police, ils doivent être dénon­cés. On peut ren­voyer ces affaires à la jus­tice, se dire qu’il n’appartient pas aux citoyens, aux mani­fes­tants de résis­ter à ces vio­lences. Oui. Mais lorsque vous êtes en situa­tion de légi­time défense, avec un péril immi­nent, avec, face à vous, la vio­lence illé­gi­time d’un indi­vi­du sans iden­ti­fiant qui vient vous frap­per avec une matraque, vous avez le droit de vous défendre… Dans ce cadre pré­cis. Je ne parle pas de légi­time défense telle que la conçoivent cer­tains groupes poli­tiques, avec la pos­si­bi­li­té d’aller frap­per, de lan­cer des pavés : pas du tout. Je parle d’un cadre légal. Quand des per­sonnes non iden­ti­fiées vous frappent, vous vio­lentent alors qu’elles n’ont pas le droit de le faire, oui, vous avez le droit de vous défendre.

(Stépane Burlot)

En quoi les quar­tiers popu­laires ont-ils tenu lieu de labo­ra­toire pour expé­ri­men­ter des tech­niques de répres­sion, de nou­velles armes ?

On y a tes­té l’usage d’armes nou­velles, dites non létales, ou sublé­tales, comme l’ancien fla­sh­ball, deve­nu LBD40, comme les gre­nades GLI-F4 conte­nant des explo­sifs. La gre­nade OF-F1, qui date, elle, de la Première Guerre mon­diale, a été inter­dite après la mort de Rémi Fraisse. Elle avait déjà tué, en 1977, Vital Michalon : il fau­drait d’ailleurs ana­ly­ser l’analogie entre la mort de ce mili­tant anar­chiste et anti­nu­cléaire et celle de Rémi Fraisse dans deux hypo­thèses d’écologie poli­tique. Vous avez encore les gre­nades de désen­cer­cle­ment, plus récentes, avec des palets de caou­tchouc, cen­sées être uti­li­sées pour repous­ser des assaillants. Toutes ces armes, mais aus­si toutes les tech­niques d’immobilisation comme la clé d’étranglement, le pla­quage ven­tral, ont été affû­tées dans les quar­tiers popu­laires. J’ai tra­vaillé long­temps en ban­lieue, en par­ti­cu­lier à Tremblay-en-France. Je viens de La Courneuve, j’ai aus­si vécu à Sarcelles, j’ai vu les inter­pel­la­tions « mus­clées ». Par la suite, comme avo­cat, j’ai défen­du des gens frap­pés, fra­cas­sés lors d’interpellations.

« C’est l’introduction de ces BAC for­mées dans les quar­tiers popu­laires qui a ins­tal­lé, face aux gilets jaunes, cette vio­lence extrême, ces muti­la­tions. »

La vio­lence qui se déploie dans les quar­tiers popu­laires est sans com­mune mesure avec ce qui se pra­tique dans les beaux quar­tiers, dans les centres-villes « blancs ». Les bri­gades anti-cri­mi­na­li­té s’y sont trou­vées au cœur de l’expérimentation de nou­velles armes, de ces tech­niques d’interpellation sur des popu­la­tions qui n’intéressaient pas grand monde : des popu­la­tions issues de l’immigration, vivant dans des quar­tiers dégra­dés, avec une valeur sociale jugée infé­rieure. Dans la rue, dans les halls d’immeubles, le har­cè­le­ment poli­cier y est per­ma­nent, avec d’incessants contrôles au faciès. Ce n’est pas une vue de l’esprit : la France a été condam­née pour ces contrôles d’identité visant pré­fé­ren­tiel­le­ment des Noirs, des Arabes, des per­sonnes issues de l’immigration. Dans l’inconscient poli­cier, ce sont eux, poten­tiel­le­ment, les fau­teurs de troubles, les délin­quants, les cri­mi­nels. Je me sou­viens de ma pre­mière affaire de fla­sh­ball : un gamin de 15 ans, à Tremblay-en-France. En tra­ver­sant la rue pour aller chez sa grand-mère, il avait été tou­ché par un tir alors que des poli­ciers se confron­taient à d’autres jeunes de sa cité. Il y avait eu des émeutes, des bus incen­diés et caillas­sés à la suite d’une his­toire de tra­fic de stu­pé­fiants qui avait mal tour­né. C’était en 2009, à l’époque de Nicolas Sarkozy et de sa poli­tique de « tolé­rance zéro ».

De nom­breux poli­ciers avaient été déployés, tous les jeunes étaient pris pour cible : celui-là en fai­sait par­tie. Il a eu des séquelles très graves, je garde encore des pho­to­gra­phies de lui avec le visage com­plè­te­ment bou­sillé. Il a fait, par la suite, plu­sieurs ten­ta­tives de sui­cide. L’affaire a fina­le­ment été clas­sée sans suite, parce que la Justice a consi­dé­ré que le poli­cier mis en cause était en droit de le viser, de tirer, dans un contexte où il se sen­tait en dan­ger. Toujours la même rhé­to­rique… Voilà le sché­ma qui a été appli­qué en ban­lieue pour y sou­mettre une popu­la­tion issue de l’immigration post­co­lo­niale, par­quée dans des cités à l’habitat dégra­dé, déser­tées par les cadres moyens. Cela arran­geait les pou­voirs publics de can­ton­ner ces popu­la­tions d’origine immi­grée, pour évi­ter leur mélange avec le reste de la popu­la­tion blanche qui les voyait d’un mau­vais œil. Devant des situa­tions éco­no­miques et sociales com­pli­quées, par­fois explo­sives, les maires ont usé du clien­té­lisme ; les Brigades anti-cri­mi­na­li­té (BAC) ont été déployées pour ten­ter de conte­nir d’éventuelles émeutes urbaines. Avec l’irruption des gilets jaunes, des élé­ments de ces mêmes BAC, rodées aux émeutes urbaines, sont venus s’adjoindre aux CRS et aux gen­darmes mobiles for­més au main­tien de l’ordre tra­di­tion­nel à dis­tance. Sous dif­fé­rentes appel­la­tions, Compagnies de sécu­ri­sa­tion et d’intervention, Brigades de répres­sion de l’action vio­lente moto­ri­sées, qui ont pris le relais des Détachements d’action rapide, ces élé­ments des BAC, armés de LBD 40, sont venus au contact, per­cu­ter, et même sus­ci­ter de la vio­lence là où il n’y en avait pas for­cé­ment. C’est l’introduction de ces BAC for­mées dans les quar­tiers popu­laires qui a ins­tal­lé, face aux gilets jaunes, cette vio­lence extrême, ces muti­la­tions.

(Stéphane Burlot)

On retrouve les mêmes armes, les mêmes stra­té­gies de répres­sion face aux sou­lè­ve­ments popu­laires qui secouent d’autres pays : Chili, Liban, Algérie… Assiste-t-on à une glo­ba­li­sa­tion de la répres­sion ?

Oui. Et je crois que la France n’y est pas pour rien : elle exporte très bien ses armes de main­tien de l’ordre et son savoir-faire sécu­ri­taire. Souvenez-vous de l’offre de Michèle Alliot-Marie au dic­ta­teur Ben Ali en 2011, au début du prin­temps tuni­sien ! Cet automne, le pré­sident chi­lien Sebastian Piñera avait annon­cé une col­la­bo­ra­tion avec la police fran­çaise. Paris avait fina­le­ment démen­ti, tout en recon­nais­sant des trac­ta­tions qui n’avaient fina­le­ment pas abou­ti. Après la mort de Rémi Fraisse, je m’étais inté­res­sé aux contrats de vente de gre­nades à des pays étran­gers. L’un des prin­ci­paux fabri­cants fran­çais de maté­riel anti-émeute et de gre­nades lacry­mo­gènes, Alsetex, est une filiale du groupe Lacroix, spé­cia­li­sé dans les feux d’artifice. Ses expor­ta­tions sont sou­mises, comme celles de tous les fabri­cants d’armes, à des licences déli­vrées par la Défense natio­nale. Or des gre­nades fabri­quées par cette entre­prise ont fau­ché de nom­breuses vies au Bahreïn, où elles étaient lan­cées dans les mai­sons, dans des lieux clos, ce qui est tota­le­ment inter­dit. Interpellées, les auto­ri­tés fran­çaises ont affir­mé n’avoir per­mis aucune expor­ta­tion de ce maté­riel vers ce pays. En fait, le royaume s’était pro­cu­ré des lots de gre­nades que la France avait ven­dus à l’Arabie saou­dite et aux Émirats arabes unis… C’est un com­merce flo­ris­sant pour les entre­prises fran­çaises qui exportent armes et muni­tions. Je me demande même s’il n’y a pas, dans les démons­tra­tions de force en cours, comme des séquences publi­ci­taires. En regar­dant ces images, n’importe quel dic­ta­teur doit rêver de gre­nades qui explosent les corps.

Vous évo­quiez tout à l’heure vos savoir-faire, votre métier au ser­vice de vos enga­ge­ments. Avez-vous choi­si le droit par voca­tion ? 

Pas du tout ! J’ai com­men­cé par la méde­cine. C’était ma voca­tion pre­mière, depuis l’enfance. Mais j’ai lamen­ta­ble­ment échoué. (rires) En revanche, j’en ai gar­dé des notions qui me donnent, dans cer­tains dos­siers, quelques intui­tions. C’est mon père qui a pris l’initiative de m’inscrire en droit, à Assas, sans m’en infor­mer.

Ce n’était donc pas du tout votre choix ?

« Je ne crois plus en Dieu depuis l’âge de 18 ans. Mais je mange casher, je vais à la syna­gogue, je célèbre les fêtes reli­gieuses. »

Non ! Après la méde­cine, je vou­lais faire du théâtre… Je venais de ban­lieue, j’avais décou­vert Paris avec ma pre­mière année de méde­cine à Necker, rue de l’École de méde­cine. Assas n’était qu’à quelques pas de là mais j’y ai décou­vert un uni­vers com­plè­te­ment étran­ger.

Pourquoi cette démarche de votre père ? Est-il lui-même avo­cat ?

Pas du tout ! Personne ne l’était, dans la famille. Ma sœur l’est deve­nue après moi. Mon père est kiné­si­thé­ra­peute. Il a tou­jours exer­cé à La Courneuve.

À Assas, vous entrez à l’Union des étu­diants juifs de France (UEJF). Est-ce la matrice de vos enga­ge­ments poli­tiques ?

Oui. Avant cela, je n’avais stric­te­ment aucune idée de ce que pou­vait être l’engagement, le mili­tan­tisme. Personne dans ma famille n’avait jamais été mili­tant. Sauf un beau-frère de ma grand-mère, qui était com­mu­niste, fait rare dans la com­mu­nau­té juive à Sarcelles. Je suis entré à l’UEJF dans une démarche pure­ment com­mu­nau­taire. Je n’étais déjà plus croyant, tout en res­tant pra­ti­quant.

Comment peut-on être pra­ti­quant sans être croyant ?

Enfant, j’ai été sco­la­ri­sé dans un éta­blis­se­ment reli­gieux à Sarcelles. Je ne crois plus en Dieu depuis l’âge de 18 ans. Mais je mange casher, je vais à la syna­gogue, je célèbre les fêtes reli­gieuses. Je reste atta­ché à cette culture reçue de mes parents, que je tiens à trans­mettre à mes enfants. J’aime la musique, les prières qui sont chez nous, dans le rite orien­tal, des chants. J’y trouve une forme de joie, de soli­da­ri­té, de lien social.

(Stéphane Burlot)

Comment votre démarche « com­mu­nau­taire » s’est-elle muée en enga­ge­ment poli­tique ?

L’UEJF m’offrait un endroit où me sen­tir mieux dans cet uni­vers un peu com­pli­qué qu’était pour moi Assas à 19 ans. Cette sec­tion était his­to­ri­que­ment très mili­tante : en face, il y avait le Groupe union défense (GUD), dont les membres étaient pro­fon­dé­ment anti­sé­mites. L’UEJF et l’UNEF-ID nous défen­daient avec d’autres, venus de l’extérieur. Des alliances spé­ci­fiques à Assas se nouaient, cela pou­vait don­ner des atte­lages hété­ro­clites, du Betar à la CNT et au Scalp-Reflex, tous ensemble contre le GUD. Ce com­bat contre l’extrême droite marque le début de ma conscien­ti­sa­tion poli­tique. Quand vous vous enga­gez, vous tis­sez des liens, vous pre­nez goût au mili­tan­tisme : cela ne m’a jamais quit­té, au contraire. Après l’UEJF, j’ai contri­bué à la créa­tion d’une asso­cia­tion étu­diante contre l’intolérance et la xéno­pho­bie. Nous avons viré les étu­diants du Cercle qui orga­ni­saient un salon du livre d’extrême droite, et nous avons créé le nôtre, le « Salon des refu­sés d’Assas », où étaient invi­tés des auteurs de gauche, d’extrême gauche. Il s’est d’abord tenu au Théâtre du Lucernaire voi­sin, où nous avions trou­vé refuge, puis dans l’enceinte de l’université, où nous avons impo­sé cette ini­tia­tive à une direc­tion hos­tile. Finalement, aux élec­tions, nous avons réus­si à évin­cer le GUD des ins­tances uni­ver­si­taires. J’ignore ce qu’il en est aujourd’hui, mais c’était un vrai bouillon de culture poli­tique. Il m’arrive encore aujourd’hui de croi­ser des figures ren­con­trées dans cette mili­tance, des avo­cats qui par­tagent mes com­bats, ou, dans l’autre camp, qui défendent les mili­tants d’extrême droite devant la 17e chambre.

Vous par­lez beau­coup de Sarcelles, de La Courneuve, de la ban­lieue. En quoi ces coor­don­nées géo­gra­phiques vous ont-elles aus­si for­gé, d’un point de vue poli­tique ?

« C’est la même haine de l’autre, alors que ce sont des popu­la­tions qui par­tagent la même ori­gine magh­ré­bine, la même culture, les mêmes tra­di­tions culi­naires, les mêmes chants. »

Je m’en suis ren­du compte rétros­pec­ti­ve­ment. En venant de là, vous avez deux voies. Soit vous bas­cu­lez dans l’intolérance, soit vous déve­lop­pez une forme de com­ba­ti­vi­té. Sorti de la ban­lieue, vous pou­vez être ten­té de reje­ter le lieu où vous avez gran­di, vécu, parce que vous ne vou­lez pas vous y retrou­ver un jour. Vous com­bat­tez alors les groupes sociaux dans les­quels vous avez évo­lué plus jeune, vous rejoi­gnez ceux qui crachent sur la ban­lieue, sur sa jeu­nesse, sur ses popu­la­tions défa­vo­ri­sées. Et puis vous avez, au contraire, ceux qui, ayant tis­sé des réseaux, acquis un peu plus de pou­voir, de moyens, de pos­si­bi­li­tés, veulent faire recon­naître ce qu’ils y ont vécu. La ban­lieue s’est dégra­dée d’une manière spec­ta­cu­laire. Certains endroits sont presque deve­nus des bidon­villes, il y a une extrême pau­vre­té, une souf­france sociale inad­mis­sible : on ne le voit plus. On a ren­du invi­sibles des ter­ri­toires qui sont hors de la République, non pas parce qu’ils seraient des « ter­ri­toires per­dus », mais parce qu’ils ont été mis au ban de la République. Volontairement. J’essaie déjà de le faire en tant qu’avocat mais j’espère pou­voir contri­buer davan­tage, un jour, à la réha­bi­li­ta­tion des popu­la­tions qui vivent dans ces ter­ri­toires parce qu’elles n’ont pas d’autres choix.

Vous avec gran­di dans une famille d’origine algé­rienne. Que vous reste-t-il de cet héri­tage ?

D’origine algé­rienne et tuni­sienne ! Mon père est de Constantine, ma mère de Tunis. Ce qui m’en reste ? Une « orien­ta­li­té » pro­fon­dé­ment ancrée, aujourd’hui com­plè­te­ment assu­mée. Cela ne va pas de soi : il y a aujourd’hui dans la plu­part des familles juives un sen­ti­ment anti-arabe très pré­gnant. Au même titre d’ailleurs qu’un cer­tain anti­sé­mi­tisme peut s’exprimer dans des familles musul­manes. C’est la même haine de l’autre, alors que ce sont des popu­la­tions qui par­tagent la même ori­gine magh­ré­bine, la même culture, les mêmes tra­di­tions culi­naires, les mêmes chants. Et qui par­ta­geaient le même anta­go­nisme face à l’état colo­nial, avant l’installation d’un schisme. Je me sens aujourd’hui beau­coup plus à l’aise avec des amis de confes­sion musul­mane par­ta­geant mes com­bats qu’avec des membres de la com­mu­nau­té juive qui rejettent les musul­mans, ne com­prennent pas mes enga­ge­ments et me reprochent ma proxi­mi­té avec des per­sonnes d’origine arabe.

(Stéphane Burlot)

Lorsque vous avez défen­du Nabil Koskossi, l’organisateur d’un ras­sem­ble­ment pro-pales­ti­nien à Sarcelles en juillet 2014, accu­sé par la muni­ci­pa­li­té d’avoir encou­ra­gé les débor­de­ments qui avaient sui­vi cette mani­fes­ta­tion5, lorsque vous défen­dez des per­sonnes soup­çon­nées de ter­ro­risme, vous sus­ci­tez des réac­tions d’une grande vio­lence. On vous a par exemple trai­té de « juif hon­teux »… Cela vous affecte-t-il ?

Cela a pu être dou­lou­reux au début. Aujourd’hui, j’ai par­fai­te­ment inté­gré ces attaques. Je com­prends le besoin de se pro­té­ger : l’antisémitisme existe en France, il se déve­loppe. Je le com­bats. Le pro­blème, c’est que l’origine de cet anti­sé­mi­tisme est mal ana­ly­sée par la com­mu­nau­té juive et par ses ins­ti­tu­tions com­mu­nau­taires, qui l’imputent aux Arabes, et qui assi­milent islam, islam radi­cal et anti­sé­mi­tisme. Cette erreur d’analyse convoque des faits réels : le mas­sacre de l’école Ozar Hatorah per­pé­tré à Toulouse par Mohammed Merah, celui de l’Hypercasher. Mais l’antisémitisme euro­péen reste majo­ri­tai­re­ment d’extrême droite : on ne peut pas incri­mi­ner, seul, le monde musul­man. J’ai ana­ly­sé, inté­gré ces phé­no­mènes et les rai­sons pour les­quelles des membres de la com­mu­nau­té juive m’ostracisent, me regardent comme un paria.

« En France, où l’antisémitisme popu­laire per­dure, mais où il n’y a plus d’antisémitisme d’État, on a trou­vé une vic­time expia­toire de sub­sti­tu­tion : le musul­man. »

Ceci dit, pour ceux-là, mon pro­fil com­plique tout : j’ai fré­quen­té une école reli­gieuse très ortho­doxe, je suis pra­ti­quant, j’assume par­fai­te­ment ma judéi­té, j’aime ce qu’a pu repré­sen­ter la nais­sance d’Israël et je m’y rends sou­vent. Me dési­gner comme un « juif hon­teux » ne fait donc pas sens. Cela ne m’affecte plus. J’essaie sim­ple­ment de véhi­cu­ler une autre vision du judaïsme, qui a déjà exis­té : un judaïsme éclai­ré, ration­nel, libé­ré des peurs et des cris­pa­tions iden­ti­taires. Ma défense de Nabil Koskossi, mes liens d’amitié avec le jour­na­liste Taha Bouhafs, avec des gens du Comité Adama, avec des mili­tants qui ont des affi­ni­tés avec la cause pales­ti­nienne, ma par­ti­ci­pa­tion à l’organisation de la mani­fes­ta­tion du 10 novembre 2019 contre l’islamophobie… Tout cela m’a valu des cris, des insultes. Mais l’essentiel est de cas­ser les pré­ju­gés, les para­noïas, de jeter un pont entre les deux rives. Je veux contri­buer à cela, fût-ce modes­te­ment.

Vous par­lez d’une « doc­trine d’état » qui éta­blit une conti­nui­té entre islam et ter­ro­risme, vous endos­sez la notion de « racisme d’État ». Que repré­sentent aujourd’hui « les musul­mans », dans le contexte poli­tique qui est le nôtre ?

Nous sommes là à la confluence de deux his­toires : celle de la colo­ni­sa­tion — l’état d’urgence, c’est du refou­lé colo­nial à l’état pur — et celle des juifs, qui ont long­temps tenu lieu de boucs émis­saires dans les socié­tés occi­den­tales, et quelques fois dans le monde arabe. Le juif, c’était la vic­time expia­toire, celle dont une socié­té a besoin pour expur­ger la vio­lence. L’anthropologue René Girard décrit très bien ce phé­no­mène dans La Violence et le Sacré : l’ordre social, pour s’instaurer et se per­pé­tuer, a besoin d’une vic­time expia­toire. Après la Shoah, l’antisémitisme est res­té très ancré dans cer­tains pays, comme la Pologne, alors même qu’il n’y avait plus de juifs : autant dire qu’on peut même avoir une vic­time expia­toire invi­sible. En France, où l’antisémitisme popu­laire per­dure, mais où il n’y a plus d’antisémitisme d’État, on a trou­vé une vic­time expia­toire de sub­sti­tu­tion : le musul­man. L’état d’urgence fut, de ce point de vue, un moment de bas­cule. J’ai défen­du beau­coup de per­sonnes assi­gnées à rési­dence ou dont le domi­cile avait été per­qui­si­tion­né. Quelques mili­tants éco­lo­gistes étaient concer­nés, au moment de la Cop 21, mais il s’agissait pour l’essentiel de per­sonnes de confes­sion musul­mane, mises en cause en rai­son de leur pra­tique reli­gieuse. C’était ciblé. Des gens étaient dénon­cés pour une barbe jugée trop longue, pour un voile, pour un qamis.

(Stéphane Burlot)

Je me sou­viens d’un homme de confes­sion musul­mane, trau­ma­ti­sé après avoir vu, à l’usine, l’un de ses col­lègues broyé par une machine, dans un acci­dent du tra­vail. Son employeur l’avait dénon­cé comme psy­cho­lo­gi­que­ment fra­gile, ce qui lui avait valu d’être per­qui­si­tion­né et assi­gné à rési­dence ! Il fal­lait voir l’usage ter­rible fait des « notes blanches », entendre la parole offi­cielle devant le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif, devant le Conseil d’État ! Les mémoires du minis­tère de l’Intérieur étaient pra­ti­que­ment tous des copiés-col­lés. On y retrou­vait un extrait de Dabiq, une publi­ca­tion de Daech, inci­tant les musul­mans à la taqîya, les invi­tant à maquiller leurs inten­tions réelles. L’impossibilité d’établir des liens entre la per­sonne mise en cause et l’État isla­mique était dès lors impu­tée à cet art de la dis­si­mu­la­tion : « Nous ne pou­vons pro­duire aucune preuve jus­ti­fiant l’assignation à rési­dence ou la per­qui­si­tion admi­nis­tra­tive. Mais c’est inquié­tant qu’on ne le puisse pas : cela signi­fie que cette per­sonne se dis­si­mule. Et puisqu’on ne peut rien prou­ver, cela prouve, jus­te­ment, que cette per­sonne est dan­ge­reuse. »

« C’est l’objet d’une rup­ture pro­fonde avec d’autres asso­cia­tions anti­ra­cistes comme l’UEJF ou la Licra, qui ont aban­don­né l’antiracisme uni­ver­sel. »

Vous aviez des conseillers d’État sub­ju­gués devant de telles démons­tra­tions. Et si vous osiez mettre en cause ce rai­son­ne­ment, cela fai­sait un peu de vous le com­plice de la menace ter­ro­riste. Voilà encore une forme de rai­son­ne­ment tota­li­taire… C’est ain­si qu’on a éta­bli un lien entre la simple pra­tique reli­gieuse, quelle que soit son inten­si­té, et la menace ter­ro­riste. Toute une rhé­to­rique s’est déve­lop­pée — et l’État y a gran­de­ment contri­bué — pour faire du musul­man un ter­ro­riste poten­tiel, se dédiant à la des­truc­tion de l’autre, à la dis­so­lu­tion des autres cultures et in fine au « grand rem­pla­ce­ment ». Avec la Ligue des droits de l’homme, nous com­bat­tons ces graves dérives. C’est l’objet d’une rup­ture pro­fonde avec d’autres asso­cia­tions anti­ra­cistes comme l’UEJF ou la Licra, qui ont aban­don­né l’antiracisme uni­ver­sel au motif qu’il y aurait une idéo­lo­gie poli­tique isla­mi­sante der­rière ces com­bats.

Les avo­cats s’investissent dans le mou­ve­ment social et jettent leurs robes dans les tri­bu­naux, aux pieds de la ministre de la Justice. Que se passe-t-il par­mi vos confrères ?

Nous sommes dans un moment de radi­ca­li­sa­tion, au bon sens du terme. Les avo­cats se mon­traient jusque-là peu réac­tifs, peu inves­tis dans les com­bats de nature poli­tique, alors que leur métier devrait les y por­ter. Cette réforme des retraites vient les per­cu­ter eux aus­si. Mais ces actions tra­duisent un mou­ve­ment plus pro­fond. Jeter sa robe est un geste d’une forte por­tée sym­bo­lique. Des avo­cats ont été inter­pel­lés, ils se sont à leur tour confron­tés à des poli­ciers. Cela prouve que tout le monde peut être pris pour cible. J’espère que cette culture de la résis­tance s’inscrira dans les esprits des avo­cats. Des pos­sibles obs­curs se pro­filent, nous aurons besoin d’eux.


REBONDS

☰ Lire notre témoi­gnage « Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! », avril 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Désarmons-les : « 2018, année de la muti­la­tion », jan­vier 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Raphaël Kempf : « L’action poli­tique est de plus en plus cri­mi­na­li­sée », jan­vier 2019
☰ Lire notre entre­tien avec Laure Ortiz : « La sécu­ri­té a absor­bé toutes les liber­tés », jan­vier 2018
☰ Lire notre entre­tien avec Matthieu Rigouste : « Les vio­lences de la police n’ont rien d’accidentel », février 2017

  1. Militant éco­lo­giste tué en 2014 par une gre­nade explo­sive tirée par les forces de l’ordre au cours d’une mani­fes­ta­tion contre le pro­jet de bar­rage de Sivens.
  2. Manifestante bles­sée par les forces de l’ordre en mars 2019 au cours d’une marche des gilets jaunes.
  3. En jan­vier 2020, Cédric Chouviat meurt suite à un contrôle de police à Paris : l’autopsie révèle une frac­ture du larynx.
  4. En réfé­rence au grou­pus­cule fas­ciste AFO. 13 de ses membres ont été arrê­tés en 2018 : ils pro­je­taient d’as­sas­si­ner des imams et d’at­ta­quer des mos­quées.
  5. Affaire clas­sée sans suite un an plus tard.
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